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Full text of "Rabelais et son uvre"

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RABELAIS  d  SON  ŒDVRK. 


QUELQUES  OUVRAGES  DU  MÊME  AUTEUR. 

Traditions  populaires  des  arrondissements  de  Cher- 
bourg et  de  Valognes,  in  1 2  (épuisé). 

Il  en  paraîtra  prochainement  une  nouvelle  édition  aug- 
mentée d'une  Grammaire  du  patois  de  ce  pa}-s  et  d'un 
vocabulaire. 

Bernardin  de  St  Pierre,  sa  vie  et  ses  ouvrages,  in 
12,  (épuisé). 

Krylof  et  ses  fables,  1  v.  in  12.  Paris  Hachette,  1869. 

Histoire  élémentaire  de  la  littérature  française  ; 
Extraits  des  meilleurs  auteurs  français  par  ordre 
chronologique,  3  v.  in  12.  St-Pétersbourg,  et,  Paris,. 
Borrani,  9,  rue  des  Ste  Pères. 

Du  caractère  spécial  de  la  langue  et  de  la  litté- 
rature française,  leçon  d'ouverture  du  cours  de  lit- 
térature française  professé  à  l'université  de  St-Péters- 
bourg, in  8°,  1873. 

Uk  livre  expliqué.  Un  envieux  démasqué,  brochure 
in  12.  1876. 


RABELAIS 


SON     ŒUVRE 


JEAN  FLEURY 


LECTECB    EN    LANGUE    FRANÇAISE    A    L  UNIVERSITE    IMPERIALE 
DE    ST-PÉTERSBOURO 


II. 


P  A  R  I  S 

LIBRAIRIE   ACADÉMIQUE 

DIDIER  ET  Ce,  LD3RATRES-ÉDITEUES 

35,    QUAI    DES    AUGUSTEsS,    35 

1877 

Tous  droits  réservés. 


Imprimerie  Trenké  <fc  Fushot,   Maximilianovsky  pér..  15.  St-Pétersbourg. 


A  MESSIEURS  LES  MEMBRES 

DE  LÀ  FACULTÉ  1HST0RIG0-PHIL0L0GIQUK 

DE  L'UNIVERSITÉ  IMPÉRIALE  DE  ST-PÉTERSBOURS 


Messieurs, 

Vous  m'avez  demandé  une  leçon  sur  Rabelais  *, 
■cette  leçon  est  devenue  un  ouvrage  en  deux  vo- 
lumes. Il  vous  revient  de  droit,  car  sans  votre 
initiative,  je  n'aurais  évidemment  pas  songé  à 
l'entreprendre.  Permettez-moi  donc  de  vous  en 
faire  hommage  et  de  le  mettre  sous  votre  pro- 
tection. 


J.  FLEURy. 


1S76. 


En  écrivant  cet  ouvrage  ,  je  me  suis  pro- 
posé un  double  but  :  premièrement  rendre 
Rabelais  accessible  à  toutes  les  classes  de  lec- 
teurs ,  sans  exception  —  et  puis  expliquer  l'é- 
nigme de  son  livre  en  faisant  ressortir  l'en- 
chaînement rigoureux  des  épisodes  depuis  la 
consultation  de  Panurge  sur  son  mariage  jus- 
qu'à la  réponse  de  l'oracle  de  la  Dive  Bouteille. 

A  cet  effet,  j'ai  traduit  toutes  les  citations 
en  langues  étrangères ,  j'ai  expliqué  toutes  les 
allusions,  et,  tout  en  citant  parfois  le  texte  de 
l'auteur  pour  donner  une  idée  de  son  style ,  je 
l'ai  modifié  le  plus  souvent  de  manière  à  ren- 
dre sa  pensée  intelligible  à  tous.  D'une  main 
j'ai  écarté  les  difficultés  qui  empêchent  de  com- 
prendre le  livre,  de  l'autre  j'ai  fait  disparaî- 
tre les  crudités  et  les  inconvenances  qui  en 
éloignent  une  foule  d'esprits  délicats, — sans  toute- 
fois rien  sacrifier  d'utile  ou  d'agréable. 

Je  crois  avoir  atteint  ce  dernier  but;  quant 


au  premier,   c'est  aux    lecteurs   de    décider    si 
mon  interprétation  leur  semble  correcte. 

Ce  livre  devrait  s'appeler  Rabelais  et  son  œu- 
vre ;  ce  titre  ayant  été  déjà  pris ,  j'ai  été 
obligé  de  modifier  légèrement  le  mien.  J'ajoute 
que  je  n'ai  eu  connaissance  de  Y  Éloge  de  Ra- 
belais par  M.  Gebhart,  que  par  le  Journal 
officiel  et  que  c'est  là  que  j'ai  pris  mes  citations. 


Dans  le  corps  de  l'ouvrage,  le  petit  texte  (n°  7)  indique  les 
citations  textuelles. 

Le  texte  moyen  (n°  8)  indique  les  citations  où  le  texte  a  subi 
quelques  modifications  pour  devenir  plus  intelligible. 

Les  crocbets  [  ]  indiquent  des  explications  ajoutées  pour 
l'intelligence  du  texte,  mais  qui  n'en  font  pas  partie. 

Les  parenthèses  (  )  appartiennent  au  texte  même  de  l'au- 
teur cité. 


PRINCIPAUX  AUTEURS  CITÉS.1 


SOURCES. 

Œuvres  de  Maître  François  Rabelais,  édition  de  Le  Duchat. 

Amsterdam,  1711.  6  vol.  en  5,  petit  in  8°. 
Le  Rabelais  moderne   ou   les   Œuvres   de  Maître  François 

Rabelais ,   mises  à  la  portée  de  la  plupart  des  lecteurs,  par 

l'abbé  de  Marsy,  1752,  6  voL  en  8  parties,  in  12. 
Œuvres  choisies   de  M.  François  Rabelais  (par  l'abbé   Pérau), 

Genève,  1752,  3  vol.  in  12. 
Les  Œuvres  de  François  Rabelais  (édition  Cazin),  Genève,  1782, 

4  vol.  in  24. 
Œuvres  de  François  Rabelais,   édition  variorum ,   publiée   par 

Esmangart  et  Eloi  Johanneau,  1823,  9  vol.  in  8°. 
Œuvres  de  François  Rabelais  (publiées  par  De  VAulnaye),  3  vol. 

in  8°,  dont  un  de  tables  et  lexiques,  1823.—  La  première  édi- 
tion donnée  par  ce  commentateur  est  de  1820,  3  v.  in  18. 
Les  mêmes.  3e  édition  du  même  commentateur,   grand  in  8°, 

1837  {Panthéon  littéraire). 
Les   mêmes,  éditeurs  Ch.   Labitte  et    Paul   Lacroix,    in  12. 

Charpentier,  1842. 
Les  mêmes,  éditeur  Louis  Barré,  1854,  grand  in  8°,  avec  des 

illustrations  de  Gustave  Doré. 
Les  mêmes  -  avec  de  grandes  illustrations  de  Gustave  Doré, 

1873,  2  vol.  in  4°  colombier,  Garnier  frères. 
Les  mêmes,  éd.  Burgaud  des  Marets  et  Rathery,  2  vol.  in  12. 

Didot.  2e  édition,  1870. 
Les  mêmes,  publiées  par  A.  de  Montaiglon  et  Louis  Lacour 

(Bibliothèque  elzévirienne),  petit  in  8°.  3  vol. 
Les  mêmes,   publiées  par  Pierre  Jannet    et  Louis  Moland. 

7  vol.  in  16,  1867-74. 

1  Pour  ne  pas  multiplier  les  notes  au  bas  des  pages,  nous  ne  citoni 
que  par  exception  les  éditions  et  les  parties  du  livre  alléguées  dans  le 
texte.  Il  nous  a  semblé  préférable  de  donner  ces  indicationi  une  foif 
pour  toutes  dans  le  tableau  ci-dessus. 


X  PRINCIPAUX   AUTEURS    CITES. 

Autres  éditions.  Il  y  en  a  eu  60  avant  1600.  On  peut  ajouter  aux 
éditions  citées  plus  haut  : 

Œuvres  de  Rabelais,   éd.  Paul  Lacroix,   1825-27,   5  vol  in  32. 

Les  mêmes,  1830-32,   7  vol.  in  12,  Bruxelles. 

Les  Œuvres  de  Maistre  François  Rabelais  avec  des  notes  et  un 
glossaire  par  Marty-Laveaux,  5  vol.  petit  in  8°.  1868-76. 

Œuvres  de  Rabelais,  précédées  de  sa  biographie  et  d'une  dis- 
sertation sur  la  prononciation  française  au  XVIe  siècle,  par 
M.  A.  L.  Sardou,  3  vol.  petit  in  8°,  1875,  Turin. 

Ouvrages  attribués  à  Rabelais,  non  insérés  dans  ses  Œuvres. 

La  Chronique  de  Gargantua  et  de  Pantagruel  (éditeur  Paul 
Lacroix),  petit  in  8°.  1872. 

Histoire  du  fameux  Gargantua.  Montbéliard,  Henri  Barbier, 
sans  date,  in  12.  Edition  modernisée  de  l'ouvrage  précédent. 

Le  Disciple  de  Fantagruel  (éd.  Paul  Lacroix),  p.  in  8°,  1875. 

Les  Songes  drolatiques  de  Pantagruel,  dans  le  9e  v.  de  l'édi- 
tion variorum  des  Œuvres  de  Rabelais. 

Les  mêmes,  publiés  par  le  grand  Jacques,  Paris  1869,  gr.  in  12. 

OUVRAGES    SPÉCIAUX    SUR   RABELAIS. 

Gordon.  Rabelais  à  Montpellier,  in  4°,  1876.  Recueil  de  documents. 

Floretum  philo sophicum ,  seu  ludus  Meudonianus  in  ter- 
minos  totius  philosophiœ,  prœmissis  diversis  Meudonii  elo- 
giis  ac  amplissima  Francisci  Rabelœsi  commendatione,  auc- 
tore  Antonio  Le  Roy.  Paris,  1649,  in  4°. 

Jugements  et  observations  sur  la  vie  et  les  œuvres  grecques, 
latines,  toscanes  et  françaises  de  M.  François  Rabelais  D.  M. 
ou  le  véritable  Rabelais  reformé,  avec  la  carte  du  Chinonois, 
par  le  Sr  de  St-Honoré  (J.  Bernier),  in  12.  1699. 

Au  xvmc  siècle,  voir  Niceron,     Bibliothèque  des  romans,  Contant  d'Or- 
ville,  et  Ginguené. 

Delécluse.  François  Rabelais,  (1483-1553),  in  12,  1841. 
P.  L.  Jacob.  Rabe'iis,  sa  vie  et  ses  ouvrages,  in  18.  1859. 
Eugène  Noël.  Légendes  françaises.    Rabelais,  in  18,  1850. 
Id.  Rabelais   et  son  Œuvre,  in  8°,  1875,  seconde  édition,  aug- 
mentée, du  même  ouvrage. 

A.  Mayrargues,  Rabelais,  étude  sur  le  XVIe  siècle,  in  12,  1868. 
Gebhart.  Eloge  de  Rabelais  couronné  par  l'académie  française 

en  1876  (Journal  officiel). 

Voir  acerstaedt,  aux  Auteurs  allemands. 

Rabelais  ou  le  Presbytère  de  Meudon,  comédie  par  Leuven  et 
Charles,  1831,  grand  in  8°. 

B.  Jacob  (Paul  Lacroix).  La  Servante  de  Rabelais,  grand  in  6°, 
illustré. 


PRINCIPAUX   AUTEURS   CITÉS.  XI 

A.  Constant.  Rabelais  à  la  Basmette,  in  18,  1844. 

Voir  encore  notre  T.  II,  p.  506  et  8. 

Quelques  brochures.  Jacques-Charles  Brunet.  Notice  sur  deux  an- 
ciens romans  intitulés  les  Chroniques   de  Gargantua,  in  8°, 

tm. 

Le  même.  Recherches  bibliographiques  et  critiques  sur  les 
éditions  originales  des  cinq  livres  du  roman  satirique  de 
Rabelais,  etc.,  in  8°,  1852. 

Gustave  Brunet.  Essais  d'études  bibliographiques  sur  Rabelais, 
Paris,  1841,  tiré  à  CO  exemplaires.  (A  propos  de  la  traduc- 
tion de  Régis). 

Ch.  Nodier.  Des  matériaux  dont  Rabelais  s'est  servi  pour  la, 
composition  de  son  ouvrage.-  De  quelques  ouvrages  satiri- 
ques et  de  leur  clef,  etc.,  brochures  in  8°.  Techner,  1835. 

Les  Rabelais   de    Huet  (par  Th.   Baudement),  in  8>,   4857. 

Rabelais  et  ses  éditeurs,  par  P'mile  Clievalier  (Jouaust),  petit 
in  81,  1868. 

Lettre  à  l'auteur  de  Rabelais  et  ses  éditeurs  (par  Marty-La- 
veaux),  in  8°. 

Léon  Faye.  Rabelais  botaniste.  Angers,  4854  (Rathery). 

Articles  sur  Rabelais.  Voir,  au  18e  siècle:  Contant  Vorville  et 
Ginguené. 

Eusèbe  Salverte.  Bévue  encyclopédique,  4823.  Tome  XIX. 

Anonyme.  Bévue  française,  mai  1828,  plusieurs  articles. 

Raynouard.  Journal  des  savants,  décembre  4834. 

Coleridge  Quarterly  Beview,  1837,  p.  428  et  s. 

Baudry.  Journal  et  Bévue  de  V instruction  publique,  49  mai  1859. 

A.  Réville.  Bévue  des  deux  mondes,  15  octobre  1872. 

Lamartine.  Cours  familier  de  littérature,  in  8°,  VIII  et  XVIII. 

Littré.  Littérature  et  Histoire,  in  8°,  4875. 

Mérimée.   Portraits   littéraires,   in  12,    1874  (Charles  Nodier). 

E.  Scherer.  Etudes  critiques  sur  la  littérature,  1875  in  12. 

Articles  dans  la  Biographie  universelle  de  Michaud,  dans  celle 
do  Feller,  dans  celle  de  Didot,  le  Dictionnaire  de  la  conver- 
sation, Y  Encyclopédie  du,  XIXe  siècle,  etc.,  etc.,  —  dans 
le  Bépertoire  général  de  Littérature,  4827,  33  vol.  in  8°. 

IMITATEURS.1 

Noël  du  Fail.  Œuvres  facétieuses  (Eutrapel,  Ragot,  etc.),  Bi- 
bliothèque elzévirienne,  2  v.  petit  in  8°,  1875. 

1  Nous  négligeons  une  foule  d'imitateurs  sans  esprit  dont  on  peut 
voir  la  liste  dans  les  éditions  de  Rabelais  publiées  par  De  l'Aulnaye. 
Voir  aussi  noire  T.  II,  p.  467. 


III  PRINCIPAUX    AUTEURS    CITES. 

(Béroalde  de  Yerville.)  Le  Moyen  de  parvenir,  éd.  Paul  Lacroixr 

1841. 
Agrippa  d'Aubigné.  Les  Aventures  du  baron  de  Fameste,  éd. 

Prosper  Mérimée.  Bibl.  elzévir,  p.  in  8°  1855. 
Les  Caquets  de  Vaccouchée,  éd.  Fournier.  Bibl.  elz.  p.  in  8°, 

1565. 
(La  Mothe  Le  Vayer)  L'Eexaméron  rustique  ou  les  six  journées 

passées  à  la  campagne,  1670,  in  18. 
Cyrano  de  Bergerac.  Œuvres  diverses.  (Voyages  dans  la  lune  et 

dans  le  soleil.)  Amsterdam,  2  vol.  in  12,  1710. 

Voir,  aux  auteurs  anglais  et  espagnols  :  Swift,  Sterne  et  Quevedo.  ' 

Oulaurens.  Le  Compère  Mathieu.  3  v.  in  8°. 

Restif  de  la  Bretonne.  Œuvres  diverses,  in  12,  1876. 

Ch.  Nodier.  Histoire  du  roi  de  Bohême  et  de  ses  sept  châteaux. 
grand  in  8°.  Delangle,  1830. 

H.  de  Balzac.  Contes  drolatiques,  trois  dizains.  3  v.  in  18. 
On  trouve  des  imitations  plus  ou  moins  étendues  de  Rabe- 

lais  dans  les  Œuvres  des  poètes  suivants  : 
Molière-  La  Fontaine  -  Boileau  -  Racine  -  J.  B.  Rousseau-  Piron — 
Voltaire—  Brécourt  -Imbert  —  Collin  d'Harleville  -  Béranger  -les 
poètes  conteurs  du  XVIIIe  siècle,  le  Ménagiana,  etc. 

AUTEURS    GRECS. 

Homère,  Orphée,  Esope,  Aristophane,  Hérodote,  Platon,  Théocrite. 

Œuvres  complètes  de  Lucien  de  Samosate,  tr.  par  E.  Talbot. 
2  v.  in  12. 

Vie  d'Apollonius  de  Tyane  par  Philostrate,  trad.  par  A.  Chas- 
sang,  in  12.  Didier,  1862. 

AUTEURS    LATINS. 

Virgilii,  Ovidii,   Plinii  Opéra.  Divi  Augustini,   Opéra.  (VI),  Bi- 
bliothèque choisie  des  Pères,  par  l'abbé  Guillon,  36  vol.  in  12. 
La  Bible  -  le  Bréviaire. 

AUTEURS  FRANÇAIS  DU  MOYEN  AGE. 

Fabliaux  et  Contes  des  poètes  français  des  XIe,  XIIe,  XIIIe, 

XIVe  et  XVe  siècles,   publiés  par  Barbazan  et  Méan ,  4  v. 

in  8°,  1808. -Nouveau  recueil,  2  v.  in  8\  1823. 
Fabliaux  ou  Cordes  du  XIIe  et  du  XIIIe  siècles,  etc.,  publiés 

par  Legrand  d'Aussy.  5  v.  in  18,  1781. 
Œuvres  complètes  de  Rutebeuf, ,  publiées  par  Achille  JubinaJ, 

2  v.  petit  in  8°.  Bibliothèque  elzévirienne,  1674. 
Œuvres  de  Marie  de  France,  publiées  par  Roquefort.  2  v.  in  8°- 

1822. 


PRINCIPAUX   ACTEURS    CITÉS.  XIII 

La  légende  latine  de  St  Brandaines,   avec  une  traduction  en 

prose  et  en  poésie  romanes,  publiée  par  A.  Jubinal,  in  8°.  1836. 
Vie  de  Merlin,  attribuée  à  Geoffroy  de  Monmouth,    suivie  des 

Prophéties  de  ce  barde,  etc.,  publiée  par  Francisque  Michel 

et  Thomas  Wright,  grand  in  8°,  1837. 
Mystères  inédits  du  XVe  siècle  publiés  par  A.  Jubinal,  2  v. 

in  6°,  1837.  Le  Songe  d'Enfer  se  trouve  à  la  fin  du  second 

volume. 
Huon  de  Bordeaux,  chanson  de  geste,  publiée  pour  la  première 

fois  par  Guessard  et  Grandmaison,  p.  in  S\  1860. 
Le  Livre  du  chevalier  de  la  Tour  Landry  pour  l'enseignement  de 

ses  filles,  éd.  A.  de  Montaiglon,  p.  in  8°,  1864. 
Le  Violier  des  histoires  romaines,  ancienne  trad.  française  du 

Gesta  Romanorum,  éd.  G.  Brunet,  p.  in  8°,  1868. 
Fr.  Villon.  Œuvres  complètes,  éd.  Jannet,  1867,  petit  in  S0. 
Vaux  de  vire  d'Olivier  Basselin  et  de  Jean  Le  Houx,  etc.,   édit. 

du  bibliophile  Jacob,  in  16,  1858.  -  Id.  éd.  Armand  Gasté, 

1875,  petit  in  8°. 
U  Alexandriade   ou  chanson  de  geste  d'Alexandre  le  Grand. 

épopée  romane  du  XIIe  siècle,  de  Lambert  le  Court  et  Alexandre 

de  Bernay,  éd.  de  Lecourt  de  la  Villethassetz  et  E.  Talbot,  in 

12,  1861. 
Le  roman  de  la  Rose  par  Guillaume   de  Lorris  et  Jehan  de 

Meung,  éd.  Francisque  Michel.  2  v.  in  12,  1864. 
Le  Théâtre  français  avant  la  Renaissance,  éd.  E    Fournier, 

gr.  in  8°,  1872.  Pathelin. 
Les  Cent  nouvelles  Nouvelles,  éd.  P.  Lacroix,  p   in  8°. 
Variétés  historiques  et  littéraires  etc.,  publiées  par  E.  Four- 
nier, 10  v.  p.  in  8°,  1855  et  s. 
(Gabriel  Peigné),  Prédicatoriana,  ou  Révélations  singulières  et 

amusantes  sur  les  prédicateurs,  par  Philomneste ,  in  8°.  Di- 
jon, 1841. 
Antony  Méray.  Les  libres  Prêcheurs  devanciers  de  Luther  et  de 

Rabelais,  petit  in  8%  1869. 

AUTEURS    DU   XVIe  SIÈCLE. 

Erasmi  Roterodami  Colloquia   familiaria  et  Encomium  Morice 

éd.  Tauchnitz,  2  v.  in  16,  1871,  Leipzig. 
Pasquillorum  tomi  duo.  Eleutheropoli,  1544. 
Le  Décaméron  de  Jean  Boccace ,   trad.    par  Ant.  Le  Maçon, 

5  vol.  in  8°.  Londres  (Paris),  1757-60,  figures. 
Les  facétieuses  Nuits   de  Straparole,  trad.  par  Larrivey,  1er 

vol.  1500,  2e  vol.  et  38  vol.  1573,  in  12. 
Histoire  maccaronique  de  Merlin  Coccaye  (Folengo),  prototype 

de  Rablais  [sic],    où  est  traicté  les  ruses  de  Cingar  les  tours 


XIV  PRINCIPAUX    AUTEURS    CITÉS. 

de  Boccal,  etc.- plus  l'Horrible  bataille  advenue  entre  les 
Mousches  et  les  Fourmis,  1606,  2  vol.  in  12. 

Le  même  ouvrage,  avec  notes  et  notices  par  Gustave  Brunet, 
etc.  Paris,  1859,  petit  in  8°.  Bibliothèque  gauloise. 

Le  Cymbalum  mundi  et  autres  œuvres  de  Bonaventure  Despé- 
riers,  1841.  —  Id.  avec  les  Nouvelles  Bécréations  et  joyeux 
devis,  éd.  Paul  Lacroix,  1858,  in  12.    • 

VHeptaméron  des  nouvelles  de  Marguerite  d'Angoulême,  reine 
de  Navarre,  2e  édition  de  Paul  Lacroix,  1861,  in  12. 

Les  Prophéties  de  M.  Michel  Nostradamus,  fac-similé  typogra- 
phique de  l'édition  de  1611,  avec  les  Révélations  de  Ste 
Brigitte,  la  Prophétie  de  Thomas  Moult,  etc. ,  in  12,  sans 
date  (186?). 

La  Precellence  du  langage  français,  par  Henri  Estienne, 
éd.  Feugère,  in  12.  1850. 

Deux  dialogues  du  nouveau  langage  français  italianizé  et 
autrement  déguisé  entre  les  courtisans  de  ce  temps  (par 
Henri  Estienne),  petit  in  8°. 

Apologie  pour  Hérodote,  par  le  même,  3  v.  pet.  in  8°,  1735. 

Œuvres  choisies  d'Etienne  Pasquier,  éd.  Feugère,  2  vol.  in  12, 
1849.  —  Et,  dans  les  Œuvres,  le  Dialogue  d'Alexandre  et 
de  Rabelais. 

Les  Vies  des  hommes  illustres  grecs  et  romains,  comparées 
l'une  à  l'autre  par  Plutarque  de  Chéronée ,  translatées  par 
M.  Jacques  Amyot,  in  8°,  1622,  2  vol.  —  Les  mêmes,  éd.  Co- 
ray,  12  vol.  in  8°,  1825. 

Les  Œuvres  morales  de  Plutarque,  translatées  de  grec  en  fran- 
çais, par  J.  Amyot,  in  8°,  2  vol.,  le  premier,  1582,  le  second  1616. 

Les  Amours  de  Théagéne  et  Chariclée  par  Heliodore,  avec  les 
Pastorales  de  Longus  et  autres  Bomans  grecs ,  trad.  de 
Jacques  Amyot ,  in  12,  1841. 

Les  Essais  de  Michel  de  Montaigne,  in  4°,  1617. 

De  la  Sagesse,  trois  livres,  par  Pierre  Charron,  2  v.  in  12,  1784. 

Calvin.  De  V Institution  chrétienne,  2  v.  in  8°,   1859. 

Et  de  La  Boétie,  le  Contr'un  ou  de  la  Servitude  volontaire,  éd.  de 
1845. 

Œuvres  complètes  de  Brantôme,  éd.  Buchon,  gr.  in  S°,  2  v. 

Œuvres  de  Clément  Marot,  petit  in  12.  Deux  parties  en  un  vo- 
lume, 1700.  —  Les  mêmes,  éd.  Augitis,  in  18,  6  vol.  1823. 

Œuvres  poétiques  de  Mellin  de  St-Gelais,  petit  in  12.  Paris,  1719. 
—  Les  mêmes,  2  v.  petit  in  8°.  187$. 

Œuvres  choisies  de  Ronsard,  par  A.  Noël.  2  v.  in  12,  1862.  — 
Choix  de 2)oésies  de  Ronsard,  éd.  P.  Lacroix,  1810. 

Œuvres  choisies  de  J.  du  Bellay,  publiées  par  Becq  de  Feuquiè- 

res,  in  12,  1876. 


PRINCIPAUX    AUTEURS    CITÉS.  XV 

Poésies  choisies  de  J.  A.  Baïf,  par  le  même,  in  12,  1874. 

La  Sepmaine  de  G.  de  Saluste,  seigneur  du  Bartas,  in  12,  ca- 
ractères italiques  du  lGe  siècle  (le  titre  manque). 

Œuvres  de  Matliurin  Régnier,  éd.   Violet  Le  Duc,  in  18,  1822. 

Morceaux  choisis  des  grands  écrivains  du  XVIe  siècle,  par 
Auguste  Brachet,  in  12,  1875.— Id.  par  Arsène  Darmsteter, 
in  12,  1876. 

AUTEURS    DU   XVIIe    SIÈCLE. 

De  V origine  des  romans.  Lettre  de   Huet  à  M.  de  Ségrais  — 

réimprimée  à  la  suite  du  Hmtiana  dans  le  Recueil  général 

des  Ana,  9  v.  in  8°,  1781,  Tome  VII. 
Le  lïnbclais  reformé  par  les  ministres  et  notamment  par  Pierre 

du  Moulin,  par  le  P.  Garasse,  ItiGO,  in  12. 
Œuvres  de  Scarron.  Amsterdam,  1752,  7  vol    p.  in  12. 
St  Evremond.  Œuvres,  publiées  par  Desmaizeaux,  5  v.  in  12. 
Œuvres  de   Dufresny,   4   vol.  in   12,  1703  (Parallèle  d'Homère 

et  de  Rabelais  et  Comédies). 
Ménagiana,  édition  refaite  par  La  Monnoye,  formant  les  to- 
mes II,  III  et  IV  du  Recueil  général  des  Ana. 
Observations  de  M.  Ménage  sur  la  langue  française,  2e  édition, 

1675,  in  12. 
Remarques  sur  la  langue  française ,  par  M.  de  Vaugelas,  avec 

les  notes  de  Thomas  Corneille,  2  vol.  in  12,  1680. 
Nouvelle  Méthode  pour  apprendre   facilement   et  en    peu  de 

temps  la  langue  latine   (par  Lancelot,  de  Port-Royal),    petit 

in  SJ,  1654. 
La  Logique  ou  l'art  de  penser  (par  Arnauld  et  Nicole,  de  Port 

Royal),  1775,  in  12. 
De  la  Touche.  L'Art  de  hien  parler  français,  2  v.  in  8°,  1696, 1710. 
Régnier  Desmarais.  Traité  de  la  Grammaire  française,  in  12, 1704. 
Pascal.  Pensées,  in  12,  éd.  Havet. 
Lettres  de  lïlme  de  Sévigné,  de  sa  famille  et  de  ses  amis,  éd.  Grou- 

velle,  13  vol.  in  18.  Tomes  2,  5,  8. 
Louis  de  St-Simon.  Mémoires,  40  v.  in  12.  1842. 
Œuvres  de  Fénelon,  grand  in  8°,  3  vol.,  1S35  (Dialogues  des  morts, 

Fables,  Télémaque,  De  l'éducation  des  filles.) 
Œuvres  de  Bossuet,   grand  in  8°,  4  vol.,  1841   (Ouvrages  pour 

l'éducation  du  Dauphin.  Exposition  de  la  foi  catholique). 
Cl.  Fleury.  Histoire  ecclésiastique,  21  v.  in  12,  1769.  —  Du  choix 

et  de  la  méthode  des  études,  in  12,  1784. 
Les  Caractères   ou   les  mœurs  de  ce  siècle,  par  La  Bruyère, 

in  8°.  2  vol.  1818. 
Bayle.  Dictionnaire,  4  v.  in  folio,  éd.  de  1720.  —  Œuvres  diver- 
ses de  M.  Bayle,  4  vol.,  in  folio,  1731. 


XVI  PRINCIPAUX   AUTEURS    CITES. 

Œuvres  de  M.  de  Fontenelle,  1767,  11  vol.  in  12.  (Histoire  des 
oracles,  xvm.  — du  théâtre  français,  etc.). 

St  Hyacinthe.  Le  chef  d'œuvre  d'un   inconnu,   2e  éd.  2  v.  in  12. 

Recueil  de  Fièces  choisies,  tant  en  prose  qu'en  vers,  rassemblées 
en  2  vol.  in  12  (par  La  Monnoye)  1711.  (Le  poème  de  la  Made- 
leine.) 

Œuvres  de  Dancourt,  5  v.  in  18  -  Id.  de  Marivaux,  12  v.  in  8°. 

AUTEURS    DU    XVIIIe    SIÈCLE. 

Niceron.  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  des  hommes  illustres 

de  la  république  des  lettres,  avec  un  catalogue  raisonné  de 

leurs  ouvrages,  44  vol.  in  12,  tome  XXXII. 
Duclos.  Œuvres  complètes,  3  v.  in  8°,  1821. 
Bibliothèque  universelle  des  romans,  112  v.  in  12,   1775  et  suiv. 

mars  1776. 
Mélanges  tirés  d'une  grande  Bibliothèque  (par  Contant  Dorville) 

68  vol.  in  8°,  1779  et  suiv.  Le  tome  XXII  est  consacré  tout 

entier  à  Rabelais. 
Voltaire.  Œuvres.  Mélanges  littéraires  —  Dialogues  -  Contes  en 

vers  —  Romans  —  Correspondance. 
Voltaire  chrétien,  in  18.  1820. 

J. -J.Rousseau.  Œuvres,  éd.  Musset-Pathay,  22  vol.  in  12.  Emile. 
Cailhava.  De  Part  de  la  Comédie,  2  v.  in  8°,  1786. 
Diderot.  Œuvres  complètes,  6  vol.,  in  8»,   avec  un  Supplément, 

1819.  —  Id.  Mémoires,  Correspondance  et  ouvrages  inédits, 

2  v.  in  12,  1811. 
Beaumarchais.  Œuvres  complètes,  éd.  St-Marc  Grirardin,  grand 

in  8°,  1857. 
Bernardin  de  St-Pierre.  Œuvres  complètes,  2  v.  grand  in  6°.  1819. 

Ltudes  de  la  nature. 
Ginguené.  De  l'autorité  de  Rabelais  dans  la  révolution  présente 

et  dans  la  constitution  civile  du  clergé  ou  Institutions  royales 

politiques  et  ecclésiastiques,  tirées  de  Gargantua  et  de  Pan- 
tagruel. Paris,  17f<l,  in  8°. 
Vicq  d'Azyr.  Mémoires  lus  à  l'académie  de  médecine,  3  v.  in  8°. 
La  Harpe.  Cours  de  littérature,  21  v.  in  12,  1800. 
Palissot.  Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  la  littérature,  2 

v.  in  8°,  1803. 

AUTEURS   DU   XIXe    SIÈCLE. 

Népomucène  Lemercier.  Cours  analytique  de  littérature  géné- 
rale. 1  vol.  in  8°,  1816.  Tome  II. 

Le  même.  La  Fanhypocrisîade  ou  le  Spectacle  infernal  du 
XVIe  siècle.  Paris,  1819,  in  8". 


PRINCIPAUX    AUTEURS    CITES.  XVII 

V.  Leclerc.  Eloge  de  Montaigne,  in  S0. 

Villemain.  Tableau  de  la  littérature  française,  G  v.  in  12. 

Ste-Beuve.  Tableau  de  la  poésie  française  et  du  théâtre  fran- 
çais au  XVIe  siècle,  nouvelle  édition,  184?,  in  12. 

ld.—  Causeries  du  lundi,  14  vol.  in  12.  2e  édition,  III.  —  Nou- 
veaux Lundis,  13  v.  in  12. 

Id.  —  Port-Royal  5  v.  in  8°.  1860,  2e  édit.  Tome  II. 

St-IVIarc  Girardin.  Tableau  de  la  littérature  française  au  XVIe 
siècle,  suivi  d'Études  sur  la  littérature  du  moyen-âge  et  de 
la  Renaissance,  in  12,  1662. 

Philarète  Chasles.  Etudes  sur  le  seizième  siècle  en  France,  in  12 
1848.  —  Id.  Etudes  sur  Shakespeare,  Marie  Stuart  et  VAre>- 
tin,  in  12,  1851. 

Lenient.  La  Satire  en  France  au  moyen-âge,  1  v.  in  12,  1851. 

Id.-La  Satire  en  France  ou  la  littérature  militante  au  X  VI" 
siècle,  in  8°,  1866. 

Léon  Feugère.  Caractères  et  Portraits  littéraires  du  XVI" 
siècle,  2  v.  in  8°. 

Livet.  Les  Grammairiens  français  du  XVIe  siècle,  in  8°. 

fiénin.  Des  variations  du  langage  français,  in  8°,  1845. 

Burguy.  La  France  littéraire,  in  S0, 1862.  Brunsvic— Id.  Gram- 
maire de  la  langue  d'oïl,  3  v.  in  8°.  1853-Ï6,  Berlin. 

Désiré  Nisard.  Histoire  de  la  littérature  française,  in  8°,  1844  et  s. 

Marc-Monnier.  Les  Aïeux  de  Figaro,  in  12,  1872. 

J.  Janin.  La  Fin  d'un  siècle  et  du  Neveu  de  Eameau,  in  12, 1876. 

Gérusez.  Histoire  de  la  littérature  française,  1  v.  in  8°.— Le  même. 
Essais  d'histoire  littéraire,  2  v.  in  8. 

Demogeot.  Histoire  de  la  littérature  française,  in  12. 

Paul  Albert.  La  littérature  française,  des  origines  au  XVIe 
siècle,  in  12,  1872. 

Henri  Martin.  Histoire  de  France,  17  v.  in  8°,  1855-60.  Tome  VIII. 

Michelet.  Histoire  de  France,  in  8°.  Tome  VII.  La  Renaissance. 
Tome  VIII.  La  Réforme  (1855).  —  Id.  Nos  Fils,  in  12,  1871. 

François  Guizot.  Histoire  de  France  racontée  à  mes  petits 
enfants,  5  vol.  grand  in  8°,  1875  et  s. 

Fr.  Guizot.  Méditations  et  Études  morales  in  8°,  1852. 

Louis  Blanc.  Histoire  de  la  révolution  française,    14  v.  in  12. 

Prevost-Paradol.  Revue  de  l'histoire  universelle,  grand  in  8°,  1853. 

V.  Hugo.  Shakespeare,  in  8°,  1864. -Les  Misérables,  8.  v.  in  8°. 
—  Ruy  Blas,  etc. 

AUTEURS   ITALIENS. 

Dante  Alighieri.  La  divina  Commedia,  3  v.  in  12.  -  Trad.  de  L.  de 
Ratisbonne,  3  v.  in  12. 


XVIII  PRINCIPAUX    AUTEURS    CITÉS. 

Lodovico  Ariosto.  Orlando  furioso.  I  quatro  Poeti  italiani,  pub. 

da  Buttura   grand  in  8° 
Pulci.  Il  Morgante  maggiore.  Londra  (Parigi).  3  v.  in  18,  1768. 
Cantù.  Histoire  universelle.  10  v.  grand  in  8°.  1848  T.  VIII. 
UOrlandino  di  Limerno  Pitocco  (Teofilo  Folengo),  pet.  in  12. 

Londra  (Parigi),  Molini,  1733. 
Guinguené.  Histoire  littéraire  d'Italie,  9  vol.  in  8°,  1811  et  s. 

AUTEURS    ESPAGNOLS. 

Tesoro  del  Teatro  espagnol  desde  su  origen  hasta  nuestras 
dias,  5  v.  in  8°  Tomo  I  (Lopez  de  Rueda). 

Las  Comedias  de  D.  Pedro  Calderon  de  la  Barca,  édit.  Keil, 
Leipzig,  1822,  in  12.  El  Purgatorio  de  San  Patricio. 

Cervantes.  Don  Quichotte,  trad-  Viardot,  2  vol.  grand  in  8°,  il- 
lustré. 

Obras  de  Francisco  de  Quevedo,  in  4°.  Barcelona,  1702. 

Olras  escogidas  del  medesimo,  éd.  Ochoa,  in  8°.  — Traductions: 
les  Visions,  trad.  par  La  Geneste,  in  12, 1642.  —  V  Aventurier 
Buscon,  par  le  même  in  12, 1662.  —  Id.  par  Germond  de  La 
Vigne,  1847,  in  8°. 

Tiknor.  Histoire  de  la  littérature  espagnole,  trad.  par  Magna- 
bal,  3  v.,  grand  in  8°. 

AUTEURS    ANGLAIS. 

Shakespeare's  Works  et  Œuvres  de  Shakespeare,  trad.  par  Fran- 
çois-Victor Hugo,  15  v.  in  8°.  —  Le  Songe  d'une  nuit  d'été, 
les  joyeuses  Epouses  de  Windsor,  Henri  IV,  Henri  V,  etc. 

Bunyan.  TJie  Pilgrim's  Progress,  in  8°,  1834. 

Sterne,  sa  vie  et  ses  ouvrages  par  P.  Stapfer,  in  8°,  1870. 

Thakeray.  English  humorists,  in  16,  éd.  Tauchnitz. 

Daniel  de  Foe.  The  life  and  adventures  of  Bobinson  Crusoe, 
in  b°.  Paris,  Baudry.  1836. 

Hallam.  Introduction  to  Littérature  of  Europe,  4  vol.  in  8°.  Bau- 
dry, 1835. 

Swift.  Gullivers'  Travels  into  several  remote  nations  of  the 
world,  in  16,  1844.  Tauchnitz.  -  The  taie  ofthe  Tub,  dans  les 
Complète  Works,  19  v.  in  8°. 

Sterne.  The  life  and  opinions  of  Tristram  Shandy,  gentleman, 
in  12,  3  v.  London.-  A  sentimental  Journey  throw  France  and 
Italy,  in  16.  éd.  Tauchnitz. 

Walter  Scott.  Biographie  des  romanciers,  4  v.  in  12. 

Thomas  Wright.  S.  Patrick' s  Purgatory,  an  Essay  on  the  le- 
gends  of  purgatory ,  hell  and  paradise ,  current  during  the 
middle  âges,  in  8°,  1843. 


PRINCIPAUX    AUTEURS    CITES.  XIX 

Le  même.  Histoire  de  la  caricature  et  du  grotesque  dans  la 
littérature  et  dans  l'art,  trad.  par  Sachot,  in  8°,  Paris,  1875. 
Taine.  Histoire  de  la  littérature  anglaise,  5v.  in  12. 
Quarterly  Eeview.  1833,  1876. 

AUTEURS    ALLEMANDS. 

Meister  Franz  Rabelais  der  Arzeney  Doctoren  Gargantua  und 
Pantagruel ,  aus  dem  Franzôsischen  verdeutscht ,  mit  Ein- 
leitung  und  Anmerkungen,  den  Varianten  des  zweiten  Buchs 
von  1533,  auch  einen  noch  unbekannten  Gargantua  heraus- 
gegeben  durcb  Gottlob  Régis,  3  Bde.  Leipzig,  1832. 

Analysé  par  G.  Brunet:  Essai  d'études  bibliographiques,  etc. 

fiervinus.  Geschicbte  der  poetischen  Nationalliteratur.  Bd.  III. 
Leipzig,  183a 

Fr.  Aug.  Arnstàdt.  François  Rabelais  und  sein  Traité  d'édu- 
cation, mit  besonderer  Beriicksichtigung  der  pâdagogischen 
Grundsàtze  Montaigne's ,  Locke's  und  Rousseau's ,  in  8°. 
Leipzig,  1872. 

Heine.  De  V Allemagne,  etc.  (Les  Dieux  en  exil),  2  v.  in  12,  1855. 

OUVRAGES    DIVERS. 

Charles  Lenormant.  Eabelais  et  l'architecture  de  la  Renais- 
sance. Restitution  de  l'abbaye  de  Thélème,  avec  deux  plan- 
ches offrant  le  plan  et  la  vue  à  vol  d'oiseau  de  l'abbaye. 
1840,  in  8°. 

César  Daly.  Même  sujet.  Bévue  de  V architecture  et  des  tra- 
vaux publics,  in  folio,  1841. 

Gaidoz.  Gargantua,  essai  de  mythologie  celtique,  in  8°. 

Charles  Nisard.  Histoire  des  livres  populaires  ou  de  la  litté- 
rature du  colportage,  2e  éd.  1864,  2  v.  in  12. 

Bibliothèque  bleue.  Histoire  de  la  vie  et  du  purgatoire  de  St  Pa- 
trice, petit  in  8°.—  Le  Cantique  des  pèlerins  de  St  Jacques, 
in  18.  -  La  Vie  et  les  Fables  d'Esope  le  Phrygien,  p.  in  8°, 
etc.,  éditions  sans  date. 

Ozanam.  Œuvres,  8  vol.  in  8°,  1855.  Des  sources  poétiques  de 
la  Divine  Comédie. 

Ch.  Labitte.  Etudes  littéraires,  2  v.  in  8°,  1846.  La  Divine  Co- 
médie avant  Dante. 

fioerres.  La  Mystique  divine,  naturelle  et  diabolique,  trad.  par 
Sainte-Foi.  5  vol.  Paris,  1854. 

François  Lenormant.  La  Divination  et  la  science  des  présages 
chez  les  Chaldéens,  in  8°,  1875.— Manuel  d'histoire  ancienne 
de  l'Orient,  3  v.  in  12,  386^. 


IX  PRINCIPAUX   AUTEURS    CITES. 

Joseph  de  Maistre.  Œuvres,  2  v.,  grand  in  8°.  1841,  éd.  de  l'abbé 
Migne.  Tome  I. 

Bornier.  Histoire  morale  de  V éducation.  2  v.  in  8°. 

Paroz.  Histoire  universelle  de  la  pédagogie,  in  12.  1869. 

Ferdinand  Denis.  Le  monde  enchanté,  cosmographie  ou  his- 
toire naturelle  et  fantastique  du  moyen  âge  in  32.  1843. 

E.  Renan.  La  Poésie  des  races  celtiques.  Revue  des  deux  mon- 
des, 1854. 

Flammarion.  Les  Mondes  imaginaires  et  les  mondes  réels,  in  8e. 
1865. 

Lomenie.  Beaumarchais  et  son  temps,  2  v.  in  8°,  1856. 

Arsène  Houssaye.  Histoire  de  Léonard  de  Vinci,  in  8°,  1869. 

Géographie  du  moyen  âge,  étude  par  Joachim  Lelewel,  accom- 
pagnée d'atlas  et  de  cartes,  2v.  in  8°.  Bruxelles,  1852. 


RABELAIS  ET  SON  ŒUVRE. 


CHAPITRE  X. 

LIVRE  III.  -  PANTAGRUEL. 

I.  LE  MAKIAGE  DE  PANTJRGE. 


SOMMAIRE.  —  1.  La  consultation  en  écho.  —  2.  Les  ricochets  et  les 
cloches.  —  3.  Les  sorts  virgilianes.  —  4.  Les  songes.  —  5.  La 
sibylle  de  Panzouzt.  —  6.  Raminagrobis  et  les  moines.  —  7.  Les 
Dieui  en  exil.  —  8.  L'astrologue  et  les  modes  de  divination.  — 
9.  La  consultation  des  trois.  L'avis  du  théologien.  —  10.  L'avis 
du  médecin.  —  11.  La  fête  de  la  Jalousie.  —  12.  L'attrait  du 
fruit  défendu.  —  13.  Le  salaire  du  médecin.  —  14.  Le  docteur 
en  philosophie  et  Montaigne.  —  15.  L'avis  du  fou.  —  16.  Rabe- 
lais et  Molière.  —  17.  Rabelais  et  Colin  d'Harieville. 


Le  troisième  livre  de  Pantagruel  se  passe  pres- 
que tout  entier  en  conversations,  et  en  conversa- 
tions dont  nous  ne  comprendrons  le  but  qu'au  livre 
suivant.  C'est  un  défaut  assurément;  le  lecteur, 
qui  ne  sait  pas  où  on  le  mène,  aurait  le  droit  de 
s'impatienter  des  dissertations  qu'il  rencontre  à  cha- 
que pas,  et  de  l'obstination  de  Panurge  à  résoudre 
un  problème  qui  semble  mal  posé.  Mais  tout  cela 
s'expliquera  plus  tard,  et  nous  verrons  que  ce  qui  a 
semblé  d'abord  un  hors  d'œuvre,  n'a  pas  été  mis  là 
sans  but.  Nous  abrégerons  toutefois  les  conversa- 
n  1 


2  LIVRE    III.   —    LE    MARIAGE    DE   PANURGE. 

tions  de  Panurge,  et  n'en  garderons  que  ce  qu'elles 
ont  de  plus  caractéristique  et  déplus  piquant. 

Panurge,  une  fois  débarrassé  de  ses  dettes,  se  pré- 
sente un  jour  devant  Pantagruel,  la  puce  à  l'oreille, 
les  lunettes  sur  le  bonnet,  et  revêtu  d'une  grande 
robe  arménienne.  Disons  d'abord  que  ce  costume,  qui 
nous  semble  étrange,  l'était  moins  alors  qu'il  ne 
le  serait  maintenant.  Les  courtisans  portaient  généra- 
lement une  bague  à  l'une  ou  l'autre  oreille,  à  la  ma- 
nière des  Hébreux  d'autrefois.  L'originalité  de  Pa- 
nurge, c'était  d'y  avoir  fait  enchâsser  une  puce  pour 
faire  un  mauvais  jeu  de  mots.  Les  lunettes  au  bon- 
net n'étaient  pas  non  plus  une  chose  inouie  ;  les  per- 
sonnages sérieux  et  occupés  portaient  souvent  des 
appendices  de  ce  genre  quand  même  ils  n'en  avaient 
aucun  besoin.  Quant  à  la  toge  arménienne,  Panurge 
explique  qu'étant  décidé  à  la  paix  à  tout  prix,  il  re- 
nonce aux  armes  de  guerre,  c*est-à-dire  à  tout  ce  qui 
ressemble  à  des  chausses  ou  pantalons,  les  panta- 
lons étant,  suivant  lui,  l'arme  de  guerre  par  excel- 
lence. 

Il  songe  à  se  marier  et  demande  l'avis  de  Pan- 
tagruel. 

« —  Mariez-vous,  lui  dit  Pantagruel,  si  vous  en 
avez  envie. 

—  Mais  si  vous  croyez  qu'il  est  mieux  pour 
moi  de  rester  comme  je  suis,  j'aimerais  mieux  ne  me 
marier  point. 

—  Point  donc  ne  vous  mariez. 

—  Voire  mais,  vous  savez  qu'il  est  écrit  :  Vœ 
soli,  malheur  à  qui  vit  seul.  L'homme  seul  n'a 
jamais  cette  gaieté,  cette  joie  qu'on  voit  éclater  en- 
tre les  gens  mariés. 


LES    RICOCHETS    ET    LES    CLOCHES.  6 

—  Mariez-vous  donc,  de  par  Dieu. 

—  Mais  si  ma  femme  cessait  de  ni'aimer  ?  si 
elle  me  trompait?  voilà  un  poiu~  qui  me  point. 

—  Point  donc  ne  vous  mariez. 

—  Mais  si  je  venais  à  tomber  malade  ?  il  est 
triste  alors  detre  seul,  sans  famille  et  de  se  voir 
soigner  à  rebours.  <  J'en  ai  vu  une  claire  expérience 
en  papes,  légats,  cardinaux,  évêques,  prieurs  et 
moines,  qui  ne  sont  point  légitimement  mariés  >. 

—  Mariez-vous  donc  ,  de  par  Dieu,  dit  Panta- 
gruel. 

—  Mais  si,  en  me  voyant  malade ,  ma  femme 
songeait  à  me  chercher  an  remplaçant,  ou  ce  qui  pis 
est,  me  volait  et  me  forçait  à  courir  les  champs  en 
pourpoint. 

—  Point  donc  ne  vous  mariez,  répondit  Panta- 
gruel. 

Voire  mais,  alors  je  n'aurai  ni  fils  ni  fille  lé- 
gitimes pour  égayer  ma  maison  dans  ma  vieillesse. 
Et  si  vous  me  voyez  triste  et  abandonné  par  ma 
faute,  au  lieu  de  me  consoler,  il  pourra  bien  arriver 
que  vous  ou  d'autres  de  mon  mal  riez. 

—  Mariez-vous  donc. 

—  Sauf  votre  bon  plaisir,  dit  Panurge,  votre 
conseil  ressemble  à  la  chanson  de  Ricochet  ». 

II. 
Nous  ne  connaissons  pas  la  chanson  de  Ricochet  ; 
mais  nous  connaissons  de  nombreux  dialogues  en 
vers  et  en  prose,  dans  lesquels  le  dernier  mot  d'une 
question  fournit  une  réponse  en  écho-  Il  y  a,  dans  les 
Colloques  d'Erasme,  un  dialogue  de  ce  genre.  Il  y  en 
a  dans  les  poésies  de  Racan,  dans  les  premières  co- 


4  LIVRE    III.    —    I.    LE    MARIAGE    DE    PANURGE. 

médies  de  Corneille,  dans  la  Princesse  cVElide  de 
Molière,  etc.  Les  plus  curieuses  se  trouvent  dans  un 
poème  sur  le  séjour  de  la  Madeleine  à  la  Ste-Baume, 
en  Provence,  poème  qui  n'a  pas  moins  de  douze 
chants,  remplis  d'acrostiches,  d'anagrammes,  de  tours 
de  force,  où  les  termes  de  grammaire  se  marient 
aux  termes  de  rhétorique  et  de  logique,  pour  expri- 
mer les  remords  d'un  cœur  touché  de  la  grâce  di- 
vine. Toute  la  moitié  du  second  livre  est  composée 
de  rimes  en  écho-    En  voici  quelques  échantillons  : 

Qui  me  soulagera  dans  mon  inquiétude  ?  -  Étude. 
De  qui  suivait  les  pas  autrefois  Madeleine  ?  -  d'Hélène. 
Et  que  donne  le  monde  aux  siens  le  plus  souvent  ?  -  Vent. 
Que  faut-il  dire  auprès  d'une  telle  infidèle?   -  Fi  d'elle. 
Dis-moi  doncques,  Echo,  serai-je  ici  longtemps  ? 
Ecoutez-moi ,  Rochers ,  et  toi,  mon  Antre,  entends  :  —  Trente 

ans,  etc. 

Cette  étrange  collection  de  futilités  péniblement 
accumulées  est  d'un  Carme  provençal  <  leP.St-Louis  ». 
Rabelais  donnera  place  à  ses  pareils  dans  l'île  d'É- 
nasin.  L'ouvrage  a  été  reproduit  par  La  Monnoye 
dans  un  Recueil  de  Pièces  curieuses,  2  vol.  in-12. 
1714. 

Quant  à  l'idée  même  du  colloque,  Rabelais  l'a 
prise  d'un  sermonaire  célèbre  du  XVe  siècle,  Pau- 
lin, qui,  dans  son  sermon  de  viduitate  ,  raconte 
l'anecdote  suivante.  Le  texte  est  en  latin,  mais  les 
cloches  parlent  français. 

Une  veuve  vint  trouver  son  curé  pour  lui  demander  s'il  lui 
conseillait  de  se  remarier  ;  elle  alléguait  qu'elle  était  sans 
aide  et  qu'elle  avait  un  valet  excellent  et  très  hahile  dans  le 

1  Raulini  Opus  sermonum  de  adventu,  1519,  Paris  Le  texte 
est  cité  par  G.  Peigné  (Philomneste)  dans  son  Prédicatoriana. 
Dijon,  1841. 


LES    SORTS    VIRGIUAXES. 


métier  de  son  mari.  -Prenez-le,  dit  le  curé  -  Oui,  mais  il  y  a 
sujet  de  craindre  qu'au  lieu  d'un  serviteur,  je  ne  me  donne  un 
maître. -Alors,  ne  le  prenez  pas,  dit  lecuré.  -Mais  je  ne  sau- 
rais supporter  tout  le  poids  des  affaires  de  mon  mari ,  si  je 
n'ai  un  autre  mari.  -  Eh  bien,  prenez-le.  -  Mais  s'il  était  mé- 
chant, s'il  dissipait  ou  usurpait  mon  bien  ?  -  Alors  il  ne  faut 
pas  le  prendre.»  Mais  le  curé  voyait  bien  qu'elle  aimait  ce  va- 
let et  désirait  l'épouser  ;  il  lui  dit  de  bien  écouter  ce  que  lui 
diraient  les  cloches  de  l'église  et  de  suivre  leur  conseil.  Elle 
écouta  donc  les  cloches  et  ne  manqua  pas  d'entendre,  selon  son 
désir  :  «Prends  ton  valet,  prends  ton  valet.»  Elle  Je  prit,  mais 
son  domestique  la  battit,  quand  il  fut  devenu  son  mari,  et  de 
maîtresse  elle  passa  au  rang  de  servante.  Elle  alla  alors  se 
plaindre  au  curé  de  son  conseil  en  maudissant  l'heure  où  elle 
l'avait  cru.  Le  curé  lui  répondit  :  «Vous  n'avez  pas  bien  enten- 
du ce  que  vous  ont  dit  les  cloches.  Écoutez,»  et  le  curé  ayant 
mis  la  cloche  en  mouvement,  elle  entendit  distinctement  :  «Ne 
le  prends  pas ,  ne  le  prends  pas  !  » 

Rabelais  s'approprie  aussi  l'histoire  des  cloches 
dans  un  chapitre  subséquent  (le  xxvn). 

Ecoute,  dit  frère  Jean,  l'oracle  des  cloches  de  Varen- 
ncs.  Que  disent-elles  ?  -  Je  les  entends,  répondit  Panurge. 
Leur  son  est ,  par  ma  soif ,  plus  fatidique  que  celui  des 
chaudrons  de  Jupiter  en  Dodone.  Écoute  :  Marie-toi,  ma- 
rie-toi ;  marie ,  marie  !  Si  tu  te  maries ,  maries ,  très  bien 
t'eu  trouveras,  veras.  Marie,  marie. 

Je  t'assure  que  je  me  marierai,  tous  les  éléments  m'y 
invitent, 

Au  chapitre  suivant,  Panurge  s'écrie  : 
Ma  foy,  frère  Jean,  mon  meilleur  sera  de  ne  point  me 
marier.  Écoute  ce  que  me  disent  les  cloches  à  cette  heure 
que  nous  sommes  plus  près  :  Marie  point ,  marie  point, 
point,  point,  point,  point.  Si  tu  te  maries,  maries,  (marie 
point,  point,  point),  tu  t'en  repentiras,  tiras,  trompé  seras. 

III. 

Pantagruel,  pressé  par  Panurge  de  lui  donner  une 
réponse  précise,  lui  dit  :  «Il  y  a  d'excellents  maria- 


6  LIVRE   III.    -    I.   LE    MARIAGE    DE    PANURGE. 

ges,  il  y  en  a  de  déplorables.  Consultons,  si  vous  le 
voulez,  les  sorts  virgilianes  et  homériques.»  Ce  gerjre 
de  divination  consiste  à  ouvrir  trois  fois  au  hasard 
les  Œuvres  de  Virgile  ou  d'Homère  et  à  prendre  pour 
réponse  les  premiers  vers  qui  frappent  les  yeux. 
On  emploie  encore  quelquefois  la  Bible  ou  Y  Imitation 
à  cet  usage. 

Pantagruel  cite  des  prophéties  de  ce  genre  qui 
se  sont  réalisées.  Alexandre  Sévère,  par  exemple,  un 
jour  qu'il  consultait  l'Enéide,  l'ouvrit  à  ce  vers  : 

Tu  regere  imperio  populos,  Romane,  mémento. 
[C'est  à  toi  que  revient  de  commander  aux  peuples, 
Romain,  souvieus-t'en  bien.] 

Quelques  années  après  il  fut  élu  empereur. 

Claude  II  voulut  savoir  ce  qui  adviendrait  à  son 
frère,  son  Virgile  lui  répondit  : 

Ostendunt  terris  hune  tantum  fata. 
[Les  Destins  ne  feront  que  le  montrer  au  monde.] 

11  fut  tué  dix-sept  jours  plus  tard. 

Pierre  Amy,  cordelier  et  ami  de  Rabelais,  con- 
sulta Virgile  pour  savoir  ce  qu'il  devait  faire  après 
la  perquisition  opérée  chez  lui  et  Rabelais  ;  il  tomba 
sur  le  vers  suivant  : 

Heu  fuge,  crudeles  terras,  luge  liitus  avarum! 
[Fuis  ce  rivage  avare  et  ces  terres  cruelles  !] 

Il  suivit  le  conseil  du  livre  et  se  tira  heureusement 
d'affaire. 

Panurge  a  l'idée  de  consulter  à  la  fois  les  dés  et 
Virgile,  c'est-à-dire  de  faire  désigner  par  les  dés  le 
vers  qu'il  faudra  choisir.  Pantagruel  n'est  pas  de 
cet  avis  ;  il  condamne  tous  les  jeux  de  hasard,  qui  ne 
servent  le  plus  souvent  qu'à  engloutir  des  fortunes. 


LES    SONGES. 


Panurge  persiste,  il  a  toujours  des  dés  dans  sa  poche, 
il  les  jette;  ils  donnent  5,  6,  5,  total  16.  On  pren- 
dra le  seizième  vers   de  Virgile   à  l'ouverture  du 

livre. 

On  tombe  sur  la  IVe  Eglogue,  vers  63. 

Nec  Deus  hune  mensa,  dea  nec  dignata  cubili  est. 
[Le  Dieu  ne   daigna    pas  présider  à  sa  table  ni  la  déesse  à 
son  lit.] 

Un  second  essai  donna: 
Membra  quatit,  gelidusque  coit  formidine  sanguis. 
[Il  lui  brise  les  membres  et  son  sang  se  glace  de  terreur.] 

A  la  troisième  épreuve  on  trouve  : 

Femineo  praedse  et  spoliorum  ardebat  amore. 
[Il  brûlait  d'un  amour   tout  féminin  pour  le  butin  et  les   dé- 
pouilles.] 

IV. 
Ces  vers  sont  largement  commentés  avec  accom- 
pagnement de  traits  mythologiques,  historiques,  de 
contes  et  de  raisonnements  plus  ou  moins  piquants, 
mais  d'où  il  est  impossible  de  tirer  une  conclusion. 
Pantagruel  propose  de  recourir  à  la  divination  par 
les  songes.  Pantagruel,  qui,  dans  cette  seconde  partie 
de  l'ouvrage,  manifeste  parfois  des  tendances  mys- 
tiques, croit  que  les  songes  pourraient  bien  nous  pré- 
sager l'avenir.  Il  fait  à  ce  propos  la  théorie  qui  a  été 
renouvelée  de  nos  jours  par  les  magnétiseurs  et  les 
spirites  : 

Lorsque  les  enfants  bien  nettoyés,  bien  repus  et  allai- 
tés dorment  profondément,  les  nourrices  vont  s'ébattre  en 
liberté,  comme  autorisées  a  faire  ce  qu'elles  voudront,  car 
leur  présence  autour  du  berceau  leur  semble  inutile.  Il  en 
est  de  même  de  l'âme  lorsque  le  corps  est  endormi  et  que 


8  LIVRE    III.    —    I.   LE    MAEIAGE   DE   PAXUEGE. 

les  fonctions  de  la  digestion  s'accomplissent  d'elles-mêmes  ; 
rien  n'étant  plus  nécessaire  jusqu'au  réveil,  l'âme  s'ébat  et 
revoit  sa  jatrie,  qui  est  le  ciel.  Là  elle  reçoit  participa- 
tion insigne  de  sa  première  et  divine  origine,  —  et  en  con- 
templation de  cette  sphère  infinie  dont  le  centre  est  par- 
tout et  la  circonférence  nulle  part ,  à  laquelle  rien  n'ar- 
rive ,  rien  ne  passe,  rien  ne  déchet ,  pour  qui  tous  les 
temps  sont  présents,  —  l'âme  note  non-seulement  les  choses 
qui  se  sont  passées  dans  les  mouvements  inférieurs,  mais 
aussi  les  choses  futures,  et  les  rapportant  à  son  corps  et 
les  faisant  connaître  par  les  sens  et  organes  du  corps  aux- 
quels elle  les  a  communiquées,  elle  est  appelée  vaticina- 
trice  et  prophète. 

On  sait  que  cette  belle  définition  de  Dieu  :  «une 
sphère  dont  le  centre  est  partout  et  la  circonférence 
nulle  part»,  a  été  reprise  par  Pascal.  C'est,  en  ef- 
fet, la  définition  la  plus  belle  et  la  plus  philoso- 
phique qui  ait  été  faite  de  la  puissance  qui  embrasse 
et  régit  le  monde.  Rabelais  en  attribue  l'honneur  à 
Mercure  Trismégiste,  c'est-à-dire  au  néoplatonicien 
qui  a  pris  ce  nom,  mais  il  paraît  qu'elle  remonte 
plus  haut,  jusqu'à  Empédocle  (Ve  siècle  avant  J.-C.) 
dont  le  poème  est  perdu ,  mais  dont  la  définition 
se  serait  transmise  verbalement  d'âge  eu  âge. 

Il  est  vrai,  continue  Pantagruel,  —  nous  abrégeons  un 
peu  —  que  l'âme  ne  rapporte  pas  les  choses  avec  autant 
de  sincérité  quelle  les  a  vues,  c'est  la  suite  de  l'imperfec- 
tion et  de  la  fragilité  de  nos  sens  corporels.  Il  en  est 
comme  de  la  lune,  qui,  en  nous  transmettant  la  lumière 
du  soleil/ ne  nous  la  rend  ni  aussi  lucide  ni  aussi  pure, 
vive  et  ardente  qu'elle  l'a  reçue.  C'est  pour  cela  que  les 
songes  doivent  être  interprétés  par  des  hommes  habiles 
dans  cet  art.  Aussi  Heraclite  disait-il  que  les  songes  ne 
nous  disent  rien  clairement  et  pourtant  ne  nous  cachent 
rien,  nous  donnant  seulement  un  indice  du  bonheur  ou  du 
malheur  qui  nous  attend,  nous  ou  les  autres.  Les  lettres 
sacrées  le  témoignent ,   les   histoires   profanes   l'assurent, 


r.vs   SONGES.  9 

nous  montrant  nombre  de  faits  qui  se  sont  accomplis  con- 
formément aux  songes.  On  prétend ,  ajoute  Pantagruel, 
que  les  Atlantiques ,  les  habitants  de  l'île  de  Thasos ,  un 
savant  français  [qu'il  cite] ,  sont  privés  de  cet  avantage 
parce  qu'ils  ne  révent  jamais. 

Demain  donc,  conclut  Pantagruel,  au  moment  où  l'Au- 
rore aux  doigts  de  rose  chassera  les  ténèbres  nocturnes, 
tâchez  de  rêver  profondément,  et,  pendant  ce  temps,  dé- 
pouillez-vous de  toute  affection  humaine ,  amour ,  haine, 
espoir  et  crainte. 

Panurge  ne  demande  pas  mieux,  mais  il  veut 
savoir  s'il  faudra  souper  et  comment.  «Quand  je  ne 
soupe  pas  largement,  dit-il,  mes  songes  sont  creux 
comme  mon  estomac.»  —  Pantagruel  lui  dit  qu'il 
est  inutile  de  jeûner. 

Ceux  qui  ne  dounent  pas  de  pâture  à  leur  corps  sous 
prétexte  d'avoir  l'entendement  plus  clair,  ressemblent  à,  ce 
philosophe  qui  s'en  va  au  bois  pour  mieux  réfléchir.  Pen- 
dant qu'il  travaille,  les  chiens  aboient,  les  loups  hurlent, 
les  lions  rugissent ,  les  chevaux  hennissent ,  les  éléphants 
barrient,  les  serpents  sifflent,  les  ânes  braient,  les  ciga- 
les sonnent,  les  tourterelles  lamentent,  il  est  plus, dérangé 
que  s'il  était  à  la  foire  de  Fontenay  ou  de  Niort ,  de 
même  quand  la  faim  est  au  corps,  l'estomac  aboie,  la  vue 
s'éblouit,  les  veines  sucent  la  propre  substance  des  mem- 
bres carniformes,  etc. —  Panurge  peut  donc  manger,  mais 
des  choses  légères,  des  fruits,  et  boire  de  l'eau. 

Les  jeunes  filles  russes  qui  veulent  voir  d'avance 
leur  fiancé,  mettent  sous  leur  oreiller  les  sept  ou  neuf 
herbes  de  la  St  Jean.  Ces  herbes  sont  la  fougère,  la 
saxifrage  (?)  à  laquelle  on  attribue  la  vertu  d'ouvrir 
les  portes  fermées  à  clef  ;  la  stipa  pennata,  suivant 
les  uns,  la  gypsophile,  suivant  les  autres,  qui  a,  dit- 
on,  la  propriété  de  s'animer  tout  à  coup  et  de  se 
mettre  à  courir  par  les  champs,  —  et  quelques  autres 
plantes  sur  la  nature  desquelles  on  varie,  mais  qui 


10  LIVBE    LU.   —    I.   LE   MAKIAGE    DE   PANURGE. 

doivent  être  cueillies  expressément  dans  la  nuit  de 
la  St  Jean,  c'est-à-dire  à  l'ancienne  fête  païenne  de 
l'équinoxe  d'été.  La  pièce  de  Shakespeare:  Miel- 
sunmier-nighiïs  Dream  nous  montre  cet  usage  exis- 
tant aussi  en  Angleterre.  Les  Gaulois  avaient  six 
plantes  sacrées  :  le  samolus  (plante  de  la  famille 
des  primulacées),  la  verveine,  la  primevère,  la  jus- 
quiame ,  le  trèfle  et  le  sélage  ou  herbe  d'or ,  qui 
paraît  avoir  été  aussi  une  verveine  ;  mais  on  ne 
nous  dit  pas  si  l'on  s'en  servait  pour  obtenir  des 
rêves  prophétiques.  Les  Anciens  employaient  dans  ce 
but  des  branches  de  laurier.  Panurge  demande  à 
Pantagruel  s'il  en  doit  mettre  sous  son  chevet.  Pan- 
tagruel lui  dit  qu'il  n'y  faut  rien  mettre  du  tout, 
que  ce  sont  là  des  superstitions  et  il  l'envoie  dormir. 
On  sait  quelle  importance  l'antiquité  en  général 
attachait  à  l'interprétation  des  songes.  La  Bible 
est  pleine  de  songes  interprétés.  Les  malades  al- 
laient dormir  dans  les  temples  consacrés  aux  dieux 
de  la  médecine  pour  obtenir  en  songe  la  révélation 
des  remèdes  appropriés  à  leur  maladie.  C'est  ce 
qu'on  appelait  V incubation.  Cette  croyance  prit  sur- 
tout un  développement  inoui  du  huitième  au  sixième 
siècle  avant  J.  C 

Dans  toute  l'Asie  antérieure  et  en  Egypte ,  dit  à  ce  sujet 
M.  François  Lenormant  ',  elle  exerce  sur  les  événements  poli- 
tiques une  influence  qui  paraîtrait  incroyable ,  si  elle  n'était 
pas  attestée  par  des  documents  contemporains ,  par  des  ins- 
criptions officielles  et  non  par  des  légendes  de  date  posté- 
rieure. C'est  un  songe  qui  encourage  Assourbanipal  (Sardana- 
pale)   dans  sa  guerre  et  lui  promet  la  victoire  .  .  .    C'est  un 

1  La  Divination  et  la  science  des  présages  chez  les  Chai- 
déens,  in  8°.  1875.  p.  142.  -  Voir  aussi  :  Maury.  La  Magie  et 
l'astrologie  dans  l'antiquité  et  au  moyen-âge,  in  8°.  18G1,  et  le 
Sommeil  et  les  Rêves,  en  12°.  1865. 


LA    SIBYLLE.  ] 1 

songe  qui  détermine  (iygès  à  rendre  hommage  au  roi  d'As- 
syrie. Un  autre  songe  aunonce  à  Crésus  Ja  mort  de  son  fils 
Atya  .  .  L'Étbiopieu  Sabacon,  après  un  règne  prospère,  se 
décide  à  évacuer  l'Egypte  à  la  suite  d'un  songe  qui  lui  rap- 
pelle un  oracle  rendu  au  moment  de  son  avènement  au  trône.  Le 
roi  tanite  Sétiest  engagé  à  tenir  résolument  tête  à  Sennachérib 
par  une  vision  nocturne,  où  Pbtah  de  Mempbis  lui  apparaît  et  lui 
annonce  la  destruction  miraculeuse  de  l'armée  assyrienne  ;  il 
élève  une  statue  couimémorative  de  ce  prodige,  etc. ,  etc. 

Il  est  donc  très  naturel  que,  dans  l'épreuve  que 
veut  faire  Pantagruel,  la  divination  par  les  songes 
tienne  sa  place. 

Panurge  rêve  qu'il  est  marié.  Il  a  une  femme  char- 
mante qui  lui  l'ait  mille  caresses,  mais  tout  en  le  ca- 
ressant, elle  lui  attache  une  jolie  petite  paire  de  cor- 
nes sur  le  front  ;  puis  tout  change ,  il  se  trouve 
transformé  en  tambouriu,  et  elle  en  chouette.  Le 
commencement  de  son  songe  l'avait  rendu  gai,  mais 
la  fin  le  rend  perplexe,  et  il  Test  encore  davantage 
après  les  bavants  commentaires  auxquels  ces  son- 
ges donnent  lieu. 

V. 

«  Consultons  la  sibylle  de  Panzoust»  ,  dit  Panta- 
gruel. Epistémon  n'est  guère  de  cet  avis  ;  il  ne 
croit  pas  aux  sibylles.  L'église  y  avait  cru  longtemps. 
Au  XVIIIe  siècle  on  mentionnait  encore,  dans  la  prose 
du  Jugement  dernier,  l'autorité  de  la  sibylle  : 
Teste  David  cum  sibylla. 

A  l'époque  même  de  Rabelais  ou  peu  de  temps  au- 
paravant. Michel-Ange  peignait  ses  terribles  Sibylles 
dans  la  chapelle  Sixtine  en  face  du  Jugement  dernier, 
et,  Raphaël,  qui  leur  donnait  une  physionomie  moins 
farouche,  plaçait  des  sibylles  dans  une  église  au-des- 


12  LIVRE   III.    —    I.    LE    MARIAGE    DE    ÇANURGE. 

sus  d'un  autel.  Mais  les  sibylles  vivantes  avaient 
bien  dégénéré-  Ce  n'était  plus  que  de  vulgaires 
sorcières,  des  diseuses  de  bonne  aventure,  —  les  som- 
nambules lucides  ou  les  médiums  de  ce  temps-là. 
Pantagruel  est  cependant  d'avis  de  consulter  la  sus- 
dite vieille.  —  «Epuisons  tous  les  moyens  ,  dit-il. 
Voyons  d'abord,  nous  jugerons  après.  > 

On  se  met  en  voyage.  Le  troisième  jour,  on  trouve 
la  maison  de  la  sibylle  au  bas  de  la  croupe  d'une 
montagne,  sous  un  grand  et  ample  châtaignier.  La 
vieille  était  mal  en  point,  mal  vêtue,  mal  nourrie, 
édentée,  chassieuse,  courbasse?,  roupieuse,  langou- 
reuse et  faisait  un  potage  de  choux  verts  avec  une 
couenne  de  lard  jaune  et  un  vieil  os,  destiné  à  don- 
ner du  goût  au  bouillon. 

On  lui  fait  force  présents  ;  le  rameau  d'or  de  la 
sibylle  de  YEnéide  est  remplacé  par  un  anneau  du 
même  métal.  Elle  commence  les  conjurations  qui 
sont  connues  depuis  la  Magicienne  deThéocrite;  puis 
elle  écrit  son  oracle,  comme  la  sibylle  de  Virgile,  sur 
des  feuilles  —  ici  des  feuilles  de  sycomore  ;  elle  les 
jette  aux  vents  et  disparaît.  Panurge  ramasse  les 
feuilles,  et  les  porte  à  Pantagruel.  On  n'est  pas  d'ac- 
cord sur  le  sens  qu'il  faut  donner  à  l'oracle.  Panta- 
gruel y  lit  que  Panurge  sera  trompé  par  sa  femme, 
s'il  se  marie  ;  Panurge  l'interprète  en  sens  con- 
traire. 

«Ce  qu'il  y  a  de  plus  clair,  c'est  que  l'oracle  n'est 
pas  clair,  dit  Pantagruel.  Adressons  nous  à  d'autres; 
les  muets,  les  fous,  les  mourants,  nous  dit-on,  voient 
plus  loin  que  les  hommes  ordinaires,  consultons  tour 
à  tour  ces  trois  sortes  de  personnes.  > 


LE    MOURANT    ET    LES    MOINES.  13 

VI. 

Le  muet  fait  une  quantité  de  signes  que  Rabelais 
nous  décrit  avec  soin.  .Mais  que  veulent  dire  ces 
signes  ?  Impossible  de  s'entendre  sur  l'interprétation. 

On  se  rend  auprès  du  mourant-  Rabelais  l'appelle 
Raininagrobis  ;  Pasquier  prétend  qu'il  s'agit  du  poète 
Crétin.  En  effet,  les  vers  équivoques  que  nous  allons 
rencontrer  tout  à  l'heure,  figurent  dans  les  œuvres 
de  Crétin.  Mais  c'est  la  seule  preuve  que  Pasquier 
allègue,  et  l'on  peut  trouver  que  ce  n'est  pas 
assez.  Guillaume  Crétin  fut  tenu  en  son  temps  pour 
le  prince  des  poètes  français  ;  il  excellait  dans  les 
jeux  de  mots,  acrostiches,  équivoques,  tours  de 
force,  qui  passaient  pour  de  la  poésie  aux  yeux  de 
beaucoup  de  gens  au  quinzième  siècle.  Nous  avons  vu 
un  échantillon  de  ce  genre  d'ouvrages  dans  l'inscription 
de  Thélème.  Au  siècle  suivant,  la  mode  changea  et 
Guillaume  Crétin  retomba  dans  l'oubli.  C'était  du 
reste,  si  nous  en  croyons  les  renseignements  recueil- 
lis sur  son  compte,  un  honnête  ecclésiastique,  cha- 
noine de  la  Sainte  Chapelle  et  bon  catholique.  Rien 
donc,  historiquement,  n'explique  le  rôle  que  va  lui 
faire  jouer  Rabelais. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  poète,  nous  dit  Pantagruel, 
avait,  en  secondes  noces,  épousé  la  grand  Gore,  ou 
la  grande  Truie.  Ce  nom  qui  avait  été  donné  autre- 
fois par  le  peuple  à  la  reine  Isabelle  de  Bavière, 
femme  du  roi  Charles  VI  l'insensé  ,  pourrait  bien 
être  une  allusion  à  la  doctrine  épicurienne,  dont 
Horace  compare  les  disciples  à  des  porcs.  —  [Je  suis, 
dit-il,  Epicuri  de  grege  porcus.]  —  Quand  Panurge 
et  frère  Jean   arrivèrent  auprès  du   moribond  ,    il 


14  LIVRE    III     —    I.    LE    MARIAGE    DE    PANURGE. 

leur  déclara  qu'il  venait  de  faire  une  exécution; 
il  avait  chassé  loin  de  son  lit  un  tas  de  pestilentes 
bête.s  noires,  guares  [_en  bas  normand:  vares,  couleur 
noisette],  fauves,  blanches,  cendrées,  grivelées  [ta- 
chetées comme  les  grives],  qui  ne  voulaient  pas  le  lais- 
ser mourir  à  son  aise  Les  unes  le  piquaient  perfi- 
dement, les  autres  s'accrochaient  à  lui  à  la  façon  des 
harpies,  les  autres  l'importunaient  comme  des  fre- 
lons; toutes  insatiables  de  son  sang  ou  de  ses  biens, 
l'empêchaient  de  penser  à  Dieu,  et  l'arrachaient  à 
la  contemplation  du  bien,  de  la  félicité  que  Dieu  a 
préparée  à  ses  élus  dans  l'autre  vie  à  l'état  d'im- 
mortalité. 

Ces  pestilentes  et  avides  bêtes  que  le  poète  avait 
chassées,  ne  sont  évidemment  que  les  moines  venus 
pour  épier  les  dernières  heures  du  mourant  atin  de 
se  faire  léguer  sa  fortune.  Mais,  pour  avoir  l'audace 
d'écarter  les  moines  de  son  lit  mortuaire ,  il  fallait 
une  certaine  dose  d'incrédulité,  et  ceci  confirme  l'ex- 
plication que  nous  avons  donnée  de  la  grand  Gore 
par  la  doctrine  épicurienne.  Raminagrobis,  du  reste, 
pour  se  passer  de  moines  à  l'article  de  la  mort, 
n'est  nullement  un  incrédule,  il  exprime  sa  confiance 
en  Dieu  et  sa  croyance  à  une  âme  immortelle.  Cela 
n'est  pas  conforme  à  la  doctrine  d'Epicure,  mais 
ce  qui  y  est  conforme ,  c'est  l'absence  de  toute 
crainte  à  rapproche  de  la  mort,  et  le  désir  de  pas- 
ser tranquillement  et  loin  des  importuns  de  vie  à 
trépas. 

C'est,  en  effet,  la  prière  que  Raminagrobis  fait  à 
Panurge  et  à  ses  amis.  «Ne  suivez  pas  l'exemple  de 
ces  bêtes  importunes ,  leur  dit-il,  ne  me  molestez 
pas,  et  laissez-moi  en  silence,  je  vous  prie.  > 


LE    MOURANT    ET    LES    MOINES.  15 

Montrer  un  homme  estimable,  un  honnête  homme 
qui,  au  moment  de  mourir,  refuse  tous  les  intermédiai- 
res entre  Dieu  et  lui-même,  prétendant  que  coo  inter- 
médiaires le  distraient  des  saintes  pensées  qui  doi- 
vent l'occuper,  cétait  là  assurément  une  grande  auda- 
ce à  Rabelais  ;  aussi  s'emiiresse-t-il  de  l'atténuer,  de 
l'étouffer  pour  ainsi  dire,  sous  les  protestations  de 
Panurge,  vaurien,  filou,  débauché,  mais  excellent  ca- 
tholique ;  audacieux  violateur  de  la  morale ,  mais 
respectueux  pour  toutes  les  superstitions. 

Panurge  sort,  effrayé,  de  la  chambre  de  Ramina- 
grobis.  «Je  crois,  pardieu,  qu'il  est  hérétique,  s'écrie- 
t-il.  11  médit  des  bons  pères  mendiants,  cordeliers 
et  jacobins ,  qui  sont  les  deux  hémisphères  de  la 
chrétienté.  Et  les  capucins ,  les  minimes ,  pourquoi 
en  dire  du  mal  ?  Ne  sont-ils  pas  assez  malheureux 
d'être  condamnés  au  poisson  toute  l'année  ?  Médire 
de  ces  bons  piliers  de  l'église,  comme  us  s'appellent  ! 
Il  sera  damné  comme  un  serpent  ;  son  asne  [âme] 
ira  à  mille  pannerées  deô,diables.  » 

—  Pourquoi  supposez-vous,  dit  Epistémon,  qu'il 
veut  désigner  les  moines?  Pourquoi  ne  parlerait-il 
pas  des  puces,  punaises,  cirons,  mouches,  cousins  et 
autres  bêtes  de  ce  genre,  qui  sont  noires,  fauves, 
cendrées,  tannées,  basanées  et  également  importu- 
nes aux  sains  et  aux  malades?  Il  faut  toujours  in- 
terpréter toutes  choses  à  bien.  > 

Panurge  insiste,  et  répète  que  son  asne  va  s'en 
aller  chez  les  diables  au  lieu  le  plus  puant  de  l'en- 
fer. Il  songe  cependant  un  moment  à  retourner  au- 
près de  lui  pour  l'exhorter  à  demander,  à  sa  der- 
nière heure,  pardon  auxdits  béats  pères,  présents 
ou  absents.  On  prendra  acte  de  ses  paroles  pour  em- 


16  LIVRE    III.    —    I.    LE    MARIAGE   DE   PANURGE. 

pêcher  qu'il  ne  soit  déclaré  hérétique  après  sa  mort  ; 
on  pourra  aussi  l'engager  à  faire  quelques  legs  aux 
moines  pour  messes,  obits  et  anniversaires,  afin  qu'au 
jour  de  son  trépas,  ils  aient  tous  quintuple  pitance 
et  que  le  grand  flacon  plein  du  meilleur  vin.  trotte 
par  les  tables  et  passe  des  lais  et  briffaulx  aux  prê- 
tres et  aux  clercs,  des  novices  aux  profès.  Il  aura 
alors  pardon  de  Dieu. 

Mais  un  moment  après,  Panurge  se  ravise  et  dé- 
clare qu'il  ne  retournera  point  chez  Raminagrobis. 
La  maison  doit  être  déjà  toute  pleine  de  diables.  Les 
diables  pourraient  s'y  tromper;  s'ils  l'allaient  pren- 
dre, lui,  Panurge,  pour  le  poète  ennemi  des  moines  ! 

Une  discussion  s'engage  à  ce  sujet  entre  Panurge 
et  frère  Jean.  Panurge  est  dautant  moins  rassuré 
qu'il  n'y  a  pas  dans  sa  bourse  une  seule  monnaie 
marquée  d'une  croix  qui  pût  le  faire  respecter  du 
démon.  Frère  Jean,  au  contraire,  a  son  épée,  et  les 
diables  en  ont  peur.  C'est  avec  son  épée  qu*Enée, 
dans  sa  descente  aux  enfers,  écartait  les  diables.  Un 
coup  d'épée  ne  les  tue  pas,  mais  ils  crient  quand  ils 
en  reçoivent  un.  Si,  dans  les  batailles,  on  entend  un 
tel  tapage,  c'est  qu'outre  les  cris  d.'S  blessés,  il  y  a 
encore  les  cris  des  diables,  qui,  venus  pour  recueil- 
lir les  asnes  [lisez:  les  âmes]  des  morts,  reçoivent  des 
coups  qui  ne  leur  sont  pas  destinés. 

Cette  équivoque  «l'asne  pour  l'âme  >  se  trouve  répé- 
tée plusieurs  fois  dans  ce  chapitre.  On  le  reprocha  à 
Rabelais  ;  il  prétendit  que  c'était  une  faute  d'im- 
pression ,  mais  nous  ne  sommes  pas  obligés  de  le 
croire.  Au  reste,  cette  équivoque  se  trouve  chez  plu- 
sieurs auteurs  comiques  du  XVIe  siècle.  Béroalde 
de  Verville  entre  autres ,  un  chanoine  aussi ,  mais 


l'avis  ùv  mourant.  17 

franchement  libertin,  celui-là,  manque  rarement  de 
faire  cette  confusion  ;  il  imprime  presque  partout 
*l'asne>  au  lieu  de  «l'âme.» 

VIL 

Panurge  et  ses  amis  examinent  enfin  la  réponse 
que  le  poète  a  pris  la  peine  de  leur  écrire.  C'est  un 
rondel,  qui  figure  en  efiet  dans  les  Œuvres  de  Guil- 
laume Crétin,  et  se  termine  par  les  vers  suivants  : 

Jeûnez,  prenez  double  repas, 
Défaites  ce  qu'estoit  refait, 
Refaites  ce  qu'estoit  défait, 
Souhaitez-lui  vie  et  trépas, 
Prenez  la,  ne  la  prenez  pas. 

Ces  conseils  contradictoires,  formulés  en  mauvais 
vers,  prouvent  que  le  poète  en  mourant  n'a  pas  eu 
de  révélation  anticipée  de  l'avenir.  C'est  tout  ce  que 
Rabelais  veut  établir  ici.  L'auteur  s'attarde  souvent 
en  chemin,  mais  la  démonstration  se  poursuit  à  tra- 
vers les  sinuosités  de  la  route. 

Panurge  a  lu  dans  un  traité  de  Plutarque  (De  la 
face  qui  apparaist  dam  le  rond  de  la  Urne)  que  Sa- 
turne, détrôné,  a  été  relégué  par  son  père  dans  une 
île,  l'île  d'Ogygie,  vaste  terre  qui  se  trouve  dans  la 
mer  septentrionale,  et  où  l'on  se  rend  par  Saint- 
Malo,  —  et  que  là,  le  vieux  dieu  rend  des  oracles  et 
prédit  l'avenir.  On  est  toujours  sûr  de  le  trouver, 
attendu  qu'il  est  attaché  par  de  belles  chaînes  d'or, 
dans  une  roche  d'or,  et  nourri  par  des  oiseaux  mer- 
veilleux, —  peut-être,  ajoute  Panurge,  les  mêmes 
corbeaux  qui  apportaient  autrefois  du  pain  à  l'ermite 
Paul  dans  le  désert.  Quoique  éloigné  de  l'Olympe, 
Saturne  n'ignore  rien  de  ce  qui  doit  arriver.  «  Les 
h  2 


18  LIVRE    III.    —    I.  LE   MARIAGE   DE    PANDRGE. 

Parces  rien  ne  filent,  Jupiter  rien  ne  pourpense  et 
délibère  que  le  bon  père  en  dormant  ne  cognoisse.  > 
Panurge  propose  à  Epistémon  de  demander  au  roi  la 
permission  de  faire  ce  voyage  pour  consulter  le  Dieu 
sur  la  question  qui  l'occupe.  Epistémon  l'en  détourne. 
«  C'est  abus  trop  évident,  lui  dit-il,  et  fable  trop 
fabuleuse.  » 

Les  commentateurs  de  l'édition  variorum  ont  voulu 
trouver  ici  une  finesse.  Saturne,  enchaîné  dans  un 
rocher  d'or,  représente  pour  eux  le  pape  et  l'église 
romaine.  C'est  trop  raffiner  évidemment.  Rabelais, 
dans  son  énumération  des  moyens  de  savoir  l'avenir, 
a  tenu  à  mentionner  tous  ceux  que  lui  fournissait 
la  littérature  classique.  Il  n'y  a  rien  de  plus  à  cher- 
cher ici.  Ce  qui  nous  semble  plus  probable,  c'est 
que  Heine  avait  dans  l'esprit  ce  passage  de  Rabelais 
lorsqu'il  s'est  amusé  à  nous  montrer  les  dieux  de 
l'antiquité  transformés  par  la  tradition  populaire  : 
Mercure,  devenu  un  négociant  hollandais,  et  Jupiter 
vieilli,  habitant,  en  compagnie  de  son  aigle  et  de  la 
chèvre  Amalthée,  sa  nourrice,  une  des  îles  de  la  mer 
Glaciale,  l'île  des  Lapins,  espérant  toujours,  comme 
un  autre  exilé  fameux,  qu'on  viendra  quelque  jour  le 
chercher  pour  lui  rendre 

Le  trône  du  monde  perdu, 
et,  en  attendant,  vendant  aux  pêcheurs  égarés  dans 
ces   parages  la  peau  des    lapins   qu'il   a  tués   dans 
l'année  (Les  Dieux  en  exil). 

Epistémon  conseille  à  Panurge,  au  lieu  d'entre- 
prendre ce  voyage  à  l'île  fabuleuse  d'Ogygip,  d'aller 
consulter  un  astrologue  qui  demeure  dans  le  voisi- 
nage, à  l'île  Bouchard,  près  de  Chinon,  le  célèbre 
Her  Trippa. 


l'astkoi-0<;i  !..  19 

VIII. 

On  est  à  peu  près  d'accord  pour  voir  dans  ce  per- 
sonnage Corneille  Agrippa,  né  à  Cologne  et  mort  à 
Lyon,  médecin,  asttologue.  professeur,  quia  composé 
entre  autres  un  traité  curieux  sur  l'Incertitude  et  la 
Vanité  des  sciences  (De  incertitudine  et  vanitate 
scientiarum),  traduit  daus  .la  plupart  des  langues. 
L'auteur  cherche  à  établir,  dans  ce  livre,  qu'il  n'y  a 
rien  de  plus  pernicieux  que  les  sciences  et  les  arts 
pour  la  vie  et  le  salut  des  hommes.  11  refusa  la  place 
de  médecin  de  la  reine  Louise  de  Savoie,  mère  de 
François  Ier,  et  accepta  les  mêmes  fonctions  auprès 
de  Marguerite  d'Autriche,  gouvernante  des  Pays- 
Bas;  il  avait  refusé  la  première  place  parce  que  la 
reine  voulait  le  faire  en  même  temps  son  astrologue. 
I!  pratiquait  l'astrologie  cependant,  et  il  a  laissé  di- 
vers traités  sur  les  sciences  occultes,  mai-  il  redou- 
tait probablement  un  poste  officiel  qui  lui  eût  imposé 
une  trop  grande  responsabilité.  Savant  nomade,  nous 
le  voyons  successivement  professer  en  France,  en  Hol- 
lande, en  Allemagne,  l'hébreu,  la  philosophie,  la 
théologie,  la  médecine.  Né  en  1486,  il  mourut  en 
1533  ou  1534,  longtemps  par  conséquent  avant  que 
Rabelais  songeât  à  le  faire  figurer  dans  son  livre,  si 
tant  est  qu'il  y  ait  songé- 

Panurge  suit  le  conseil  qu'on  lui  donne  et  va  trouver 
Her  Trippa,  en  compagnie  de  ses  amis  Jean  et  Epis- 
témon.  Panurge  débute  par  faire  divers  présents  à 
l'astrologue.  Celui-ci  lui  examine  tour  à  tour  le  vi- 
sage et  les  mains,  et  lui  prédit  que  sa  femme  le 
trompera.  Il  lui  demande  ensuite  le  thème  de  sa 
nativité,  c'est-à-dire  la  situation  des  planètes  et  des 
ii  2* 


20  LIVRE    III.    —    I.    LE    MARIAGE    DE    PANURGE. 

étoiles  dans  le  ciel  au  moment  de  sa  naissance.  Ce 
thème,  qui  rapproche  des  signes  du  zodiaque  où  fi- 
gurent des  animaux  à  cornes  :  le  Bélier,  le  Taureau, 
le  Capricorne,  est  de  mauvais  présage  pour  Panurge, 
s'il  se  marie.  Il  y  a  plus  loin  diverses  planètes,  en- 
tre autres  Jupiter,  Saturne ,  Mercure,  qui  forment 
un  quadrilatère  :  mauvais  signe  encore. 

Panurge  n'est  pas  satisfait.  L'astrologue  énumère 
divers  moyens  par  lesquels  il  peut  lui  prouver  que  sa 
femme  le  trompera.  Il  lui  propose  de  chercher  l'ave- 
nir par  la  pyromantie  [divination  par  le  feu],  par 
l'aéromantie  [divination  par  les  vapeurs  de  l'air],  par 
l'hydromantie  [par  la  réflexion  de  l'image  dans  l'eau], 
par  catoptromantie  [en  regardant  dans  un  miroir], 
par  carcinomantie  [à  l'aide  d'au  crible  suspendu,  qui 
tourne  à  droite  ou  à  gauche],  par  alphitomantie  [par 
la  farine  d'orge],  comme  l'indique  Théocrite  dans  sa 
Pharmaceutrie  ,  par  aleuromantie  [en  mêlant  du 
froment  avec  de  la  farine],  par  astragalomantie  [à 
l'aide  d'osselets],  par  tyromantie  [à  l'aide  du  fro- 
mage], par  gyromantie  [en  faisant  tournoyer  des  cer- 
cles], par  sternomantie  [par  l'examen  de  la  poitrine], 
par  libanomantie  [au  moyen  de  la  fumée  d'encens],  par 
gastromantie  [à  l'aide  d'un  ventriloque],  par  céphalé- 
onomantie  [en  faisant  rôtir  la  tête  d'un  âne  sur  des 
charbons  ardents],  par  ciromantie  [en  faisant  fondre 
de  la  cire  dans  de  l'eau],  par  capnomantie  [par  la 
fumée  des  graines  de  pavot  et  de  sésame,  jetées  sur 
des  charbons  enflammés],  par  axinomantie  [à  l'aide 
d'une  cognée  qu'on  jette  loin  de  soi],  par  onymantie 
[avec  de  l'huile  et  de  la  cire],  par  téphramantie  [à 
l'aide  de  la  cendre  qui  s'élève],  par  botanomantie  [à 
l'aide  de  feuilles  de  sauge],  par  sycomantie  [par  les 


LA    DIVINATION.  21 

feuilles  de  figuier],  par  ichthyomantie  [par  les  pois- 
sons], par  choéromantie  [par  la  vessie  de  pourceau], 
par  cléromantie  [par  la  fève,  comme  à  la  fête  des 
rois],  par  anthropomantie  [par  l'inspection  des  en- 
trailles humaines],  par  stichomantie  sibylline  [par 
les  vers  des  sibylles],  par  onomatomantie  [par  les 
lettres  du  nom],  par  alectryomantie  [en  mettant  des 
graines  sur  chacune  des  lettres  de  l'alphabet,  et  en 
regardant  celles  qu'un  coq,  qu'on  fait  veDir,  mangera 
les  premières],  par  aruspicine  et  extispicine  [examen 
des  entrailles  des  victimes],  par  le  vol  des  oiseaux, 
le  chant  des  oiseaux,  des  canards  en  particulier,  ou 
bien  par  nécromantie,  en  évoquant  tel  ou  tel  mort 
que  l'on  veut  interroger. 

Panurge  ,  pendant  cette  énumération  ,  donne  de 
fréquents  témoignages  d'impatience.  Il  suggère,  à 
Her  Trippa  cinq  ou  six  modes  de  divination  qu'il 
a  oubliés,  sans  épuiser  la  matière  toutefois.  Ainsi 
il  oublie  la  rabdomantie  ou  l'art  de  découvrir  les 
sources  en  faisant  tourner  une  baguette  de  coudrier 
connue  sous  le  nom  de  verge  d'Aaron ,  la  béléno- 
mantie  ou  l'art  de  deviner  l'issue  d'une  entreprise 
en  lançant  au  hasard  certaines  flèches  préparées, 
divination  pratiquée  fréquemment  chez  les  Chal- 
déens  et  mentionnée  dans  la  Bible  ,  et  quantité 
d  autres.  La  liste  complète  des  présages  usités  chez 
les  différents  peuples,  a  été  tentée  plus  d'une  fois 
sans  pouvoir  jamais  devenir  complète.  Panurge 
finit  par  envoyer  «  au  diable  »  le  sorcier  et  re- 
grette d'avoir  perdu  son  temps  dans  «la  tanière  de 
ce  diable  enjuponné>. 

Ainsi  l'astrologie  et  les  présages  n'ont  rien  appris 
à  Panurge.  De  désespoir,  il  adresse  à  son  compagnon 


22  LIVRE    III     —    I.    LE    MARIAGE    DE    PANURGE. 

frère  Jean  des  Entomnieures.  C'est  alors  que  les 
deux  amis  se  mettent  à  écouter  les  cloches  ;  leur 
réponse  —  nous  le  savons  —  n'est  pas  plus  satisfai- 
sante que  celle  des  autres  oracles. 

IX. 

Au  retour,  nos  trois  personnages  racontent  à  Pan- 
tagruel, qui  ne  les  a  pas  accompagnés,  le  succès  ou 
plutôt  l'insuccès  de  leur  mission.  «Tout  ce  que  nous 
sommes  et  tout  ce  que  nous  avons,  dit  Pantagruel, 
se  compose  de  trois  choses  :  l'âme,  le  corps  et  les 
biens.  Le  théologien  s'occupe  de  notre  âme,  le 
médecin  de  notre  corps ,  le  jurisconsulte  de  nos 
biens.  Consultons  un  théologien,  un  médecin  et  un 
jurisconsulte.»  —  Il  fut  décidé,  malgré  les  objec- 
tions de  Panurge,  qu'on  inviterait  à  dîner,  pour  le 
dimanche  suivant,  le  théologien  Hippothadée  -  dans 
lequel  on  a  cru  voir  le  confesseur  de  Louis  XII,  —  le 
médecin  Rondibilis  —  dans  lequel  on  voit  Guillaume 
Rondelet,  savant  médecin  du  temps,  —  le  légiste 
Bridoye,  qui  est  devenu  le  Brid'oison  de  Beaumar- 
chais, —  en  y  adjoignant  le  philosophe  Trouiilegan, 
dont  Molière  s'est  souvenu. 

Les  personnages  convoqués  arrivent.  On  se  met  à 
table.  Au  second  service,  Panurge  pose  la  fameuse 
question:   «Dois-je  me  marier?» 

—  «Si  vous  éprouvez  le  désir  et  le  besoin  de  vous 
marier,  mariez-vous,  dit  le  théologien.  —  C'est  parler 
cela,  dit  Panurge.  Je  me  marierai  donc,  je  vous  con- 
vie à  mes  noces.  Corps  de  geline  [de  poule],  nous 
ferons  chère  lie  ;  vous  aurez  de  la  livrée  des  noces, 
et  nous  mangerons  de  l'oie,  que  ma  femme  ne  rôtira 
point.  —  Panurge  fait  allusion  à  une  phrase  bien 


l'avis  du  théologien.  23 

connue  de  la  farce  de  Pathelin.  -  Encore  vous  prie- 
rai-je  de  mener  la  première  danse  des  jeunes  filles, 
s'il  vous  plaît  me  faire  tant  de  bien  et  d'honneur  — 
à  charge  de  revanche. 

«Reste  un  petit  scrupule.  Ma  femme  ne  me  trom- 
pera-t-elle  point  ?  —  Non  ,  mon  ami,  s'il  plaît  à 
Dieu.  —  Ah,  s'il  plait  à  Dieu  !  Vous  me  renvoyez 
aux  conditionnelles,  qui,  en  dialectique,  permettent 
toutes  les  contradictions.  Si  mon  mulet  transalpin 
volait,  mon  mulet  transalpin  aurait  des  ailes.  Vou* 
me  remettez  au  conseil  privé  de  Dieu,  en  la  cham- 
bre de  ses  menus  plaisirs.  Où  prenez-vous  le  che- 
min pour  y  aller  vous  autres  Français  ?  Monsieur 
notre  père,  je  crois  que  ce  sera  mieux  pour  vous  de 
ne  pas  venir  h  mes  noces.  Le  bruit  et  le  triballement 
des  gens  de  noces  vous  rompraient  tout  le  testa- 
ment, [c'est-à-dire  la  tête  et  l'esprit:  testa  et  mens.]  — 
Vous  aimez  le  repos,  le  silence,  la  solitude.  Et  puis 
vous  dansez  mal  et  seriez  honteux  [intimidé]  en 
menant  le  premier  bal.  Je  vous  enverrai  du  rillé 
[porc  grillé]  dans  votre  chambre,  et  de  la  livrée 
nuptiale  aussi.  Vous  boirez  à  nous,  s'il  vous  plaît.  » 

La  plaisanterie  de  Rabelais  diffère  notablement 
de  la  nôtre  :  quand  il  a  trouvé  une  veine  plaisante, 
il  la  creuse,  il  l 'épuise.  Nous  insistons  moins  au- 
jourd'hui, et  notre  esprit  aime  à  passer  d'un  point 
à  un  autre,  à  tout  indiquer  rapidement  sans  rien 
approfondir  ;  c'était  tout  le  contraire  au  XVIe  siè- 
cle, et  même  au  XVIIe.  Voyez  Molière.  Nos  paysans 
ont  conservé  cette  manière  de  plaisanter.  En  écou- 
tant Panurge,  et  Rabelais  en  général,  il  me  sem- 
ble, entendre  un  écho  des  plaisanteries  qui  ont  bercé 
mon  enfance. 


24  LIVRE   111.    —    I.   LE   MARIAGE   DE   PANUBGE. 

Hippothadée  s'explique  :  «Dieu  n'a  pas  de  capri- 
ces, et  vous  n'avez  pas  besoin  pour  connaître  sa  vo- 
lonté de  consulter  son  conseil  privé  et  de  voyager  en 
la  chambre  de  ses  très  saints  plaisirs.  Votre  femme 
ne  vous  trompera  pas ,  si  vous  la  prenez  ins- 
truite en  vertus  et  honnêteté,  aimant  et  croyant 
Dieu,  —  si  de  votre  côté,  vous  l'entretenez  en  bonne 
amitié  conjugale  et  lui  montrez  le  bon  exemple. 
Le  miroir  le  plus  parfait  n'est  pas  celui  qui  est  le 
plus  orné  de  dorures  et  de  pierreries,  mais  celui 
qui  réfléchit  le  plus  fidèlement  les  images  ;  de  même, 
la  femme  la  plus  estimable  n'est  pas  celle  qui  sera 
riche,  élégante,  extraicte  de  noble  race,  mais  celle 
qui  s'efforcera  de  se  former  en  bonne  grâce  et  de  se 
conformer  aux  mœurs  de  son  mari.  La  lune  ne  prend 
lumière  ni  de  Mercure,  ni  de  Mars,  ni  d'aucune  au- 
tre planète  ou  étoile  qui  soit  au  ciel,  elle  n'en  reçoit 
que  du  soleil.  Soyez  le  soleil  de  votre  femme,  et  vous 
ferez  bon  ménage  » 

Ce  ne  sont  pas  des  conseils  que  Panurge  demande, 
e'est  l'avenir  qu'il  veut  savoir,  et  le  théologien  ne  le 
lui  dit  pas.  —  «Vous  voulez  donc,  lui  dit-il,  en  filant 
les  poils  de  sa  barbe,  que  j'épouse  la  femme  forte 
décrite  par  Salomon  ?  Elle  est  morte  assurément.  Je 
ne  la  vis  jamais,  que  je  sache,  Dieu  me  pardonne. 
Grand  merci,  toutefois ,  mon  père-  Mangez  ce  mor- 
ceau de  massepain,  cela  vous  aidera  à  faire  diges- 
tion ;  puis  vous  boirez  une  coupe  d'hypocras  clairet, 
c'est  salubre  et  stomachique.» 

X. 

C'est  le  tour  du  médecin  Rondibilis.  Son  allocu- 
tion occupe  plusieurs  chapitres. 


l'avis  do  médecin.  25 

Il  commence  par  indiquer  à  Panurge  les  moyens 
de  se  distraire  de  sa  préoccupation  matrimoniale. 
Boire  du  vin  modérément ,  prendre  au  besoin  quel- 
ques drogues  calmantes,  mais  surtout  donner  de  l'ac- 
tivité à  son  esprit,  s'occuper  sérieusement  de  tra- 
vaux et  d'affaires,  étudier  ;  s'il  se  passionne  pour  l'é- 
tude, il  oubliera  bientôt  toute  autre  pensée ,  tant 
l'étude  peut  devenir  attrayante  et  absorbante.  Pallas 
et  les  Muses  sont  vierges,  —  et  ici  il  lui  fait  le  char- 
mant éloge  de  l'étude  que  nous  avons  inséré  dans  la 
Biographie  (I,  p.  43). 

Panurge  a  beaucoup  étudié  et  il  doit  connaître  les 
agréments  et  les  entraînements  de  l'étude.  Ces  con- 
seils lui  sont  inutiles.  Il  veut  se  marier. 

—  Mariez-vous  alors,  lui  dit  Rondibilis,  et  invi- 
tez-moi à  vos  noces  avec  ma  femme  et  mes  amis. 

—  Cela  va  sans  dire,  répond  Panurge,  mais  il 
reste  un  petit  point  à  vider.  Vous  avez  vu  sur  l'é- 
tendard de  Rome  quatre  lettres:  S.  P.  Q.  R.,  Si  Peu 
Que  Rien.  [C'est  ainsi  qu'il  traduit:  Senatits  popu- 
lusque  romanus  ;  V.  Hugo  ne  fait  pas  autrement  : 
Festina  lente,  festine  lentement  :  Numéro  Deus  im- 
pare gaudet,  le  numéro  deux  se  réjouit  d'être  impair, 
etc.  — ]  Et  Panurge  pose  l'éternelle  question:  Ne  se- 
ra-t-il  pas  trompé  par  sa  femme  ?  Rondibilis  répond 
que  tout  homme  qui  se  marie  s'expose  à  l'être. 
Mais  il  indique  les  moyens  d'éviter  ce  malheur,  et 
il  les  donne  sous  la  forme  d'un  apologue. 

Jupiter  fit  un  jour  l'état  de  sa  maison  et  le  calen- 
drier de  tous  ses  dieux  et  déesses  ;  il  assigna  à  cha- 
cun ses  saisons  et  ses  fêtes,  régla  les  oracles,  les  voya- 
ges, les  sacrifices. — Ici  Panurge  interrompt  le  méde- 
cin pour  raconter  l'histoire  d'un  évêque  contemporain  : 


26  LIVRE    III.    —    I.    LE    MARIAGE    DE    PANUKGE. 

«  Le  noble  pontife  aimait  le  vin,  dit-il,  comme  fait 
tout  homme  de  bien,  et  il  s'occupait  tout  spécialement 
du  soin  de  sa  vigne;  or.  pendant  plusieurs  années,  il 
vit  les  bourgeons  lamentablement  gâtés  par  les  ge- 
lées, bruines,  frimas,  verglas,  froidures  et  calamités, 
qui  arrivèrent  précisément  aux  jours  de  St  Georges, 
de  St  Marc,  de  St  Vital,  de  St  Eutrope  et  de  St  Phi- 
lippe, de  Sainte  Croix,  de  l'Ascension  —  et  autres 
fêtes  qui  surviennent  pendant  que  le  soleil  passe 
sous  le  signe  du  Taureau.  Il  lui  vint  à  l'esprit  que 
c'étaient  ces  saints-là,  qui,  ayant  le  jour  de  leur  fête,  la 
liberté  de  faire  ce  qu'ils  voulaient,  en  usaient  pour 
grêler,  gel*  r  èfe  gâter  les  bourgeons.  Il  proposa  de 
transférer  leurs  fêtes  en  hiver  entre  Noël  et  la  Ty- 
phaine.  mère  des  trois  Rois  —  c'est  le  nom  qu'il 
donnait  à  l'Epiphanie  —  parce  qu'alors  ils  pourraient 
grêler  et  geler  tout  à  leur  aise,  sans  que  personne 
eût  à  en  souffrir.  A  leur  place,  au  printemps,  on  aurait 
mis  St  Christophe,  St  Jean  décollé,  Ste  Madeleine, 
Ste  Anne,  St  Dominique,  St  Laurent ,  et  même  la 
Mi-Août,  saints  paisibles ,  qui  ne  gèlent  jamais  et 
font  au  contraire  gagner  beaucoup  d'argent  aux  fa- 
bricants de  boissons  rafraîchissantes.  > 

—  Jupiter,  reprend  Rondibilis.  distribua  les  divi- 
nités assez  convenablement  et  n'oublia  pas  de  met- 
tre Bacchus  —  ou  Dyonisius  —  ou  Denis,  comme  vous 
l'appelez,  en  octobre,  à  l'époque  des  vendanges.  Mais 
il  oublia  un  dieu  qui  joue  un  grand  rôle  dans  le 
monde,  c'est  celui  qui  préside  à  l'infidélité  des  fem- 
mes. Le  susdit  dieu  était  alors  retenu  à  Paris,  au 
Palais,  pour  un  procès  célèbre,  dans  lequel  il  était 
intervenu.  Quand  il  songea  à  réclamer ,  il  était 
trop  tard,  tous  les  jours  étaient  distribués;  le  dieu 


LA    FÊTE   DE    LA    JALOUSIE.  27 

de  l'infidélité  insista  tellement  que  Jupiter  finit  par 
l'inscrire  sur  le  calendrier,  mais  comme  il  u'y  avait 
pas  de  place  vacante ,  sa  fête  fut  fixée  au  même 
jour  que  celle  de  la  Jalousie.  Jupiter  décida  que 
les  deux  fêtes  devraient  être  célébrées  ensemble  ; 
les  maris  curieux  d'obtenir  la  bienveillance  et  les 
faveurs  du  Dieu  devraient  commencer  par  honorer 
et  fêter  la  déesse ,  comme  elle  aime  à  être  fêtée, 
c'est-à-dire  par  les  soupçons,  la  défiance,  le  guet 
et  l'espionnage  du  mari  sur  la  femme.  Ceux  qui  ne 
feraieut  aucun  sacrifice  à  la  déesse,  le  dieu  ne  de- 
vait leur  accorder  aucune  faveur  ni  tenir  compte 
d'eux  ;  jamais  il  n'entrerait  en  leurs  maisons  ,  ja- 
mais ne  hanterait  leurs  compagnies,  quelques  invo- 
cations qu'ils  lui  fissent, —  mais  les  laisserait  éternel- 
lement pourrir  seuls  avec  leurs  femmes  et  sans  rival 
aucun ,  et  les  refuirait  sempiternellement  comme 
gens  hérétiques  et  sacrilèges,  ainsi  qu'en  usent  les 
autres  dieux  envers  ceux  qui  ne  les  honorent  due- 
înent,  Bacchus,  envers  les  vignerons  ,  Cérès  envers 
les  laboureurs,  Pomone  envers  les  fruitiers  ,  Nep- 
tune envers  les  nautonniers,  Vulcain  envers  les  for- 
gerons, etc.  Mais  il  fut  fait  promesse  infaillible  à 
ceux  qui,  comme  je  l'ai  dit,,  chômeraient  sa  fête,  ces- 
seraient toute  entreprise,  et  négligeraient  leurs  pro- 
pres affaires  pour  épier  leurs  femmes,  les  resserrer 
et  les  maltraiter  par  jalousie  ;  il  serait  continuelle- 
ment favorable,  les  aimerait,  les  fréquenterait,  se- 
rait jour  et  nuit  en  leurs  maisons  et  ne  seraient 
jamais  privés  de  sa  présence.  J'ai  dit.  » 

XI. 

Le  joli  apologue  de  la  Jalousie  rapporté  par  Ron- 


28  LIVRE    III.    —     I.    LE    MARIAGE    DE    PANURGE. 

dibilis  n'est  pas  de  l'invention  de  Rabelais.  Il  en  a 
trouvé  l'idée  dans  Plutarque,  mais  il  l'a  appliqué  au 
mariage,  et  a  attribué  à  la  Jalousie  ce  que  l'écrivain 
grec  attribue  au  Deuil.  On  sera  peut-être  bien  aise 
de  trouver  ici  ce  passage  de  Plutarque.  Nous  ci- 
tons toujours  la  version  d'Amyot  *  : 

On  lit  qu'un  ancien  philosophe  s'en  alla  un  jour  visiter  la 
reine  Arsinoé,  laquelle  demenoit  deuil  et  lamentoit  un  sien 
fils  qui  luy  estoit  decedé,  et  luy  fit  un  tel  conte  : 

Du  temps  que  le  grand  Dieu  Jupiter  distribuait  ses  ho- 
neurs  et  dignitez  aux  petits  Dieux  et  demi-Dieux,  le  Deuil  ne 
s'y  trouva  pas  d'avanture  présent  avec  les  autres  ;  mais  après 
que  toute  distribution  fut  faite,  il  y  arriva  et  demanda  à  Ju- 
piter sa  part  des  honeurs  aussi  bien  comme  les  autres.  Jupiter 
se  trouva  bien  empesché,  pour  avoir  jà  tout  employé  et  donné 
aux  autres  ;  parquoy  n'ayant  autre  chose  que  luy  bailler,  il  lui 
bailla  l'honeur  qu'on  lait  aux  trespassez,  ce  sont  les  larmes  et 
les  regrets.  Or  tout  ainsi  comme  les  autres  démons  et  petits 
Dieux  aiment  ceux  qui  les  honorent,  aussi  fait  le  Deuil.  Par- 
quoy si  tu  le  méprises,  Dame,  il  ne  retournera  jamais  cùez 
toi;  mais  situ  le  sers  et  honores  diligemment  des  honeurs  et 
prérogatives  qui  lui  ont  esté  données,  qui  sont  regrets,  larmes 
et  lamentations,  il  t'aimera  bien  et  t'envoyra  toujours  de  quoi 
le  servir  et  honorer  continuellement. 

Ce  conte  est  très  ingénieux  dans  l'original,  mais 
l'application  qu'en  fait  Rondibilis  est  plus  ingénieuse 
encore. 

XII. 

Ha  !  ha  !  dit  Carpalim  en  riant,  c'est  là  un  excel- 
lent remède,  et  j'y  crois.  Le  naturel  des  femmes  est 
tel  qu'elles  ne  désirent  rien  avec  tant  d'ardeur  que  ce 
qui  leur  est  défendu.  —  C'est  vrai,  dit  le  théologien, 
quel  est  le  premier  mot  que  le  tentateur  dit  à  Eve  ? 

1  Consolation  envoyée  à  Apollonius  sur  la  mort  de  son  fils. 
Œuvres  morales,  I,  p.  805. 


î.i:   PBUIT   ni.ri  29 

il  lui  parle  de  la  défense  de  manger  du  fruit  de 
l'arbre  de  tout  savoir,  comme  s'il  eût  voubi  dire  : 
Cela  t'est  défendu,  donc  tu  dois  le  faire,  autrement 
tu  ne  serais  pas  femme.  » 

A  propos  du  fruit  défendu  et  de  la  curiosité  des 
femmes,  Ponocrates  fait  un  conte  qui  a  été  très 
souvent  répété  depuis,  mais  que  Rabelais  n'a  pas 
inventé,  non  plus  que  beaucoup  d'autres  qui  ornent 
son  livre.  Celui-ci  figure  dans  plusieurs  sermons  prê- 
ches au  moyen-âge. 

«J'ai  ouï  conter  que  le  pape  Jean  XXII  passant  un 
jour  par  le  couvent  de  Fontevrault,  fut  prié  par  fab- 
besse  et  des  mères  discrètes  de  leur  accorder  la  per- 
mission de  se  confesser  les  unes  aux  autres,  disant 
qu'il  y  a  certains  péchés  qu'il  est  difficile  de  dire 
à  des  hommes,  et  qu'il  serait  meilleur  sous  tous  les 
rapports  de  ne  les  confier  qu'à  des  femmes,  sous  le 
sceau  de  la  confession.  —  Il  n'y  a  rien,  dit  le  pape, 
que  je  ne  sois  disposé  à  faire  pour  vous,  mais  j'y 
vois  une  difficulté,  c'est  que  la  confession  doit  être 
tenue  secrète.  Seriez- vous  capable  d'accomplir  cette 
condition?  —  Parfaitement,  dirent-elles,  et  mieux 
que  les  hommes.  Au  jour  propre,  le  saint  père  leur 
donna  en  garde  une  boite  dans  laquelle  il  avait  fait 
mettre  une  petite  linotte,  les  priant  doucement  de 
la  serrer  en  quelque  lieu  sûr  et  secret,  leur  pro- 
mettant, foi  de  pape,  de  leur  accorder  ce  que  por- 
tait leur  requête,  si  elles  gardaient  la  boîte  secrète, 
et  leur  faisant  défense  rigoureuse  de  l'ouvrir  d'une 
façon  quelconque,  sous  peine  de  censure  ecclésiasti- 
que et  d'excommunication  éternelle.  La  défense  ne 
fut  pas  sitôt  faite,  qu'elles  grillaient  en  leur  enten- 
dement d'ardeur  de  voir  ce  qui  était  dans  la  boîte, 


30  LIVRE    III.    —    I.    LE    MARIAGE    DE    PANURGE. 

et  il  leur  tardait  que  le  pape  fût  hors  de  la  porte 
pour  y  regarder.  Le  saint  père,  après  leur  avoir  don- 
né sa  bénédiction,  se  retira.  I!  n'avait  pas  fait  trois 
pas  hors  de  l'abbaye  que  ces  bonnes  dames  accou- 
rurent pour  ouvrir  la  boîte  défendue  et  voir  ce 
qu'elle  contenait.  Le  lendemain  le  pape  vint  et  elles 
s'attendaient  à  recevoir  l'induit  ;  mais  avant  d'en 
parler,  il  commanda  qu'on  lui  apportât  sa  boîte. 
Elle  lui  fut  apportée,  seulement  l'oiseau  n'y  était  plus. 
—  Vous  voyez  bien,  leur  dit-il,  qu'il  vous  sera  impos- 
sible de  garder  le  secivt  de  la  confession  puisque 
vous  n'avez  pu  vous  tenir  pendant  un  jour  de  cher- 
cher le  secret  d'une  boîte  que  je  vous  avais  tant 
recommandée.» 

Cette  historiette  a  été  souvent  reproduite,  en 
prose  et  en  vers.  Une  des  plus  jolies  rédactions  est 
celle  de  Grécourt  :  La  Linotte  de  Jean  XXII.  Gré- 
court  s'amuse  à  décrire  l'agitation  des  nonnes  après 
le  départ  du  pape  : 

On  dormit  peu;  le  lendemain  l'office, 
Comme  on  peut  croire,  alla  tout  de  travers. 
Peut-on  suffire  à  tant  de  soins  divers?... 
Ah  !  dit  l'abbesse  à  la  gent  attroupée, 
Le  pape  joue  à  nous  faire  sécher, 
Quel  grand  secret  a-t-il  à  nous  cacher?... 
Il  fait  vraiment  un  grand  honneur  aux  nonnes  ! 
Pour  nous  venger,  ouvrons  ;  qui  le  dira  ? 
Comme  elle  était,  on  la  refermera. 

Il  sortit  de  la  boîte  une  linotte, 

Qui  tout  à  coup  prit  son  vol  au  plafond, 
Fit  en  sifflant  trois  rondes  autour  d'elles, 
Puis,  par  un  trou,  s'enfuit  à  tire  d'ailes. 

Le  pape  arrive  et,  trouvant  la  boîte  vide,  dit  aux 
1  Œuvres  diverses  de  M.  de  Grécourt,  éd.  Cazin,  I,  p.  56. 


LE    SALAIRE    UV    MÉDECIN.  31 

religieuses   que   leur   induit  s'est  envolé  avec  Foi- 
seau. 

Tant  mieux,  reprit  tout  bas  une  nonnain, 
Je  n'étais  pas  pour  la  métamorphose, 
Un  confesseur  est  toujours  quelque  chose. 

Epistémon  appuie  cette  anecdote  par  l'analyse  de 
la  farce  de  la  Femme  muette,  jouée  autrefois  à 
Montpellier  par  Rabelais  ei,  ses  amis.  (Voir  I ,  p-  66.) 

XIII. 

Revenons  à  nos  moutons,  fit  Panurge.  Ainsi  votre 
avis  est,  dit-il  à  Ronuibilis.  que  je  me  marie  sans 
me  préoccuper  si  je  serai  ou  non  trompé  par  ma 
femme.  C'est  à  merveille,  mais  je  crois  qu'au  jour 
de  mes  noces  vous  serez  empêché  ailleurs  par  vos 
pratiques  ;  ne  vous  dérangez  pas;  —  je  vous  enver- 
rai du  rillé  à  votre  maison  et  vous  serez  toujours 
notre  ami. 

Puis  il  s'approcha  de  lui  et  lui  mit  dans  la  main, 
sans  mot  dire,  quatre  nobles  à  la  rose  —  (quatre 
pièces  de  cinq  francs).  —  Rondibilis  les  prit  très 
bien,  puis  il  lui  dit  en  effroi  et  comme  indigné  : 
«  Hé,  hé.  Monsieur,  il  ne  fallait  rien.  Grand  merci, 
toutefois.  De  méchantes  gens,  jamais  je  ne  prends 
rien;  mais  des  gens  de  bien,  je  ue  refuse  jamais.  Je 
suis  toujours  à  votre  commandement.  —  En  payant, 
dit  Panurge.   —  Cela  s'entend,  répondit  Rondibilis. 

Ce  dernier  trait  a  été  souvent  imité.  On  lit  dans 
Régnier  : 

Si  j'eusse  étudié 
Gaïlien,  Hippocrate, 

je  pourrais 

former  une  ordonnance. 


32  LIVRE    III.     —    I.    LE    MARIAGE    DE    PANORGE. 

Contrefaire  l'honnête,  et  quand  viendrait  au  point, 
Dire,  en  serrant  la  main,  dame  !  il  n'en  fallait  point. 

(Satyre  IV,  6^). 

Et  dans  Molière,  le  Médecin  malgré  lui,  acte  II, 
scène  IX  : 

Géronte.  Attendez  un  peu,  s'il  vous  plaît.  -  Sganarelle.  Que 
voulez-vous  faire  ?  Vous  donner  de  l'argent,  monsieur.  -Sgana- 
relle, tendant  sa  main  derrière  son  dos  pendant  que  Géronte 
ouvre  sabourse.  Je  n'en  prendrai  pas,  monsieur.— Monsieur.— 
Point  du  tout.  —  Un  petit  moment.  —  En  aucune  façon.  —  De 
grâce.  —  Vous  vous  moquez.  —  Voilà  qui  est  fait.  -  Je  n'en  ferai 
rien.  —Hé!  —  Ce  n'est  pas  l'argent  qui  me  fait  agir.  -  Je  le 
crois.  —  Sganarelle,  le  pesant:  Cela  est-il  de  poids?  —  Oui 
monsieur.  —  Je  ne  suis  pas  un  médecin  mercenaire.  —  Je  le  sais 
bien.  —  L'intérêt  ne  me  gouverne  pas.  —  Je  n'ai  pas  cette 
pensée. 

Rabelais  avait  pu  prendre  ce  détail  dans  Folengo, 
qui  dit,  dans  sou  latin  inacaronique  : 

Mox  trahit  extra 
Torchollam  [poche]  septem  quartos,  quos  prœbuit  illi  ; 
Cingar  eos  tollit  medicorum  more  non  rogantium. 

XIV. 

Le  philosophe  seul  n'a  pas  été  interrogé. 

—  C'est  à  votre  tour  d'opiner,  dit  Pantagruel  à  Trouil- 
legan.  Panurge  doit-il  se  marier,  oui  ou  non  ?  —  Tous  les 
deux.  —  Que  me  dites- vous?  —  Ce  que  vous  avez  ouï.  — 
Me  dois-je  marier  ou  non?  —  2sï  l'un  ni  l'autre. 

Ici  Gargantua  entre,  précédé  de  son  petit  chien. 
L'auteur  nous  a  dit,  au  livre  II,  que  le  père  de  Pan- 
tagruel avait  été  transporté  au  pays  des  fées  par  la 
fée  Morgue,  comme  le  furent  autrefois  «  Enoch  et 
Hélye.»  Cette  expression  était  de  nature  à  nous  faire 
croire  que  Gargantua  avait  passé  de  vie  à  trépas, 
car    on    ne    sache    pas  qu'Enoch   et  Hélye    aient 


LES    SCEPTIQUES.  33 

jamais  reparu  sur  la  terre  depuis  leur  disparition  con- 
statée dans  les  livres  saints.  Il  faut  croire  que  Gar- 
gantua avait  été  plus  heureux,  puisque  nous  le  voyons 
ici  apparaître  tout  à  coup  au  milieu  de  l'assemblée, 
ni  plus  ni  moins  que  s'il  n'avait  jamais  quitté  le 
pays,  et  que  nous  le  verrons  quelques  chapitres  plus 
loin  écrire  à  son  fils  plusieurs  lettres  intéressantes. — 
Chacun  se  leva  pour  le  recevoir. 

Mes  bons  amis,  leur  dit-il,  faites-moi  le  plaisir,  je 
vous  en  prie,  de  ne  pas  quitter  votre  place  et  de  conti- 
nuer vos  propos.  Apportez-moi  une  chaise  à  ce  bout  de 
table.  Donnez-moi  que  je  boive  à  toute  la  compagnie.  Sur 
quel  propos  éticz-vous? 

On  lui  explique  où  l'on  en  est  et  Panurge  s'a- 
dresse de  nouveau  à  Trouillegan  : 

—  Or  ça,  de  par  Dieu!  dois-je  me  marier? 

—  Il  y  a  de  Tapparence. 

—  Et  si  je  ne  me  marie  point  ? 

—  Je  n'y  vois  inconvénient  aucun. 

—  Si  je  me  marie,  m'en  trouverai-je  bien  ? 

—  Selon  la  rencontre. 

—  Mais  que  dois-je  faire?  — Ce  que  vous  voudrez. 

—  Si  ma  femme  est  sage  et  chaste,  je  ne  serai  jamais 
trompé. 

—  Vous  me  semblez  parler  juste. 

—  Sera-t-elle  sage  et  chaste? 

—  J'en  doute. 

—  Vous  ne  l'avez  jamais  vue? 

—  Pas  que  je  sache. 

—  Pourquoi  doutez- vous  d'une  chose  que  vous  ne  con- 
naissez pas  ? 

—  Peur  cause. 

—  Et  si  vous  la  connaissiez  ? 

—  Encore  plus. 

Ici  la  patience  échappe  à  Panurge.  Il  appelle  un 
page:    «Page,  mon  mignon,  lui  dit-il,  prends  mon 
11  3 


34  LIVRE   III.    —    I.    LE   MARIAGE    DE   I>ANURGE. 

bonnet,  je  te  le  donne,  sauve  les  lunettes,  et  va  en 
la  basse-cour  jurer  une  petite  demi-heure  pour  moi. 
Je  jurerai  pour  toi  quand  tu  le  voudras.  > 

Cette  idée  de  faire  jurer  un  autre  à  sa  place  pour 
tâcher  de  prendre  patience  est  trop  plaisante  pour 
n'avoir  pas  été  imitée.  Nous  la  trouvons  plus  d'une 
fois  dans  le  théâtre  comique. 

La  conversation  dure  longtemps  sur  ce  ton.  Pa- 
nurge  interrogeant,  Trouillegan  répondant  tour  à 
tour  oui  et  non.  Panurge  perd  toute  patience  à  la  fin 
et  jure.  —  Quant  à  Gargantua,  il  se  lève  :  «Loué  soit 
le  bon  Dieu  de  toutes  choses.  A  ce  que  je  vois,  le 
monde  est  devenu  beau  fils  depuis  ma  connaissance 
première.  On  peut  prendre  les  lions  par  la  crinière, 
les  buffles  par  le  museau,  les  bœufs  par  les  cornes, 
le  loup  par  la  queue,  les  chèvres  par  la  barbe,  les 
oiseaux  par  le  pied,  mais  ces  philosophes  ne  seront 
jamais  pris  par  les  paroles.  » 

Rabelais  a  tiré  de  Lucien  l'idée  de  cette  scène. 
On  trouve  à  la  fin  des  Sectes  à  V encan  le  dialogue 
suivant  entre  un  philosophe  sceptique,  vendu  comme 
esclave,  et  celui  qui  vient   d'en  faire  l'acquisition: 

—  T'aije  acheté  ?  —  Je  n'en  sais  rien.  —  Cela  est  sûr 
pourtant,  je  t'ai  acheté  et  je  t'ai  payé.  —  Je  m'abstiens  et  ne 
décide  pas  la  question.  —  Malgré  cela,  suis-moi,  car  tu  es  mon 
esclave.  —  Qui  sait  si  tu  dis  vrai?  —  Le  crieur,  Targent,  le 
monde  qui  est  ici.  -  Y  a-t-il  du  monde  ici  ?  —  Je  vais  te  con- 
duire au  moulin  et  te  faire  voir  que  je  suis  ton  maître.  —  Je 
ne  décide  pas  la  question,  etc. 

Ces  scènes  comiques  semblent  singulièrement 
chargées;  elles  le  sont  en  réalité;  cependant  il  n'y 
a  ici  qu'un  de  ces  simples  grossissements  de  la  vé- 
rité que  se  permet  la  comédie.  Demandez  aux  phi- 

1  Œuvres  de  Lucien.  Tome  I,  p.  213. 


l'avis  du  fou.  35 

losophes  sceptiques  la  solution  d'une  question  d'un 
caractère  un  peu  élevé,  ils  vous  répondront  :  Que  sais- 
je  ?  C'était  la  devise  de  Montaigne,  et  il  y  est  resté 
fidèle.  L'auteur  des  Essais  est  un  charmant  causeur; 
il  est  prêt  à  discuter  toutes  les  questions  avec  vous, 
en  semant  à  flots  les  traits  d'esprit,  les  recherches 
de  l'érudition,  les  anecdotes  piquantes  ou  instructi- 
ves. En  fermaut  le  livre,  vous  êtes  enchanté  de  votre 
interlocuteur;  mais  que  vous  a-t-il  enseigné?  Il  a 
fait  passer  devant  vos  yeux  les  raisons  qui  militent 
pour  telle  ou  telle  opinion,  mais  il  n'a  oublié  au- 
cune des  raisons  qui  militent  contre;  il  vous  a  éclairé 
sans  doute,  mais  si  vous  attendiez  de  lui  une  réponse 
précise,  vous  avez  été  trompé  dans  votre  espérance. 
Tout  au  plus  vous  a-t-il  donné  un  conseil  indirect 
et  enveloppé. 

Or,  c'est  une  réponse  précise  que  réclame  Pa- 
nurge.  Cette  réponse,  la  philosophie  ne  la  lui  donne 
pas,  non  plus  que  la  médecine,  non  plus  que  la  théo- 
logie. Les  trois  sciences  se  déclarent  également  in- 
compétentes quand  il  s'agit  de  prédire  l'avenir. 

XV. 

Ce  serait  maintenant  au  jurisconsulte  à  formuler 
son  avis,  mais  il  ne  s'est  pas  présenté.  Nous  eu  sau- 
rons la  raison  plus  tard.  En  attendant,  achevons 
l'histoire  des  consultations  de  Panurge. 

Pantagruel,  le  voyant  pensif,  lui  dit  :  «  Vous  avez 
consulté  tous  les  sages  sur  le  sujet  qui  vous  préoc- 
cupe. Je  vous  conseille,  pour  n'oublier  personne,  de 
consulter  un  fou.  Les  fous  ont  quelquefois  du  bon.  » 
Un  sot  quelquefois  ouvre  un  avis  important. 

a  dit  Boileau,  traduisant  l'adage  latin  : 

n  3» 


36  LIVRE   III.    —    I.   LE   MARIAGE   DE   PAXCRGE. 

Ssepe  etiam  stultus  fuit  opportuna  locutus. 

«Je  vous  en  citerai  un  exemple,  poursuit  Panta- 
gruel 

«  Un  porteballe  s'était  arrêté  près  de  la  boutique 
d'un  rôtisseur  et  mangeait  son  pain  à  la  fumée  du 
rôti.  Le  marchand  le  laissa  faire,  mais,  quand  le  re- 
pas fut  fini,  il  demanda  à  être  payé.  Le  porte  balle 
se  récria.  Joan,  fou  du  roi,  passait  en  ce  moment  : 
on  le  fit  juge  du  différend.  Il  demanda  au  gueux 
une  pièce  d'argent  ;  celui-ci  la  lui  donna-  Joan  la 
pesa,  la  fit  sonner,  l'examina  minutieusement;  la 
foule  le  suivait  d'un  œil  attentif,  le  rôtisseur  atten- 
dait toujours.  Le  fou,  prenant  alors  un  air  solennel, 
dit:  <  Les  parties  sont  quittes  :  le  rôtisseur  a  fourni 
au  porteballe  la  fumée  de  ses  mets,  le  porteballe 
a  fait  entendre  au  rôtisseur  le  son  de  son  argent.» 

Don  César  de  Bazan  a  lu  son  Rabelais  : 

Souvent  pauvre,  amoureux,  n'ayant  rien  sous  la  dent, 

J'avise  une  cuisine  au  soupirail  ardent, 

D'où  la  vapeur  des  mets  aux  narines  me  monte; 

Je  m'assieds  là,  j'y  lis  les  billets  doux  du  comte, 

Et  trompant  l'estomac  et  le  cœur  tour  à  tour, 

J'ai  l'odeur  du  festin  et  l'ombre  de  l'amour.] 

{Buy  Blas,  I,  2.) 

Panurge  accueille  l'idée  de  Pantagruel.  On  con- 
vient de  consulter  Tiïboulet,  fou  de  François  Ier,  et 
tous  deux  se  mettent  à  énumérer  les  qualités  de 
Triboulet  à  la  manière  d'une  litanie  récitée  par 
deux  assistants. 

Fou  de  nature,  dit  Pantr.gruel, 

Fou  seigneurial,  répond  Panurge  ; 

Fou  jovial,  —  fou  de  haute  gamme; 

Fou  impérial,  -  fou  papal. 

Chacun   des  interlocuteurs  parvient  à   rattacher 


RABELAIS    ET    MOLIÈKE.  37 

103  épithètes  au  nom  du  fou.  Nos  ancêtres  parais- 
sent s'être  fort  amusés  de  ces  énuinératious  disposées 
en  litanies,  car  Rabelais  y  revient  souvent,  sans 
grand  intérêt  pour  nous. 

On  consulte  donc  Triboulet  en  lui  apportant  des 
présents  appropriés  à  sa  profession.  On  n'en  peut 
tirer  que  trois  mots.  Pantagruel  les  interprète  con- 
tre Tanurge  ;  celui-ci  les  trouve  favorables. 

L'homme  d'instinct  n'a  pas  non  plus  répondu  à 
la  question  des  chercheurs  ;  on  décide  alors  que 
l'on  ira  consulter  l'oracle  de  la  Dive  Bouteille. 

XVI. 

On  sait  que  Molière  a  porté  sur  le  théâtre  co- 
mique la  grande  consultation  de  Panurge.  Sgana- 
relle,  dans  le  Mariage  forcé,  rencontre  son  ami  Gé- 
ronimo  et  le  consulte  pour  savoir  s'il  doit  se  ma- 
rier; Géronimo,  qui  joue  ici  le  rôle  de  Pantagruel, 
lui  conseille  d'abord  de  n'en  rien  faire  ;  mais  le 
voyant  décidé  ou  h  peu  près  à  passer  outre,  il  lui 
dit  de  consulter  deux  docteurs  fameux,  ses  voisins. 
L'un  est  un  scolastique  armé  pour  la  dispute,  à  che- 
val sur  les  catégories  et  les  raisonnements  en 
oarbara  et  en  baralipton;  il  l'écoute  à  peine,  puis 
il  lui  offre  de  parler  différentes  langues  ,  souvenir 
de  la  rencontre  de  Panurge  et  de  Pantagruel.  L'au- 
tre docteur  est  un  sceptique,  qui  répond  à  peu  près 
comme  Trouillegan  : 

Sganarclle.  —  J'ai  envie  de  me  marier.  —  Marphurius. 
Je  n'en  sais  rien.  —  Je  vous  le  dis.  —  Il  se  peut  faire.  —  La 
tille  que  je  veux  prendre  est  fort  jeune  et  fort  belle.  -  Il  n'est 
pas  impossible.  —  Ferai-je  bien  ou  mal  de  l'épouser  ?  —  L'un 
ou  l'autre.  —  J'ai  une  grande  inclination  pour  la  fille.  -  Cela 
peut  être.  —  Le  père  me  l'a  accordée.  -  Il  se  pourroit.  — 


38  LIVRE   III.    —    I.    LE   MARIAGE    DE    PANURGE. 

Mais  en  l'épousant ,  je  crains  d'être  trompé.  —  La  chose  est 
faisable.  —  Mais  que  feriez-vous  si  vous  étiez  à  ma  place?— 
Je  ne  sais.  —  Que  me  conseillez-vous  de  faire?  —  Ce  qu'il 
vous  plaira,  etc. 

Sganarelle,  impatienté,  finit  par  lui  donner  des 
coups  de  bâton. 

Il  aperçoit  ensuite  deux  bohémiennes,  et  il  leur 
pose  aussi  la  question  de  Panurge  :  Dois  -  je  me 
marier  ? 

Tu  épouseras  une  femme  gen'ille,  une  femme  gentille  — 
.qui  sera  aimée  et  chérie  de  tout  le  monde  —  qui  te  fera 
beaucoup  d'amis  —  qui  fera  venir  l'abondance  chez  toi  — 
qui  te  donnera  une  grande  réputation.—  Mais  serai -je...  trom- 
pé ?  -  Trompé  ?  —  trompé  ? 

Les  Bohémiennes  chantent,  dansent  et  s'enfuient 
sans  répondre. 

Ces  diverses  scènes  relèvent  directement  de  Ra- 
belais. 

XVII. 

Un  poète  comique ,  un  peu  pâle,  mais  gracieux 
et  facile,  Colin  d'Harleville,  l'auteur  de  -M.  de  Crac 
et  du  Vieux  Célibataire,  a  rimé  aussi  une  con- 
sultation matrimoniale  qui  procède  de  Rabelais. 
C'est  un  souvenir  de  Panurge  consultant  les  clo- 
ches et  surtout  Pantagruel.  Les  réponses  ne  sont 
pas  en  écho ,  mais  tous  les  vers  masculin^  de  la 
pièce  sont  sur  une  seule  rime  : 

Je  viens  vous  consulter,  compère 
Sur  un  point  des  plus  délicats  : 
Je  veux  me  marier,  Lucas, 
Me  conseillez-vous  de  le  faire  ? 

—  Eh  oui,  mariez- vous,  Colas. 

—  Si  j'allais  faire  une  sottise? 
Si,  quand  j'aurai  sauté  le  pas, 


RABELAIS    ET    COLIN    D'HARLEVILLE.  39 

J'en  allais  enrager  tout  bas? 
Parle. '.-moi  donc  avec  franchise.' 

—  Eh  bien,  ne  vous  mariez  pas. 

—  J'en  ai  cependant  grande  envie, 
Mon  amoureuse  est  si  jolie  ! 
C'est  Babet,  la  fille  à  Thomas, 
Morgue  !  je  l'aime  à  la  folie. 

—  Ah!  ah!  Mariez-vous,  Colas. 

Mais  Colas  a  les  mêmes  appréhensions  que  Pa- 
nurge : 

—  Oui,  mais  de  ma  femme  peut-être 
Un  grivois  lorgnant  les  appas... 
[Des  maris  trompés  je  fais  cas]. 
Mais  pour  rien  je  ne  voudrais  l'être. 

—  Oh  !  ne  vous  mariez  donc  pas. 

C'est  la  phrase  de  Panurge:  <  J'aime  bien  les  ma- 
ris trompés,  ils  me  semblent  gens  de  bien  et  les  hante 
volontiers;  mais,  pour  mourir,  je  ne  le  voudrais  être.» 

Colas  insiste.  Il  a  froid  dans  son  lit  en  hiver,  il 
trouve  que  c'est  triste  de  rester  seul  toute  la  nuit. 
—  Mariez-vous,  lui  dit  son  ami. 

—  Mais  si  Babet  de  haut  en  bas 
Me  traite  et  fait  le  diable  à  quatre, 
Moi  qui  n'aime  pas  les  débats, 

Je  serai  forcé  de  la  battre. 

—  J'entends.  Ne  vous  mariez  pas. 

--  Aussi  quel  plaisir  quand  on  baise 
Deux  ou  trois  marmots  gros  et  gras 
De  sa  façon! .  J'en  mourrais  d'aise. 

—  Allons,  mariez-vous,  Colas. 

—  Mais,  si  ma  femme  trop  féconde 
En  mettait  dix  ou  douze  au  monde, 
Voici  bien  un  autre  embarras  ? 

—  Peste  !  ne  vous  mariez  pas. 

—  Ecoutez  donc,  Lucas,  j'espère 
Que,  quand  je  serai  vieux  et  las 
Ces  enfants  nourriront  leur  père. 


40  LIVSE    III.    —     I.    LE   MAEIAGE    DE  PANUKGE. 

—  C'est  vrai.  Mariez-vous,  Colas. 

—  Mais  la  mort,  qui  frappe  à  toute  heure, 
N'a  qu'à  me  rendre  veuf...  hélas  ! 
Compère,  il  faudra  que  j'en  meure. 

—  Parbleu  !  ne  vous  mariez  pas. 

C'est  le  dernier    mot  de  Lucas.    Colas  se  fâche 
contre  le  donneur  d'avis,  mais  il  en  fait  à  sa  tête  : 

Or  ça,  messieurs  les  avocats, 
A  loisir  discutez  le  cas, 
En  attendant  je  me  marie. 


CHAPITRE  XI. 

LIVRE  III.  -  PANTAGRUEL. 

BRIDOYE,    LE    PAXTAGRCÉL10N,    CLÉ    DES    DERNIERS    LITRES, 
LES    VOYAGES    A   LA    RECHERCHE   DE    L'iNCONNU. 


SOMMAIRE,  i.  le  jit.e  bbidote.  —  1.  Bridoye  devant  ses  juges.  —  2.  Sa 
défense.  —  3.  Emploi  des  dés  pour  juger  les  procès.  —  4.  Il  ne 
faut  juger  les  procès  qu'à  leur  maturité.  —  5.  Comment  on  fait 
mûrir  les  procès.  —  6.  Bridoye  et  Brid'oison.  —  7.  Indulgence 
de  Pantagruel   pour  Bridoye. 

8.  Les  mariages  subreptices. 

n.  le  I'antagruéliox.—  9.  Description  de  cette  plante.  — 10.  Ses 
vertus.  —  11.  Le  lin  et  le  bois  incombustibles.  —  12.  Ce  que  1» 
chanvre  symbolise  pour  Rabelais. 

m.  explications.  Position  du  problème.  —  13.  Panurge  veut-il 
se  marier?  —  14.  Véritable  sens  des  épreuves  tentées  et  à  tenter 
par  lui.  Clé  des  trois  derniers  livres. 

IV.    LES    VOYARES    A    LA   RECHERCHE    DE    L'iNCONSU. —  15.    La   Soif  des 

voyages.  —  16.  VHistoire  véritable.  —  17.  L'Ile  des  Heureux  (Or- 
phée). —  18.  La  recherche  du  Paradis  terrestre:  Alexandre,  le» 
trois  Moines.  —  19.  Le  voyage  de  St  Brandan.  —  20.  L"île  de 
St  Brandan  sur  la  carte. 

I. 

On  nous  a  annoncé  le  juge  Bridoye,  mais  nous  ne 
Tavons  pas  vu  paraître.  On  se  rappelle  en  effet  que 
quatre  savants  avaient  été  convoqués  pour  la  con- 
sultation, un  théologien,  un  légiste,  un  médecin  et  un 
philosophe.  <  Le  Timée  de  Platon,  dit  Pantagruel 
compte  ses  invités  au  commencement  de  la  réunion. 
Nous,  au  rebours,  nous  les  compterons  à  la  tin.  Un, 
deux,  trois.  Où  est  le  quatrième  ?  N'était-ce  point 
notre  amiBridove? 


42  III.    PANTAGRUEL.    —    LE    JUGE   BEIDOTE. 

Epistémon  répond  qu'il  s'est  rendu  à  Fonsbéton, 
et  qu'on  lui  a  dit  que  Bridoye  avait  quitté 
le  pays  la  veille  ;  un  huissier  du  parlement  de  My- 
relingues  en  Myrelinguoys  l'avait  cité  devant  les  sé- 
nateurs en  raison  d'une  sentence  qu'il  avait  rendue. 

On  chercherait  vainement  ces  noms  sur  la  carte  ; 
le  Myrelinguoys,  c'est  le  pays  des  dix  mille  langues, 
ou,  si  l'on  écrit  Mirelinguois,  de  la  langue  étonnante, 
peut-être  la  Bretagne  ;  quant  à  Fonsbéton,  la  fon- 
taine des  Bêtes  dont  le  juge  bride  les  oies,  ce 
pourrait  bien  être  Fontenay-le-Comte. 

<  Je  suis  très  curieux  de  savoir  la  suite  de  cette  af- 
faire, dit  Pantagruel.  Voilà  quarante  ans  et  plus 
que  Bridoye  est  juge  à  Fonsbéton.  Il  y  a  rendu  pen- 
dant ce  temps  plus  de  mille  sentences  défiuitives. 
Il  en  a  été  appelé  de  2,309,  mais  2,309  fois,  la  cour 
souveraine  du  parlement  myrelinguoys  a  ratifié,  ap- 
prouvé et  confirmé  le  premier  jugement,  et  toutes 
les  appellations  ont  été  mises  à  néant.  Si  donc  il 
est  cité  à  comparaître  maintenant  qu'il  est  vieux,  ce 
ne  peut  être  que  par  l'effet  de  quelque  malentendu. 
Je  veux  faire  pour  lui  tout  ce  que  l'équité  me  per- 
mettra. > 

Là-dessus,  il  remercie  et  récompense  les  invités  ; 
le  lendemain  il  part  pour  Myrelingues  et  arrive 
au  tribunal  à  l'heure  où  l'affaire  est  appelée.  Les 
présidents,  sénateurs  et  conseillers  le  prient  d'en- 
trer avec  eux  pour  entendre  les  raisons  par  les- 
quelles Bridoye  entreprendra  de  justifier  la  sentence 
rendue  par  lui  contre  l'élu  Toucheronde,  sentence 
qui  paraissait  inique  à  la  cour  bicentumvirale  [de 
200  membres].  Il  trouve  Bridoye  assis  au  milieu  du 
parquet   prêt  à  répondre  à  ses  juges.  Les  réponses 


DÉFENSE    DE    BKIDOYE.  43 

qu'il    va  faire  sont  entremêlées  de  fréquentes  cita- 
tions de  lois,  comme  autrefois    cela  se  faisait  tou- 
jours, comme  cela  se  fait  encore  quelquefois  aujour- 
d'hui, dans  les  plaidoiries.  Il  est  très  plaisant  en  ef- 
fet de  voir  un  lieu  commun,   une  absurdité  parfois, 
appuyée  sur  un  texte  de  loi  indiqué  minutieusement 
par  des  abréviations  familières.  Racine  n'a  pas  né- 
gligé ce  moyen  de  comique  dans  ses  Plaideurs: 
Qui  De  sait  que  la  loi  :  Si  quis  canin,  Digeste, 
De  vi,  paragraphe),  messieurs,  caponibus, 
Est  manifestement  contraire  à  cet  abus. 

Mais  Racine  a  cité  des  lois  qui  n'existent  pas, 
et  Rabelais  cite  des  lois  qui  existent,  et,  suivant  sa 
manière  habituelle,  il  abuse  de  ces  citations,  qui 
deviennent  fastidieuses.  Toutes  les  deux  ou  trois 
lignes  survient  une  longue  citation  latine,  où  la  fin 
de  la  plupart  des  mots  est  remplacée  par  un  point 
abréviatif.  Les  renvois  au  Code  romain  sont  mar- 
qués par  un  C,  les  renvois  au  Digeste  par  deux  fif. 
Nous  en  indiquerons  quelques-unes,  comme  exemples. 
Le  lecteur  saura  que  la  plaidoirie  en  est  émaillée 
régulièrement  comme  d'une  broderie. 

II. 

Aux  questions  qu'on  lui  pose,  Bridoye  répond  qu'il 
est  devenu  vieux,  qu'il  n'a  plus  la  vue  aussi  bonne 
qu'autrefois.  —  Les  juges  ne  comprennent  pas  trop 
d'abord  quel  rapport  il  y  a  entre  une  bonne  ou  mau- 
vaise vue  et  le  jugement  d'un  procès,  mais  ils  at- 
tendent. —  «La  vieillesse  apporte  avec  soi  de  gran- 
des misères  et  calamités  qui  ont  été  notées  per 
Archid.  D.  86  C.  tarda.  C'est  pour  cela  qu'il  ne 
connaissait  plus  aussi  bien  les  points  des  dés  qu'il 


44  III.    PANTAGRUEL.    —    LE   JUGE    BR1D0YE. 

l'avait  fait  par  le  passé.  Isaac  vieux  et  malvoyant 
prit  bien  Jacob  pour  Esaii;  il  est  possible  que  lui, 
Bridoye,  ait  fait  une  méprise  analogue,  qu'il  ait  pris, 
par  exemple,  un  quatre  pour  un  cinq,  d'autant  plus 
qu'il  avait  employé  de  petits  dés.  —  Les  juges  con- 
tinuent à  ne  pas  comprendre.  —  <  C'est  un  principe 
de  droit  que  les  imperfections  de  nature  ne  doivent 
pas  être  imputées  à  crime,  comme  il  appert,  ff.  de 
re  milit.  I-  qui  cum  uno  if  de  rcg.  jur.  I.  fcre.  if. 
de  edd.  ed,  per  totum  if.  de  term.  mod.  I.  divus 
Adrianus,  résolu  per  Lud.  JRo.  in  l.  si  vero.  ff.  sol. 
matr.  Ceux  qui  penseraient  autrement  accuseraient 
non  l'individu,  mais  la  nature,  comme  cela  est  rendu 
évident  in  l.  maximum  vitium.  C.  de  Ub.  prœter. 

Ce  plaidoyer  avec  citations  forme  quatre  chapi- 
tres. Nous  supprimons  les  citations  et  abrégeons  le 
plaidoyer. 

Le  président  —  il  s'appelle  Trinquamelle,  Tran- 
che-amandes, et  par  calembour:  Tranche-amendes — 
le  président  l'interrompt  avec  le  ton  de  supériorité 
familière  que  lui  donnent  ses  fonctions.  —  Qu'est-ce 
que  les  dés  ont  à  voir  ici  ?  Qu'est-ce  que  ces  dés 
dont  vous  parlez  ?  —  Les  dés  des  jugements,  répond 
Bridoye.  Aléa  judiciorum  [la  chance  des  jugements] 
dont  parlent  tous  les  auteurs,  les  dés  dont  vous  usez 
vous-mêmes,  messieurs,  dans  votre  cour  souveraine, 
ceux  qu'emploient  tous  les  juges  pour  la  décision 
des  procès.  Henri  Ferrandat  la  note  ;  —  et  il  cite  les 
docteurs  qui  déclarent  l'emploi  du  sort  bon,  honnête, 
utile  et  nécessaire  pour  mettre  un  terme  aux  procès 
et  discussions. 

—  Comment  faites- vous  donc?  lui  demande  le 
président? 


DÉFI  NSE    DE    BIîIDOYE.  45 

—  Je  répondrai  brièvement,  dit  Bridoye,  comme 
nous  le  recommande  le  Glossaire  :  Gandent  hrevitate 
moderni,  [Les  modernes  aiment  la  brièveté]-  Je  fais 
comme  vous  autres,  messieurs.  Je  me  conforme  aux 
usages  de  la  judicature,  usages  dont  il  n'est  permis 
à  personne  de  s'écarter.  Après  avoir  bien  vu,  revu, 
lu,  relu,  paperasse  et  feuilleté  les  complaintes,  ajour- 
nements, comparutions,  commissions,  informations, 
avant-procédés,  productions,  allégations,  interdits, 
contredits,  requêtes,  enquêtes,  répliques,  dupliques, 
tripliques,  écritures,  reproches,  griefs,  salvations, 
récolements ,  confrontations  ,  acariations ,  libelles, 
apostoles,  lettres  royaux,  compulsoires,  décliuatoircs, 
anticipatoires,  évocations,  envois,  renvois,  conclu- 
sions, fins  de  non  procéder,  appointements,  reliefs, 
confessions,  exploits  et  autres  telles  dragées  et 
épiceries  de  part  et  d'autre,  comme  doit  faire  tout 
bon  juge  —  et  il  cite  ses  autorités  —  je  pose  sur  le 
bout  de  la  table  en  mon  cabmet  tous  les  sacs  du  dé- 
fendeur, je  jette  les  dés  et  lui  livre  la  chance  pre- 
mièrement, comme  vous  autres,  messieurs...  Cela 
fait,  je  pose  les  sacs  du  demandeur  sur  l'autre  bout. 
Je  jette  pareillement  les  dés,  et  je  lui  livre  chance 
à  son  tour. 

[Dans  la  longue  énumération  que  nous  venons  de 
faire  des  papiers  d'un  procès,  pas  un  mot  n'est  de 
l'invention  de  Rabelais  ;  ces  pièces  naturellement 
ne  se  rencontraient  pas  toutes  dans  chaque  affaire, 
mais  il  s'en  trouvait  toujours  un  nombre  considé- 
rable, et  cela  sert  à  expliquer  la  longueur  des  pro- 
cès d'autrefois.  Un  procès  de  trente  ans  n'était  pas 
très  rare,  pour  peu  que  la  matière  fût  de  nature  à 
permettre  aux  gens  de  loi  de  l'embrouiller.] 


46  III.   PANTAGRUEL.    —    LE   JUGE    BItIDOYE. 

III. 

c  —  Mais  demanda  Trinquamelle  à  quoi  re- 
connaissiez-vous  que  les  droits  des  parties  plaidantes 
étaient  obscurs  ? 

—  Je  faisais  comme  vous,  messieurs  ;  j'en  jugeais 
par  la  quantité  de  sacs  qu'il  y  avait  de  part  et 
d'autre.  Dans  ce  cas,  je  fais  comme  vous,  messieurs, 
j'use  de  mes  petits  dés  suivant  la  loi  :  sempcr  in 
stipalationibiis,  ff  de  regulis  juris,  et  la  règle  ver- 
sifiée pentamétriquement  ; 

Semper  in  obscuris  quod  minimum  est  sequimur. 
|  Quand  le  cas  est  obscur,  nous  prenons  toujours  ce  qu'il  y 
a  de  plus  petit.  1 

—  «  J'ai  d'autres  gros  dés  dont  j'use,  comme  vous 
autres  messieurs,  quand  la  matière  est  plus  claire 
c'est-à-dire  quand  il  y  a  moins  de  sacs. 

—  Mais  cela  fait,  comment  jugiez-vous  ?  demanda 
Trinquamelle. 

—  Comme  vous,  messieurs,  je  donnais  gain  de 
cause  à  la  partie  que  le  sort  des  dés  avait  favorisée, 
comme  les  lois  le  commandent  : 

Qui  prior  est  tempore,  potior  est  jure. 
[Le  premier  dans  le  temps  l'est  aussi  dans  le  droit.] 

—  Puisque  vous  décidez  par  les  dés  la  perte  ou 
le  gain  des  procès,  pourquoi  ne  prononcez-vous  pas 
votre  jugement  les  jour  et  heure  où  les  parties  com- 
paraissentdevant  vous,  sans  les  faire  attendre  si  long- 
temps ?  A  quoi  vous  servent  les  écritures  et  autres 
procédures  contenues  dans  les  sacs  V 

—  Comme  vous,  messieurs,  je  trouve  à  ce  délai 
trois  avantages  importants. 

«  Le  premier  est  celui  de  respecter  la  forme  ;  tout 


LES  DÉS  JUGES  DES  PROCÈS.  47 

doit  être  soumis  à  la  forme.   Rien  sans  elle  n'est  va- 
lable. Vous  le  savez. 

C'est  l'argument  invoqué  deux  cent  cinquante  ans 
plus  tard  par  le  successeur  ^de  Bridoye,  Bridoison, 
dans  le  Mariage  de  Figaro: 

La  forme,  voyez-vous,  la  forme.  Tel  rit  d'un  juge  en  habit 
court,  qui  -i  tremble  au  seul  aspect  d'un  procureur  en  robe. 
La  forme,  la-a  forme! 

«D'autant  plus,  coutinue  Bridoye,  que  souvent, 
dans  les  procédures  judiciaires,  les  formalités  détrui- 
sent les  matérialités  et  substances  :  Forma  mutata, 
mutatur  substantia. 

IV. 

«Le  second  avantage,  c'est  que  ce  retard  dans  les 
procédures  est  pour  moi  l'occasion  d'un  exercice  hon- 
nête et  salutaire.  Feu  Othoman  Vadare,  grand  mé- 
decin, comme  vous  savez,  m'a  dit  maintes  fois  que 
le  manque  d'exercice  corporel  est  la  cause  unique 
du  peu  de  santé  et  de  la  brièveté  de  la  vie  des  ju- 
risconsultes et  de  tous  ceux  qui  rendent  la  justice. 
Cela  a  été  bien  avant  lui  noté  par  Bart...  Pour  cela 
on  vous  accorde  à  vous,  messieurs,  et  consécutive- 
ment à  nous,  quia  accessorium  natitram  sequitur 
principaUs,  certains  jeux  et  amusements  d'exercice 
honnête  et  récréatif: 

Interpone  tuis  interdum  gaudia  curis. 
[A  tes  soucis  mêle  quelques  plaisirs.] 

Permettez-moi  de  vous  raconter  ce  qui  m'est  ar- 
rivé un  jour.  En  l'an  1489,  ayant  affaire  à  la  cham- 
bre de  messieurs  les  administrateurs  de  la  cour  des 
aides,  où  j'entrai  par  permission  de  l'huissier  à  qui 


48  III.    PANTAGRUEL.    —    LE    JUGE    BRIDOYE. 

j'avais  donné  un  pour-boire,  car  vous  autres,  mes- 
sieurs, savez  que  pecunice  obediunt  omnia  [tout  cède 
à  l'argent],  comme  Ta  dit  Bald.  dans  la  loi  :  Si  tu 
demandes  quelque  chose,  Salie,  dans  la  loi  sur  les 
petits  profits,  et  Card.,  dans  la  première  Clémentine 
sur  le  baptême.  Je  les  trouvai  tous  jouant  à  la 
mouche  [C'était  un  jeu  où  l'on  courait  à  cloche- 
pied  ;  celui  qui  était  pris  recevait  des  coups  de  bon- 
net sur  les  épaules],  exercice  salutaire,  avant  ou 
après  le  repas.  Le  jeu  de  la  mouche  est  honnête, 
antique  et  légal;  ceux  qui  jouent  à  la  mouche  sont 
excusables  de  droit  d'après  la  loi  de  excus.  ortif.  La 
mouche  était  alors  M.  Tielman  Piquet,  et  il  riait  de 
ce  que  ces  messieurs  gâtaient  leurs  bonnets  à  force 
de  lui  en  donner  des  coups  sur  les  épaules  ;  il  ajou- 
tait que  leurs  femmes  pourraient  bien  ne  pas  trouver 
le  cas  excusable  quand  ils  rentreraient  chez  eux. 
Pour  moi,  messieurs,  à  parler  franchement,  je  dirai, 
comme  vous,  messieurs,  qu'il  n'y  a  pas  d'exercice 
plus  fortifiant  dans  le  monde  du  palais  que  de  vider 
des  sacs,  de  feuilleter  des  papiers,  de  coter  des 
cahiers,  d'emplir  des  paniers  et  de  manier  des  pro- 
cès. —  Et  il  cite  ses  auteurs. 

«  Quant  au  troisième  avantage,  le  voici  :  Je  consi- 
dère, comme  vous,  messieurs,  que  le  temps  mûrit 
toutes  choses  ;  le  temps  met  tout  en  évidence,  c'est 
le  père  de  la  vérité  —  et  il  cite  ses  auteurs. —  C'est 
pour  cela  que  je  fais  comme  vous,  messieurs,  je 
sursois,  je  remets  ;  je  diffère  le  jugement,  afin  que 
le  procès,  bien  vanné,  bien  épluché  et  débattu, 
vienne  par  succession  de  temps  à  sa  maturité,  et  que 
le  sort,  quand  il  intervient,  soit  plus  doucement  sup- 
porté par  les  parties  condamnées. 


LE    CONCILIATEUR   DE   PROCÈS.  49 

Portatur  leviter.  quod  portât  quisque  libentcr. 
(Tout  fardeau  est  léger,  quand  on  le  porte  de  bon  gvé.) 

«Juger  un  procès  trop  vite,  c'est  se  mettre  dans  le 
cas  du  médecin  qui  percerait  un  abcès  avant  qu'il 
fût  à  point-  La  nature  nous  instruit  à  ne  manger 
les  fruits  que  lorsqu'ils  sont  à  maturité  et  à  ne  ma- 
rier les  filles  que  lorsqu'elles  sont  mûres. 

Il  me  souvient  à  ce  propos  qu'au  temps  où  j'étu- 
diais en  droit  à  Poitiers  sous  BrocanVum  juris  — 
c'est  un  livre  que  Bridoye  transforme  en  professeur, 
—  il  y  avait  à  Semerve,  près  de  Poitiers,  un  nommé 
Perrin  Dendin,  homme  honorable,  bon  laboureur, 
chantant  bien  au  lutrin,  homme  de  crédit  et  âgé  au- 
tant que  le  plus  d'entre  vous,  messieurs,  qui  disait 
avoir  vu  le  grand  bonhomme  Concile  de  Latran  avec 
son  gros  chapeau  rouge  et  la  bonne  dame  Pragma- 
tique-Sanction,  sa  femme,  avec  son  large  tissu  de 
satin  pers  et  ses  grosses  patenôtres  de  jayet.  —  [On 
sait  que  cette  dame  Pragmatique  est  une  conven- 
tion conclue  entre  le  roi  et  le  pape  et  réglant  les 
droits  de  l'Eglise  gallicane.]  —  Eh  bien,  ce  brave 
homme  conciliait  à  lui  seul  plus  de  procès  qu'il  n'en 
était  vidé  dans  le  palais  de  Poitiers  et  villes  voisi- 
nes. Il  arrangeait  toutes  les  affaires  à  quarante  lieues 
à  la  ronde.  Aussi  était-il  aimé  de  tout  le  monde;  il 
n'était  tué  pourceau  dans  le  voisinage  dont  il  n'eût 
du  dedans  et  des  boudins.  Il  était  presque  tous  les 
jours  de  banquet,  de  festin,  de  noces,  de  baptême, 
de  relevailles,  et  en  la  taverne,  pour  faire  quelque  ar- 
rangement ;  car  jamais  il  ne  concluait  un  arrange- 
ment qu'il  ne  fît  boire  les  parties  ensemble  en  sym- 
bole de  réconciliation,  d'accord  parfait  et  de  nou- 
velle joie. 

ii  4 


50  III.    PANTAGRUEL.    —    LE   JUGE   BRIDOYE. 

«Il  eut  un  fils,  Tenot Dendin,  beau  garçon,  galant 
homme,  Dieu  me  soit  en  aide.  Il  voulut  aussi  se  mê- 
ler de  concilier  les  plaidants;  vous  savez  que 

Ssepe  solet  similis  filius  esse  patri, 

Et  sequitur  leviter  rilia  matris  iter. 
[Souvent  le  fils  est  semblable  à  son  père, 
La  tille  suit  les  traces  de  sa  mère.) 

«Il  s'était  même  donné  le  nom  d'arbitre  des  pro- 
cès. Il  était  actif  et  vigilant,  et  aussitôt  qu'il  en- 
tendait qu'il  y  avait  un  procès  par  le  pays,  il  s'em- 
ployait à  concilier  les  parties-  Il  est  écrit  :  Qui  non 
laborat,  non  manige  ducat.  [Le  proverbe  est  :  Qui 
non  laborat,  non  manducat,  celui  qui  ne  travaille  pas 
ne  mange  point,  Rabelais  en  fait  :  ne  manie  pas 
les  ducats.]  —  Mais  il  ne  put  y  réussir,  et  n'ar- 
rangea aucun  différend,  si  petit  qu'il  fût.  Au  lieu  de 
concilier,  il  irritait  et  aigrissait.  Vous  savez,  mes- 
sieurs, que 

Sermo  datur  cunctis,  animi  sapientia  paucis. 
[La  parole  est  à  tous,  la  sagesse  est  à  peu.l 

Et  les  taverniers  de  Semerve  disaient  que,  sous  lui, 
en  un  an,  ils  ne  vendaient  pas  autant  de  vin  de 
conciliation  que  sous  son  père  en  une  demi-heure. 
Il  s'en  plaignit  à  son  père,  et  lui  dit  que  les  hom- 
mes s'étaient  pervertis  et  qu'ils  étaient  plus  conci- 
liants autrefois.  —  «  Ce  n'est  pas  là  que  gît  le  liè- 
vre, lui  dit  son  père.  Si  tu  ne  concilies  pas  les 
procès,  c'est  que  tu  les  prends  dès  le  commence- 
ment, lorsqu'ils  sont  encore  verts  et  crus.  Si  je 
les  concilie,  sais-tu  pourquoi  ?  C'est  que  je  les  prends 
sur  leur  fin,  bien  mûrs  et  bien  digérés. 

Dulcior  est  fructus  post  multa  pericula  ductus. 
[Le  fruit  semble  plus  doux,  conquis  dans  les  dangers.] 


COMMENT    MÛRISSENT    LES    PROCÈS.  51 

Ne  connais-tu  pas  le  proverbe  :  Heureux  le  médecin 
qui  est  appelé  au  déclin  de  la  maladie?  Le  mal 
était  en  train  de  se  guérir  sans  l'intervention  du 
médecin.  Il  en  était  de  même  de  mes  plaideurs.  Ils 
étaient  à  bout  de  plaideries;  leurs  bourses  étant  vi- 
des, ils  cessaient  de  poursuivre  et  de  solliciter: 

Déficiente  pecu  —  déficit  omue,  nia. 
(.L'argent  manquant,  tout  manque.] 

—  Remarquez  que,  pour  faire  le  pentamètre,  on  a 
coupé  en  deux  le  mot  pecunia  ;  c'est  un  de  ces  tours 
de  force  qui  étaient  à  la  mode  au  quinzième  siècle. 

«  Le  conciliateur,  continue  Bridoye,  épargnait  à 
chacun  la  honte  de  se  rendre,  de  parler  le  premier 
d'arrangement,  de  laisser  supposer  qu'il  ne  croyait 
pas  avoir  bon  droit.  J'arrivais  à  propos,  comme  lard 
en  pois.  C'est  en  cela  que  consistait  ma  bonne  for- 
tune. Je  suis  sûr  que,  par  cette  méthode,  j'arriverais 
à  concilier  le  roi  de  France  et  les  Vénitiens,  l'em- 
pereur et  les  Suisses,  les  Anglais  et  les  Ecossais,  le 
pape  et  les  Ferrarais.  Dieu  m'aide,  je  réconcilierais, 
je  crois,  le  Turc  et  le  Sophi  —  les  Tatars  et  les 
Moscovites.  Voici  comment  :  Je  les  prendrais  au  mo- 
ment où  les  uns  et  les  autres  seraient  las  de  guer- 
royer, lorsqu'ils  auraient  vidé  leurs  coffres,  épuisé 
les  bourses  de  leurs  sujets,  vendu  leurs  domaines, 
hypothéqué  leurs  terres,  consumé  leurs  vivres  et  mu- 
nitions. Là,  de  par  Dieu  ou  de  par  sa  mère,  force 
forcée  leur  serait  de  respirer  et  de  modérer  leurs 
félonies.  » 

Molière  pensait  à  cette  phrase  lorsqu'il  a  fait  dire 
à  Frosine  dans  Y  Avare: 

Je  crois,  si  je  me  l'étais  mis  en  tête ,  que  je  marierais  le 
grand  Turc  avec  la  république  de  Venise.      (Acte  II,  se.  (i.) 
il  4* 


52  III.    PANTAGRUEL.    LE   JUGE    BEIDOYE. 


«Ainsi,  continue  Bridoye ,  je  fais  comme  vous, 
messieurs,  je  temporise,  attendant  la  maturité  et 
perfection  des  procès.  Ce  sont  les  écritures  et  les 
sacs.  Un  procès  à  sa  naissance  me  semble  comme 
à  vous,  messieurs,  informe  et  incomplet.  De  même 
qu'un  ours  naissant  n'a  pieds,  ni  mains,  ni  peau, 
ni  poil,  ni  tête,  ce  n'est  qu'une  pièce  de  chair  rude 
et  informe;  aiusi  vois-je  naître  les  procès  à  leurs 
commencements,  informes  et  sans  membres.  Ils  n'ont 
qu'une  pièce  ou  deux,  c'est  pour  lors  une  laide 
bête.  Mais  lorsqu'il  sont  bien  entassés ,  ensachés, 
on  les  peut  dire  vraiment  membrus  et  formés. 
Comme  vous  autres,  messieurs,  les  sergents,  huis- 
siers, appariteurs,  chicaneurs,  procureurs,  commis- 
saires, avocats,  enquêteurs,  tabellions,  notaires,  gref- 
fiers et  juges  à  pied,  sucent  bien  fort  et  continuel- 
lement les  bourses  des  parties ,  si  bien  qu'ils  font 
venir  à  leurs  procès  têtes,  pieds,  griffes,  bec,  dents, 
mains,  veines,  artères,  nerfs,  muscles,  humeurs.  Ce 
sont  les  sacs,  ce  sont  eux  qui  rendent  le  procès  par- 
fait, galant,  bien  formé,  comme  dit  Gloss.  canonica: 

Accipe,  sume,  cape,  sunt  verba  placentia  papse. 
[Accepte,  prends,  attrape  : 
Ces  mots  sont  chers  au  pai  e.l 

La  vraie  étvmologie  de  procès,  c'est  qu'il  doit 
y  avoir  prou  sacs,  c'est-à-dire  beaucoup  de  sacs.» 

Dufresny,  qui  avait  lu  Rabelais  ,  s'est  certaine- 
ment souvenu  de  ce  passage  dans  les  vers  suivants, 
où  il  nous  montre  un  pauvre  clerc  qui  parvient  à 
la  fortune  par  la  chicane  : 

Il  achetoit  sous  main  de  petits  procillons 


COMMENT   MÛRISSENT   LES    PROCÈS.  53 

Qu'il  savoit  élever,  nourrir  de  procédures, 
Il  les  empâtoit  bien  ;  et  de  ces  nourritures 
Il  en  tiroit  de  bons  et  gros  procès  du  Mans. 

(La  Réconciliation  normande,  acte  IV.  se,  3.) 

On  trouve  dans  la  même  pièce  un  tableau  cu- 
rieux de  l'art  de  spéculer  en  procès  : 

Quand  j'ai  le  moindre  échantillon 
Tenant  le  bout  du  til  du  moindre  procillou, 
Un  quartier  de  terrain  dans  toute  uue  province, 
Je  m'accrois,  je  m'étends,  j'anticipe,  j'évince, 
J'envahis,  et  le  tout  avec  formalité  ; 
Procédure  est  chez  nous  la  règle  d'équité  ; 
Sur  le  terrain  de  sots  j'arrondis  l'héritage 
Par  droit  de  bienséance,  et  droit  de  voisinage. 
En  gagnant  par  justice,  on  a  rarement  tort  ; 
Mais  supposé  qu'on  l'eût,  tout  est  sujet  au  sort, 
Il  est  juste  qu'on  gagne  une  mauvaise  cause, 
Puisqu'à  perdre  la  bonne  en  plaidant  on  s'expose  ; 
Car  enfin  après  tout,  qui  sait,  en  certain  cas, 
Si  la  terre  d'autrui  ne  m'appartiendra  pas, 
Par  quelque  nullité,  vice  de  procédure  ? 
Peut-être  à  mon  profit,  dans  une  affaire  obscure, 
Un  juge  bien  payé  verra  plus  clair  que  moi. 

(Acte  III,  se.  S.) 

Ce  dernier  vers  surtout  est  une  excellente  épi- 
gramme.  Elles  abondent  chez  Dufresny.  Il  a  le 
malheur  d'être,  comme  dit  Horace, 

Infelix  summa  operis. 
[Malheureux  dans  l'ensemble  de  son  œuvre.] 

Revenons  à  Bridoye.  Trinquamelle  lui  demande 
comment  il  procède  en  matière  criminelle,  dans  le 
cas  où  le  coupable  est  surpris  en  flagrant  délit.  — 
«Comme  vous  autres,  messieurs,  dit  Bridoye.  je  com- 
mande au  plaignant  de  dormir  bien  fort  pour  l'en- 
trée du  procès,  puis,  en  venant  vers  moi,  de  m'ap- 
porter  une  bonne  et  juridique  attestation  qu'il  a  dormi. 


54  III.    PANTAGRUEL.     —    LL'    JUGE    BiilDOYE. 

Cet  acte  en  amène  un  autre,  et  quand  je  trouve 
les  pièces  du  procès  suffisantes,  j'ai  de  nouveau  re- 
cours à  mes  dés.> 

Bridoye  raconte  à  ce  sujet  l'histoire  d'un  Gas- 
con et  d'un  Frison  qui,  ayant  perdu  tout  leur  ar- 
gent au  jeu ,  étaient  convenus  de  se  battre  ;  mais 
ils  étaient  fatigués,  ils  résolurent  de  dormir  en  at- 
tendant. Quand  ils  se  réveillèrent,  l'envie  de  se  battre 
leur  avait  passé,  ils  allèrent  boire  ensemble  au  cabaret 
et  mirent  leur  épée  en  gage  pour  payer  la  dépense... 

VI. 

Bridoye  retiré,  la  cour  prie  Pantagruel  de  déci- 
der lui-môme  l'affaire.  —  «Mon  rôle  n'est  pas  de 
juger,  dit-il  en  substance,  et  vous  me  trouverez 
peut-être  bien  indulgent.  Mais  je  crois  qu'on  ne 
doit  pas  être  trop  sévère  envers  Bridoye.  D'abord, 
il  est  vieux,  puis  il  est  simple  et  naïf,  et  enfin  il 
n'a  pas  jugé  plus  mal  que  les  autres  en  somme, 
puisque,  à  une  seule  exception  près,  tous  ses  juge- 
ments ont  été  acceptés  par  les  parties  ou  confirmés 
en  appel.  Si  vous  croyez  qu'il  peut  être  laissé  à  sa 
place,  donnez-lui  un  jeune  conseiller  qui  se  char- 
gera d'instruire  les  procès  en  son  lieu,  —  si  vous 
croyez  devoir  le  déposséder,  remettez-le-moi,  je  lui 
trouverai  quelque  emploi  en  rapport  avec  son  hon- 
nêteté et  sa  naïveté  » 

L'histoire  de  Bridoye  est  une  spirituelle  et  san- 
glante satire  contre  la  justice  civile,  puisque  cet 
homme  qui  n'a  jamais  pesé  les  raisons  des  parties,  ne 
juge  pas  plus  mal  que  les  autres,  et,  d'après  les  sen- 
tences rendues,  ne  s'imagine  pas  que  personne  puisse 
faire  autrement  que  lui. 


PANTAGUna    EXCUSE    BRIDOYB.  55 

Beaumarchais  a  pris  à  Rabelais  son  Bridoye, 
mais  il  a  outré  sa  bêtise.  Bridoye  n'est  que  naïf. 
Brid'oison  est  stupide.  Il  est  vrai  que  Beaumarchais 
voulait  personnifier  en  lui  la  magistrature  vénale. 
De  son  temps ,  on  achetait  une  charge  de  juge, 
comme  on  achetait  encore  dernièrement  un  emploi 
d'officier  dans  l'armée  anglaise,  et  Beaumarchais  vou- 
lait provoquer  la  réforme  de  cet  abus.  L'auteur  comi- 
que a  ajouté  à  la  bêtise  du  personnage  un  agrément  de 
plus,  mais  qui  s'accorde  bien  avec  son  rôle  :  il  bégaye. 

VII. 

Le  personnage  de  Bridoye  nous  offre  un  nouvel 
exemple  des  absurdités  où  peut  conduire  le  désir 
de  trouver  partout  des  applications  historiques.  Les 
commentateurs  de  l'édition  variorum  voient  dans 
quelques  rapprochements  de  lieux,  —  Fontenay  et 
Fonsbêton  ,  par  exemple ,  —  et  dans  l'indulgence 
de  Rabelais  pour  Bridoye,  la  preuve  que  l'étrange 
juge  dont  on  vient  de  nous  raconter  l'histoire,  n'est 
autre  que  Tiraqueau,  cet  ami  dévoué  de  Rabelais, 
qui  le  tira  autrefois  des  griffes  des  moines,  et  pour 
lequel  il  professe  en  plusieurs  endroits  l'amitié  la 
plus  tendre  et  la  plus  sincère.  Une  telle  supposition 
n'a  pas  besoin  de  réfutation.  Rabelais  n'a-t-il  pas 
l'habitude  de  choisir  de  préférence,  pour  placer  ses 
scènes  comiques,  les  localités  qu'il  connaît  et  qui  lui 
ont  laissé  d'agréables  souvenirs?  Quant  à  l'indul- 
gence de  Pantagruel  pour  Bridoye ,  c'est  une  épi- 
gramme  de  plus  contre  la  magistrature ,  puisque 
les  gens  de  loi  qui  prétendent  lire  et  peser  les  pièces 
des  procès,  ne  jugent  pas  autrement  que  lui,  qui  ne 
lit  rien  et  ne  s'en  cache  pas. 


56  III.    PANTAGKUEL.    —    LE   JUGE    BKIDOYE. 

En  revenant,  Epistémon  raconte  à  Pantagruel 
un  cas  rapporté  par  Valère  Maxime,  où  le  juge 
avait  dû  en  effet  être  très  embarrassé,  et  où  l'on  au- 
rait pu  jeter  aussi  les  dés  pour  connaître  le  coupa- 
ble. C'est  au  retour  de  ce  voyage  que  l'on  consulte 
Triboulet  et  que  l'on  se  décide  à  partir. 

VIII. 

Pantagruel ,  avant  de  s'éloigner  pour  si  long- 
temps, va  trouver  son  père  pour  lui  demander  son 
autorisation.  Gargantua  n'est  plus  le  géant  des  pre- 
miers chapitres,  c'est  l'élève  de  Ponocrates,  c'est  l'au- 
teur de  la  «concion  aux  vaincus»,  le  roi  sage,  tout 
entier  au  bonheur  de  ses  sujets.  Pantagruel  le 
trouve  s'occupant  des  affaires  de  l'état  et  tenant 
en  main  un  paquet  de  requêtes  auxquelles  il  a  été 
répondu  et  des  papiers  concernant  des  affaires  déjà 
réglées.  Il  lui  fait  part  de  son  désir  d'entreprendre 
un  grand  voyage.  Gargantua  lui  donne  sa  pleine 
approbation  à  cause  des  connaissances  qu'il  ne  peut 
manquer  d'acquérir  dans  cette  aventureuse  entre- 
prise ;  il  met  à  sa  disposition  tout  l'argent  dont  il 
aura  besoin,  et  comme  il  a  été  question  du  mariage 
de  Panurge,  Gargantua  demande  à  son  fils  s'il  ne 
jugera  pas  à  propos  de  se  marier  lui-môme. 

Pantagruel  répond  qu'il  n'y  a  pas  encore  songé, 
et  que,  d'ailleurs,  il  ne  se  fût  jamais  décidé  à  un  acte 
si  grave  et  si  important  sans  l'autorisation  ou  plutôt 
sans  l'invitation  de  son  père.  Gargantua  le  félicite  de 
ces  bons  sentiments,  et  il  s'emporte  fort  contre  les 
mariages  contractés  légèrement  et  sans  consulter 
les  familles.  On  sait  qu'en  Italie,  il  y  a  peu  d'an- 
nées encore,  il  suffisait  à  un  jeune  couple  de  se  pré- 


LES   MAltlAGES    SUBREPTICES.  57 

senter  devant  le  prêtre,  et,  si  les  deux  jeunes  gens 
avaient  le  temps  de  dire  :  Questa  è  la  mia  moglie  ; 
qucsto  è  il  mio  marito,  avant  que  le  prêtre  les  in- 
terrompit, le  mariage  était  valable-  C'est  par  une 
scène  de  ce  genre  que  s'ouvre  le  célèbre  roman  de 
Manzoni  :  les  Fiancés.  Il  fut  un  temps  où  les  cho- 
ses se  passaient  en  France  à  peu  près  de  la  même 
façon.  Mais  cette  facilité  à  contracter  mariage  fut 
restreinte  dès  le  XVIe  siècle,  au  moment  où  le  con- 
cile de  Trente  s'occupait  de  la  question  ;  le  gouver- 
nement français  fit  en  1556  un  édit ,  et  en  1560 
une  ordonnance  pour  déclarer  ces  mariages  nuls  et 
sans  valeur. 

La  pensée  qui  avait  fait  établir  cette  coutume  est 
la  même  qui  avait  fait  créer  le  droit  d'asile  dans  les 
édifices  religieux.  Dans  la  société  féodale,  la  femme, 
malgré  les  honneurs  plus  apparents  que  réels  que 
lui  accordait  la  chevalerie,  était  souvent  considérée 
comme  une  sorte  de  marchandise.  Le  mariage  était 
le  plus  souvent  un  arrangement  de  famille,  dans 
lequel  le  sentiment  de  la  mariée  n'entrait  pour  rien. 
Les  poèmes  chevaleresques  nous  fournissent  de  nom- 
breux exemples  de  ce  genre.  Le  but  de  l'église  en 
autorisant  ces  unions  conclues  à  la  hâte  et  subrepti- 
cement, était  d'assurer  une  protection  à  la  jeune  fille 
contre  les  abus  de  l'autorité  paternelle,  de  même  que 
le  droit  d'asile  accordé  à  l'individu  coupable  d'un 
acte  de  violence,  était  une  protection  contre  les  abus 
de  ces  condamnations  sommaires  dans  lesquelles  il 
était  fait  trop  bon  marché  des  droits  de  la  défense. 
Mais  lorsque  la  société  se  régla,  lorsque  les  mœurs 
s'adoucirent ,  et  qu'au  règne  de  la  force  succéda 
peu  à  peu  le  règne  de  la   légalité  et  de  la  persua- 


58  III.    PANTAGRUEL.    —    LE    JUGE    BRIDOTE. 

sion,  le  droit  d'asile  et  le  droit  de  mariage  ex  abrupto, 
devinrent  à  leur  tour  des  sources  d'embarras  et 
de  difficultés.  Ces  deux  droits  étaient  des  correc- 
tifs apportés  aux  abus  de  la  force.  Du  moment  où 
la  force  n'avait  plus  le  pouvoir  d'abuser,  les  cor- 
rectifs n'avaient  plus  de  raison  d'être  et  tendaient 
à  devenir  abusifs  à  leur  tour. 

C'est  l'avis  de  Gargantua,  qui  condamne  vive- 
ment les  unions  contractées  sans  l'assentiment  de  la 
famille.  —  On  voit  à  chaque  instant,  suivant  lui, 
des  mauvais  sujets ,  des  scélérats ,  des  brigands, 
s'insinuer  par  de  belles  paroles  auprès  des  jeunes 
filles  crédules  et  riches,  et  les  entraîner  à  faire  des 
mariages  dont  elles  ne  tardent  pas  elles-mêmes 
à  se  repentir.  Il  accuse  les  moines  et  les  prêtres  — 
qu'il  appelle  des  mystes  ou  initiés,  et  des  taupe- 
tiers,  parce  qu'ils  vivent  loin  du  jour,  loin  de  la  lu- 
mière comme  des  taupes,  —  de  prêter,  trop  faci- 
lement et  par  des  motifs  d'intérêt,  leur  miuistère 
à  ces  unions. 

La  chaleur  que  Gargantua  met  dans  cette  allo- 
cution, qui  ne  se  relie  qu'assez  imparfaitement  au 
récit,  fait  supposer  qu'il  s'agissait  pour  Rabelais  de 
protester  contre  quelque  mariage  de  ce  genre  qui 
venait  de  s'accomplir  sous  ses  yeux.  Les  commen- 
tateurs ont  échoué  dans  leurs  efforts  pour  trouver 
l'explication  de  cette  sortie  de  l'honnête  géant. 

Pantagruel  promet  de  se  conformer  en  tout  aux 
avis  de  son  père,  et  celui-ci,  en  revanche,  lui  pro- 
met que,  lorsqu'il  reviendra  de  son  expédition,  il 
trouvera  une  fiancée  à  son  gré,  et  un  repas  de  no- 
ces dont  il  sera  parlé  longtemps. 


DESCRIPTION    DU   PANTAGKCÉLION.  .  59 

IX. 

Rabelais  nous  apprend  ensuite  que  Pantagruel  en 
partant  fit  grande  provision  de  pantagruéiion,  tant 
vert  que  préparé. 

Qu'est-ce  que  le  pantagruéiion?  —Rabelais  se  dé- 
lecte à  nous  en  faire  une  description  animée  et 
charmante. 

L'herbe  pantagruéiion  a  racine  petite ,  (lurette ,  rondelette 
finante  [finissant]  en  pointe  obtuse,  blanche,  à  peu  de  fila- 
ments et  ne  profonde  [s'enfonce]  en  terre  plus  d'une  coubdée... 
De  la  racine  procède  un  tige  unique,  ligneux,  crénelé  quel- 
que peu  en  forme  de  colonnes  striées  ;  plein  de  fibres,  es- 
quelles  consiste  toute  la  dignité  [valeur]  de  l'herbe...  La  hau- 
teur est  communément  de  cinq  ou  six  pieds...  Les  feuilles  a 
longues  trois  fois  plus  que  larges,  verdes  toujours,  asprettes 
comme  l'orcanette.  durettes,  incisées  autour  comme  une  faul- 
cille,  finissantes  en  pointe  de  lance  macédonique  et  comme 
une  lancette  dont  usent  les  chirurgiens.  Et  sont  par  rangs 
en  égale  distance  esparses  autour  du  tige  en  rotondité ,  par 
nombre  en  chascun  ordre  [rangée]  ou  de  cinq  ou  de  sept.  Tant 
l'a  chérie  nature,  qu'elle  l'a  douée  en  ses  feuilles  de  ces  deux 
nombres  impairs,  tant  divins  et  mystérieux.  L'odeur  d'icelles 
est  fort  et  peu  plaisant  aux  nez  délicats. 

Pour  peu  que  vous  ayez  regardé  cette  plante  dans 
la  nature,  vous  l'avez  déjà  reconnue  à  cette  des- 
cription aussi  précise  que  pittoresque ,  entremêlée 
de  comparaisons.    Glanons  encore   quelques    traits: 

La  semence  provient  vers  le  chef  du  tige,  et  peu  au-des- 
sous. Elle  est  .  .  .  spherique,  oblongue,  noire,  claire  et  comme 
tannée,  durette,  couverte  de  robe  fragile,  délicieuse  à  tous 
oiseaux  canores  [chanteurs]  comme  linottes,  chardriers 
[chardonerets],  alouettes,  serins,  tarins,  et  autres. 

Impossible  de  méconnaître  le  chénevis  dans  ces 
graines,  et  le  chanvre  dans  la  plante.  Rabelais 
ajoute  : 


60       III.  PANTAGRUEL.  —  LE  PANTAGRUÉLION. 

Et  comme  en  plusieurs  plantes  sont  deux  sexes,  masle  et 
femelle,  ce  que  voyons  es  lauriers,  palmes,  chesnes,  fougères... 
et  autres,  aussi  en  cette  herbe  y  a  masle ,  qui  ne  porte  fleur 
aucune,  mais  abonde  en  semence,  et  femelle  qui  foisonne  en 
petites  fleurs  blanchastres ,  inutiles  et  ne  porte  semence  qui 
vaille  et,  comme  est  des  autres  semblables,  a  la  feuille  plus 
large,  moins  dure  que  le  masle,  et  ne  croist  en  pareille 
hauteur. 

Rabelais  avait,  comme  on  voit,  reconnu  le  sexe 
des  plantes,  au  moins  d'un  certain  nombre,  mais  ici, 
il  intervertit  les  genres,  comme  le  font  encore  les 
paysans.  La  plante  qui  a  des  fleurs  et  pas  de  fruits 
est  le  mâle,  celle  qui  a  des  fruits  et  pas  de  fleurs 
est  la  femelle  ;  mais  les  savants  s'y  sont  trompés 
encore  longtemps  après  lui.  Il  termine  cette  des- 
cription par  un  de  ces  rapprochements  poétiques  où 
se  complaît  Bernardin  de  St-Pierre  : 

On  semé  cestuy  pantagruelion  à  la  nouvelle  venue  des  hi- 
rondelles ;  on  le  tire  de  terre  lorsque  les  cigales  commencent 
à  s'enrouer. 

Plus  loin,  il  nous  dira  d'une  manière  plus  con- 
tournée qu'on  cueille  ladite  herbe, 

lorsque  le  chien  de  Icarus,  par  les  abois  qu'il  fait  au  so- 
leil rend  tout  le  monde  troglodyte  et  contrainct  habiter  es 
caves  et  lieux  souterrains. 

Le  chien  d'Icarus  transporté  au  ciel,  a  formé  la 
constellation  de  la  Canicule,  près  de  laquelle  le  so- 
leil se  trouve  aux  plus  chauds  jours  de  l'été,  au  mo- 
ment de  l'année  où  les  hommes  se  font  troglo- 
dytes ou  habitants  des  cavernes. 

L'auteur  nous  apprend  ensuite,  toujours  dans  le 
même  langage  pittoresque,  comment  après  avoir  dé- 
pouillé la  plante  de  ses  feuilles  et  de  sa  semence,  on 
en  fait  rouir  les  tiges  en  eau  non  courante,  et  com- 


VERTUS  DE  CETTE  PLANTE.  61 

ment  quelques-uns  les  broient  pour  en  retirer  les 
fibres.  Cette  préparation  est  préférée  par  ceux  qui 
gagnent  leur  vie  en  marchant  à  reculons,  —  c'est-à- 
dire  par  les  cordiers;  les  autres  les  teillent  en  de- 
visant dans  les  soirées  d'hiver  et  en  font  ce  que 
l'on  nous  raconte  <du  passe-temps  des  trois  sœurs 
Parques,  de  l'esbattement  nocturne  de  la  noble  Circé, 
de  la  longue  excuse  de  Pénélope  envers  ses  mu- 
guetz  amoureux  ,  pendant  l'absence  de  son  mari 
Ulyxes»;  ils  les  filent  et  en  font  de  la  toile. 

X. 

Mais  pourquoi  appeler  cette  herbe  pantagruélion  ? 
car  Pantagruel  ne  l'a  pas  inventée.  —  Ici  se  place 
une  longue  dissertation  sur  l'origine  des  noms  d'une 
centaine  de  plantes,  entremêlée  d'anecdotes  et  de 
rapprochements  curieux.  —  Mais  si  Pantagruel  n'a 
pas  inventé  la  plante,  il  lui  a  le  premier  fait  trou- 
ver un  emploi  qu'elle  n'avait  pas  jusqu'alors.  Il  en 
a  fait  l'effroi  des  larrons,  à  qui  elle  est  plus  dange- 
reuse que  la  teigne  au  lin,  l'orobanche  aux  fau- 
cheurs ,  le  bouleau  [en  faisceau]  aux  écoliers  du 
collège  de  Navarre,  l'oignon  à  la  vue,  l'ombre  de 
l'if  à  ceux  qui  donnent  dessous,  l'aconit  [tue-chien] 
aux  chiens  et  aux  loups,  la  ciguë  aux  oisons,  le  pour- 
pier aux  dents  et  l'huile  aux  arbres,  —  parce  que, 
lorsque  les  fibres  de  cette  plante  prennent  les  lar- 
rons à  la  gorge,  elle  leur  bouche  les  conduits  par 
où  sortent  les  bons  mots  et  entrent  les  bons  mor- 
ceaux, plus  vilainement  que  ne  serait  l'angine  ou 
Pesquinancie. 

Ainsi ,  Pantagruel  serait  le  premier  qui  aurait 
puni  les  voleurs  du  supplice  de  la  hart.  Cependant, 


62  III.    PANTAGRUEL.    —    LE    TAXTAGItUÉLION. 

comme  Rabelais  tient  à  ne  pas  «user  de  fables  en 
ceste  toute  véritable  histoire,»  il  fournit  d'autres 
raisons  à  l'appui  de  cette  dénomination.  La  première 
c'est  que,  de  même  que  «Pantagruel  est  l'idée  et 
exemplaire  de  toute  joyeuse  perfection»,  le  chan- 
vre est  un  type  de  perfection  parmi  les  plantes,  et 
si  l'on  eût  connu  son  mérite  au  temps  où,  suivant 
le  livre  des  Juges  (IX),  les  végétaux  songèrent  à 
se  choisir  un  roi,  le  chanvre  n'eût  pas  manqué 
d'être  élu. 

Puis  vient  une  énumération  des  vertus  et  usages 
du  chanvre.  Son  suc  exprimé  tue  les  insectes  intro- 
duits dans  l'oreille,  il  fait  cailler  l'eau  à  la  façon 
du  lait  ;  la  plante  écrasée  est  un  remède  excellent 
contre  les  brûlures,  etc.,  etc.  Dans  cette  énuméra- 
tion, Rabelais  a  oublié  deux  usages  du  chanvre  en 
dehors  de  ses  qualités  textiles.  Avec  ses  feuilles  on 
prépare  le  haschich  qui  procure  une  ivresse  som- 
nolente fort  étrange,  et,  avec  ses  graines,  on  fabri- 
que une  huile  verte  que  la  classe  inférieure  mange 
parfois  en  Russie  en  place  d'huile  d'olive. 

Rabelais  énumère  ici  les  bienfaits  des  fibres  du 
chanvre  travaillées  de  différentes  façons. 

Sans  le  chanvre ,  nous  dit-il ,  —  nous  abrégeons  — 
seraient  les  cuisines  infâmes ,  les  tables  détestables  [quand 
même  elles  seraient]  couvertes  de  viandes  exquises  ;  les 
lictz  sans  délices  [quand  même  il  y  aurait]  en  abondance 
or,  argent,  électre,  ivoire  et  porphyre.  Sans  cette  plante,  les 
meuniers  ne  porteraient  le  blé  au  moulin,  les  avocats 
ne  porteraient  leurs  procès  à  l'audience  ;  sans  elle  com- 
ment porterait-on  le  plâtre  à  râtelier?  comment  tire- 
rait-on l'eau  du  puits?  Sans  elle  point  de  papier,  et  que  fe- 
raient les  tabellions,  les  copistes,  les  secrétaires  et  écrivain:-'.-' 
Les  titres  de  rente  seraient  perdus;  le  noble  art  d'impri- 
merie périrait.  Sans  elle  comment  sonnerait-on  les  cloches? 


VERTUS  DE  CETTE  PLANTE.  63 

Les  services  rendus  par  les  autres  produits  tex- 
tiles ne  sont  rien  auprès  de  ceux  qu'on  tire  du 
chanvre- 

Il  couvre  les  armées  contre  le  froid  et  la  pluie, 
certes  plus  commodément  que  ne  faisaient  jadis  les 
peaux  ;  il  couvre  les  théâtres  et  les  amphithéâtres 
contre  la  chaleur,  il  enceint  les  bois  et  taillis  au 
plaisir  des  chasseurs,  descend  en  l'eau  douce  ou  sa- 
lée au  profit  des  pêcheurs.    Par  cette  plante 

sont  bottes,  bottines,  botasses,  bouzeaulx,  brodequins, 
souliers,  escarpins,  pantoufles,  savates,  mises  en  forme  et 
en  usage.  Par  elle  sont  les  arcs  tendus,  les  arbalestes 
bandées.  Et  comme  si  ce  fût  une  herbe  sacrée  révérée  des 
Mânes  et  Lémures,  les  corps  humains  morts  ne  sont  pas 
inhumés  sans  elle. 

Rabelais  nous  montre  encore  les  meules  des  mou- 
lins mises  en  mouvement  à  l'aide  du  chanvre  «  à  in- 
signe profit  de  la  vie  humaine  »  ;  il  nous  peint  les. 
navires  emportés  et  dirigés  cà  l'aide  des  cordages  et 
des  voiles  de  chanvre,  et  les  nations  les  plus  éloi- 
gnées, les  plus  inaccessibles,  venant  à  nous  et  nous 
à  elles  «chose  que  ne  feroient  les  oiseaux,  quelque 
legiereté  de  pennaige  qu'ils  ayent  et  quelque  liberté 
de  nager  en  l'air  qui  leur  soit  baillée  par  nature.  » 
Grâce  au  chanvre,  Ceylan  a  vu  la  Laponie,  les  Islan- 
dais verront  l'Euphrate;  «Boreas  a  veu  le  manoir 
de  Auster  :  Eurus  a  visité  Zéphyre.» 

De  mode  que  les  Intelligences  célestes,  les  dieux,  tant 
marins  que  terrestres,  en  ont  esté  tout  effrayés,  voyant  par 
l'usage  de  cestuy  benedict  pantagruelion,  les  peuples  arc- 
tiques en  plein  aspect  des  antarctiques  franchir  la  mer 
Atlantique,  passer  les  deux  tropiques,  volter  sous  la  zone 
torride,  mesurer  tout  le  zodiacque,  s'esbattre  sous  l'equi- 
noctial,  avoir  l'un  et  l'autre  pôle  en  veue  à  fleur  de  leur 
horizon. 


64  III.    PAVTAGKUEL.    —    LE    PANTAGBUÉLIOK. 

Ce  dut  être  en  effet  un  spectacle  merveilleux 
par  sa  nouveauté  que  celui  du  ciel  étoile  visible  de 
l'un  à  l'autre  pôle  et  en  sa  totalité  dans  l'espace  de 
vingt-quatre  heures.  —  Rabelais  nous  représente  les 
dieux  plus  effrayés  de  ce  que  peut  faire  Pantagruel 
avec  son  herbe,  que  de  ce  que  tentèrent  autrefois  les 
géants.  Il  entrevoit  déjà  l'invention  des  aérostats, 
qui  permettront  de  s'élever  dans  l'espace  et  de  visi- 
ter les  dieux  Olympiques  dans  leurs  demeures  aé- 
riennes- L'un  des  dieux  va  jusqu'à  s'écrier  : 

Par  ses  enfants  (peut  estre)  sera  inventée  herbe  de 
semblable  énergie  :  moyennant  laquelle  pourront  les  hu- 
mains visiter  les  sources  des  gresles,  les  bondes  des 
pluies  et  l'officine  des  fouldres. 

Cette  partie  de  la  prédiction  de  Rabelais  est  dé- 
jà accomplie.  C'est  la  partie  pratique.  Le  dieu  con- 
tinue en  désignant  diverses  constellations  célestes, 
dont  les  noms  peuvent  s'appliquer  à  des  hôtels  : 

[Les  hommes]  pourront  envahir  les  régions  de  la  lu- 
mière, entre  le  territoire  des  signes  célestes,  et  là  pren- 
dre logis  ,  les  uns  à  l'Aigle  d'or ,  les  autres  au  Mouton 
[Bélier],  les  autres  à  la  Couronne  [Boréale],  les  autres  à 
la  Harpe  [Lyre]  ,  les  autres  au  Lyon  d'argent  ;  s'asseoir 
à  table  avec  nous,  et  nos  déesses  prendre  à  femmes,  qui 
sont  les  seulz  moyens  d'être  déifiés. 

Et  là-dessus  les  dieux  se  mettent  à  délibérer  com- 
ment ils  pourront  refréner  cette  audace  des  hommes. 

XL 

Une  fois  lancé  clans  le  pays  des  merveilles,  Ra- 
belais ne  s'arrête  pas.  Il  va  maintenant  nous  entre- 
tenir d'une  substance  qui  n'a  rien  de  commun  avec 
le  chanvre,  il  est  vrai,  mais  dont  on  fait  du  fil  et 
même  de  la  toile. 


LE    LIN   INCOMBUSTIBLE.  65 

Si  nous  estions,  dit-il,  du  temps  de  Sylla,  Marius,  César,  et 
autres  romains  empereurs,  ou  du  temps  de  nos  antiques  druy- 
des,  qui  faisoient  brusler  les  corps  mors  de  leurs  parents  et 
seigneurs,  et  voulussiez  les  cendres  de  vos  femmes  ou  percs 
boire  en  infusion  de  quelque  bon  vin  blanc,  comme  fit  Arte- 
misia  les  cendres  de  Mausolus  son  mary,  ou  autrement  les 
réserver  entières  en  quelque  urne  et  reliquaire,  comment  sau- 
veriez-vous  icelles  cendres  à  part,  et  séparées  des  cendres  du 
bust  et  feu  funeral  ?  Respondez. 

Par  ma  figue,  vous  seriez  bien  empescbés.  Je  vous  en  dfe- 
pcsche.  Et  vous  dis  que,  prenant  de  ce  céleste  Pantagruelion 
autant  qu'en  faudroit  pour  couvrir  le  corps  du  defunct,  et  le- 
dit corps  ayant  bien  à  point  enclous  dedans,  lié  et  cousu  de 
mesme  matière,  jettez-le  on  feu  ,  tant  grand,  tant  ardent  que 
voudrez  :  le  feu  à  travers  le  Pantagruelion  bruslera  et  rédi- 
gera en  cendres  le  corps  et  les  os.  Le  Pantagruelion  non  seu- 
lement ne  sera  consumé  ne  ards.  et  ne  deperdra  un  seul  atome 
des  cendres  bustuaires,  mais  sera  en  fin  du  feu  extraict  plus 
beau,  plus  blanc  et  plus  net  que  ne  l'y  aviez  jette. 

On  a  reconnu  dans  cette  substance  l'amianthe, 
qui  est  ni  un  chanvre,  ni  un  végétal,  bien  que  Pline 
l'appelle  linum  vivum,  mais  un  minéral,  tantôt  vert, 
tantôt  grisâtre  ou  blanc,  qu'on  trouve  en  masses 
feutrées  ,  souples ,  soyeuses  dans  les  fissures  de  cer- 
taines roches.  Si  les  anciens  en  faisaient  quelquefois 
des  linceuls ,  comme  le  dit  Rabelais,  ils  en  faisaient 
surtout  des  mèches  incombustibles  ;  telle  était  la 
mèche  de  la  lampe  qui  brûlait  à  Athènes  dans  ce 
temple  de  Minerve  Poliade,  dont  les  charmantes  Ca- 
riatides, conservées  à  peu  près  intactes,  font  l'admi- 
ration des  artistes.  L'amianthe  était  autrefois  d'une 
cherté  excessive,  elle  est  aujourd'hui  très  commune; 
on  en  trouve  dans  les  Hautes-Alpes,  dans  les  Pyré- 
nées, en  Ecosse,  etc.,  mais  la  plus  soyeuse  est  celle 
de  la  Tarantaise,  en  Savoie.  L'art  de  filer  l'amian- 
the, perdu  pendant  des  siècles,  a  été  retrouvé  de 
n  5 


66      III.  PANTAGRUEL.  —  LE  PANTAGBUÉLION. 

nos  jours  en  Italie,  et  l'on  fait  avec  cette  substance 
du  papier  et  de  la  dentelle  incombustibles.  Cette  in- 
combustibilité n'est  pas  absolue  cependant.  L'amian- 
the  jetée  au  feu  perd  chaque  fois  un  peu  de  son 
poids,  et  exposée  à  la  flamme  du  chalumeau,  elle  se 
transforme  en  un  verre  noirâtre. 

Rabelais  attribue  aussi,  d'après  Vitruve,  l'incom- 
bustibilité  au  bois  de  mélèze;  cependant  il  con- 
vient que,  entouré  d'autres  bois  qui  brûlent,  le  mé- 
lèze finit  par  s'évaporer  en  fumée,  comme  la  pierre  «à 
chaux. 

L'amianthe,  le  mélèze,  le  chanvre  ne  sont  pas  les 
seules  substances,  dont  Rabelais  nous  vante  les  pro- 
priétés merveilleuses,  quelques-unes  d'après  ses  ob- 
servations, la  plupart  d'après  les  anciens.  Cependant, 
pour  celles-ci,  il  emploie  des  tournures  quelque  peu 
ironiques,  qui  avertissent  le  lecteur  de  n'en  croire  que 
ce  qui  lui  plaira. 

Sa  dissertation  sur  l'origine  des  noms  d'un  certain 
nombre  de  plantes,  est  la  première  qui  ait  été  écrite, 
si  l'on  en  croit  le  botaniste  De  Candolle.1 

XII. 
A  la  fin  de  ce  chapitre  Rabelais  entre  dans  une 
sorte  de  fureur  poétique.  Ainsi  donc,  s'écrie-t-il  , 

Indes,  cessez,  Arabes,  Sabiens, 

Tant  collauder  [louer]  vos  myrrhe,  encens,  ébène; 

Venez  icy  recognoistre  nos  biens, 

Et  emportez  de  notre  herbe  la  grene, 

Puis,  si  chez  vous  peut  croistre  en  bonne  estrene  [chance], 

Grâces  rendez  es  cieulx  un  million  : 

Et  affermez  de  France  heureux  le  règne  [royaume], 

Onquel  provient  Pantagruelion. 

1  Tlicoric  élémentaire  de  la  botanique,  1813,  in  8°,  2  v.,  note. 


I'ANPRGE    VEUT-IL    SE    MARIEIt?  07 

Ce  qui  enthousiasme  Rabelais  pour  le  chanvre, 
c'est  d'abord  son  aspect  un  peu  étrange,  sa  sexua- 
lité marquée,  puis  les  usages  variés  auxquels  on 
l'applique  dans  la  vie  domestique,  mais  c'est  surtout 
les  services  qu'on  en  tire  dans  la  mécanique  et  la  na- 
vigation pour  la  diminution  du  travail  d'un  côté,  et 
de  l'autre  pour  le  rapprochement  des  peuples  éloignés. 
Le  chanvre,  pour  lui.  représente  avant  tout  l'activité 
industrieuse,  c'est  la  matière  qui  atteste  le  plus 
complètement  la  puissance  de  l'homme,  qui  lui  per- 
met le  mieux  d'agir  sur  la  nature.  Le  pantagruélion 
rapproche  les  peuples  les  plus  éloignés,  le  panta- 
gruélion permettra  peut-être  de  s'élever  dans  l'es- 
pace céleste,  de  découvrir  la  cause  cachée  des  phéno- 
mènes qui  nous  étonnent.  Prendre  une  provision  de 
pantagruélion,  c'est  se  munir  de  courage  et  d'au- 
dace dans  le  long  et  aventureux  voyage  que  l'on  va 
entreprendre  à  la  recherche  des  moyens  de  décou- 
vrir la  vérité. 

XIII. 

Arrêtons  nous  ici  un  moment  et  jetons  les  yeux 
sur  les  faits  qui  viennent  de  se  dérouler  devant 
nous.  Ce  simple  spectacle  a  son  attrait  et  tous  les 
commentateurs  s'en  sont  contentés  ;  mais  il  y  a  ici 
plus  qu'un  spectacle,  il  y  a  une  idée.  Sous  l'apparence 
d'une  question  de  morale  joyeuse,  c'est  un  problème 
philosophique  qui  s'agite. 

Panurge  parle  sans  cesse  de  son  mariage.  Il  de- 
mande à  tous  les  échos  s'il  doit  se  marier  ou  non. 
Mais  en  réalité  est-ce  bien  la  question  du  mariage 
en  lui-même  qui  l'occupe  V  Si  telle  était  en  effet  sa 
préoccupation,  poserait-il  la  question  comme  il  la 
ii  5* 


68       III.    PANTAGRUEL.    —    LE    PROBLÈME   A   RÉSOUDRE. 

pose?  Non,  évidemment.  Au  lieu  de  demander:  Si 
je  me  marie ,  ma  femme  me  trorapera-t-elle  ?  Il  de- 
manderait si  le  mariage  en  soi  est  chose  bonne  ou 
non. 

A  la  question  ainsi  posée,  il  y  a  trois  solutions, 
entre  lesquelles  il  aurait  à  choisir. 

Première  solution.  Le  monde  est  mauvais,  il  est 
mal  organisé;  quoi  qu'on  fasse,  il  n'en  sortira  ja- 
mais rien  de  bon.  On  doit  désirer  qu'il  périsse  au 
plus  vite  pour  faire  place  à  un  monde  meilleur,  et 
le  moyen,  c'est  de  renoncer  au  mariage  et  à  l'a- 
mour et  de  laisser  la  race  humaine  s'anéantir.  C'est 
la  solution  de  Schopenhauer. 

La  seconde  solution  est  moins  radicale,  mais  elle 
n'a  guère  plus  de  chance  d'être  acceptée.  Toute 
femme  trompe ,  toute  paternité  est  douteuse  ;  le 
père  de  famille  n'est  jamais  sûr  que  ses  enfants 
sont  à  lui,  et  il  n'y  a  aucune  chance  que  la  situa- 
tion vienne  à  changer.  Le  mieux  donc  est  de  re- 
noncer au  mariage,  tout  en  perpétuant  l'espèce,  et 
de  vivre  à  la  façon  des  animaux,  parmi  lesquels  les 
fils  ne  connaissent  pas  leur  père.  C'est,  à  certains 
égards ,  mais  à  certain  égards  seulement,  la  solu- 
tion de  Platon. 

La  troisième,  c'est  d'accepter  le  monde  comme  il 
est  et  de  tâcher  de  se  choisir  une  compagne  telle 
que  le  mariage  soit  un  lien  entre  deux  âmes  aussi 
bien  qu'entre  deux  existences,  et  offre  par  consé- 
quent toutes  les  chances  de  sécurité  et  de  bonheur 
—  sauf,  bien  entendu,  les  cas  fortuits  que  l'on  ne 
peut  ni  prévoir  ni  éviter. 

Dans  la  discussion,  dans  les  épreuves  auxquelles 
nous  venons  d'assister,  personne  n'a  songé  à  propo- 


PANURGE   VECT-IL   SE   MARIEE?  69 

ser  ni  la  première,  ni  la  secondé  solution.  La  troi- 
sième a  été  proposée  par  le  théologien  et  le  méde- 
cin, mais  Panurge  l'a  rejetée  avec  dédain. 

C'est  qu'en  effet  le  problème  n'est  pas  là  pour 
lui.  Ce  n'est  pas  une  solution  pratique  qu'il  re- 
cherche ;  il  ne  tient  nullement  à  se  marier,  bien 
qu'il  en  parle  sans  cesse.  S'il  y  songeait  sérieuse- 
ment, nous  verrions  apparaître  quelques  figures  de 
femmes  de  caractères  opposés ,  et  c'est  entre  elles 
que  le  débat  aurait  lieu.  La  question  de  Panurge 
est  toute  théorique,  le  mariage  n'en  est  que  le  pré- 
texte, et  elle  se  poserait  tout  aussi  bien  à  propos 
de  toute  autre  chose.  Il  ne  s'agit  pas  de  décider  si 
Panurge  doit  se  marier.  Il  s'agit  de  savoir  d'avance, 
si,  dans  le  cas  où  il  se  marierait,  il  serait  trompé 
par  sa  femme,  non  par  telle  ou  telle  femme  en 
particulier,  mais  par  la  femme  quelconque  qu'il  épou- 
serait, abstraction  faite  du  caractère  et  des  antécé- 
dents de  la  dame,  abstraction  faite  du  caractère  et 
des  antécédents  du  mari. 

La  question  ici  est  tout  à  fait  générale.  Elle  se 
réduit  à  ceci  :  Peut-on  connaître  l'avenir  d'avance  ? 
Le  monde  est-il  organisé  de  manière  à  ce  que  l'on 
puisse  prévoir  ce  qui  sera?  Y-at-il  dans  la  nature 
des  lois  constantes,  absolues,  dont  on  puisse  consta- 
ter l'application  ?  Si  ces  lois  existent,  l'homme  peut- 
il  les  connaître  ?  Doit -il  chercher  à  les  connaître  ? 
Comment  y  parviendra-t-il  ?  De  quels  moyens  pour- 
ra-t-il  s'aider  ?  Quels  obstacles  rencontrera-t-il  sur 
la  route  ?  En  un  mot ,  quelle  est  la  destinée  de 
l'homme  sur  la  terre  ? 

C'est  cette  enquête  que  nous  avons  commencée  et 
qui  va  se  poursuivre  jusqu'au  bout  du  livre.  Dans 


70   III.  PANTAGRUEL.  —  LE  PROBLÈME  A  RÉSOUDRE. 

la  discussion  qui  précède  —  et  il  en  sera  de  même 
jusqu'à  la  fin  —  Panurge  parle  beaucoup,  il  a  l'air 
de  divaguer  quelquefois ,  mais  Pantagruel  est  là, 
qui,  en  quelques  mots,  le  ramène  à  la  question.  Pan- 
tagruel parle  peu,  il  se  tient  à  l'écart,  mais  en  réa- 
lité, c'est  lui  qui  dirige  l'enquête  et  l'empêche  de 
dévier.  Elle  semble  parfois  capricieuse  dans  ses 
détails,  mais  c'est  un  artifice  de  l'auteur,  et  si  on 
l'examine  de  près,  on  reconnaît  qu'elle  ne  va  jamais 
à  l'aventure. 

XIV. 

Elle  s'adresse  d'abord  aux  êtres  inanimés.—  Y  a-t-il 
ou  n'y  a-t-il  pas  dans  les  choses  qui  nous  entourent 
une  puissance  secrète  qui  dirige  ce  qui  nous  sem- 
ble une  combinaison  du  hasard?  Y  a-t-il  dans  les 
sorts,  les  dés,  les  cloches,  quelque  force  cachée  qui 
agisse  d'après  des  lois  ?  N'y  a-t-il  pas,  par  le  monde, 
quelques  puissances  invisibles  qui  disposent  pour 
nous  les  choses  fortuites  d'une  certaine  façon  plu- 
tôt que  d'une  autre  ?  Y  a-t-il  une  raison  pour  que 
nos  yeux  tombent  sur  ce  vers,  que  nos  mains  amènent 
ces  chiffres,  que  nos  oreilles  soient  impressionnées 
de  telle  ou  telle  manière  par  les  sons  qui  viennent  les 
frapper,  en  dehors  de  leur  volonté  et  de  toute  pré- 
vision ?  L'antiquité  l'a  cru,  et  les  classes  peu  ins  - 
truites  de  tous  les  pays  le  croient  encore.  —  Cher- 
chons d'abord  dans  cette  direction ,  se  dit  Panta- 
gruel. —  Pas  de  réponse  satisfaisante. 

Adressons-nous  maintenant  aux  songes.  Quel  est 
le  caractère,  quelle  est  la  cause  de  ces  singulières 
explorations  que  fait  notre  esprit  dans  un  domaine, 
réel  ou  imaginaire,  qui  existe  complètement  pour  nous 


CLÉ    DÉS   TROIS    DERNIERS    LIVRES.  71 

pendant  un  temps  plus  ou  moins  prolongé,  pour  dis- 
paraître ensuite  ?  Les  rêves  ne  seraient-ils  pas  une 
excursion  effectuée  par  notre  âme  dans  le  monde 
invisible  et  mystérieux  d'où  elle  est  sortie  ? 

Les  êtres  inanimés  ne  nous  ayant  rien  répondu 
de  satisfaisant,  interrogeons  les  êtres  animés.  Il 
y  a  des  gens  qui  ont  la  prétention  ou  la  réputation 
d'être  en  rapport  avec  ce  monde  invisible,  adres- 
sons-nous à  eux.  Consultons  d'abord  une  de  ces 
sibylles  qu'on  a  tenues  longtemps  en  grande  consi- 
dération.— La  sibylle  ne  nous  a  rien  appris  ?  Voyons 
ailleurs.  La  croyance  populaire  attribue  aux  êtres 
qui  sont  privés  d'un  sens  physique  une  compensa- 
tion sur  le  monde  intellectuel.  Consultons  un  muet. 
—  Le  muet  n'a  rien  pu  nous  dire  ?  interrogeons  un 
mourant.  Peut-être  saura- 1- il  quelque  chose?  Peut- 
être  au  moment  de  quitter  la  vie  entre-t-on  d'avance 
en  communication  avec  le  monde  où  l'on  va  pénétrer  ? 
Le  cygne  voit  le  ciel  à  son  heure  dernière. 

Le  mourant  n'en  sait  pas  plus  que  les  autres  ;  tout 
ce  qu'il  veut,  c'est  qu'on  éloigne  de  son  lit  de  mort  des 
moines  de  toutes  les  couleurs  qui  l'empêchent  de  se 
recueillir. 

La  science  sera  plus  habile  peut-être  ?  L'astrolo- 
gie a  la  prétention  de  tout  prévoir.  Adressons-nous 
à  elle.  Hélas,  l'astrologie  est  une  science  vaine  qui 
ne  nous  apprend  rien.  Consultons  la  science  positive  : 
la  science  divine  et  la  science  humaine.  Voici  un 
théologien ,  il  parle  bien,  mais  il  ne  résout  pas  la 
question.  Le  médecin  parle  mieux;  c'est  le  plus 
raisonnable  et  le  plus  sage  personnage  que  nous 
ayons  encore  rencontré.  Il  parle  au  nom  de  l'obser- 
vation, au  nom  de  l'expérience,  mais  il  n'a  que  des 


72       III.    PANTAGRUEL.    —    LE    PROBLÈME    A    RÉSOUDRE. 

probabilités  à  nous  offrir.  Il  faut  une  réponse  posi  - 
tive.  On  interroge  un  philosophe  pyrrhonien,  qui 
fait  profession  de  douter  de  tout,  —  il  ne  répond  pas, 
—  et  enfin  un  fou  de  cour,  c'est-à-dire  un  homme 
réduit  à  l'instinct  ;  l'instinct  est  muet  comme  la  rai- 
son et  comme  la  science. 

La  liste  de  ceux  que  l'on  peut  consulter  est  épui- 
sée, la  tradition  a  dit  tout  ce  qu'elle  sait,  il  faut 
chercher  ailleurs  ;  on  s'adressera  à  l'oracle  de  la 
Dive  Bouteille. 

Rabelais  a-t-il  résolu  cette  question  philosophi- 
que dont  nous  allons  chercher  la  solution  à  travers 
les  épisodes  d'un  voyage  fantastique  ?  Evidemment 
non.  Il  avait  pour  cela  deux  raisons,  une  question 
d'art  d'abord:  La  discussion  aurait  demandé  de 
longs  et  sérieux  développements  et  il  tenait  avant 
tout  à  amuser  son  lecteur  —  puis  une  question  de 
prudence.  Il  était  brave  jusqu'au  feu  exclusivement, 
il  a  soin  de  nous  le  répéter,  et  s'il  eût  entrepris  de 
résoudre  la  question  dans  le  sens  vers  lequel  nous 
le  voyons  se  diriger,  il  serait  allé  jusqu'au  feu  inclu- 
sivement, non  comme  calviniste  —  il  tourne  le  dos 
à  Calvin  —  mais  comme  libre  penseur. 

Nous  allons  donc  poursuivre  notre  recherche  de 
la  destinée  de  l'homme  dans  des  milieux  nouveaux. 
La  préoccupation  de  Panurge,  qui  est  un  cas  parti- 
culier du  problème,  va  de  plus  en  plus  s'effacer  et 
s'éliminer;  le  problème  fondamental  va  se  trouver 
de  plus  en  plus  en  relief;  il  continuera  toutefois  à 
être  caché  sous  des  voiles  assez  lourds,  pour  qu'il 
soit  nécessaire  de  les  soulever  de  temps  en  temps 
afin  de  permettre  à  l'idée  de  rayonner. 


l'histoire  véritable.  73 

XV. 

Le  quatrième  livre  contient  la  première  partie  du 
voyage  de  Pantagruel  et  de  ses  compagnons  à  l'o- 
racle de  la  Dive  Bouteille- 

Rabelais  invente  rarement  ses  cadres,  si  tant  est 
qu'il  en  ait  inventé  un  seul.  Il  s'appuie  généralement 
sur  un  récit  connu,  il  le  développe,  il  le  modifie,  il 
le  transforme  et  c'est  là  son  triomphe.  Les  rela- 
tions de  voyages  aux  terres  inconnues  s'étaient  sin- 
gulièrement multipliées  avant  lui  et  de  son  temps. 
Les  découvertes  des  Portugais,  de  Christophe  Colomb, 
de  Magellan  se  succédaient  depuis  un  demi-siècle 
avec  une  rapidité  de  nature  à  frapper  singulière- 
ment les  imaginations.  Ce  n'est  pas  à  ces  relations 
cependant,  c'est  à  la  littérature  fictive  et  légendaire 
que  Rabelais  a  emprunté  quelques-uns  des  incidents 
de  son  voyage  à  travers  les  idées  et  les  institutions. 

Au  premier  rang  de  ces  sources  d'inspiration,  il 
faut  placer  YHistoire  véritable  de  Lucien.  Nous 
avons  déjà  parlé  de  ce  livre ,  mais  il  ne  sera  pas 
hors  de  propos  d'en  présenter  ici  une  rapide  analyse. 

XVI. 

Lucien  a  pour  but  de  se  moquer  des  voyageurs 
qui  abusent  du  proverbe  :  A  beau  mentir  qui  vient 
de  loin.  Quant  à  lui,  il  nous  racontera  «des  faits  qu'il 
n'a  pas  vus,  des  aventures  qui  ne  lui  sont  pas  arri- 
vées, et  qu'il  ne  tient  de  personne.»  Le  lecteur 
est  prié  de  ne  pas  croire  un  mot  de  tout  ce  qu'on 
va  lui  débiter. 

Il  voyage  d'abord  dans  un  pays  où  le  vin  coule  à 
flots  dans  les  fleuves  et  rivières.  Les  poissons  qui  na- 


74   III.  PANTAGRUEL.  —  LES  VOYAGES  MERVEILLEUX. 

gent  dans  ces  eaux  sont  vineux  et  enivrent;  les  fem- 
mes sont  des  vignes  et  malheur  a  qui  s'unit  à  elles  ! 
il  prend  racine  et  se  change   en  arbrisseau  parlant. 

Un  vent  violent  enveloppe  les  voyageurs  et  les 
emporte  à  travers  les  airs  dans  le  pays  des  hippo- 
gypes,  où  les  vautours  servent  de  chevaux.  Ce  pays 
n'est  autre  que  la  Lune.  11  a  pour  roi  le  berger  En- 
dymion,  qui  a  été  enlevé  là  autrefois  de  la  terre  par 
un  tourbillon.  Les  habitants  de  la  Lune  sont  en  ce 
moment  en  guerre  avec  les  habitants  du  Soleil  et 
des  Constellations.  Les  Héliotes,  ou  Soleiliens,  sont 
commandés  par  Phaéton.  Lucien  nous  peint  la  ren- 
contre des  deux  armées,  composées  de  monstres  gi- 
gantesques, où  s'allient  d'une  façon  comique  les  mem- 
bres de  divers  animaux  ;  chevaux,  vautours,  centau- 
res des  nuages  ;  la  bataille  se  livre  sur  une  grande 
toile  qu'une  araignée  gigantesque  a  tissée  entre  la 
Lune  et  le  Soleil.  Les  Lunariens  sont  vaincus  et 
l'auteur  est  fait  prisonnier  ;  il  revient  dans  la 
Lune  après  la  paix,  et  s'amuse  à  nous  décrire  les 
mœurs  des  habitants,  qui  ne  vivent  que  de  fumée, 
comme  les  ambitieux. 

En  revenant,  Lucien  et  ses  compagnons  passent 
par  la  ville  de  Lichnopolis  ou  des  Lampes,  dont  Ra- 
belais s'est  souvenu  dans  son  cinquième  livre,  puis 
ils  redescendent  sur  la  mer,  et  leur  navire  est  avalé 
par  une  baleine  ;  ils  vivent  quelque  temps  dans 
l'intérieur  de  l'animal,  comme  nous  l'avons  vu,  mais 
ils  s'ennuient  de  cette  habitation,  et  pour  en  sor- 
tir, ils  mettent  le  feu  à  l'énorme  cétacé  ;  le  monstre 
expire  dans  les  convulsions,  et  ils  s'échappent  par  la 
bouche,  qu'ils  ont  eu  la  précaution  de  maintenir  ou- 
verte. Eq  sortant  de  là,  ils  sont  témoins  d'une  ba- 


l'histoire  véritable.  75 

taille  entre  des  îles  flottantes ,  montées  par  des 
géants,  qui  les  gouvernent  comme  des  navires.  Ils 
voyagent  ensuite  sur  une  mer  de  lait  et  descendent 
dans  une  île  dont  les  ruisseaux  sont  également  de 
lait  et  dont  les  raisins  donnent  du  lait  au  lieu  de 
vin. 

Non  loin  de  là  est  l'île  des  Bienheureux.  Un 
printemps  perpétuel  y  règne,  il  croît  sur  les  arbres 
des  coupes  qui  se  remplissent  de  vin  dès  qu'on  les 
a  cueillies,  etc.  On  se  trouve  là  avec  les  poètes  et 
les  philosophes  de  l'antiquité  et  les  héros  qu'ils  ont 
chantés.  Ulysse  regrette  Calypso,  et  il  charge  l'au- 
teur de  lui  porter  une  lettre,  dans  laquelle  il  an- 
nonce qu'il  s'échappera  pour  aller  la  rejoindre  si- 
tôt qu'il  en  trouvera  l'occasion. 

En  quittant  l'île  des  Heureux,  l'auteur  passe  en 
face  des  îles  où  sont  tourmentés  les  coupables,  mais 
il  ne  les  visite  pas.  Il  reconnaît  dans  l'une  le  lieu  où 
sont  punis  ceux  qui  ont  raconté  des  choses  qui  ne  sont 
jamais  arrivées  et  qu'ils  ont  données  pour  vraies, 
Hérodote,  par  exemple,  Ctésias  et  nombre  d'autres. 
«Quant  à  moi,  ajoute  Lucien,  je  suis  bien  sûr  de 
ne  jamais  aller  là.» 

Les  voyageurs  s'arrêtent  ensuite  à  l'île  des  Son- 
ges ,  puis  à  celle  de  Calypso.  La  nymphe  fond  en 
larmes  en  recevant  la  lettre  d'Ulysse.  Après  avoir 
échappé  à  des  pirates  étranges  qui  les  attaquent,  les 
voyageurs  rencontrent  un  nid  d'alcyon  gigantesque  ; 
plus  loin  l'oie  sculptée  sur  leur  poupe  s'anime;  il 
repousse  des  cheveux  sur  la  tête  du  pilote,  les  mats 
se  chargent  de  bourgeons,  de  fleurs  et  de  fruits. 
C'est  le  pays  de  la  résurrection  universelle. 

Plus  loiu  une  forêt   de  grands   arbres  dont   les 


76   III.  PANTAGRUEL.  —  LES  VOYAGES  MERVEILLEUX. 

pieds  flottent  dans  l'eau ,  leur  ferme  le  passage.  Ils 
sont  obligés  de  hisser  leur  navire  par  dessus  cette 
forêt;  mais  ils  n'évitent  ce  danger  que  pour  en 
courir  un  autre.  Ils  arrivent  sur  le  bord  d'un  gouf- 
fre où  les  eaux  sont  coupées  à  pic;  heureusement 
il  y  a  un  pont  aquatique  au  dessus  de  l'abîme, 
ils  en  profitent ,  et  parviennent  à  franchir  l'ob- 
stacle. 

Ils  rencontrent  ensuite  le  pays  des  Bucéphales  ; 
ils  passent  dans  une  contrée  où  les  hommes  devien- 
nent bateaux  en  se  couchant  sur  le  dos,  puis  dans  une 
autre  où  une  foule  de  femmes  charmantes  leur  font 
accueil  et  les  emmènent  chez  elles  ;  mais  ces  femmes 
ont  des  pieds  d'âne  et  dévorent  les  voyageurs  impru- 
dents; heureusement  l'auteur  s'en  aperçoit  à  temps, 
il  avertit  ses  compagnons ,  et  pas  un  ne  tombe 
dans  le  piège.  Cette  aventure  termine  le  second 
livre. 

L'auteur  en  promet  un  troisième.  Mais  il  est  peu 
probable  qu'il  l'ait  jamais  écrit.  Une  plaisanterie  de 
ce  genre  ne  pourrait  être  prolongée  indéfiniment,  car 
nous  avons  affaire  ici  à  une  plaisanterie  pure  et  sans 
arrière-pensée;  il  n'y  a  pas  d'idée  mystérieuse  ou 
allégorique  à  chercher  sous  cette  succession  de  faits 
impossibles.  L'auteur,  qui  marchait  au  hasard  et 
sans  se  diriger  vers  un  but  déterminé,  a  pu  s'ar- 
rêter où  il  l'a  jugé  à  propos. 

XVII. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  St  Brandan  ou  Bran- 
daines.  Celui-ci  avait  un  but.  Lucien  avait  rencontré 
par  hasard  en  son  chemin  l'île  des  Heureux.  St 
Brandaines  part  tout  exprès  pour  la  chercher.  Cette 


l'île  des  heureux.  77 

île  était  depuis  longtemps  fameuse,  sous  des  noms 
différents  à  la  vérité.  Les  Argonautes  la  rencon- 
trèrent en  revenant  de  leur  expédition,  si  nous  en 
croyons  le  Pseudo- Orphée,  auteur  d'une  Argonau- 
tiqne  qui  remonte  au  second  ou  au  premier  siècle 
avant  J.-C. 

Le  Pseudo-Orphée  fait  suivre  un  assez  singulier 
chemin  aux  Argonautes,  une  fois  maîtres  de  la  Toi- 
son d'or,  pour  revenir  dans  leur  pays.  Au  lieu  de  se 
diriger  au  sud-ouest  vers  la  mer  Egée  ,  ils  navi- 
guent au  nord-ouest  et  après  avoir  traversé  plu- 
sieurs détroits ,  ils  arrivent  dans  la  mer  Hyperbo- 
réenne,  appelée  aussi  mer  Paresseuse. 

Lorsqu'approcha  la  sixième  aurore,  apportant  la  lumière 
aux  hommes ,  nous  arrivâmes  auprès  d'une  opulente  nation, 
les  Macrobiens,  qui  vivent  de  longues  années  ;  leur  existence 
est  de  douze  mille  mois  sans  souffrance  ;  quand  approche  le 
dernier  mois,  la  mort  leur  vient  dans  un  doux  sommeil.  Ils 
ne  sout  jamais  inquiets  de  leur  nourriture  ou  des  choses  dont 
s'occupent  les  hommes  ;  ils  se  nourissent  d'herbes  emmiellées, 
qu'ils  trouvent  au  milieu  des  pâturages;  ils  ont  pour  boisson 
divine  une  rosée,  délicieuse  comme  l'ambroisie  ;  c'est  ainsi 
qu'ils  vivent  dans  une  jeunesse  éternelle  et  florissante.  Une 
charmante  sérénité  brille  toujours  dans  les  yeux  des  fils  comme 
des  pères,  leur  esprit  est  calme  et  tranquille  pour  faire  les  cho- 
ses justes  et  dire  des  paroles  prudentes.  C'est  ainsi  que  nous 
traversâmes  ce  rivage  au  milieu  d'un  grand  nombre  d'hommes. 

L'île  des  Macrobiens  est  l'île  de  la  longue  vie. 
Ptabelais  nous  conduira  bien  tôt  à  l'île  des  Macréons 
où  les  êtres  supérieurs  passent  les  dernières  années 
de  leur  longue  existence. 

Ni  YArgonautique  grecque  d'Apollonius  de  Rhodes, 
ni  V  Argonautiquc  latine  de  Valerius  Flaccus,  posté- 
rieures à  la  précédente,  ne  font  mention  de  cette 
île  des  Macrobiens.  Mais  le  moyen-âge  s'en  préoc- 


78   III.  PANTAGRUEL.  —  LES  VOYAGES  MERVEILLEUX. 

cupe  singulièrement  et  maint  voyage  est  entrepris 
pour  découvrir  cette  terre,  que  l'on  confond  avec  le 
paradis  terrestre.  Les  uns  la  cherchent  en  Asie, dans 
l'Arménie,  où  l'on  prétendait  que  les  débris  de  l'ar- 
che de  Noé  avaient  été  conservés  —  à  Ceylan,où  l'on 
avait  vu  l'empreinte  du  pied  d'Adam;  d'autres  espé- 
raient la  trouver  en  Afrique,  dans  le  pays  du  fabu- 
leux prêtre  Jean.  Le  poème  allemand  consacré  aux 
exploits  d'Alexandre-le-Grand  fait  voyager  le  héros 
macédonien  jusqu'au  pied  de  la  grande  muraille  qui 
enceint  le  paradis  terrestre,  mais  il  ne  peut  s'en 
faire  ouvrir  la  porte.  V Alexandriade  française  se 
contente  de  faire  voyager  Alexandre  jusqu'aux  colon- 
nes d'Hercule  par  de  vastes  et  mystérieux  déserts, 
semés  de  prodiges,  où  il  rencontre  entre  autres  Lu- 
cifer enchaîné  à  l'entrée  d'un  vallon,  la  fontaine  de 
Résurrection  qui  rend  une  fois  par  an  la  vie  à  un 
être  animé,  la  fontaine  de  Jouvence  qui  rend  la  jeu- 
nesse aux  vieillards,  la  fontaine  d'Immortalité  où 
Alexandre  est  joué  par  un  de  ses  soldats,  —  mais  il 
n'est  pas  question  du  paradis  terrestre. 

Le  paradis  terrestre,  au  contraire,  est  le  but  du 
voyage  des  trois  moines  grecs,  Théophile,  Sergius  et 
Hyginus,  qui  marchent  à  l'Orient  dans  l'espoir  d'ar- 
river à  l'endroit  où  le  ciel  se  joint  à  la  terre;  car  c'é- 
tait là,  pensaient-ils,  que  devait  être  le  berceau  du 
genre  humain.  Ils  voyagent  longtemps  à  travers 
des  déserts  tristes  et  sans  verdure.  Un  cerf,  puis  une 
colombe  leur  servent  de  guide  jusqu'à  la  colonne 
élevée  par  Alexandre  pour  marquer  la  limite  de 
ses  exploits.  Ils  côtoient  ensuite  un  grand  lac  de 
soufre,  où  nagent  des  serpents  et  au-dessus  duquel 
émergent  des  figuiers  remplis  d'oiseaux  à  voix  hu- 


l'Ile  des  heubsux.  79 

maine,  qui  crient  :  Pitié!  Pitié!  tandis  qu'une  au- 
tre voix  qui  les  domine  annonce  que  c'est  là  le  lieu 
des  châtiments.  Une  contrée  délicieuse  vient  ensuite, 
toute  parfumée,  toute  couverte  de  fleurs,  parcou- 
rue par  des  ruisseaux  de  lait,  et  ornée  d'églises  aux 
colonnes  de  cristal.  Ils  finissent  par  arriver  à  la 
grotte  d'un  ermite,  St  Macaire  Romain.  Il  était  venu 
aussi  pour  visiter  le  Paradis  terrestre,  mais  il  a  été 
arrêté  par  l'épée  du  chérubin  commis  à  la  garde  du 
jardin  de  délices.  Depuis  cent  ans  il  attend  dans 
cette  grotte  le  jour  où  l'on  daignera  lui  ouvrir  la 
porte.  Les  trois  moines,  voyant  l'inutilité  de  leur  en- 
treprise, se  décident  à  retourner  dans  leur  couvent. 
St  Macaire  Romain  figure  dans  les  fresques  du 
Campo  Santo  de  Pise,  et  Rabelais  le  nommera  plus 
tard. 

Les  trois  moines  supposaient  le  paradis  terrestre 
à  l'Orient,  mais  la  plupart  des  chercheurs  espé- 
raient le  trouver  à  l'Occident,  dans  la  direction  des 
îles  Fortunées,  de  l'Atlantide  de  Platon.  Colomb  lui- 
même  espérait  bien  le  rencontrer,  et  quand  il  ex- 
plora le  pays,  qui,  de  son  nom,  s'appelle  aujourd'hui 
la  Colombie,  il  crut,  en  voyant  l'Orénoque,  avoir  af- 
faire à  l'un  des  fleuves  qui  coulaient  de  l'Eden. 
Peu  à  peu  cependant  ce  paradis  terrestre  se  trans- 
forma dans  les  imaginations,  sans  cesser  d'être  une 
contrée  mystérieuse.  Ce  fut  le  pays  de  l'or,  l'Eldo- 
rado toujours  cherché,  toujours  introuvable,  où  Vol- 
taire fait  voyager  son  Candide  '. 

Le  voyage  de  St  Brandaines  au  paradis  terrestre, 
ou  à  la  terre  de  Promission,  est  une  véritable  Odys- 
sée monacale,  et  Dante  s'en   est  inspiré  aussi   bien 

1  Candide,  ch.  XVII. 


80      III.    PANTAGRUEL.    —   LES   VOYAGES    MERVEILLEUX. 

que  Rabelais.  Il  existe  de  nombreuses  versions  de  ce 
voyage.  La  plus  complète  est  celle  dont  M.  Achille 
Jubinal  a  publié  en  183G  une  triple  rédaction  :  en 
latin  du  XIe  siècle,  en  dialecte  normand  de  la  fin  du 
XIIe,  et  en  vers  du  XIIIe.  Labitte,  Ozanam,  Ferdi- 
nand Denis,  M.  Renan  ont  analysé  ce  candide  récit1. 

XIX. 

Vers  le  milieu  du  VIe  siècle  un  moine  nommé 
Barontus  revenant  de  courir  la  mer,  demanda  l'hos- 
pitalité dans  un  couvent  d'Irlande.  Le  supérieur,  St 
Brandaines,  l'engagea  à  réjouir  les  frères  par  le  ré- 
cit des  merveilles  de  Dieu  qu'il  avait  vues  dans  la 
grande  mer.  Barontus  raconta  alors  que,  dans  ses 
voyages,  il  avait  abordé  à  une  île  enchantée ,  la 
terre  de  Promission,  où  les  hommes  vivraient  encore 
si  le  premier  d'entre  eux  n'avait  péché.  Ses  vête- 
ments restaient  encore  tout  imprégnés  du  parfum  de 
cette  terre  merveilleuse. 

Ce  récit  enflamme  l'imagination  de  Brandaines,  qui 
forme  le  projet  d'aller  voir  aussi  ce  pays,  en  com- 
pagnie de  quatorze  moines  qu'il  choisit.  On  com- 
mence par  jeûner  quarante  jours,  puis  on  part  sur 
une  barque  du  cuir,  sans  autre  provision  qu'une  ou- 
tre de  beurre  pour  graisser  les  peaux,  et  l'on  s'a- 
bandonne au  vent.  Chacune  des  étapes  du  voyage 
est  marquée  par  une  merveille.  Dans  une  de  ces  îles, 
les  voyageurs  sont  reçus  par  un  grand  chien  qui 
leur  sert  de  guide  ;  ils  trouvent  des  vivres  à  sou- 
hait, —  mais  ils  n'aperçoivent  pas  une  figure  hu- 
maine. Ils  rencontrent  dans  une  autre  île  une  popu- 
lation de  brebis  blanches,  grandes  comme  des  va- 
1  Voir  ces  noms  à  la  liste  des  Auteurs  cités. 


VOVACKS    DTE    ST    r.RANDAN.  81 

ches,  qui  se  gouvernent  elles-mêmes  d'après  leurs 
propres  lois.  L'une  d'elles  suit  volontairement  les 
voyageurs  avec  son  agneau  et  se  laisse  mettre  à 
mort  pour  leur  servir  de  nourriture.  Ils  arrivent 
plus  loin  sur  une  terre  dépourvue  de  toute  végé- 
tation. Au  moment  où  ils  s'installent  pour  faire  la 
cuisine,  la  terre  se  met  en  mouvement  :  ils  sont  sur 
le  dos  du  poisson  Jasconius.  Puis  apparaissent  succes- 
sivement le  Paradis  des  Oiseaux ,  sur  lequel  nous 
aurons  à  revenir  plus  tard,  et  l'île  Délicieuse,  habi- 
tée par  des  moines,  qui  offre  l'idéal  de  la  vie  monasti- 
que. Là,  les  religieux  n'ont  aucun  soin  à  prendre.  Quand 
l'heure  vient  d'allumer  les  lampes,  une  lumière  ap- 
paraît à  une  fenêtre,  et  les  lampes  s'allument  d'elles- 
mêmes;  on  n'a  jamais  besoin  d'y  mettre  de  l'huile. 
On  n'a  pas  besoin  non  plus  de  préparer  ni  d'appor- 
ter les  vivres;  ils  viennent  se  placer  devant  chacun 
des  moines  sans  que  jamais  il  soit  nécessaire  de  par- 
ler. Un  silence  absolu  règne  dans  toute  l'île;  on 
n'y  ressent  ni  froid  ni  chaud,  ni  maladie  du  corps, 
ni  tristesse  de  l'âme.  Dans  une  autre  île,  les  voya- 
geurs sont  reçus  par  un  ermite,  qui  vit  là  depuis  soi- 
xante-dix ans  sous  la  protection  de  St  Patrice,  sans 
autre  nourriture  que  l'eau  d'une  fontaine. 

Un  jour  on  aborde  à  une  terre  où  l'on  entend  un 
grand  bruit  de  marteaux,  de  soufflets,  de  flammes; 
des  ouvriers  noirs  se  précipitent  sur  les  voyageurs 
avec  des  tenailles,  et  des  métaux  en  fusion  qu'on  veut 
jeter  sur  eux  ;  ils  font  le  signe  de  la  croix  et  sont 
préservés.  Cette  terre  est  une  de  celles  qui  mar- 
quent les  limites  de  Penfer.  En  s'éloignant,  ils  la 
voient  flamboyer  comme  un  immense  bûcher. 

A  peu  de  distance  de  là,  ils  aperçoivent  un  homme 
ii  6 


82      III.   PANTAGRUEL.    —    LES   VOYAGES   MERVEILLEUX. 

assis  sur  un  rocher,  avec  un  sac  et  deux  fourches 
fières  [de  fer]  à  ses  pieds,  flottant  comme  un  navire 
ballotté  par  le  vent.  C'est  Judas.  Il  brûle  nuit  et 
jour  comme  une  masse  de  plomb  dans  une  chaudière, 
mais  ses  souffrances  sont  suspendues  chaque  diman- 
che ,  et  pendant  tout  le  temps  qui  s'écoule  entre 
Noël  et  l'Epiphanie,  entre  Pâques  et  la  Pentecôte.  Le 
passage  de  St  Brandaines  prolonge  d'un  jour  cette 
suspension  de  souffrances. 

Le  vent  pousse  une  seconde  fois  les  voyageurs  au 
Paradis  des  Oiseaux,  et  là  ils  retrouvent  le  poisson 
Jasconius,  qui  les  porte  à  la  Terre  de  Promission. 
Des  ténèbres  épaisses  enveloppent  cette  terre  et  la 
cachent  aux  yeux,  mais  lorsqu'on  les  a  dépassées,  on 
voit  apparaître  une  grande  lumière  et  une  île  char- 
mante, toute  couverte  d'arbres  chargés  de  fruits, 
de  buissons  chargés  de  fleurs.  Le  soleil  ne  s'y  cou- 
che jamais.  Les  voyageurs  se  promènent  quarante 
jours  sur  cette  terre  enchantée  sans  en  découvrir 
la  limite.  Ils  sont  à  la  fin  arrêtés  par  un  fleuve 
qu'ils  ne  peuvent  traverser  et  qui  semble  faire  le 
tour  de  l'île.  Un  beau  jeune  homme  leur  apparaît  : 
«Prenez  des  fruits  et  des  pierres  précieuses,»  leur 
dit-il,  puis  retournez  dans  votre  pays.  Cette  île 
reste  en  ce  moment  inconnue  au  monde,  mais  elle 
se  manifestera  à  tous  «  lorsque  les  Chrétiens  seront 
exposés  aux  persécutions  prédites  par  l'Evangile.  > 
Ainsi  congédiés,  les  navigateurs  se  rembarquent  et 
reviennent,  heureusement  à  leur  couvent.  Ils  avaient 
mis  sept  années  à  parfaire  ce  voyage,  ' 

1  La  légende  latine  de  St  Brandaines  ,  etc.  Voir  auteurs 
cités,  p.  XI. 


l'île  de  st  bbàndan.  83 

XX. 

L'île  de  St  Brandan  figure  sur  la  plupart  des  car- 
tes du  XVIe  siècle  et  même  sur  des  cartes  postérieu- 
res. Sur  la  grande  mappemonde  plane  de  Mercator, 
l  569,  elle  est  placée  h  peu  près  à  égale  distance  de 
l'Irlande  et  de  l'embouchure  du  St-Laurent,  sur  une 
ligue  qui  unit  les  deux  pays.  La  carte  de  la  naviga- 
tion espagnole,  1573,  la  met  beaucoup  plus  au  sud, 
un  peu  plus  au  nord  que  les  Açores,  et  assez  près 
du  continent  américain  l.  Dans  le  partage  fait  par 
le  pape  xVlexandre  VI,  en  1493,  entre  les  Portugais  et 
les  Espagnols,  elle  est  mentionnée  entre  les  terres 
découvertes  ou  à  découvrir,  et  enfin  à  une  époque 
toute  moderne,  en  1721,  un  navire  partit  de  l'Es- 
pagne dans  le  but  de  chercher  cette  île  mystérieuse. 
Washington  Irving  a  donné  place  à  cette  légende 
dans  les  Contes  de  VAlhambra.2 

Au  moyen  âge  tout  le  monde  en  parle  :  les  géo- 
graphes, les  historiens,  les  poètes  surtout;  les  prédi- 
cateurs y  trouvent  des  sujets  constants  d'allusions 
et  de  descriptions.  Rabelais  en  a  eu  évidemment 
connaissance,  et  il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaî- 
tre dans  le  récit  que  nous  allons  lire  de  nombreu- 
ses réminiscences  de  VHistoire  véritable  et  de  la 
Légende  de  St  Brandaines. 

1  Oa  trouve  des  réductions  de  ces  cartes  dans  la  Géogra- 
phie du  moycn-ûfje  par  J.  Lelewel.  Tome  I,  atlas.  -  2  Alharn- 
bru  ;  Legends  of  the  conquest  of  Spain.  in  8°.  Baudry. 


n  6* 


CHAPITRE  XII. 

LIVRE  IV.  -  PANTAGRUEL. 

VOYAGE   A    L'ORACLE    DE    LA   DIVE    BOUTEILLE. 
I.  I.a  société. 


SOMMAIRE,  i.  —  1.  Le  livre  IV  et  ses  trois  prologues.  _  2.  Départ  de 
la  Uottille.  —  3.  Médamothi  ou  l'île  des  caméléons.  —  4.  Lettre 
de  Gargantua.  La  poste  aux  pigeons.  —5.  Le  concile  des  lanternes. 

ii.  les  moutons  de  dindenault.  —  6.  Teofilo  Folengo  et  VOrlan- 
dino.  -  7.  La  Macaronée.  —  8.  Cingar  et  les  marchands  tyroliens. — 
9.  Panurge  et  Dindenault.  —  10.  Les  moutons  noyés  ou  l'imita- 
tion. —  11.  La  Fontaine  et  Rabelais. 

m.  —  12.  Ennasin  ou  l'île  du  faux  bel  esprit.  —  13.  Chéli  ou 
l'île  des  complimenteurs. 

iv.  la  chicane.  —  14.  L'île  de  Procuration  ou  des  Chicanous.  — 
15.  Les  noces  de  Basché.  —  16.  Villon  et  le  cordelier.  —  17.  Suite 
des  noces  de  Basché.  —  18.  Aristophane  et  Rabelais.  —  19.  Les 
Chicanous  battus  et  contents. 

v.  —  20.   La  mort  du  géant  Bringuenarilles. 

I. 

Le  quatrième  livre  est  précédé  de  deux  prolo- 
gues et  d'une  Epître  dédicatoire  au  cardinal  Odct 
de  Châtillon,  catholique  encore  à  ce  moment,  mais 
qui  bientôt  après  devait  passer  au  protestantisme. 

Le  premier  prologue  fut  placé  en  tête  des  onze 
premiers  chapitres  du  IVe  livre  —  le  livre  en  contient 
58  —  publiés  quatre  ans  avant  les  autres,  probable- 
ment pour  sonder  les  dispositions  de  la  cour  de 
Henri  II,  bien  moins  tolérante  que  celle  de  son  pré- 
décesseur. Ce  prologue  a  pour  but  de  remercier  des 


LES  PROLOGUES  85 

seigneurs  qui  ont  envoyé  à  Rabelais,  sans  se  nom- 
mer, un  flacon  d'argent  en  forme  de  bréviaire,  comme 
nous  l'avons  déjà  dit.  Le  livre-flacon  était  superbe- 
ment relié,  orné  de  beaux  fermoirs,  et  historié  sur 
la  couverture  de  crocs  et  de  pies.  Rabelais  suppose 
que  par  là  on  veut  l'engager  à  «  croquer  la  pie,  » 
c'est-à-dire  à  boire  à  longs  traits,  et  il  répond  qu'il 
n'y  manquera  pas. 

Cette  expression  «  croquer  la  pie  »  n'a  évidemment 
aucun  rapport  avec  l'oiseau  de  ce  nom.  Pie,  dans 
ce  cas,  a  la  même  racine  que  plot,  la  boisson,  le 
vin,  c'est  le  verbe  my«,  «tew  en  grec,  le  verbe  n'm 
(pion)  en  russe,  qui  signifient  également  :  je  bois. 
L'argot  parisien  moderne  possède  une  locution  ana- 
logue, mais  où  la  métaphore  est  tirée  seulement  de 
la  couleur  du  liquide.  «  Boire  un  verre  d'absinthe  > 
se  dit  en  langue  verte  :  étrangler  un  perroquet  — 
«allusion,  dit  le  Dictionnaire  de  V argot  parisien,  à  la 
couleur  verte  du  liquide  qui  teinte  le  verre  dont  la 
main  du  buveur  étrangle  le  cou.  » 

Rabelais  explique  la  locution  qu'il  emploie,  mais 
qu'il  n'invente  pas,  car  d'autres  s'en  sont  servis 
avant  lui.  A  l'en  croire,  elle  remonte  à  une  bataille 
entre  deux  armées  de  pies  et  de  geais,  qui  se  se- 
raient rencontrées  près  de  Saint- Aubin- du-Cormicr 
quelques  jours  avant  la  célèbre  bataille  qui  fut  livrée 
sur  ce  point  entre  les  Bretons  et  les  Français  en 
1488.  Plusieurs  écrivains  et  conteurs, —  Mn,c  de  Sé- 
vigné  elle-même,  —  font  en  effet  mention  de  ba- 
tailles de  ce  genre  ;  mais  Mmo  de  Sévigné  en  répé- 
tant ce  qu'on  lui  a  raconté,  déclare  qu'elle  n'en 
croit  rien.  Quoi  qu'il  en  soit,  voici  le  récit  de  Ra- 
belais,  que  nous   abrégeons  notablement.  L'auteur 


86      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

écrit  gay,  pour  geai.  Cette  prononciation  s'est  con- 
servée en  Basse-Normandie. 

Des  contrées  du  levant  advola  grand  nombre  de  gays  d'un 
cousté,  grand  nombre  de  pies  de  l'autre,  t'rans  tous  vers  le 
ponant.  Et  se  coustoyoient  en  tel  ordre.  411e  sus  le  soir  les  gays 
faisoient  leur  retraicte  à  gauche,  et  les  pies  a  dextre,  assez 
près  les  uns  des  autres.  Par  quelque  région  qu'ilz  passassent 
ne  demouroit  pie  qui  ne  se  raliast  aux  pies,  ne  gay  qui  ne  se 
joignist  au  camp  des  gays...  Tant  allèrent,  tant  volèrent  qu'ils 
passèrent  sur  Angiers.  En  Angiers  estoit  pour  lors  un  vieux 
seigneur  qui  avoit  un  gay  en  délices  à  cause  de  son  babil  ;  il 
invitoit  tous  les  survenans  à  boire,  jamais  ne  ebantoit  que 
boire.  Le  gay,  en  fureur  martiale,  rompit  sa  caige  et  se  joignit 
aux  gays  passans.  Un  barbier  voisin  avoit  une  pie  privée...  qid 
augmenta  le  nombre  des  pics  et  les  suivit  au  combat..  La  lia 
fut  que  les  pies  perdirent  la  bataille  et  sur  le  camp  furent 
felonnement  occises  jusques  au  nombre  de  2,589,362,109,  sans 
les  femmes  et  les  petitz  enfans. .  Le  gay  [du  vieux  seigneur) 
trois  jours  plus  tard  retourna  ayant  un  œil  poché...  Toutefois, 
peu  d'heures  après  qu'il  eut  repeu  en  son  ordinaire,  il  se  re- 
mit en  bon  sens...  et  il  invitoit  à  boire  comme  à  son  ordinaire, 
adjoustant  à  la  fin  d'un  chascun  invitatoire  :  «Croquez  pie> 
Je  présuppose  que  tel  estoit  le  mot  du  guet  au  jour  de  la  ba- 
taille. 

Rabelais  remercie  ensuite  ceux  qui  lui  ont  fait 
présent  du  flacon.  Ils  l'encouragent  à  poursuivre 
son  travail,  il  suivra  leur  conseil.  Quant  à  ses  enne- 
mis, «  cafars,  cagotz,  matagotz,  papelardz,  patespe- 
lues,  porteurs  de  rogatons,  chattemittes  »,  il  veut 
croire,  comme  on  le  lui  assure,  qu'ils  sont  déconcer- 
tés, désespérés  et  il  leur  fait  «  l'offre  que  fit  Timon 
le  misanthrope  à  ses  ingratz  Athéniens  : 

Timon,  fasché  de  l'ingratitude  du  peuple  athénien  en  son 
endroict,  un  jour  entra  au  conseil  de  la  ville,  requérant  luy  e'stre 
donnée  audience,  pour  certain  négoce  concernant  Le  bien  pu- 
blic. A  sa  requeste  fut  silence  faite,  eu  expédition  d'entendre 
choses  d'importance...  Adonc  leur  dit  :  «  Hors  mon  jardin  se- 


LES   ntOLOGUES.  87 

cret,  dessous  le  mur,  est  uu  ample,  beau  et  insinue  figuier,  au- 
quel vous  autres,  messieurs  les  Athéniens  désespérés,  hommes, 
femmes,  jouveuceaux  et  pucelles,  avez  de  coustume  à  l'escart 
vous  pendre  et  estraugler.  Je  vous  adverty  que,  pour  accommo- 
der ma  maison,  j'ai  délibéré  dedans  huitaine  démolir  iceluy 
figuier  ;  pourtant  [par  conséquent]  quiconques  de  vous  autres 
et  de  toute  la  ville  aura  a  se  pendre,  s'en  depesche  prompte- 
ment.  Le  terme  susdit  expiré,  n'auront  lieu  tant  apte,  ne  arbre 
tant  commode.  » 

A  son  exemple,  je  dénonce  a  ces  calomniateurs  diaboliques 
que  tous  ayent  a  se  pendre  dedans  le  dernier  [quartier |  de 
cette  lune.  Je  les  fournirai  de  licolz...  La  lune  renouvellée  ils  n'y 
seront  receuz  à  si  bon  marché  et  seront  contrainetz  eux-mêmes 
à  leurs  dépens  achapter  cordeaux  et  choisir  arbre  pour  pen- 
daige... 

Rabelais  supprima  ce  prologue  dans  les  éditions 
complètes  du  quatrième  livre,  et  se  contenta  d'en 
faire  entrer  quelques  passages  dans  l'Epître  au  car- 
dinal de  Chàtillon  et  dans  le  Nouveau  Prologue. 

Il  se  plaint  également  dans  l'Epître  au  cardinal 
des  ennuis  que  lui  causent  ses  ennemis  et  calom- 
niateurs. La  persécution  a  été  telle  qu'il  était  décidé 
à  ne  plus  écrire  un  iota,  si  le  cardinal  ne  l'avait 
rassuré  et  encouragé. 

(Vousl  me  distes  que  de  telles  calomnies  avoit  esté  le  de- 
funct  roy  François,  d'eterne  mémoire,  adverty  :  et  curieusement 
ayant,  par  la  voix  et  prononciation  du  plus  docte  et  hdele 
anagnoste  de  ce  royaume  [Pierre  du  Châtel],  ouy  et  entendu 
lecture  distincte  d'iceux  livres  miens,  n'avoit  trouvé  passage 
aucun  suspect.  Et  avoit  eu  eu  horreur  quelque  [un  certain  I 
mangeur  de  serpens  qui  fondoit  mortelle  hérésie  sur  un  N  mis 
pour  M  par  la  faulte  et  la  négligence  des  imprimeurs. 

Il  s'agit  ici  de  l'équivoque  asne,  pour  asnie,  dont  nous 
avons  déjà  parlé.  Ajoutons  que  les  «mangeurs  de  ser- 
pents» sont  les  moines,  séquestrés  de  la  société  et  pra- 
tiquant l'abstinence,  comme  les  Troglodytes  de  TA- 


00      LIVRE  IV.  ~  VOYAGE  AL  ORACLE  DELA  DIVE  BOUTEILLE. 

frique,  qui,  au  dire  de  Pline,  se  nourrissaient  de 
ces  reptiles.  Rabelais  désigne  par  cette  malicieuse 
périphrase  le  moine  Puits-Herbault,  qui  venait  de  le 
dénoncer  dans  son  Theotimus  (Voir  I,  p.  120)  —  Puis 
donc  que  le  feu  roi  l'a  approuvé,  puisque  le  roi  régnant 
lui  a  accordé  un  privilège,  il  remet  sa  plume  au 
vent  et  reprend  son  œuvre. 

Le  nouveau  prologue  qu'il  écrivit  alors  est  une 
merveille  de  récit  et  de  style.  Nous  y  reviendrons 
dans  le  chapitre  consacré  au  style  de  Rabelais. 
Nous  nous  contenterons  ici  de  copier  les  premières 
et  les  dernières  lignes  : 

Gens  de  bien,  Dieu  vous  sauve  et  gard  !  Où  estes-vous  ?  Je 
ne  vous  peux  voir.  Attendez  que  je  chausse  mes  lunettes. 

Les  gens  de  bien  sont  clair-semés,  et,  quand  on 
s'adresse  au  public,  on  n'est  pas  sûr  d'en  rencontrer. 
Cette  plaisanterie  revient  à  plusieurs  reprises  chez 
Rabelais. 

Ha,  ha.  Bien  et  beau  s'en  va  quaresme,  je  vous  voy.  Et 
donc  ?  Vous  avez  eu  bonne  vinée,  à  ce  que  l'on  m'a  dit.  Vous, 
vos  femmes,  enfans,  parents  et  famille  estes  en  santé  désirée. 
Cela  va  bien.  Dieu  en  soit  éternellement  loué  et  y  soyez  longue- 
ment maintenuz. 

Quant  est  de  moy...  je  suis  moyennant  un  peu  de  panta- 
gruelisme  (vous  entendez  que  c'est  certaine  gayeté  d'esprit  con- 
ficte  en  mespris  des  choses  fortuites),  sain  et  degourt  [gail- 
lard] ;  prest  à  boire,  si  voulez... 

Rabelais  ajoute  qu'il  est  médecin  et  doit  se  bien 
porter,  sans  quoi  on  lui  dira  comme  dans  l'Evangile 
deSt  Luc,  IV:  Médecin,  guéris-toi  toi-même.  Là  des- 
sus il  nous  fait  l'éloge  de  la  modération  dans  les  dé- 
sirs, et  nous  raconte  l'histoire  de  deux  bûcherons 
qui  avaient  perdu  leurs  cognées,  —  l'une  de  ces  his- 
toires empruntée  à  la  Bible,  l'autre  aux  Fables  d'të- 


DLTAUT    DE    LA    FLOTTILLE.  89 

sopc,  —  et  qui  les  recouvrèrent  parce  qu'ils  furent 
modérés  et  ne  demandèrent  rien  au  delà  de  ce  qu'ils 
avaient  perdu. 

Souhaitez  donc  médiocrité:  elle  vous  adviendra, et  encore 
mieux,  deuement  cependant  labourans  et  travaillons  ....  En 
bonne  sauté,  toussez  un  bon  coup,  beuvez  en  trois,  secouez  de 
liait  vos  oreilles,  et  vous  oyrez  dire  merveilles  du  noble  et 
bon  Pantagruel,» 
et  de  son  voyage  à  travers  les  mers  de  la  fantaisie. 

IL 

C'est  toute  une  armée,  une  armée  pacifique,  que 
Pantagruel  emmène  dans  son  expédition  à  la  re- 
cherche de  la  Dive  Bouteille  :  Rabelais  voit  toujours 
grand.  Les  voyageurs  se  réunissent  au  port  de  Tha- 
lasse  [la  mer,  en  grec],  et  se  distribuent  sur  douze 
navires,  construits  et  décorés  tout  exprès.  Le  vais- 
seau amiral  portait  pour  enseigne  à  sa  poupe  une 
grande  et  ample  bouteille,  moitié  en  argent  lisse  et 
poli,  moitié  en  or  émaillé  de  couleur  incarnat.  Le 
second  navire  avait  la  poupe  ornée  d'une  lanterne  en 
l'honneur  du  pays  Lanternois  qu'on  allait  visiter. 
Les  autres  portaient  des  décorations  analogues.  Pan- 
tagruel réunit  tout  son  monde  sur  le  vaisseau  ami- 
ral et  prononça  un  discours  qui  se  termina  par  le 
chant  In  exitu  Israël,  dans  la  traduction  de  Marot, 
adoptée  par  les  calvinistes  de  Genève:  «Quand  Is- 
raël hors  d'Egypte  sortit».  Les  habitants  de  Tha- 
lasse,  qui  étaient  tous  accourus  sur  le  rivage,  en- 
tonèrent  le  psaume  de  leur  côté  ;  puis  on  se  mit  à 
banqueter,  à  boire  à  la  santé  des  partants  et  des 
restants.  Ce  repas  copieux  donnant  des  forces  à 
l'estomac,  fut  cause  que  personne  n'eut  le  mal  de 
mer.  Rabelais  recommande  chaudement  cet  antidote 


90      LIVKEIV. —  VOYAGE  AL  OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

et  se  moque  des  autres  remèdes  prescrits  par  les 
médecins.  Le  mal  de  mer  provenant  d'une  faiblesse, 
d'un  manque  de  réaction  de  l'estomac ,  un  repas 
sain  et  point  trop  copieux  constitue  en  effet  un  ex- 
cellent préservatif  contre  ce  mal  et  l'expérience  donne 
raison  à  Rabelais. 

L'oracle  de  la  Dive  Bouteille  devait  se  trouver 
près  du  Cathay,  dans  l'Inde  supérieure.  On  sait  que 
le  Cathay,  au  moyen  âge,  c'est  la  Chine  —  que 
les  Russes  appellent  encore  Kitaï  —  ou  peut-être 
le  Thibet.  La  fameuse  Angélique,  qui  remplit  de  ses 
aventures  les  poèmes  de  Bojardo  et  de  l'Arioste, 
était  reiue  du  Cathay.  Il  s'agit  d'y  arriver  par  mer. 
Pantagruel,  qui  se  défie  de  ses  connaissances  nauti- 
ques, emmène  avec  lui  un  certain  Xénomanes,  dont 
le  nom  signifie  :  possédé  de  la  manie  des  voyages. 
Rabelais  donne  à  ce  Xénomanes  le  surnom  de  tra- 
verseur  des  voies  périlleuses,  que  prenait  son  ami 
Jean  Bouchet  (voir  I,  p.  54).  Il  a,  du  reste,  complè- 
tement oublié  que  l'Utopie  est  bien  loin  vers  l'ex- 
trême Orient;  il  la  suppose  de  nouveau  dans  le  Chi- 
nonais,  et  le  lieu  où  l'on  s'embarque,  doit  être  aux 
environs  des  Sables  d'Olonne.  Xénomanes  prétend 
que  ce  serait  duperie  de  faire  le  tour  de  l'Afrique 
et  de  doubler  le  cap  de  Bonne  Espérance.  Il  est 
d'avis  qu'il  faut  mettre  le  cap  directement  à  l'Orient 
en  partant  des  Sables  d'Olonne,  sans  dévier  à  droite 
ni  à  gauche,  et  sans  perdre  de  vue  l'étoile  polaire- 
En  suivant  cette  direction,  on  serait  arrivé  à  peu 
près  tout  droit  à  Terre  Neuve  et  l'on  eût  été  obligé 
de  traverser  tout  le  continent  américain  sous  uue 
latitude  assez  froide,  avant  d'arriver  au  Cathay. 
Mais  les  connaissances  géographiques  étaient  encore 


DÉPART   DE    LA    FLOTTILLE.  91 

fort  imparfaites  à  cette  époque.  Il  n'y  avait  guère 
plus  de  vingt  ans  que  Magellan,  ou  plutôt  Magal- 
haens,  avait  fait  son  premier  voyage  autour  du  momie. 
Ou  croyait  le  passage  facile  par  mer  un  peu  au  nord 
des  terres  que  Colomb  avait  découvertes,  et  qui  por- 
tent aujourd'hui  le  nom  de  Colombie.  Mais  Rabelais 
se  trompait  singulièrement  en  disant  qu'on  aurait 
pu  faire  en  quatre  mois,  par  cette  route,  un  voyage 
qui  n'aurait  pas  demandé  moins  de  trois  années  en 
suivant  l'itinéraire  des  Portugais. 

Au  reste  peu  lui  importait  et  à  nous  aussi.  Ce 
n'est  pas  une  exploration  géographique  que  nous 
entreprenons;  nous  nous  rendons  à  travers  mille 
obstacles  au  pays  de  la  vérité,  nous  allons  chercher 
le  mot  de  la  destinée  humaine.  Les  îles  que  nous 
rencontrerons,  ce  sont  les  habitudes  de  l'esprit,  les  ins- 
titutions sociales,  et  une  géographie  exacte  ne  servi- 
rait qu'à  nous  embarrasser. 

N'oublions  pas  non  plus  que  nous  avons  affaire, 
non  à  un  philosophe,  qui  va  droit  au  but,  mais  à  un 
fantaisiste,  qui  s'en  donne  à  cœur  joie.  La  navigation 
de  Pantagruel  ne  doit  pas  être  assimilée  aux  Voya- 
ges du  capitaine  Gulliver,  tels  que  Swift  nous  les 
a  racontés.  Là  tous  les  personnages  sont  au  point 
optique.  Il  y  a  l'île  des  nains,  où  tout  le  monde  est 
nain,  l'île  des  géants,  où  tous  les  habitants  sont  des 
géants  ;  ici  ce  sont  des  savants  et  des  mathémati- 
ciens distraits  qui  se  promènent  dans  une  île  volante, 
là  les  chevaux  font  le  rôle  des  hommes  et  les  hom- 
mes sont  de  vilains  et  dégoûtants  animaux.  Dans 
tout  le  récit  circule  un  système  constant  d'allusions. 
Nous  savons  que  d'un  bout  à  l'autre  du  livre,  de  même 
que  dans  la  fable  ésopique,  l'auteur  nous  met  sous 


92      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  i/ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

les  yeux  constamment  deux  choses  à  la  fois.  Sous  ce 
qu'il  dit,  il  faut  toujours  entendre  ce  qu'il  ne  dit  pas- 
Il  n'en  est  pas  de  même  chez  Rabelais.  Il  suit  son 
chemin,  mais  à  la  façon  du  Petit  Chaperon  Rouge,  de 
Perrault,  s'arrêtant  à  cueillir  des  fleurs,  s'attardant 
après  les  papillons,  et  engageant  la  conversation  avec 
le  loup.  —  «  C'est,  dit  à  ce  propos  Ste-Beuve,  que 
Swift  était  philosophe  et  pamphlétaire ,  tandis  que 
Rabelais,  avant  tout,  est  artiste,  poète,  et  qu'il  songe 
d'abord  à  s'amuser.» 

Embarquons  nous  avec  lui  —  car  il  est  du  nom- 
bre des  voyageurs  ;  plus  d'une  fois  il  emploie  le  pro- 
nom «nous»  pour  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  et,  sans 
rien  perdre  du  spectacle  qu'il  va  dérouler  sous  nos 
yeux,  suivons  le  fil  philosophique  de  la  pensée  qui 
dirige  et  gouverne  l'ensemble. 

ni. 

Les  trois  premiers  jours  de  la  navigation  se  pas- 
sent sans  aventure  ;  le  quatrième,  on  arrive  à  l'île 
de  Médamothi,  mot  qui  en  grec  signifie  «nulle  part», 
mais  en  hébreu,  les  ressemblances.  C'est,  en  effet, 
l'île  des  apparences  et  de  l'ostentation  ;  le  roi  s'ap- 
pelle Philophanes,  qui  aime  à  briller,  et  son  frère 
Philotaemon,  qui  aime  à  être  vu.  Les  voyageurs  y 
descendirent.  C'était  le  troisième  jour  d'une  grande 
foire  où  se  rendaient  les  plus  riches  marchands  de 
l'Afrique  et  de  l'Asie.  Frère  Jean,  Panurge  et  Epis- 
témon  achetèrent  des  tableaux  :  Jean,  un  plaideur, 
qui  a  perdu  son  procès,  et  qui  en  appelle,  et  un  va- 
let à  la  recherche  d'un  maître  ;  —  Panurge  acquit 
une  peinture  galante  ;  Epistémon  se  laissa  séduire 
par  les  idées   de  Platon  et  les  atomes  d'Epicure, 


l'île  des  caméléons.  93 

peints  au  vif.  On  conviendra  que  ce  n'était  pas  là 
le  moins  merveilleux  des  tableaux.  Pantagruel  fit 
l'acquisition  d'une  belle  tapisserie,  de  78  pièces,  re- 
présentant toute  l'histoire  d'Achille,  plus  «une  ta- 
raude >.  C'est  l'animal  que  Pline  nomme  caméléon. 
Celui  que  nous  appelons  ainsi  aujourd'hui  est  un  mince 
lézard  dont  la  peau  change  de  couleur  suivant 
les  dispositions  de  l'animal  ou  l'objet  sur  lequel  on 
le  pose  ;  celui  que  Pantagruel  acheta  était  un  rumi- 
nant, grand  comme  un  jeune  taureau,  avec  des  cornes 
de  cerf  et  des  pieds  analogues  ;  il  était  velu  comme 
un  ours,  et  ce  n'était  pas  sa  peau  transparente  qui 
changeait  de  couleur;  dans  certains  cas,  son  poil  va- 
riait suivant  la  couleur  des  vêtements  de  ceux  dont 
il  s'approchait:  gris  auprès  de  Panurge,  écarlate  au- 
près de  Pantagruel ,  blanc  auprès  du  pilote;  aban- 
donné à  lui-même,  il  avait  la  couleur  d'un  àne  de 
Meung. 

Tout,  dans  cette  île,  est  disposé  pour  les  yeux  :  des 
tableaux ,  des  tapisseries  ,  des  auiinaux  à  couleur 
changeante  qui  prennent  la  nuance  de  ceux  qui  les 
entourent  —  comme  ces  gens  qui  sont  toujours  de  l'o- 
pinion dominante  et  qui,  abandonnés  à  eux-mêmes, 
ne  sont  que  des  ânes.  Rien  de  sérieux.  Tout  est  don- 
né à  l'apparence. 

Les  amis  de  l'apparence,  ceux  qui  veulent  être  et 
faire  comme  tout  le  monde,  qui  attendent  le  signe 
d'un  chef  pour  avoir  un  avis,  sont  les  premiers  enne- 
mis de  la  vérité.  On  ne  la  leur  fera  jamais  accepter, 
parce  qu'ils  ferment  les  yeux  pour  ne  pas  la  voir, 
non  par  antipathie,  mais  par  faiblesse.  Passons,  se 
dit  Pantagruel. 


94      LIVRE  IV.  —  VOYAGE  A  l'oKACLE  DE  LADITE  BOUTEILLE. 

IV. 

Mais  en  ce  moment  une  nef  arrive,  c'est  le  vieux 
Gargantua  qui  fait  courir  après  son  fils,  non  pour 
le  rappeler,  mais  pour  avoir  de  ses  nouvelles. 
Pantagruel  avait  déjà  inventé  la  poste  aux  pigeons; 
il  n'avait  pas  imaginé,  il  est  vrai,  d'attacher  un  bil- 
let sous  l'aile  de  l'oiseau  voyageur  ;  mais  il  était 
convenu  avec  son  père  de  certains  signes.  Une  ban- 
delette noire  aux  pattes  devait  annoncer  malheur  ; 
une  bandelette  blanche  signifierait:  Tout  va  bien. 
C'étaient  les  couleurs  traditionnelles.  Une  voile  blan- 
che devait  annoncer  à  Egée  le  succès  de  son  fils 
contre  le  minotaure;  une  voile  blanche  devait  an- 
noncer au  pauvre  Tristan  malade  l'arrivée  de  son 
Iseult.  Il  y  eut  erreur  dans  les  deux  cas,  mais  il  n'y 
en  eut  pas  dans  le  cas  de  Pantagruel  :  le  pigeon 
messager  de  bonnes  nouvelles  parvint  heureusement 
à  sa  destination,  annonçant  à  Gargantua  qu'il  aurait 
bientôt  des  lettres  de  son  fils. 

Les  lettres  échangées  en  cette  circonstance  ont 
été  citées  par  Fr.  Guizot  dans  son  travail  sur  Rabe- 
lais ;  elles  ne  nous  apprennent  rien  de  nouveau, 
mais  elles  nous  montrent  une  fois  de  plus  la  bonté 
paternelle  du  vieux  roi,  la  soumission  respectueuse 
et  tendre  de  son  fils,  et  l'art  que  chacun  d'eux  pos- 
sède de  développer  sa  pensée  d'une  façon  ingénieuse. 
Balzac  plus  tard  —  l'ancien  Balzac  —  se  fera  une 
réputation  à  moindres  frais.  La  rhétorique  savante 
du  XVIIe  siècle  n'a  rien  de  mieux  ni  peut-être  d'é- 
gal à  ces  lettres  pour  la  fermeté  et  l'élégance  du 
style.  Fantagruel  envoie  à  son  père  les  acquisitions 
qu'il  a  faites,  tapisseries  et  animaux,  avec  force  té- 


FOLENGO    ET    l'OKI.AMUNO.  95 

moignages  d'amitié  pour  lui  et  pour  sou  messager  ; 
puis  l'on  se  remet  en  mer. 

V. 

Le  cinquième  jour  on  découvre  à  gauche  un  na- 
vire :  grande  joie  de  part  et  d'autre.  On  se  salue, 
on  s'aborde,  ou  se  demande  des  nouvelles.  Les  voya- 
geurs étaient  tous  de  Saintonge  et  venaient  du  pays 
de  Lanternois.  Ils  apprirent  à  Pantagruel  et  aux 
siens  que,  sur  la  fin  de  juillet  subséquent,  il  y  aurait 
dans  ce  pays  un  chapitre  général  des  Lanternes,  et 
que  l'on  y  faisait  de  grands  apprêts  comme  si  Ton 
y  dût  profondément  lanterner,  autrement  dit,  per- 
dre beaucoup  de  temps  par  irrésolution.  Ce  chapitre 
des  Lanternes,  ou  des  lumières,  est-il  le  concile  de 
Trente,  qui  eut  en  effet  à  cette  époque  deux  ses- 
sions, deux  sessions  interminables  ?  S'agit-il  d'une 
assemblée  des  «lumières»  protestantes  à  la  Rochelle, 
comme  le  prétendent  d'autres  commentateurs,  s'ap- 
puyant  de  ce  que  les  voyageurs  rencontrés  étaient 
Saintongeois?  La  première  conjecture  est  beaucoup 
plus  probable  que  la  seconde. 

VI. 

C'est  ici  que  se  place  un  des  épisodes  les  plus  po- 
pulaires du  roman  de  Rabelais,  l'histoire  des  mou- 
tons noyés  par  Panurge. 

Rabelais  a  pris  toute  cette  histoire  à  un  écrivain 
italien,  son  contemporain,  qu'il  a  nommé  du  reste  à 
deux  reprises,  et  il  n'est  pas  sans  intérêt,  comme 
nous  l'avons  fait  en  d'autres  circonstances,  de  rap- 
procher les  deux  récits. 

Cet  écrivain  était  moine  comme  Rabelais  —  et 


96      LIVRE  IV.— VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

comme  lui,  moine  émancipé.  Il  s'appelait  Teofilo  Fo- 
lengo  et  vécut  de  1491  à  1544.  On  a  de  lui  quatre 
ouvrages:  les  fllacaronées,  YOrlandino  ou  le  Petit 
Roland,  Y  Humanité  du  Christ  et  le  Chao  dél  tri  per 
uno. 

VOrlandino  est  un  poème  burlesque  assez  amu- 
sant, où  l'on  raconte  la  naissance  et  les  premières 
années  de  celui  qui  fut  plus  tard  le  célèbre  Roland  — 
avec  accompagnement  de  sorties  violentes  contre  les 
indulgences,  contre  les  moines,   les  confesseurs,   et 
de  détails  passablement  scabreux.  On  lit,  au   der- 
nier chant,  une  historiette  qui  a  été  répétée  depuis, 
mais  que  Folengo  n'a  évidemment  pas  inventée.  Un 
prieur  gourmand  et  ivrogne  se  querelle  avec  le  pe- 
tit Roland,  qui  a  cherché  à  lui  voler  un  esturgeon. 
On  les  mène  devant  le  gouverneur.    Celui-ci  com- 
mence par  reprocher  au  moine  sa  gloutonnerie  et  sa 
paresse.  Le  moine  veut  faire  le  savant.  Le  gouver- 
neur, pour  se  moquer  de  lui,   lui  pose  trois  ques- 
tions ,   qu'il  devra  résoudre  le  lendemain.    S'il  ne 
réussit  pas,  il  sera  privé  de  son  abbaye.  Le  prieur 
rentre  chez  lui  fort  embarrassé,  il  s'enferme  dans  sa 
bibliothèque,  composée  de  bouteilles  de  vin,  de  pâ- 
tés, de  jambons,  et  se  jette  à  genoux  devant  St  Bac- 
chus,  patron  du  lieu,  pour  le  prier  de  l'inspirer  dans 
sa  détresse.  Son  cuisinier  vient  lui  demander  s'il  veut 
souper.  Le  prieur  lui  raconte  son  embarras.  Le  cui- 
sinier lui  offre  de  répondre  à  sa  place.  Le  prieur  y  con- 
sent. Le  cuisinier,  duement  déguisé,  se  rend  devant 
le  gouverneur,  et  résout  les  deux  premières  questions 
à  la  satisfaction  de  celui  qui  l'interroge.  —  Vous 
ne  résoudrez  pas  la  troisième,  lui  dit-il.  Savez-vous 
ce  que  je  pense?  —  Monseigneur,  vous  pensez  par- 


FOLENGO   ET    l/ORLANDINO.  97 

1er  au  prieur,  tandis  que  vous  parlez  à  son  cuisi- 
nier.» Et  il  lui  raconte  toute  l'histoire.  Le  gouver- 
neur rit  beaucoup,  et  donne  l'abbaye  au  cuisinier; 
le  prieur  gourmand  prendra  sa  place  à  la  cuisine. 
Ce  conte  se  retrouve  dans  les  Histoires  ou  Nouvel- 
les en  vers  d'Imbert  (1747-1790)  \  à  cela  près  que 
les  trois  personnages  sont  un  roi,  un  évêque  et  son 
meunier.  L'évêque  a  une  grande  renommée  de 
science.  Le  roi,  qui  ne  Ta  jamais  vu,  le  mande  à  sa 
cour,  en  lui  envoyant  trois  ^questions  à  résoudre. 
C'est  un  meunier  qui  se  rend  près  du  roi  au  lieu 
de  l'évêque,  et  il  répond  si  bien  aux  questions  que  le 
roi  lui  offre  une  faveur  à  son  choix.  Le  meunier  de- 
mande au  roi  de  garder  le  silence  sur  son  interven- 
tion et  de  laisser  à  l'évêque  l'honneur  de  ses  ré- 
ponses. 

L'évêque  ainsi  sauva  sa  gloire, 
En  employant  l'esprit  de  son  meunier 

C'est  là  probablement  la  forme  primitive  du  ré- 
cit. Folengo  n'y  fait  intervenir  un  abbé  et  un  cui- 
sinier que  par  suite  de  son  antipathie  contre  les 
moines  et  de  sa  tendresse  à  l'endroit  des  bons  re- 
pas, tendresse  qui  s'étend  à  ceux  qui  les  préparent. 
Nous  avons  constaté  ces  deux  préoccupations  chez 
Rabelais,  mais  chez  Folengo,  ces  préoccupations  sont 
des  passions  dominantes. 

La  vie  de  Folengo  fut  aussi  romanesque  que  ses 
écrits.  Etant  moine,  il  parvint  à  se  faire  aimer 
d'une  dame  du  monde;  il  s'échappa  du  couvent  et 
vécut  avec  elle  pendant  plusieurs  années  d'une  fa- 
çon assez  misérable,  à  ce  qu'il  parait;  il  allait  de 
maison  en  maison,  à  la  manière  des  anciens  trouvères, 

•  Œuvcs poétiques  de  M.  Imbert,  2  v.  in  18,  1777,  Tomel. 
ii  7 


98      LIVRE  IV.— VOYAGE  A  L'ORACLE  DELA  DIVE  BOUTEILLE. 

réciter  ses  poésies  pour  prix  de  l'hospitalité  qu'on  ac- 
cordait à  lui  et  à  sa  compagne.  De  là  le  surnom  de 
Pitocco,  ou  mendiant,  qu'il  se  donne  sur  le  titre  d'un 
de  ses  poèmes.  Quand  il  fut  las  de  cette  vie  vaga- 
bonde, il  obtint  de  rentrer  dans  son  couvent.  C'est 
alors  qu'il  composa  ses  deux  derniers  ouvrages  com- 
me œuvres  de  pénitence,  et  qui  sont  aussi,  si  l'on 
en  croit  Ginguené  \  une  pénitence  pour  les  lecteurs 
qui  se  hasardent  à  les  lire.  Il  en  est  tout  autre- 
ment de  son  Opus  macaronicum,  écrit  dans  un  lan- 
gage mi-latin,  mi-italien,  analogue  à  celui  que  Mo- 
lière fait  parler  à  ses  personnages  dans  la  Cérémonie 
du  Malade  imaginaire.  Folengo  composa  ce  livre  à  bâ- 
tons rompus  pendant  les  années  de  sa  vie  errante, 
et  l'on  y  trouve  de  fréquentes  allusions  à  sa  situation 
personnelle. 

VIL 

La  Macaronêe  est  en  vers  hexamètres.  Nous  en 
citons  quelques-uns,  afin  de  donner  une  idée  de  la 
langue  que  Folengo  s'est  créée  entre  l'italien  et  le 
latin.  Ils  sont  tirés  de  l'invocation  aux  Muses  qui 
commence  le  livre. 

Phantasia  mihi  qua?dam  fantastica  venit 
Historiam  Baldi  grossis  cantare  camamis. . . 
At  prius  altorium  vestrum  chiamare  bisognat, 
0  macaroneam,  Musœ,  quœ  funditis  artem.  .. 
Jam  nec  Melpomene,  Clio,  nec  magna  Thalia, 
Nec  Phœbus  grattando  lyram,  mihi  carmina  dictent... 
Verum  cara  mihi  favoat  solummodo  Berta 
Gosaque,  Togna  simul,  Mafelina,  Pedrola,  Comina, 
Veridicœ  Musse  sunt  hrec,  doctreque  sorella1, 
Quarum  non  multis  habitatio  nota  poetis 
Clauditur  in  quodam  terra?  cantone  rcmoto. 
1  Histoire  littéraire  cVltalie,  T.  V. 


LA    MAC.UtONKE.  99 

[La  fantaisie  fantastique  m'ost  venue  de  chanter  en  vers 
privés  d'art  l'histoire  de  Bulde...  Mais  il  faut  d'abord  vous  ap- 
peler à  l'aide,  Muses  qui  présidez  à  l'art  macaronique...  Que 
ni  Mclporaènc,  ni  Clio,  ni  l'illustre  Thalie,  ni  Phébus  grattant 
Eà  lyre,  ne  me  dictent  mes  vers  C'est  assez  que  ma  chère 
Berte  me  favorise  avec  Gosa,  Togna,  Mafelina,  Pedrola,  Co- 
rnina.  Ce  sont  des  Muscs  véridiques,  de  doctes  sœurs  dont 
l'habitation,  connue  à  peu  de  poètes,  est  enfermée  dans  un  can- 
ton écarté  de  la  terre.  | 

Les  Muses  invoquées  dans  ces  derniers  vers  sont 
celles  qui  président'  au  pays  de  Cocagne,  dont  le 
poète  va  nous  faire  la  description  avec  amour.  Puis 
il  nous  transporte  à  la  cour  de  Charlemagne.  Il  y  a 
ce  jour-là  un  tournoi  et  un  festin  ;  Folengo  décrit  le 
combat  en  quelques  mots  et  le  festin  en  quelques 
pages.  C'est  frère  Jean  devenu  poète.  Au  tournoi, 
comme  toujours  en  pareil  cas,  Guy,  le  héros  du  poème 
est  vainqueur  de  tous  ses  rivaux.  Ses  exploits  lui  mé- 
ritent l'amour  de  la  fille  de  Charlemagne,  Berta;  il 
l'enlève,  s'enfuit  avec  elle  par  delà  les  monts;  les 
fugitifs  arrivent  à  Cipacla,  près  de  Milan,  patrie  de 
l'auteur,  et  reçoivent  l'hospitalité  chez  un  paysan. 
Guy  se  lasse  bientôt  de  son  repos  forcé  et  de  sa 
Berta  ;  il  s'en  va  courir  les  aventures,  et  finira  par 
se  faire  ermite.  La  princesse  met  au  monde  un  fils, 
auquel  on  donne  le  nom  de  Baldus,  et  meurt  quelque 
temps  après.  —  Ces  aventures  sont  à  peu  de  chose 
près  celles  qui  se  déroulent  au  début  de  YOrlandino: 
Folengo  se  répète  souvent  ainsi  ;  il  n'avait  d'inven- 
tion que  dans  les  détails. 

Il  n'y  a  pas  plus  de  suite  dans  la  conduite  des 
personnages  que  l'auteur  n'en  a  mis  dans  la  sienne- 
Il  travaille  sans  plan  et  se  laisse  généralement  en- 
traîner par  les  mots   que  le  hasard  amène   sous 
ii  7* 


100      LEVEE IV.— VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

sa  plume.  De  là  chez  lui,  comme  chez  Alfred  de 
Musset  lorsqu'il  raconte  en  vers,  mais  à  un  bien 
plus  haut  degré,  tour  à  tour  de  la  diffusion  et  de 
l'obscurité;  ici  il  développe  trop,  là  il  saute  à  pieds 
joints  par  dessus  les  transitions  et  ne  développe  pas 
assez. 

Devenu  homme,  Balde  est  un  querelleur,  un  ta- 
pageur qui,  par  son  audace  et  son  entrain,  devient 
un  véritable  chef  de  bande.  Il  a  pour  compagnons, 
entre  autres,  le  géant  Fracasse,  fils  du  géant  qui  donne 
son  nom  au  Morgante  maggiore  de  Pulci,  —  et  Cingar, 
le  subtil,  qui  force  les  serrures,  vole  le  tronc  des  égli- 
ses, vantard  comme  Panurge,  poltron  comme  lui, 
mais  moins  spirituel  et  moins  savant.  Balde  est  mis 
en  prison  à  la  suite  d'une  bagarre,  Cingar  se  déguise 
en  cordelier,  entre  dans  son  cachot  sous  prétexte  de 
le  confesser  et  facilite  son  évasion.  Balde  parcourt 
ensuite  différents  pays,  il  détruit  des  corsaires,  ex- 
termine des  sorcières,  s'enfonce  dans  l'intérieur  de 
l'Afrique,  et,  après  avoir  découvert  les  sources  du 
Nil,  descend  aux  enfers  avec  ses  amis.  L'auteur  le 
conduit  ensuite  au  milieu  des  astrologues,  des  né- 
cromanciens et  des  poètes,  puis  il  le  plante  là  tout 
à  coup  et  clôt  son  volume. 

Il  ne  faut  demander  à  Folengo  ni  la  finesse 
d'observation  ni  la  délicatesse  de  la  pensée,  ni  la 
grâce  du  style  de  Rabelais  ;  son  observation  est  su- 
perficielle, son  expression  est  dure  et  brutale  ;  son 
principal  attrait  est  dans  la  forme  du  langage,  dans 
l'emploi  de  tel  ou  tel  mot  latin  ou  italien  dénaturé, 
dans  une  foule  de  petits  riens  qui  ne  se  traduisent 
pas.  Sa  gaîté  aussi  est  toute  à  la  surface,  elle  fait 
rire,  mais  ne  fait  pas  réfléchir.  Il  y  a  chez  lui  beau- 


CINGAB    ET    SES    MOUTONS.  101 

coup  de  y  limace  et  peu  de  vrai  comique,  de  sorte 
que  la  lecture  de  tous  ses  ouvrages,  sans  exception, 
ne  tarde  pas  à  devenir  fatigante. 

Mais  tel  qu'il  est,  Rabelais  Ta  beaucoup  lu.  Nous 
trouvons  à  chaque  pas  dans  son  roman  des  réminis- 
cences du  poète  italien. 

Une  traduction  française  de  cet  ouvrage  a  été  pu- 
bliée à  Paris  en  1606,  en  deux  volumes  in-12,  sous 
le  titre  d'Histoire  maccaroniquc  de  Merlin  Coccaye, 
2  vol.  in- 12.  Reproduite  en  1735,  elle  a  reparu  en 
1S59  dans  la  « Bibliothèque  gauloise>,  précédée  d'un 
travail  curieux  de  M.  Gustave  Brunet.  Cette  ver- 
sion est  largement  paraphrasée,  suivant  l'usage  du 
temps,  et  il  n'y  a  pas  lieu  d'y  chercher  une  fidé- 
lité bien  scrupuleuse.  On  Ta  fait  suivre  dans  les 
deux  premières  éditions  d'un  autre  poème  où  Fo- 
lengo  raconte,  en  style  burlesque,  une  guerre  entre 
les  Mouches  et  les  Fourmis. 

M.  Gustave  Brunet  signale  dans  le  portrait  de 
Fracassus  quelques  traits  qu'on  retrouve  dans  le 
Gargantua  des  premières  pages  : 

Pour  son  déjeuner,  il  mangeait  un  veau  ;  quatre-vingts  pains 
à  grand  peine  pouvaient  remplir  ses  tripes.  Son  bouclier  était  le 
fond  d'une  chaudière  en  laquelle  on  brasse  la  bière,  où  on  fait 
bouillir  le  vin  ;  son  bâton  était  plus  grand  qu'un  mat  de 
navire. 

L'imitation  est  flagrante  surtout  dans  l'histoire 
des  moutons  et  la  description  de  la  tempête. 

VIII. 

C'est  dans  la  douzième  macaronée  que  se  trouve  le 
récit  qui  nous  a  conduits  à  cette  digression.  Nous 
copions  la  traduction  française,  en  nous  contentant 


102      LIVKE  IV. — VOYAGE  A  l'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

de  corriger  les  fautes  d'impression  dont  l'édition  de 
1606  est  émail lée. 

Balde  s'embarque  et  aussi  ses  deux  compagnons,  et  logent 
leurs  chevaux  en  un  canton  du  vaisseau. 

Voici  de  loing  arriver  les  Tesinois  sublans  [sifflant]  souvent, 
ayant  beaucoup  de  bergers  conduisans  leurs  bercails,  qui  es- 
toit  en  si  grand  nombre,  que  la  terre  en  sembloit  couverte. 
Ils  portoient  sur  leurs  dos  leurs  foùillouzes,  et  avoient  leurs  gros 
mastins  attachez  à  leur  ceinture  ,  lesquels  quand  il  en  est 
mestier ,  ils  laschent  pour  se  ruer  sur  les  loups  ,  et  les  tuer. 
Il  y  avoit  plus  de  trois  mille  moutons ,  et  avoient  tous  la 
laine  blanche,  et  estoient  sans  cornes.  De  la  laine  d'iceux  se 
font  les  bureaux,  et  autres  draps  de  grosse  étoffe.  On  tire  la 
première  [brebis]  par  les  oreilles  dedans  la  navire ,  laquelle 
est  incontinent  suivie  de  toutes  les  autres,  sans  avoir  aucune 
peur  ;  car  nature  a  donné  ceste  faculté  au  bercail  de  suivre 
toujours  la  première  qui  marche  devant. 

Mais  quand  ceste  canaille  de  Tesinois  eut  veu  Balde  et  ses 
compagnons  armez  dedans  la  navire,  et  leurs  chevaux  occu- 
per la  meilleure  place  du  vaisseau  :  0 ,  dirent-ils  ,  patron, 
pourquoy  rompez-vous  les  accors  faits  entre  nous  ?  Ne  nous 
as  tu  pas  promis  que  tu  n'en  prendrois  pas  d'autres  en  ce 
navire  ?  Gardes-tu  ainsi  tes  promesses  ?  0  !  barquerolliers, 
vostre  foy  est-elle  ainsi  entretenue  en  son  entier  ?  0  gens .  à 
qui  est  propre  de  donner  des  bourdes  aux  autres,  et  à  qui  ne 
soucie  gueres  de  commettre  une  fausseté  !  Tu  es  fol,  et  ne 
sçais,  ô  Chiozois,  que  tu  fais,  et  tu  ne  cognois  point  telle  mar- 
chandise, et  quel  est  ce  meschant  gain.  Reçois-tu  des  soldats 
et  diables  armez  en  ton  vaisseau  ?  Jette  ces  François  ,  jette 
nos  ennemis  !  Un  paysan  ne  s'accorde  jamais  avec  un  gen- 
darme, et  ne  souffriroient  manger  leur  viande  ensemble.  J'ay 
bonne  envie  de  leur  rendre  autant  de  bastonnades  que  nous 
en  avons  receu  d'eux.  Nous  en  avons  maintenant  le  moyeu  : 
il  faut,  dis-je,  leur  rendre  le  change,  que  ces  larrons  s'en  ail- 
lent hors  d'icy  à  leur  faciende  ;  il  y  a  des  forests ,  et  des 
cavernes ,  en  icelles  font  mieux  leur  demeure  tels  voleurs, 
que  de  se  venir  mettre  dedans  des  navires ,  et  de  se  mesler 
ici  parmi  des  gens  de  bien  ;  s'ils  ne  s'en  vont,  nous  les  jette- 
rons en  l'eau  par  force.  Ainsi  le  plus  grand  paysan,  et  le  pins 
audacieux,  parla.  Le  patron  ne  leur  respoudit  rien,  et  estouppe 


CINGAR    LT    SES    MOUTONS.  103 

ses  oreilles  à  uue  telle  honte,  laquelle  aucun  masque  ne  pou- 
voit  couvrir. 

Or  ,  Bal  de  entendant  les  parollcs  audacieuses  de  ce  vilain 
moutonnier,  desgaine  incontinent  son  espée  et  met  son  bouclier 
an  bras,  et  se  délibère  d'attaquer  ces  braves  marauts.  Cingar 
le  retient,  et  en  le  retenant,  parle  à  luy  en  l'oreille,  et  le  prie 
de  luy  laisser  la  charge  de  faire  ceste  vengeance.  «  Cela,  dit- 
il,  mon  Balde ,  n'est  point  séant  à  vous,  Dy  propre  à  vostre 
vertu  naturelle;  mais  appartient  plustost  à  la  subtilité  de 
Cingar.  Arreste-toy,  je  te  prie,  tu  verras  maintenant  merveil- 
les ;  il  ne  faut  point  endurer  l'orgueil  d'un  villain  :  les  uns  ri- 
ront ;  autres,  croy-moy,  pleureront.  >  Balde  luy  obeist,  et  ren- 
gaine son  espée. 

Cependant  le  vent  doucement  s'enfle ,  et  la  mer  commence 
à  se  cresper,  et  faire  branler  ses  ondes.  Le  vaisseau  se  sépare 
du  bord,  et  peu  à  peu  s'avance  au  milieu,  et  laisse  le  rivage, 
lequel,  en  fuyant  ainsi,  semble  emporter  avec  soy  les  villes  et 
pays.  On  ne  voit  desjà  plus  les  bois,  on  ne  voit  que  la  mer 
et  le  ciel  ;  et  les  mariniers,  en  chantant,  se  reposent. 

Cingar  cauteleux  ,  voyant  le  temps  proche  pour  mettre  à 
eft'eet  ce  qu'il  avoit  en  pensée,  finement  s'approche  de  l'un  de 
ces  paysans,  luy  disant  :  «  0,  que  voici  grande  abondance  de 
vivre  !  Veux-tu,  mon  compagnon,  me  vendre  un  gras  mouton  V 
—  Le  marchand  luy  respond:  Moi?  trois,  huict,  quatorze,  si 
un  seul  ne  te  suffit,  moyennant  que  tu  les  veuilles  payer  et 
que  tu  m'en  donnes  au  moins  huict  carlins  pour  pièce.  Alors 
Cingar,  le  marché  arresté,  et  pivnant  sou  mouton,  luy  compte 
de  sa  bourse  huict  carlins  de  cuivre,  lesquels  il  avoit  nagueres 
forgez. 

Les  marchans  estoient-là  presens  ;  et  toute  la  compagnie, 
riches  et  pauvres,  lays,  moines,  et  prebstres,  s'attendoient  de 
manger  chacun  un  bon  morceau  de  ce  mouton  ;  mais  Balde  con- 
sidérant la  mocquerie,  desjà  se  prépare  fort  bien,  et  couchette 
en  l'oreille  de  Léonard  :  «Il  sortira,  dit-il,  tantost  une  belle 
farce  :  tais-toy,  je  te  prie,  et  t'appreste  à  rire.»  Cingar  prend 
par  les  oreilles  ce  mouton  et  le  jette  en  la  mer  du  haut  du  na- 
vire. Chose  merveilleuse,  et  paradvauture  malaisée  à  croire  à 
la  compagnie  !  incontinent  tout  le  troupeau  à  la  file  saute  en  la 
mer,  et  n'en  demeura  uue  seule  pièce,  qui  ne  sautast,  et  ne  se 
jettast  en  l'eau.  Par  ce  moyen  la  mer  fut  toute  couverte  de 


104      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  I.'oRACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

poissons  portelaines,  et  ces  moutons  paissoient  autre  chose  que 
de  l'herbe  Les  Te3inois  s'eft'orçoient  de  les  retenir  le  plus 
qu'ils  pouvoient  ;  mais  c'estoit  pour  néant  :  car  enfin,  tout  ce 
bestail  abandonna  le  vaisseau.  Au  ternes  du  déluge,  les  pois- 
sons, montez  au  haut  sommet  des  montagnes,  coutemploient  les 
forests,  et  se  promenoient  joyeux  par  dessus  les  ormes,  et  peu- 
pliers, regardans  au  dessous  d'eux  les  prez,  et  les  fleurs  1  ;  et 
maintenant  le  bercail  paist  sous  les  eaux  l'algue,  mange  et 
boit  ce  qu'il  ne  veut,  et  se  noyé  tout  à  fait.  Neptune  lors  feit 
un  grand  butin,  s'esmerveillant  d'où  estoient  descendus  tant  de 
moutons  :  (Vieeux  il  fit  un  festin  aux  nymphes  et  barons  de  sa 
court,  lesquels  s'en  farcirent  à  bon  escient  le  ventre,  laissans 
sous  la  table  les  ossements  pour  les  chats. 

Laide  éclate  de  rire,  Léonard  en  [crève,]  et  les  autres  en  gron- 
gnent.  Cingar  ne  rit  point  ;  mais  feint  estre  marri,  et  rapporte 
à  mal'  heur  ce  qu'il  avait  fait  de  guet  à  pens,  et  f'eignoit  d'aller 
secourir  ces  bestes  ;  mais  au  contraire,  subtilement  il  les  pous- 
soitenmer  ;  et  vous  eussiez  dit  à  le  voir  bien  embesongné,  que 
les  moutons  estoient  à  luy,  tant  il  sçavoit  bien  accomoder  sa 
niocquerie.  Et  parce  que  chaque  mouton,  sautant  ainsi,  chantoit 
en  prononçant  bai,  bai,  sa  misérable  mort,  de  là,  la  prochaine 
ville  fut  nommée  Bebba,  et  le  peuple  d'autour  fut  par  nos  an- 
ciens appelé  Bebbens.  Iceux  ont  autrefois  dompté  les  vieux  Po- 
posses,  et  avoient  sous  leur  domination  les  Malgariens. 

VIII. 

Passons  au  récit  de  Rabelais  ;  nous  abrégeons  un 
peu. 

Pendant  qu'on  nous  racontait  des  nouvelles  du 
pays  des  Lanternois,  Panurge  prit  débat  avec  un 
marchand  de  Taillebourg  nommé  Dindenault.— On  se 
rappelle  que  Panurge  avait  fait  vœu  de  voyager  jus- 

1  Folengo  se  souvient  ici  d'Ovide  : 
Et  modo  qua  graciles  gramen  carpsere  capellœ, 
Nunc  ibi  déformes  ponunt  sua  corpora  phoca\ 
Mirantur  sub  aqua  lucos,   urbesque,  domosque 
Néréides  ;  sylvasque  tenrnt  delphines,  et  altis 
Incursant  ramis,  agitataque  robora  puisant. 

Métamorphoses  I,  6. 


PANUUGE    ET    MNDKNAIM/r.  105 

qu'à  l'oracle  avec   ses  lunettes  au  bonnet  et  sans 
braguette.  Dinilcuault  s'était  moqué  de  lui. 

Voila  une  belle  médaille  de  mari  trompé,  dit-il.  Panurge, 
a  cau>e  de  ses  lunettes,  entei  dait  plus  clair  que  de  cou- 
tume. —  «Comment  serais-je  un  mari  trompé,»  dit-il  a 
Dindenault,  puisque  je  ne  suis  pas  marié?»  Mais  tu 
dois  l'être,  toi,  à  en  juger  par  ta  face  peu  gracieuse.»  — 
«Oui,  je  le  suis  et  ne  voudrais  pas  ne  pas  l'être  pour  tou- 
tes les  lunettes  de  l'Europe  et  toutes  les  besicles  de  l'A- 
frique, car  j'ai  une  des  femmes  les  plus  belles ,  les  plus 
avenantes,  les  plus  honnêtes  et  les  plus  sages  qui  soient  dans 
tout  le  pays  de  Saintonge,  n'en  déplaise  aux  autres.  Je  lui 
rapporte  de  mon  voyage  une  belle  branche  de  corail 
rouge,  longue  de  onze  pouces ,  qui  je  lui  donnerai  pour 
étrennes.  Mais  qu'est-ce  que  cela  te  fait?  De  quoi  te 
mêles-tu?  Qui  es-tu?  D'oii  es  tu?  Lunetier  de  l'anté- 
christ,  réponds  si  tu  es  de  Dieu!» 

C'est  la  question  que  l'on  faisait  quand  on  se 
trouvait  en  présence  de  quelque  prodige. 

—  Et  si  je  me  faisais  aimer  de  ta  tant  belle,  tant  ave- 
nante ,  tant  honnête  et  tant  sage  femme ,  demanda  Pa- 
mirge,  qu'est-ce  que  tu  ferais,  toi  qui  es  de  tous  les  diables  ? 

—  Je  te  donnerais  un  coup  d'épée  sur  cette  oreille  lu- 
neticre  et  je  te  tuerais  comme  un  bélier. 

Il  voulut  joindre  le  geste  à  la  parole,  mais  l'humi- 
dité de  la  mer  avait  rouillé  son  épée  dans  le  four- 
reau, il  ne  put  parvenir  à  la  tirer;  on  s'interposa,  on 
força  Fanurge  et  Dindenault  de  se  réconcilier,  mais 
Panurgo  se  promit  que  le  marchand  le  lui  payerait. 

La  scène  ne  manque  pas  de  naturel.  Cependant 
la  querelle  est  plus  motivée  chez  Folengo. 

Panurge  dit  alors  à  frère  Jean  et  à  Epistémon  : 
«Ttetirez-vous  un  peu  à  l'écart  et  soyez  attentifs  à  ce 
qui  va  se  passer.  Il  y  aura  beau  jeu  si  la  corde  ne 
rompt.  Puis  il  s'adressa  au  marchand,  et   but  à  sa 


106      LIVRE  IV. —  YOYAGE  A  i/OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

santé  un  plein  hauap  ;  le  marchand  lui  fit  raison  eu 
toute  courtoisie.  Panurge  le  pria  alors  de  lui  ven- 
dre un  de  ses  moutons.  Dindenault  ruse,  intéressé 
comme  un  paysan  et  gouailleur  comme  un  boustolier, 
entrevit  un  bon  marché  à  faire,  mais  il  se  garda  bien 
de  laisser  deviner  sa  pensée-  Il  feignit  de  ne  pas 
prendre  l'offre  au  sérieux,  afin  d'obtenir  une  suren- 
chère. 

—  Comme  voas  savez  bien  truffer  des  paoures  gens,  lui 
dit  il.  Vraiment,  vous  êtes  uu  gentil  chaland!  Le  vaillant 
acheteur  de  moutons  que  vous  faites  !  Vous  avez  plus  l'air 
d'un  coupeur  de  bourses.  Qu'il  ferait  bon  porter  nne 
bourse  pleine  auprès  de  vous  en  la  triperie  sur  le  dégel  ! 
Qui  ne  vous  connaîtrait,  vous  feriez  bien  des  vôtres. 

—  Patience!  dit  Panurge,  mais  de  grâce,  de  grâce 
spéciale,  vendez-moi  un  de  vos  moutous.  Combien  ? 

—  Comment  l'entendez-vous ,  notre  ami ,  mon  voisin  ? 
Ce  sont  moutons  à  la  grand  laine.  [Une  monnaie  avait 
porté  ce  nom.]  Jason  y  prit  la  toison  d'or.  L'ordre  de  la 
maison  de  Bourgogne  [la  Toison  d'or]  en  fut  extrait.  Ce 
sont  moutons  du  levant,  moutons  de  haute  futaie  [allusion 
aux  bois],  moutons  de  haute  graisse  [tine,  délicate]. 

—  Soit,  dit  Parurge;  mais  de  grâce  ,  vendez-m'en  un 
et  pour  cause,  en  vous  payant  à  l'instant  en  monnaie 
d'occident  et  de  basse  graisse.  Combien  ? 

—  Notre  voisin  et  ami ,  écoutez  ici  un  peu  de  l'autre 
oreille. 

—  Comme  il  vous  plaira. 

—  Vous  allez  en  Lanternois  ? 

—  Voire  [oui,  en  normand  :  vaire] 

—  Voir  le  monde? 

—  Voire. 

—  Pour  vous  amuser  ? 

—  Voire. 

—  Vous  avez  nom  Robin  Mouton,  à  ce  (pie  je  crois  ? 

—  Cela  vous  plaît  à  dire. 

—  Sans  vous  fâcher. 

—  Je  le  prends  ainsi. 


PANUKGE    ET    DINDENAULT.  107 

—  Vous  êtes  le  fou  du  roi,  je  crois  V 

—  Voire. 

—  Ah  !  ah  !  vous  allez  voir  le  monde,  vous  êtes  le 
bouffon  du  roi,  vous  avez  nom  Robin  Mouton.  Voyez- 
vous  ce  mouton  là  :  il  a  nom  Robin  Mouton,  comme  vous- 
Robin  !  Robin!  Robin  ! 

Le  mouton.  Bée,  bée,  bée  ! 

Le  marchand.  Hein!  la  belle  voix! 

Pa'nurge.  Belle  et  harmonieuse. 

Le  marchand.  Voici  un  pacte  à  faire  entre  vous  et 
moi.  Vous  qui  êtes  Robin  Mouton  ,  si  l'on  vous  mettait 
dans  un  des  plateaux  d'une  balance  et  mon  Robin  Mou- 
ton dans  l'autre,  je  parie  un'cent  d'huilres,  que,  pour  le 
poids,  la  valeur,  l'estimation,  il  l'emporterait  sur  vous,  haut 
et  court,  de  la  même  manière  que  vous  serez  pendu  quel- 
que jour. 

—  Patience ,  dit  Panurge.  Mais  vous  feriez  beaucoup 
pour  moi,  si  vous  vouliez  me  le  vendre,  celui-là  ou  un  au- 
tre de  qualité  inférieure. 

—  Notre  ami  ,  mon  voisin ,  de  la  toison  de  ces  mou- 
tous  on  fera  détins  draps  de  Rouen  ;  les  fines  laines  d'An- 
gleterre ne  sont  que  de  la  bourre  au  prix  de  celles-là.  De  la 
peau,  on  fera  des  maroquins  de  Turquie,  de  Montélimart 
ou  d'Espagne  tout  au  moins.  Des  boyaux  on  fera  des 
cordes  de  violon  et  de  harpe,  qu'on  vendra  au  prix  des 
cordes  de  Munich  ou  d'Aquilée.  Qu'en  dites-vous  V 

—  Vendez-m'en  un,  je  vous  en  prie;  voici  de  l'argent 
comptant. 

Et  il  montrait  son  escarcelle  pleine  de  monnaies  tou- 
tes neuves. 

—  Mon  ami ,  notre  voisin  ,  ce  n'est  viande  que  pour 
rois  ou  princes.  La  chair  en  est  si  délicate  ,  si  savou- 
reuse, si  friande,  que  c'est  baume.  Je  les  amène  d'un  pays 
où  les  pourceaux ,  sauf  votre  respect ,  ne  mangent  que 
myrobolans  [sorte  de  gland  aromatique  des  Indes].  Les 
truies,  sauf  le  respect  de  la  compagnie,  quand  elles  sont 
en  gésine,  ne  sont  nourries  que  de  fleurs  d'orangers. 

—  Vendez-m'en  un,  je  vous  le  payerai  en  roi,  foi  de 
piéton.  Combien? 

—  Notre  ami,  mon  voisin,  ces  moutons  sont  de  la  pro- 


1 08   Ll VKE  I V.  —  VO YAGE  A  L  ORACLE  DE  LA  DI V  E  BOUTEILLE. 

pre  race  de   celui  qui   porta   Phryxus  et  Hellé  à  travers 
l'Hellespont. 

Rabelais  prête  volontiers  à  ses  personnages  son 
érudition,  mais  en  leur  conservant  leur  caractère. 
Il  y  a  encore,  au  moins  y  avait-il  encore,  il  y  a  une 
trentaine  d'années,  dans  les  foires  de  France,  des 
paysans  gouailleurs  ,  et  cherchant ,  comme  Dinde- 
nault,  à  éblouir,  à  troubler,  à  dérouter  leurs  cha- 
lands, afin  d'en  avoir  meilleur  marché,  de  leur  ven- 
dre à  un  prix  plus  élevé  ou  de  payer  moins  cher 
leur  marchandise. 

Par  tous  les  champs  où  ils  passent  poursuit  Dinde- 
nault,  le  blé  y  vient  comme  si  Dieu  y  eût  passé.  Il  dc 
faut  mettre  marne  ne  fumier.  De  leur  urine,  on  tire  le 
meilleur  salpêtre  du  monde,  et  de  leurs  crottes,  sauf  vo- 
tre respect,  les  médecins  de  nos  pays  guérissent  soixante 
et  dix-huit  espèces  de  maladies,  la  moindre  desquelles  est 
la  maladie  de  St  Eutrope,  de  Saintes,  dont  Dieu  nous  pré- 
serve et  garde.  Qu'en  dites-vous,  notre  ami?  Aussi  me 
coûtent-ils  bon. 

—  Coûte  et  vaille  1 ,  répondit  Panurge.  Seulement 
vendez-m'en  un,  le  payant  bien. 

—  Notre  ami,  mon  voisin,  considérez  un  peu  les  mer- 
veilles de  nature  qui  se  trouvent  dans  ces  animaux,  même 
en  un  membre  que  vous  estimeriez  inutile.  Prenez-moi  ces 
cornes  là  et  les  concassez  un  peu  avec  un  pilon  de  fer 
ou  avec  un  lanuier ,  c'est  tout  un ,  puis  les  enterrez  en 
vue  du  soleil,  là  où  vous  voudrez,  et  arrosez-les  souvent  ; 
en  peu  de  mois  vous  en  verrez  naître  les  meilleures  asper- 
ges du  monde.  Je  n'en  excepterais  même  pas  celles  de 
Ravenne.  Allez-moi  dire  que  vos  cornes  à  vous  autres, 
messieurs  les  maris  trompés,  aient  une  vertu  si  mirifique! 

Dindenault  parle  d'après  Pline,  qui  dit  que   les 

1  Cette  expression  ne  veut  pas  dire  :  N'imporfc  son  prix  et 
sa  valeur,  comme  l'interprètent  les  commentateurs  ;  mais  :  s'ils 
valent  beaucoup,  peu  importe  qu'ils  coûtent  beaucoup.  Cette 
locution  est  encore  d'usage  ordinaire  eu  Normandie. 


PANUEGE    EX   DINDENAULT.  109 

cornes  de  béliers  enfoncées  en  terre,  font  pousser 
des  asperges  sauvages.  —  Cela  n'est  vrai  que  lors- 
qu'il y  a  déjà  des  graines  d'asperges  dans  le  sol. 

—  Patience,  répondit  Panurgc. 

—  Je  ne  sais  si  vons  êtes  clerc,  mais  j'ai  vu  beaucoup 
de  clercs,  et  de  grands  clercs,  trompés  par  leurs  femmes. 
()ui-dù  !  A  propos,  si  vous  étiez  clerc,  vous  sauriez  que,  es 
membres  les  plus  inférieurs  de  ces  animaux— ce  sont  les 
pieds -y  a  un  os.  C'est  le  talon,  astragale,  si  vous  voulez, 
dont  on  jouait  antiquement  au  jeu  royal  des  osselets,  qui  lit 
gagner  un  soir  à  l'empereur  Octavian  Auguste  plus  de  50,000 
écus.  Vous  n'avez  garde  d'en  gagner  autant ,  vous  autres. 

—  Patieuce,  mais  expédions. 

—  Et,  notre  ami,  mon  voisin,  que  diriez-vous  si  je  vous 
louais  dignement  les  membres  internes ,  les  épaules ,  les 
éclanches,  les  gigots,  le  baut  côté,  la  poitrine,  le  t'oie,  la 
rate,  les  tripes,  la  vessie  dont  on  joue  à  la  balle,  les  cô- 
telettes dont  on  fait,  dans  le  pays  des  Pygmées,  de  beaux 
petits  arcs  pour  tirer  des  noyaux  de  cerises  contre  les 
grues. 

—  Allons  !  dit  le  patron  de  la  nef  au  marchand,  c'est 
trop  barguigné.  Vends-lui  tes  moutons,  si  tu  veux  ;  si  tu 
né  veux  pas,  ne  l'amuse  plus. 

—  Je  veux  bien  lui  en  vendre  pour  l'amour  de  vous, 
mais  il  paiera  trois  livres  tournois  de  la  pièce,  en  choi- 
sissant. 

C'était  un  tiers  en  plus  de  la  valeur  ordinaire. 

—  C'est  beaucoup,  dit  Panurge.  En  mon  pays  j'en  au- 
rais bien  cinq,  même  six  pour  cette  somme.  Prenez  garde 
que  ce  ne  soit  trop.  Vous  n'êtes  pas  le  premier  de  ma 
connaissance,  qui  voulant  devenir  trop  tôt  riche  et  parve- 
nir, estau  contraire  tombé  en  pauvreté  et  même  quelque- 
fois s'est  rompu  le  cou. 

—  La  fièvre  quartaine  pour  toi,  lourdaud,  dit  le  mar- 
chand. Le  moindre  de  ces  moutons  vaut  quatre  fois  plus 
que  le  meilleur  de  ceux  que  les  Coraxicns  en  Espagne 
vendaient  un  talent  d'or  la  pièce.  Et  que  penses-tu,  ô  sot 
à  li  grande  paye,  que  valait  un  talent  d'or  ? 


110      LIVRE  IV. — VOYAGEA  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE, 

—  Benoît  monsieur,  dit  Panurge,  vous  échauffez  en  votre 
harnois  à  ce  que  je  vois  et  connais.  Tenez,  voyez  là  votre 
argent. 

Panurge,  ayant  payé  le  marchand,  choisit  dans 
tout  le  troupeau  un  beau  et  grand  mouton,  qu'il  em- 
porta criant  et  bêlant  ;  tous  les  autres  bêlaient  en 
même  temps  et  regardaient  où  l'on  menait  leur  com- 
pagnon. Cependant  Dindenault  disait  à  ceux  qui  l'en- 
touraient : 

Il  a  bien  su  choisir,  le  compagnon!  Il  s'y  entend,  le  gail- 
lard ! 

IX. 

«Soudain,  je  ne  sais  comment,  avant  que  j'eusse 
le  temps  de  reconnaîre  ce  qui  se  passait,  Fanurge, 
sans  rien  dire,  jette  en  pleine  mer  son  mouton  criant 
et  bêlant.  Tous  les  autres  moutons  criant  et  bêlant 
du  même  ton,  commencèrent  à  se  jeter  et  à  sauter 
en  mer  après,  à  la  file.  C'était  à  qui  sauterait  le  pre- 
mier après  son  compagnon.  Impossible  de  les  en 
empêcher.  Le  naturel  du  mouton,  comme  vous  savez, 
est  de  suivre  toujours  le  premier  en  quelque  en- 
droit qu'il  s'en  aille-  Aussi  Aristote  l'appelle-t-il 
le  plus  sot,  le  plus  inepte  animal  du  monde.  > 

Le  marchand  tout  effrayé  de  ce  qu'il  voyait  ses 
moutons  périr  et  se  noyer  devant  ses  yeux,  s'effor- 
çait de  les  retenir  de  tout  son  pouvoir.  Mais  ce  fut 
en  vain.  Tous  sautaient  à  la  file  et  périssaient  fina- 
lement ;  il  en  prit  un  grand  et  fort  sur  le  tillac  de 
la  nef  pensant  ainsi  le  retenir  et  par  suite  sauver 
le  reste.  Le  mouton  fut  si  fort  qu'il  emporta  le  mar- 
chand avec  lui  dans  la  mer,  comme  les  moutons  de 
Polyphème  le  borgne  emportèrent  hors  de  la  caverne 


;,i:s  moutons  noyés.  111 

Ulysse  et  ses  compagnons,  —  si  bien  qu'il  fut  noyé. 
Les  autres  bergers  et  moutonniers  qui  voulurent  re- 
tenir les  moutons  par  les  cornes,  par  les  jambes  et 
par  la  toison,  eurent  le  môme  sort.  Ils  furent  tous 
emportés  dans  la  mer  et  noyés  misérablement. 

Panurge,  qui  était  à  côté  de  la  cuisine  tenant  un 
aviron  en  main,  non  pour  aider  les  moutonniers,  mais 
pour  les  empêcher  de  regrimper  sur  le  navire,  et 
échapper  au  naufrage ,  leur  adressait  un  sermon 
éloquent  ;  il  leur  remontrait,  par  lieux  communs  de 
rhétorique,  les  misères  de  ce  monde,  le  bien  et  le 
bonheur  de  l'autre  vie,  leur  assurant  que  les  tré- 
passés sont  plus  heureux  que  ceux  qui  vivent  en  cette 
vallée  de  misère,  et  il  promettait  d'ériger  à  chacun 
d'eux  un  beau  cénotaphe  au  plus  haut  du  mont  Cé- 
nis,  à  son  retour  de  Lanternois.  En  attendant,  il  leur 
souhaitait,  en  cas  qu'ils  ne  fussent  pas  encore  en- 
nuyés de  vivre,  la  rencontre  de  quelque  bonne  ba- 
leine qui  les  avalât  comme  Jonas,  et  au  bout  de 
trois  jours  les  rendît  dans  quelque  beau  pays  de 
satin,  à  l'exemple  du  même  prophète. 

Quand  le  navire  fut  débarrassé  du  marchand  et 
de  ses  moutons  :  «  Ne  reste-t-il  plus  ici,  demanda 
Fanurge,  quelque  âme  moutonnière  qui  veuille  en- 
core faire  le  saut? 

Où  sont  les  moutons  de  Thibault  l'Agnelet  [dans  YA- 
vocat Pathelin]!  Où  sont  ceux  de  Regnauld  Belin,  qui  dor- 
ment quand  les  autres  paissent?  Je  n'en  sais  rien.  C'est 
un  tour  de  vieille  guerre.  Que  t'en  semble,  frère  Jean  ? 

—  Il  me  semble,  dit  frère  Jean ,  que  tu  t'es  trop  pressé 
de  payer.  J'ai  entendu  dire  qu'on  promet  parfois  paie 
double  aux  soldats  pour  le  jour  de  la  bataille.  Si  on  la 
gagne,  on  a  de  quoi  les  payer;  si  on  la  perd,  ils  regarderaient 
comme  une   double   honte  de   demander   la  double  paie. 


112      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Si  vous   n'aviez    pas   payé   d'avance,    l'argent   vous  res- 
terait. 

—  Une  belle  affaire!  dit  Panurge.  J'ai  eu  du  plaisir 
pour  plus  de  cinquante  raille  francs.  Retirons-nous,  le  vent 
est  propice.  Frère  Jean,  écoute  ici.  Jamais  homme  ne  me 
fit  plaisir  sans  récompense,  ou  reconnaissance  pour  le  moins. 
Je  ne  suis  point  ingrat,  je  ne  le  fus  ni  ne  le  serai;  mais, 
en  revanche,  jamais  homme  ne  me  fit  déplaisir  sans  qu'il 
ait  eu  à  s'en  repentir  en  ce  monde  ou  en  l'autre.  Je  ne 
suis  point  fol  jusque  là. 

—  Tu  te  damnes  comme  un  vieux  diable,  dit  frère  Jean. 
Il  est  écrit  :  Mihi  vindictam,  etc.  [A  moi  la  vengeance]. 
Matière  de  bréviaire. 

Remarquons  en  passant  la  dureté  des  mœurs  de 
l'époque.  Dindenault  méritait  une  leçon,  soit;  mais 
il  se  noie,  on  le  regarde  faire,  et  l'on  rit  ;  il  n'y  a 
personne  qui  tende  une  perche  à  lui  ou  aux  siens. 
Tanurge  prend  un  aviron,  mais  c'est  pour  empê- 
cher les  marchands  de  revenir  à  bord,  bien  que  le 
bain  qu'ils  ont  pris  dût  paraître  une  pénitence  suffi- 
sante. Panurge  est  coutumier  du  fait,  sans  doute,  et 
nous  sommes  habitués  à  le  voir  aussi  cruel  et  vindi- 
catif qu'il  est  spirituel.  Mais  frère  Jean  lui-même, 
qui  est  une  bonne  âme  et  sans  rancune,  ne  trouve 
rien  à  redire,  sinon  que  Panurge  aurait  bien  pu  ne 
pas  donner  l'argent,  qui  est  perdu,  puisque  celui  qui 
l'a  reçu  s'est  noyé  ;  et  lorsque  Panurge  lui  confesse 
ses  habitudes  de  vengeance,  il  se  contente  de  pro- 
tester faiblement  en  lui  citant  un  texte  sacré,  qu'il 
affaiblit  encore  en  ajoutant  :  matière  de  bréviaire.  Et  il 
s'éloigne  comme  s'il  disait  :  Je  n'en  ferais  pas  autant, 
mais  c'est  son  affaire.»  A  cette  époque,  on  était  bien 
loin  d'avoir  pour  la  personne  humaine  le  respect  que 
nous  éprouvons  aujourd'hui.  Voyez  ce  que  nous  ra- 
conte Tain e   du  seizième  siècle  en  Italie,  et,  sans 


LA  FOXTAINE  ET  RABELAIS.  113 

sortir  du  domaine  littéraire,  combien  de  horions  ne 
se  distribue-t-il  pas  dans  Don  Quichotte?  En  France, 
après  le  seizième  siècle,  les  coups  disparaissent  peu 
à  peu  des  romans  et  du  théâtre  —  et  de  la  vie  or- 
dinaire, par  conséquent.  Mais  ils  se  maintiennent 
encore  longtemps  en  Angleterre,  comme  l'attestent 
les  romans  de  Fielding,  de  Smolett  et  les  caricatu- 
res d'Hogarth. 

XL 

Cette  histoire  des  moutons  de  Panurge  a  été  ver- 
sifiée par  La  Fontaine  (Contes,  livre  IV,  3,  Din- 
denaut  et  Panurge.) 

Dindenaut  dans  sa  nef 
Menait  moutons.  -  Vendez-m'en  un,  dit  l'autre. 
—  Voire,  reprit  Dindenaut,  l'ami  nôtre, 
lYuseriez-vous  qu'on  pût  venir  à  chef 
D'assez  priser  ni  vendre  telle  aumaille  ? 
Panurge  dit  :  Notre  ami.  coûte  et  vaille, 
Vendez  m'en  un  pour  or  ou  pour  argent. 
Un  fut  vendu.  Panurge  incontinent 
Le  jette  en  mer  et  les  autres  de  suivre,  etc. 

Le  récit  est  assez  maigre,  comme  en  voit,  et  il 
est  permis  de  préférer  celui  de  Kabelais.  Beaumar- 
chais rappelle  aussi  cet  épisode  dans  le  Mariage  de 
Figaro  : 

le  comte.  Il  dit  que  c'est  lui  qui  a  sauté  sur  les  giroflées. 

figaro.  Ah '.s'il  le  dit...  cela  se  peut!  Je  ne  dispute  pas  de 
ce  que  j'ignore. 

le  comte.  Ainsi,  vous  et  lui..  ? 

figaro.  Pourquoi  non  ?  La  rage  de  sauter  peut  gagner;  voyez 
les  moutons  de  Panurge...  (Acte  IV,  6  ) 

C'est  depuis  cette  citation  surtout  que  l'expression 
«  les  moutons  de  Panurge  »  est  devenue  proverbiale, 


114      LIVRE  IV.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

bien   qu'inexacte,    puisque   les   moutons  n'apparte- 
naient pas  à  Panurge. 

Au  premier  abord,  on  pourrait  croire  que  tout  ce 
récit  est  un  épisode  détaché,  propre  à  égayer  le  ro- 
man et  sans  rapport  avec  ce  qui  précède  et  ce  qui 
suit.  C'est  une  erreur.  Cette  histoire  fait  partie 
essentielle  du  tissu  de  l'ouvrage.  Rabelais  vient  de 
nous  conduire  au  pays  imitateur,  au  pays  où  chacun 
veut  faire  ce  que  fait  son  voisin;  il  nous  montre 
jusqu'où  cette  imitation  peut  aller  en  mettant  sous 
nos  yeux  les  moutons  qui  se  jettent  à  l'eau  et  se 
noient  pour  imiter  leurs  camarades,  et  les  bergers 
qui  se  noient  de  compagnie  avec  leur  bercail.  Ce 
récit  n'est  que  le  développement  de  ce  qui  précède  ; 
Rabelais  ne  marche  jamais  au  hasard  dans  cette  se- 
conde partie;  tous  les  épisodes  du  voyage  ont  leur 
raison  d'être  et  leur  place  nécessaire. 

XII. 

La  navigation  continue  jusqu'au  troisième  jour 
sans  incident,  mais  ce  jour-là,  à  l'aube  des  mouches, 
—  est-ce  le  matin,  le  midi  ou  le  soir  ?  grammatici 
certant,  nous  penchons  pour  l'après-midi,  —  on  aper- 
çoit une  île  triangulaire,  ressemblant  à  la  Sicile 
par  la  forme  et  l'assiette.  Les  habitants  ont,  comme 
leur  île,  le  visage  triangulaire  —  en  as  de  trèfle  : 
pas  de  nez  ou  du  moins  leur  nez  est  réduit  à  l'état 
purement  rudimentaire;  aussi  l'île  s'appelle-t-elle 
Ennasin  ou  l'île  des  Enasés.  Les  Euasés  manquent 
du  flair  qui  fait  découvrir  la  vérité,  mais  ils  n'en 
sont  pas  moins  très  satisfaits  d'eux-mêmes.  Leur 
bonheur  est  de  faire  de  petits  rapprochements,  des 
jeux  de  mots,  des  équivoques.  C'est  le  public  qui  au 


L'ÎLE    DU    FAUX    BEL    E-TIilT.  115 

XVe  siècle  applaudissait  Crétin,  au  XVIIe  Fauteur 
de  ce  poème  de  la  Madeleine  dont  nous  avons  cité 
quelques  passages,  qui  se  plaisait  aux  vers  précieux 
de  Cotin,  ridiculisés  par  Molière;  au  XIXe,  c'est 
celui  qui  se  délecte  aux  opérettes,  aux  chansons  des 
cafés  chantants,  qui  rit  quand  on  hurle  :  «  C'est 
le  roi  barbu,  bu  qui  s'avance,  »  et  se  pâme  d'aise  à 
des  vers  comme  ceux-ci  : 

Que  les  cha..  ritables  personnes 
Jettent  une  au .  .  .  mône  au  malliureux, 
Qui  n'est  point  ■/.  un  faux  né . . .  un  faux  nécessiteux. 

Le  progrès  est  sensible,  du  reste.  En  fait  de  plai- 
santeries niaises  et  plates,  Crétin  n'a  rien  de  com- 
parable à  la  plupart  des  opérettes  et  chansonnettes 
en  vogue  aujourd'hui. 

Les  Enasés  de  Rabelais  étaient  tous  parents,  mais 
ils  ne  se  désignaient  jamais  par  leur  degré  de  pa- 
renté. L'un  appelait  une  femme:  «ma  mie»,  et  elle 
l'appelait  «ma  croûte»;  Tune  était  la  «mitaine»  et 
l'autre  «le  gant»  ;  un  homme  nommait  une  femme: 
«  mon  écaille»,  et  elle  l'appelait  <  mon  huître  ».  Un 
docteur,  après  avoir  longtemps  causé  avec  une  jeune 
fille,  lui  disait  :  «  Adieu,  bonne  Mine.  »  —  «  Adieu, 
Mauvais  Jeu  »,  répondait-elle.  De  bonne  mine  à  mau- 
vais jeu,  l'alliance  n'est  pas  inusitée,  dit  Pantagruel. 
Les  voyageurs  assistent  à  un  mariage;  une  gaillarde 
un  peu  mûre,  qu'on  a  surnommée  «  la  poire»,  épouse 
un  jeune  follet  à  poil  rougeâtre  qu'on  a  surnommé 
«  fromage  ».  C'est  le  mariage  de  la  puire  et  du  fro- 
mage. Dans  une  salle  voisine  on  mariait  un  jeune 
«  escarpin  »  avec  une  vieille  «  pantoufle.  »  Ce  qui 
explique  la  chose,  c'est  que  la  pantoufle  était  pleine 
d'écus. 


116       LIVRE  IV.  —  VOYAGE  A  L'ORA  CLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Comme  Pantagruel  écoutait  tout  cela  sans  paraî- 
tre s'amuser  beaucoup,  on  lui  dit  qu'il  était  un  hom- 
me de  l'autre  monde,  qui  n'entendait  rien  à  la 
bonne  plaisanterie.  Il  en  eut  bientôt  assez  de  cette 
frivolité  pédantesque,  de  cet  esprit  pénible  et  niais 
tout  à  la  fois;  il  s'éloigna  de  l'île,  en  se  disant  que  la 
vérité  qu'il  cherchait  serait  toujours  étrangère  à  ces 
gens-là. 

XIII. 

Après  quelques  jours  de  navigation,  il  arriva  à 
l'île  de  «Chéli»,  autrement  dit  l'île  des  Lèvres,  si 
nous  adoptons  î'étymologie  grecque.  C'est  l'île  des 
démonstrations  amicales  :  ici  tout  le  monde  s'em- 
brasse et  se  caresse. 

Le  roi,  Saint  Panigon,  vient  au  devant  des  voya- 
geurs  et  les  conduit  à  son  palais.  La  reine,  ses 
filles,  les  dames  de  la  cour  embrassent  Pantagruel 
et  sa  suite  ;  les  compliments,  les  offres  de  service, 
les  cérémonies  n'en  finissent  pas.  Frère  Jean,  tout 
furieux ,  s'enfuit  à  la  cuisine ,  et  quand  on  lui  en 
demande  la  raison. 

Corps  de  galline  [poule]  !  s'écrie-t-il ,  c'est  que  j'aime 
mieux  la  cuisine  que  toutes  ces  simagrées  :  magriy,  magna , 
chiabrena,  révérence,  double,  reprise,  l'accolade,  la  fressu- 
rade  [étreinte] ,  je  baise  la  main  de  votre  mercy ,  de  vo- 
tre maestà,  tarabin,  tarabas! 

Frère  Jean  exprime  à  sa  manière  les  protesta- 
tions qu'Alceste  exprimera  plus  tard  en  plus  beau 
style  : 

Non,  je  ne  puis  souffrir  cette  lâche  méthode, 
Qu'affectent  la  plupart  de  vos  gens  à  la  mode  ; 
Et  je  ne  hais  rien  tant  que  les  contorsions 
De  tous  ces  grands  faiseurs  de  protestations  ; 


l'île  des  complimenteurs.  117 

Ces  affables  donneurs  d'embrassades  frivoles, 

Ces  obligeants  diseurs  d'inutiles  paroles, 

Qui  de  civilités  avec  tous  font  combat, 

Et  traitent  du  même  air  l'honnête  homme  et  le  fat. 

Quel  avantage  a-t-on  qu'un  homme  vous  caresse, 

Vous  jure  amitié,  foi,  zèle,  estime,  tendresse, 

Et  vous  fasse  de  vous  un  éloge  éclatant, 

Lorsqu'au  premier  faquin  il  court  en  faire  autant  ? 

Non,  non,  il  n'est  point  d'âme  un  peu  bien  située, 

Qui  veuille  d'une  estime  ainsi  prostituée  ; 

Et  la  plus  glorieuse  a  des  régals  peu  chers, 

Dès  qu'on  voit  qu'on  nous  mêle  avec  tout  l'univers  ; 

Sur  quelque  préférence  une  estime  se  fonde, 

Et  c'est  n'estimer  rien  qu'estimer  tout  le  monde. 

(Le  Misanthropie  I,  1.) 

Frère  Jean  raconte  ensuite  l'histoire  d'un  sei- 
gneur qu'on  recevait  ainsi  en  grande  cérémonie. 
Il  devait  y  avoir  embrassade  générale  des  dames. 
Celles-ci,  pour  s'amuser,  firent  déguiser  les  pages 
en  demoiselles  et  les  mirent  en  avant.  Les  seigneurs 
les  embrassèrent  tendrement,  à  la  grande  joie  des 
dames,  qui  leur  firent  aussitôt  quitter  leurs  habits 
de  femmes  et  apparaître  en  costume  de  pages.  Les 
dames  s'attendaient  qu'on  allait  se  tourner  vers  el- 
les pour  les  embrasser  doublement.  —  «On  ne  m'y 
prend  pas  deux  fois,  s'écria  le  visiteur  ;  il  doit  y 
avoir  encore  quelque  tromperie  là-dessous, «  et  il  re- 
fusa d'embrasser  les  dames. 

Toutes  ces  politesses  creuses,  tout  ce  cérémonial, 
c'est  du  temps  et  de  l'intelligence  perdus  ;  la  cui- 
sine au  moins,  c'est  quelque  chose  de  solide  et  de 
substantiel. 

—  «C'est  bien  parlé  en  moine,  s'écria  Epistémon 
le  sage.  Cela  me  rappelle  un  moine  d'Amiens  avec  le- 
quel je  me  trouvais  à  Florence  il  y  a  quelques  an- 


1 18      LIVKK  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

nées.  Nous  admirions  la  beauté  de  la  ville,  la  struc- 
ture du  dôme  ,  la  somptuosité  des  temples  et  pa- 
lais. —  Je  ne  sais  ce  que  vous  trouvez  tant  à  louer, 
nous  dit  notre  moine.  Ce  sont  de  belles  maisons, 
mais  après  ?  Dans  toute  la  ville,  je  n'ai  pas  encore 
aperçu  un  rôtisseur,  bien  que  j'aie  cherché  partout. 
A  Amiens  sur  quatre  fois  moins  de  chemin,  nous 
aurions  rencontré  au  moins  14  rôtisseries  antiques  et 
aromatisantes.  Ces  porphyres,  ces  marbres  sont 
beaux,  je  n'en  dis  point  de  mal  ;  mais  les  darioles 
[petits  gâteaux  à  la  crème]  d'Amiens  sont  meilleures 
à  mon  goût.  Ces  statues  antiques  sont  bien  faites,  je 
le  veux  croire ,  mais,  par  St  Ferréol  d'Abbeville, 
les  jeunes  filles  de  mon  pays  sont  mille  fois  plus 
avenantes.  » 

On  demande  alors  pourquoi  on  rencontre  toujours 
des  moines  dans  les  cuisines  et  pas  d'auties  per- 
sonnages ?  La  question  n'était  pas  résolue  lorsqu'on 
arriva  au  point  où  la  flottille  attendait  les  voya- 
geurs. Pantagruel  en  avait  assez  de  Chéli ,  de  ses 
embrassades,  de  son  cérémonial.  Toute  cette  pré- 
occupation des  convenances  est  un  obstacle  à  la 
découverte  de  la  vérité. — Allons  plus  loin,  dit-il,  et  il 
se  rembarque  avec  sa  joyeuse  compagnie. 

XIV. 
On  arrive  à  Procuration.  Les  habitants  de  cette 
lie  sont  d'un  caractère  tout  opposé-  A  Chéli  on  est 
toujours  de  votre  avis.  Vous  diriez  la  sottise  la  plus 
gigantesque,  qu'on  la  trouverait  charmante  et  l'on 
vous  applaudirait,  sauf  à  se  moquer  de  vous,  quand 
vous  seriez  parti.  J.-J.  Rousseau  raconte  dans  ses 
Confessions  qu'un  jour  quelqu'un  avec  qui  il  se  pro- 


l'île  des  chicanous.  119 

menait,  lui  ayant  vu  manger  des  baies  qu'il  savait 
vénéneuse?,  n'osa  pas  l'avertir  de  peur  de  le  con- 
trarier et  de  manquer  à  la  politesse.  Le  gens  de 
Chéli  sont  de  cette  force. 

Procuration,  au  contraire,  est  le  pays  de  la  chi- 
cane ,  de  cette  chicane  minutieuse ,  acharnée,  qui 
s'accroche  aux  mots  et  épie  toutes  vos  paroles,  pour 
vous  trouver  en  défaut,  non  pas  dans  l'intérêt  de  la 
justice  et  de  la  vérité,  mais  pour  vous  faire  rache- 
ter votre  erreur  à  beaux  deniers  comptants.  Ces 
chicaneurs  impitoyables ,  occupés  uniquement  à  pro- 
voquer les  imprudences  d'un  caractère  généreux 
pour  s'en  faire  adjuger  le  prix  en  argent,  étaient 
tout  particulièrement  odieux  à  Rabelais.  Il  n'est  pas 
content  qu'il  ne  les  ait  fait  fouetter  d'importance. 
Il  a  même  le  tort  de  dépasser  la  mesure. 

Les  voyageurs  descendent  dans  l'île.  Une  foule 
nombreuse  de  «Procultous  et  de  Chicanous»  vien- 
nent au  devant  d'eux.  On  ne  les  invite  pas  à  man- 
ger, mais  les  Chicanous  leur  déclarent,  avec  force 
révérences,  qu'ils  sont  tout  à,  leur  commandement. 
Un  interprète  explique  à  Pantagruel  et  à  ses  amis 
comment  ces  gens  gagnent  leur  vie.  A  Piome  à  cette 
époque,  on  pouvait  gagner  sa  vie  à  faire  le  métier 
de  spadassin  ,  à  battre ,  à  empoisonner  ou  assassi- 
ner les  gens.  Les  Chicanous,  au  contraire,  gagnent 
leur  vie  à  être  battus.  Si  bien  que,  s'ils  demeuraient 
longtemps  sans  recevoir  quelque  bonne  rossée,  ils 
mourraient  de  maie  faim,  eux,  leurs  femmes  et  leurs 
enfants. 

L'auteur  nous  a  déjà  fait,  au  livre  II,  un  tableau 
de  la  manière  dont  les  seigneurs  dépensaient  leur 
bien.    Comme  ils   n'étaient  pas   très  soigneux  dans 


120      LIVBE  IV. —  VOYAGE  A  l'oBACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

leurs  comptes ,  ils  empruntaient  à  des  usuriers,  et 
continuaient  à  dépenser  sans  regarder.  Quand  le  jour 
de  payer  arrivait,  ils  étaient  hors  d'état  de  satisfaire 
leurs  créanciers.  On  lâchait  alors  contre  eux  la 
troupe  infime  des  Chicanous,  et  ceux-ci  parvenaient 
ordinairement  à  tirer  de  l'argent  de  ces  mauvais 
payeurs,  mais  il  y  laissaient  quelquefois  leurs  oreil- 
les et  une  partie  de  leur  peau.  Cette  histoire  des 
Chicanous  est  la  suite  de  celles  des  débiteurs  et  em- 
prunteurs et  en  forme  la  conclusion. 

Voici  comment  les  choses  se  passaient,  au  dire 
de  l'interprète  : 

Quand  un  moine,  prestre,  usurier  ou  advocat  veult  mal  à 
quelque  gentilhomme  de  son  pays ,  il  envoyé  vers  luy  un  de 
ces  Chiquanous.  Chiquanous  le  citera,  l'adjournera,  l'outrai- 
gera,  l'iDJuriera  impudentement,  suivant  son  record  et  instruc- 
tion ,  tant  que  le  gentilhomme ,  s'il  n'est  pas  paralytique  de 
sens  et  plus  stupide  qu'une  rane  gyrine  [têtardj,  sera  contrainct 
luy  donner  bastonnades  et  coups  d'espée  sus  la  teste,  ou  la 
belle  jarretade,  ou  mieulx  le  jetter  par  les  créneaux  et  fenes- 
tres  de  son  chasteau.  Cela  fait,  voilà  Chiquanous  riche  pour 
quatre  mois,  comme  si  coups  de  baston  {'eussent  ses  naïfves  et 
naturelles  moissons.  Car  il  aura  du  moine,  de  l'usurier  ou  l'ad- 
vocat,  salaire  bien  bon;  et  réparations  du  gentilhomme,  aul- 
cunes  fois  si  grandes  et  excessives,  que  le  gentilhomme  y  per- 
dra tout  son  avoir ,  avec  dangier  de  misérablement  pourrir 
en  prison,  comme  s'il  eust  frappé  le  roy. 

Racine  s'est  souvenu  de  ce  passage  et  de  tout  ce 
qui  suit,  dans  les  Plaideurs  : 

chicaneac  à  l'huissier. 
Monsieur,  vous  êtes  un  fripon. 
l'intimé. 
Monsieur,    pardonnez-moi,  je  suis  fort  honnête  homme. 

—  Mais  fripon  le  plus  franc  qui  soit  de  Caen  à  Rome. 

—  Monsieur,  je  ne  suis  pas  pour  vous  désavouer. 
Vous  aurez  la  bonté  de  me  le  bien  payer. 


l'île  dls  chicanous.  121 

—  Moi,  payer  ?  en  soufflets, 

-  Vous  êtes  trop  honnête  ; 
Vous  me  le  paierez  bien. 

-  Oh  !  tu  me  romps  la  tête. 
Tiens  !  voilà  ton  paiement. 

-  Un  soufflet  !   Ecrivons. 
«  Lequel,  Hiérôme,  après  plusieurs  rebellions, 

«  Auroit  atteint,  frappé,  moi  sergent  à  la  joue, 

«  Et  fait  tomber,  du  coup,  mon  chapeau  dans  la  boue. 

chicaneau,  lui  donnant  un  coup  de  pied. 
Ajoute  cela. 

—  Bon,  c'est  de  l'argent  comptant  ; 
J'en  avois  bien  besoin.  «Et,  de  ce  non  content, 
«  Auroit  avec  le  pied  réitéré.  »  Courage  ! 
«  Outre  plus,  le  susdit  seroit  venu,  de  rage, 
«Pour  lacérer  ledit  présent  procès-verbal.» 
Allons,  mon  cher  monsieur,  cela  ne  va  pas  mal. 
Ne  vous  relâchez  point. -Coquin! -Ne  vous  déplaise, 
Quelques  coups  de  bâton,  et  je  suis  à  mon  aise. 

CHiCANEAr,  tenant  un  bâton. 
Oui-dà.  Je  verrai  bien  s'il  est  sergent.  Tôt  donc  ! 

l'intimé,  en  posture  d'écrire. 
Frappez.  J'ai  quatre  enfants  à  nourrir. 

-  Ah  !  pardon  ! 
Monsieur,  pour  un  sergent  je  ne  pouvais  vous  prendre, 
Mais  le  plus  habile  homme  enfin  peut  se  méprendre. 
Je  saurai  réparer  ce  soupçon  outrageant. 
Oui.  vous  êtes  sergent,  monsieur,  et  très  sergent. 
Touchez  là  :  vos  pareils  sont  gens  que  je  révère, 
Et  j'ai  toujours  été  nourri  par  feu  mon  père 
Dans  la  crainte  de  Dieu,  monsieur,  et  des  sergents. 

—  Non,  à  si  bon  marché  l'on  ne  bat  point  les  gens. 

—  Monsieur,  point  de  procès. 

—  Serviteur.  Contumace. 
Bâton  levé,  soufflet,  coup  de  pied.  Ah  ! 

-  De  grâce, 
Rendez-les-moi  plutôt. 

—  Suffit  qu'ils  soient  reçus  ; 
Je  ne  les  voudrois  pas  donner  pour  mille  écus.    (Acte II,  4.) 


122      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

XV. 

«Je  sais  à  cet  inconvénient,  dit  Panurge,  un  re- 
mède dont  usait  le  seigneur  de  Basché.  Ce  sei- 
gneur à  son  retour  d'Italie,  où  il  s'était  battu  avec 
les  Français  contre  Jules II,  était  chaque  jour  ajourné, 
cité,  chicané  par  le  gros  prieur  d'une  abbaye  voi- 
sine- 
Un  jour  qu'il  déjeunait  avec  ses  gens,  il  résolut 
d'en  finir,  il  envoya  chercher  son  boulanger  nommé 
Loyre,  avec  sa  femme,  plus  le  curé  de  sa  paroisse, 
qui  lui  servait  de  sommelier,  —  comme  c'était  la 
coutume  à  cette  époque,  —  et  il  leur  dit  en  pré- 
sence de  ses  gentilshommes  et  domestiques:  «Vous 
voyez  combien  ces  Chicanous  m'importunent.  C'est 
au  point  que  si  vous  ne  m'en  délivrez  ,  j'abandon- 
nerai le  pays  et  prendrai  le  parti  du  Soudan.  » 

Il  s'agit  de  rosser  d'importance  le  Chicanous  sans 
qu'il  ait  le  droit  de  se  plaindre,  et  il  a  imaginé  un 
moyen.  C'était  la  coutume  au  moyen  âge ,  et  cette 
coutume  s'est  longtemps  conservée,  de  donner  un  souf- 
flet aux  enfants  et  quelques  coups  de  poing  d'ami- 
tié aux  hommes  pour  qu'ils  se  souvinssent  d'une  con- 
vention ou  d'un  fait  important  dont  ils  étaient  té- 
moins. Au  XVIIIe  siècle  encore,  on  voit  des  enfants 
présents  à  une  exécution,  souffletés  par  leurs  mères 
afin  que  le  souvenir  leur  en  reste.  Or,  dans  le  Poi- 
tou, et  d'après  le  même  principe,  quand  on  assis- 
tait à  des  fiançailles ,  on  se  donnait  réciproque- 
ment quelques  coups,  pour  garder  le  souvenir  de  la 
convention  à  laquelle  on  assistait.  C'est  cette  cou- 
tume que  le  seigneur  de  Basché  veut  mettre  à  profit. 
Son  meunier  et  sa  femme  feindront  d'être  fiancés; 


LES    NOCES    DE    BASCHÉ.  123 

le  curé  en  habit  sacerdotal  feindra  de  les  marier  et 
l'on  profitera  de  l'occasion  pour  administrer  une 
verte  correction  au  Chicanous. 

—  Mais  comment  le  reconnaître  ?  demande  mes- 
sire  Oudart,  le  curé. 

—  Quand  vous  verrez  arriver  ici  un  homme  à 
pied  ou  mal  monté,  avec  un  gros  anneau  d'argent 
au  pouce,  ce  sera  un  Chicanous.  —  L'anneau  dont 
il  est  ici  question,  servait  à  sceller  les  exploits.  — 
Le  portier  l'introduira  et  sonnera  la  clochette  ;  te- 
nez-vous prêts  alors,  et  venez  dans  la  salle  jouer  la 
tragi-comédie   que  vous  savez. 

Le  hasard  fit  que  ce  même  jour  il  arriva  au  châ- 
teau un  vieux,  gros  et  rouge  Chicanous.  On  le  re- 
connut à  ses  gros  et  gras  houseaux  [bottes],  à  sa 
méchante  jument ,  à  un  sac  de  toile  plein  de  pa- 
piers judiciaires  attaché  à  sa  ceinture,  et  surtout 
au  gros  anneau  d'argent  qu'il  avait  au  pouce  gauche. 
Le  portier  l'introduit  poliment  et  sonne  la  cloche. 
A  ce  signal,  le  meunier  et  sa  femme  revêtent  leurs 
plus  beaux  habits.  —  Basché  leur  avait  donné  de 
l'argent  pour  en  acheter.  —  Le  curé  endosse  le  sur- 
plis et  l'étole,  et  allant  au  devant  du  Chicanous,  il 
le  mène  boire  pendant  qu'on  se  munit  de  gante- 
lets, car  on  a  jugé  que  les  poings  seuls  ne  feraient 
pas  assez  de  mal.  Puis,  quand  tout  le  monde  est  prêt, 
la  fête  commence.  Le  Chicanous  se  trouve  très  ho- 
noré d'y  assister.  Le  prêtre  officie,  puis  les  assis- 
tants échangent  entre  eux  de  petits  coups  de  poing 
d'amitié.  Mais  quand  on  frappe  sur  le  Chicanous, 
c'est  le  gantelet  qui  joue.  Comme  tout  le  monde  rit, 
le  Chicanous  n'ose  se  fâcher.  Il  se  retira  tout 
éclopé,  tout   tigré  de  meurtrissures,  mais   satisfait 


124      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  l'OBACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

de  1" honneur  que  lui  avait    fait    le    seigneur    de 
Basché. 

XVI. 

Quand  il  fut  parti  —  c'est  toujours  Panurge  qui 
parle  —  le  seigneur,  qui  n'avait  pas  de  quoi  payer 
ses  dettes,  mais  qui  était  assez  riche  pour  régaler 
les  siens,  réunit  sa  famille  et  ses  amis  sous  la  treille 
et  leur  raconta  un  tour  que  François  Villon  avait 
joué  dans  le  pays. 

Villon,  après  avoir  été  condamné  à  être  pendu  à 
Paris,  puis  gracié  par  le  parlement,  passa  quelque 
temps  à  Orléans,  où  l'évêque  le  fit  aussi  emprison- 
ner. Rendu  à  la  liberté,  il  demeura  longtemps  en 
Angleterre,  si  Ton  en  croit  une  historiette  que  Ra- 
belais nous  raconte  plus  loin,  puis,  sur  ses  vieux 
jours,  il  revint  à  St-Maixent ,  en  Poitou ,  et  là  il 
s'amusait,  en  société  de  joyeux  compagnons,  à 
jouer  le  mystère  de  la  Passion  en  laDgage  poitevin. 
C'était  une  lourde  affaire  de  se  procurer  des  cos- 
tumes. Dieu  le  père  était  généralement  représenté 
en  costume  ecclésiastique,  avec  la  chape  et  l'étole. 
D'ordinaire ,  les  prêtres  prêtaient  volontiers  leurs 
ornements,  mais  il  y  en  avait  qui  refusaient.  Le  se- 
crétaire des  cordeliers  de  St-Maixent,  Etienne  Tape- 
coue ,  fut  de  ceux-là  ;  il  répondit  par  un  refus  à 
toutes  les  prières  de  Villon. 

Mal  lui  en  prit.  Un  jour  qu'il  était  allé  à  cheval 
quêter  pour  son  couvent  dans  une  ville  voisine, 
Villon  fit  revêtir  tous  ses  diables  de  leurs  costu- 
mes et  leur  distribua  leurs  instruments  de  musique 
infernale  ;  puis  il  les  fit  défiler  sur  la  place  du 
marché  avec  leurs  peaux  de  loups,  de  veaux,  de  bé- 


MLLON    ET    LE   COKDELIER.  125 

liers,  passementées  de  têtes  de  moutons,  de  cornes 
de  bœuf,  etc.;  ils  portaient  à  la  ceinture  des  cymba- 
les de  vaches,  des  sonnettes  de  mulets,  qui  faisaient 
grand  bruit,  et  tenaient  à  la  main  des  bâtons  noirs 
pleins  de  fusées  ou  des  tisons  enflammés,  sur  les- 
quels on  jetait  de  temps  à  autre  des  poignées  de  ré- 
sine. Après  les  avoir  ainsi  promenés  au  grand  conten- 
tement du  peuple  et  à  la  grande  frayeur  des  petits 
enfants,  Villon  les  mène  dans  un  cabaret  en  dehors 
de  la  ville,  près  duquel  le  moine  devait  passer.  Dès 
qu'on  l'aperçoit,  les  diables  se  précipitent  vers  lui, 
criant,  hurlant,  aboyant,  jetant  des  fusées.  La  ju- 
ment que  montait  Tapecoue  prend  le  mors  aux  dents, 
Tapecoue  tombe,  mais  la  bête  ne  s'arrête  pas  pour 
cela,  elle  court,  elle  court  jusqu'au  couvent  en  traî- 
nant son  cavalier.  Quand  elle  arriva,  il  ne  restait 
du  moine  qu'un  pied  et  un  soulier. 

Le  fait  est-il  réel  ?  on  a  élevé  des  doutes  à  ce 
sujet.  Quelques-uns  de  ces  incidents  se  trouvent  dans 
une  des  Repues  Franches,  d'autres  figurent  dans  le 
Dialogue  d'Erasme  :  Sjwctrum  sive  Exorcismus , 
mais  dans  l'un  ni  dans  l'autre  récit,  l'affaire  n'a  le  dé- 
nouement tragique  que  nous  lui  voyons  ici.  Pa- 
nurge,  du  reste,  trouve  cette  cruelle  plaisanterie 
toute  naturelle.  Le  seigneur  deBasché  aussi  s'en  amuse 
de  bon  cœur,  et  promet  de  bien  récompenser  ceux  de 
ses  gens  qui  l'aideront  à  se  venger  du  premier  Chi- 
canous  qui  se  présentera. 

XVII. 

Les  gens  se  le  tiennent  pour  dit.  Quelques  jours 
après,  arriva  un  jeune,  haut  et  maigre  Chicanous, 
qui  venait  citer  Basché  à  la  requête  du  Prieur.  A 


]  26      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

ce  moment,  le  meunier  pétrissait  sa  pâte  ,  sa  femme 
belutait  la  farine ,  le  curé  vaquait  à  son  office  de 
sommelier,  les  gentilshommes  jouaient  à  la  paume, 
le  seigneur  de  Basché  jouait  aux  trois  cent  trois 
avec  sa  femme,  les  demoiselles  jouaient  au  pin- 
gre, les  officiers  jouaient  à  l'impériale,  les  pages  à 
la  mourre,  avec  chiquenaudes  au  perdant.  A  l'arrivée 
du  Chicanous  chacun  court  à  son  rôle.  Le  Chicanous 
se  met  à  genoux  devant  le  seigneur ,  lui  demande 
mille  pardons  de  le  citer.  «Il  est  obligé  de  faire  son 
métier  et  serait  heureux  que  le  seigneur  voulût 
bien  l'employer.»  Basché  lui  dit  qu'il  doit  avant  tout 
goûter  de  son  vin  et  assister  à  un  mariage  qui  se 
prépare.  Le  Chicanous  accepte  avec  bonheur,  et,  la  cé- 
rémonie faite,  c'est  lui  qui  commence  la  danse  ;  il 
donne  des  coups  de  poing,  on  lui  répond  par  des  coups 
de  gantelet.  —  «Croyez,  qu'à  Avignon,  en  temps  de 
carnaval,  dit  Panurge,  jamais  bacheliers  ne  jouèrent 
plus  mélodieusement  qu'il  ne  fut  joué  sur  le  Chicanous.  » 
Il  tombe  étourdi  par  le  vin  et  les  coups,  on  l'atta- 
che sur  son  cheval  et  on  le  renvoie  chez  lui,  après 
avoir  fixé  à  sa  manche  une  belle  livrée  jaune 
et  verte ,  couleur  des  fous  de  cour ,  sous  pré- 
texte que  telles  étaient  les  couleurs  de  la  ma- 
riée. 

Ces  deux  exécutions  de  Chicanous  ne  suffisent 
pas  à  Rabelais,  il  nous  fait  assister  à  une  troisième, 
plus  détaillée.  L'exploit  n'avait  pas  été  signifié  dans 
les  formes.  Le  gros  prieur  envoya  un  nouvel  huis- 
sier, accompagné  cette  fois  de  deux  recors  pour  sa 
sûreté.  Le  seigneur  dînait  quand  la  cloche  annonça 
l'arrivée  du  Chicanous.  Basché  le  reçoit  "bien,  il  le 
fait  asseoir  près  de  lui,  place  les  recors  auprès  des 


SUITE  DES  NOCES  DE  BASCHÉ.  127 

demoiselles.  Au  dessert  le  Chicanous  se  lève  et  cite 
le  seigneur.  Celui-ci  lui  demande  copie  de  la  cita- 
tion, et  lui  remet  en  échange  quatre  écus  au  soleil, 
puis  il  le  prie  d'assister  aux  fiançailles  d'un  de  ses 
officiers  et  d'en  recevoir  le  contrat,  moyennant  sa- 
laire, bien  entendu.  Le  Chicanous  tire  son  écritoire 
et  écrit  en  présence  des  recors.  Le  meunier  et  sa 
femme  arrivent  en  accoutrements  nuptiaux,  le  curé 
en  vêtements  sacerdotaux;  il  interroge  les  préten- 
dus fiancés,  les  unit,  les  bénit,  les  asperge  d'eau  bé- 
nite. Le  contrat  est  passé  et  minuté.  D'un  côté,  on 
apporte  le  vin  et  les  épices,  de  l'autre,  force  rubans 
blancs  et  marron,  livrée  de  la  mariée,  et  par  des- 
sous des  gantelets. 

Le  Chicanous,  à  qui  on  avait  fait  avaler  une  grande 
tasse  de  vin,  se  trouva  en  gaieté.  «Est-ce  qu'on  ne 
baille  point  ici  des  noces?  demanda-t-il.  Les  vieux 
usages  se  perdent.  On  a  aboli  les  0  de  Noël,  le  monde 
approche  de  sa  fin.  Des  noces!  des  noces!»  et  il  se  met 
à  frapper  sur  Basché,  sur  sa  femme,  sur  les  demoi- 
selles et  sur  le  curé. 

Les  0  de  noël  sont  certaines  antiennes  commen- 
çant par  0  :  0  Sapientia,  0  Adonaï,  0  Badix  Jesse, 
0  Cîavis  David ,  0  Oriens ,  etc  . ,  qui  se  chantent 
chaque  soir  des  neuf  jours  qui  précèdent  la  fête  de 
Noël.  On  portait  à  cette  occasion  au  plus  récent 
couple  de  la  paroisse  un  grand  0,  qui  figurait  à  l'é- 
glise pendant  le  temps  de  la  fête,  mais  qu'on  ren- 
dait ensuite  au  marié.  Celui-ci ,  en  récompense, 
faisait  un  présent  au  curé  et  aux  pasteurs,  et  c'é- 
tait une  occasion  de  buvettes  et  de  réjouissances. 
On  chante  toujours  les  0  de  Noël,  mais  les  buvettes 
ont  cessé.  Nous  voyons  par  les  plaintes  du  Chica- 


128      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

nous  qu'elles  avaient  cessé  en  divers   endroits   dès 
le  temps  de  Rabelais. 

Le  Chicanous  commençait  le  jeu,  les  assistants  ne 
lui  firent  pas  attendre  sa  revanche,  à  lui  ni  à  ses 
recors.  Panurge  se  délecte  à  détailler  les  blessures 
que  reçoivent  les  personnages,  et,  pour  varier  son 
récit,  il  invente  des  mots  interminables.  Le  curé  se 
plaint  qu'un  recors  lui  a  désincornifibulé  toute  l'é- 
paule et  n'en  boit  pas  moins  à  lui  joyeusement.  Le 
meunier  prétend  qu'on  lui  a  donné  sur  le  coude  un  si 
grand  coup  de  poing  qu'il  en  est  devenu  tout  esper- 
ruquancluzelubelouzerirelu  du  talon.  —  Mais,  di- 
sait Trudon  le  tambourineur,  cachant  son  œil  gau- 
che avec  son  mouchoir,  il  ne  leur  a  pas  suffi  de 
m'avoir  ainsi  lourdement  morrambouzevezengouze- 
quoquemorguatasacbacguevezinemaffressé  mon  pau- 
vre œil  ;  ils  m'ont  encore  défoncé  mon  tambourin. 
Les  tambourins  sont  ordinairement  battus  aux  noces, 
les  tambourineurs  jamais.  Un  des  écuyers  disait  à 
un  recors  dont  la  mâchoire  avait  été  brisée,  tandis 
qu'il  était  lui-même  pleinement  sauf  et  intact  :  Ne 
vous  suffisait-il  pas  de  nous  avoir  ainsi  morcrocasse- 
bezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé  tous  les 
membres  supérieurs  à  grands  coups  de  chaussures 
sans  nous  donner  de  tels  morderegrippipiotabiro- 
freluchamburelurecoquelurintimpanemens  sur  le  de- 
vant des  jambes  à  belles  pointes  de  houseaux  ?  Ap- 
pelez-vous cela  jeu  de  jeunesse?  Par  Dieu,  jeu 
n'est-ce  ! 

XVIII. 

Rabelais  a  trouvé  le  modèle  de  ces  mots  composés 
dans  Aristophane  ;  il  y  a  à  la  fin  des  Femmes  politi- 


ARISTOPHANE    ET    RABET.ÀT8.  129 

fines,  ou  Y  Assemhlée  des  femmes,  un  mot  qui  n'a  pas 
moins  de  76  syllabes  et  forme  six  vers  entiers.  Il 
est  vrai  que  c'est  une  énumération  de  mets.  Voici 
ce  mot.  La  fin  de  chaque  vers  est  indiquée  par  un 
tiret  : 

Tâ/3  Y^p  tr.t'.àx  KsiraSDTEp.i^ooeXa^oY3Xeo  —  xpewtoXet&ù- 
voôptjxoTOTpiaaaTO  —  atX<piorpaaojAeXlTOX?rtàxeyou.evo  ■ —  ■/.:/- 
Xsr£7.oaouoocpaTTo-ep'.aT£pa  —  AexTpuovo-TtTéxeçaXXfoxtYxXone  — 
\tiQkay<àQGiQaio6aqr\Tpa-ioi.von-£pôyw.  (V.  1163.) 

[Bientôt  on  va  servir  huîtres,  salaisons,  poissons  sans  écail- 
les, lottes,  calvaires  à  la  sance  piquante,  silphiqm  au  miel, 
grives,  merles,  pigeons,  crêtes  de  coq  grillées,  bécassines,  bi- 
sets, lièvres  en  civet,  ailes  de  volaille  ) 

Le  calvaire  est  une  sorte  de  poisson. 

Revenons  à  Rabelais.  La  nouvelle  mariée  pleu- 
rante riait,  riante  pleurait  de  ce  que  le  Chicanous 
lui  avait  tapignemampenillorifrizonoufressuré  tout 
le  corps  en  trahison.  Le  maître  d'hôtel  tenait  son 
bras  gauche  en  écharpe  comme  tout  morquaquo- 
quassé.  Le  diable,  dit-il,  m'a  bien  inspiré  d'assister 
à  ces  noces,  j'en  ai  tous  les  bras  enguoulevezine- 
massés! 

Le  Chicanous  avait  été  tant  battu  qu'il  ne  parlait 
plus.  Les  recors  protestèrent  qu'en  frappant  ainsi 
ils  n'avaient  aucune  mauvaise  intention,  et  deman- 
dèrent qu'on  leur  pardonnât  pour  l'amour  de  Dieu. 
Ils  partirent.  A  une  demi-lieue  de  là,  le  Chicanous  se 
trouva  mal.  Les  recors  arrivèrent  à  l'île  Bouchard 
[près  de  Chinon]  disant  qu'ils  n'avaient  jamais  vu 
plus  homme  de  bien  que  le  seigneur  de  Basché  ni 
maison  plus  honorable  que  la  sienne.  Ils  n'avaient 
jamais  été  cVtelles  noces.  S'ils  avaient  été  battus, 
c'était  leur  faute  parce  qu'ils  avaient  commencé. 
Ils  vécurent  encore  je  ne  sais  combien  de  jours  après, 
n  9 


130      LIVKE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

ajoute  malignement  Panurge.  Les  noces  de  Basché 
passèrent  en  commun  proverbe  et  depuis  lors  od  ne 
demanda  plus  d'argent  au  seigneur. 

Pantagruel  a  écouté,  comme  toujours,  le  récit  de 
Panurge  sans  rien  dire,  mais  il  est  loin  d'approuver 
cette  manière  expédftive  employée  par  les  seigneurs 
pour  payer  leurs  dettes. 

Epistétnon  fait  remarquer  que  les  coups  de  gan- 
telets auraient  dû  tomber  plutôt  sur  le  gros  prieur 
qui  dépensait  une  partie  de  son  argent  à  molester 
Basché,  une  partie  à  lancer  contre  lui  les  Chicanons 
pour  avoir  le  plaisir  de  les  voir  daubés. 

Ces  abbé^,  disait-il,  ont  pour  habitude  d'exploi- 
ter l'insouciance  des  seigneurs  et  de  les  tracasser 
pour  les  faire  payer  beaucoup  plus  qu'ils  ne  doivent. 
Ces  pauvres  diables  de  Chicanous  ne  faisaient  que 
leur  office  après  tout. 

Le  récit  des  noces  de  Basché  ne  figure  pas  dans  la 
première  édition  du  quatrième  livre.  Rabelais  l'in- 
tercala dans  la  seconde. 

XIX. 

Pantagruel  raconte  à  ce  propos  l'histoire  d'un 
Romain,  nommé  Neratius,  qui  ne  sortait  jamais  sans 
se  faire  suivre  par  des  domestiques  portant  de  l'ar- 
gent. Quand  il  rencontrait  quelqu'un  dont  le  visage 
lui  déplaisait,  il  tombait  sur  lui  à  coups  de  poing, 
puis  s'empressait  de  lui  offrir  un  dédommagement  en 
argent,  d'après  le  tarif  de  la  loi  des  douze  Tables. 
La  plupart  s'estimaient  très  heureux,  si  bien  qu'ils 
étaient  battus  et  contents. 

—  Par  la  botte  de  St  Benoist  !  dit  frère  Jean, 
j'en  veux  faire  l'essai.  Il  descend  à  terr^,  et  tirant 


LES    CIlh'AXOU.S    BATTUS    ET    CONTENTS.  131 

de  son  escarcelle  vingt  écus  au  soleil,  il  dit  à  haute 
voix,  en  présence  et  audience  d'une  grande  tourbe  de 
peuple  chicanourrois  :  Qui  veut  gagner  vingt  écus 
d'or  à  la  condition  d'être  battu  V  —  Moi,  moi,  moi, 
répondit-on  de  toutes  parts-  Vous  nous  étourdirez  de 
coups,  nous  le  savons,  mais  il  y  a  beau  gain.  »  Et 
tous  accouraient  en  foule,  à  qui  serait  le  premier  en 
date  pour  être  battu  à  prix  d'argent. 

Frère  Jean  choisit  dans  toute  la  troupe  un  Chica- 
nous  à  rouge  museau,  qui  portait  au  pouce  de  la 
main  droite  un  gros  et  large  anneau  d'argent  dans  le 
chaton  duquel  était  enchâssée  une  crapaudine. —  On 
attribuait  à  cette  substance  la  faculté  d'indiquer  en 
se  couvrant  de  sueur  la  présence  du  poison.  —  Tout 
le  peuple  se  prit  à  murmurer.  Un  jeune  et  maigre 
Chicanous,  entre  autres,  se  plaignit  que  le  rougeaud 
lui  ôtât  toutes  ses  pratiques,  de  sorte  que,  s'il  y  avait 
dans  le  pays  trente  coups  de  bâton  à  gagner,  il  en 
emboursait  toujours  vingt-huit  et  demi. 

Racine  a  copié  cette  phrase  de  RabcLis  : 

Et  si,  dans  la  province, 
Il  se  donnait  en  tout  vingt  coups  de  netfs  de  bœuf, 
Mon  père,  pour  sa  part,  en  emboursait  dix-neut. 

Frère  Jean  rossa  Rouge  Museau  rudement  et  comme 
il  savait  faire,  puis  il  lui  donna  les  vingt  écus.  Le  vi- 
lain fut  aise  comme  un  roi  ou  deux.  Les  autres  di- 
saient à  frère  Jean  :  «  Monsieur  frère  diable,  s'il 
vous  plaît  d'en  battre  encore  quelques-uns  pourmoius 
d'argent,  nous  sommes  tout  à  vous,  sacs,  papiers, 
plumes  et  tout.  > 

Rouge  Museau  furieux  s'écria  :  Fête  Dieu  !  gale- 
fretiers  [drôles]  vous  venez  sur  mon  marché,  vous 
venez  m  ôter  mes  chalands  !  Je  vous  citerai  devant 
n  9» 


132       LIVRE  IV.  -  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

le  juge  à  huitaine,  mirelaridaine.  Je  vous  chicanerai 
en  diable  de  Vauvert. 

Quelques  mots  de  commentaire  :  Galefretier,  en 
normand,  signifie  écornifleur,  gourmand,  et,  par  ex- 
tension :  vaurien.  On  nomme  galfâtre ,  celui  qui 
aime  à  courir,  à  sauter,  à  folâtrer  bruyamment.  Ces 
mots  ont  tous  pour  point  de  départ  la  racine  gai,  qui 
indique  toujours  la  galté,  le  plaisir,  comme  nous 
avons  déjà  eu  occasion  de  le  dire.  Quant  au  diable 
de  Vauvert,  c'est  le  même  qu'on  appelle  le  diable 
Vert,  à  cause  d'un  château  construit  par  le  roi  Robert 
aux  environs  de  Paris  et  fréquenté,  disait-on,  par  les 
revenants.  Villon  parle  du  diable  de  Vauvert. 

Le  Chicanous  battu  ajouta  en  s'a  dressant  à  frère 
Jean  :  «  Révérend  père  en  diable  monsieur,  s'il  vous 
plaît  de  vous  ébattre  encore  en  me  battant,  je  me 
contenterai  de  la  moitié  du  prix.  Ne  m'épargnez 
pas,  je  vous  prie.»  Mais  le  moine  en  avait  assez. 
Les  autres  Chicanous  s'adressèrent  à  Panurge,  à 
Epistémon,  àGymnaste  et  aux  autres,  suppliant  qu'on 
voulût  bien  les  battre,  sans  quoi  ils  étaient  exposés 
à  jeûner.  Mais  ils  en  furent  pour  leurs  prières. 

En  regagnant  leurs  navires,  Pantagruel  et  ses 
compagnons  rencontrèrent  deux  vieilles  qui  pleu- 
raient parce  qu'on  avait  pendu  deux  de  leurs  parents 
pour  vol  de  vases  sacrés  dans  une  église.  C'étaient 
les  deux  plus  honnêtes  gens  du  pays. 

XX. 

La  chicane,  c'est  la  guerre  en  petit.  Voici  main- 
tenant la  guerre  elle-même  personnifiée  dans  le  gro- 
tesque personnage  de  Bringuenarilles.  A  Procura- 
tion, succèdent  les  îles  deTohu-Bohu  (levideetlasoli- 


MORT    DE    BKINGUENAK1U.1  S.  133 

tude  en  hébreu,  nous  dit  un  annotateur  qui  doit  être 
Rabelais  lui-même).  Là,  les  voyageurs  ne  trouvèrent 
que  faire,  parce  que  le  géant  Bringuenarilles  avait  tout 
détruit.  Il  se  nourrissait  d'ordinaire  de  moulins  à 
vent,  qu'il  avalait  tout  entiers,  —  emblèmes  de  la  glo- 
riole des  conquérants.  —  Il  avait  fini,  ne  trouvant  au- 
tre chose  dans  le  pays,  par  avaler  tout  ce  qu'il  y 
avait  de  poêles,  de  poêlons,  de  casseroles,  lèchefrites, 
marmites,  qu'il  avait  pu  se  procurer.  —  Ce  sont  les 
instruments  qui  servent  à  donner  un  charivari.  — 
Cela  lui  avait  occasionné  une  indigestion,  et  il  en  était 
mort. 

Du  temps  de  Rabelais  on  n'avait  pas  encore  inventé 
la  «  guerre  civilisatrice»,  personne  n'avait  songé  à  en 
faire  la  théorie  et  à  y  chercher  un  moyen  de  progrès. 
Rabelais  voyait  naïvement  dans  la  guerre  l'en- 
nemie naturelle  du  développement  intellectuel  des 
nations,  la  destructrice  des  œuvres  de  la  science  et 
de  la  civilisation,  et  à  ce  titre  il  ne  pouvait  manquer 
de  donner  une  place  à  la  manie  de  la  guerre  parmi 
les  obstacles  qui  retardent  le  plus  puissamment  le 
progrès  de  l'humanité. 

Bringuenarilles  détruisant  et  ruinant  tout  autour 
de  lui,  et  puni  par  une  indigestion  mortelle  de  son 
avidité,  est  la  personnification  la  plus  heureuse  et  la 
plus  complète  de  la  guerre,  qui  ruine  les  vaincus  sans 
enrichir  les  vainqueurs.  Qu'a  gagné  l'Allemagne  vic- 
torieuse à  la  guerre  de  1870  contre  la  France?  La 
mort  d'un  grand  nombre  de  ses  enfants,  une  indem- 
nité qui  n'a  servi  qu'à  faire  enchérir  dans  le  pays  les 
objets  de  consommation  et  deux  provinces  frémissan- 
tes du  joug,  qui  lui  porteront  malheur  quelque  jour. 
Bringuenarilles  est  le  complément  de  Picrochole  et 


134      LIVKE  IT. — VOYAGE  A  l'ûRACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

d'Anarche.  Ceux-ci  sont  vaincus  par  leur  faute  et 
justement  punis,  mais  celui-là  est  vainqueur  et  n'est 
pas  plus  heureux. 

Les  commentateurs,  au  lieu  d'accepter  cette  ex- 
plication toute  simple,  se  sont  mis  à  chercher  dans 
l'histoire.  Voltaire  s'appuyant  sur  la  signification  ac- 
tuelle de  tohu  lohu,  qui  se  prend  dans  le  sens  de 
désordre,  voit,  dans  ces  îles,  l'Angleterre  alors  agitée 
par  les  révolutions  et  les  réactions  religieuses;  pour 
lui  Bringuenarilles,  c'est  Henri  VIII;  d'autres  iden- 
tifient le  géant  avec  François  Ier,  la  plupart  avec 
plus  de  raison  y  voient  Charles-Quint  dévastant  les 
frontières  françaises  et  assiégeant  vainement  Metz, 
la  ville  vierge,  qui  n'a  pu  être  prise  de  nos  jours  que 
par  la  trahison  d'un  général  français.  Que  Rabelais 
ait  songé  en  passant,  à  Charles-Quint,  cela  est  pos- 
sible, mais  son  idée  est  bien  au-dessus  d'une  satire 
temporaire.  Ce  n'est  pas  l'histoire  de  son  temps  qu'il 
écrit  allégoriquement,  comme  le  prétend  Voltaire, 
c'est  l'histoire  de  l'humanité. 


CHAPITRE  XIII. 

LIVRE  IV.  -  PANTAGRUEL. 

VOYAGE    A    L'ORACLE    DE    LA    DIVE    BOUTEILLE. 
II.  La  religion. 


SOMMAIRE,  i.  la  tempête.  —  1.  Le  concile  de  Chésil.  —  2  et  3.  Balde 
et  Cingar.  —  4.  Frère  Jean  et  Panurge.  —  5  et  6.  Poltronnerie 
de  Panurge.   —  7.  Bravoure  de  Panurge. 

ii.  l'île  des  macréons  ou  la  sagesse  antique.  —  8.  Situation  de 
cette  terre.  —  9.  Double  population  de  l'île.  Mort  du  grand  Pan.  — 
10.  Explications. 

ni.  catholiques  et  protestants.  —  11.  Quaresmeprenant  et  An- 
tiphysie.  —  12.  Le  souffleur  ou  physetère.  —  13.  Bataille  entre 
le  Carême  et  les  Andouilles.  —  14.  L'île  de  Ruach  ou  les  vaiues 
disputes.—  15.  Le  pays  de  Papefiguière  :  les  protestants  et  leurs 
seigneurs.  —  16.  Le  lutin  et  le  paysan.  —  17.  Le  pays  de  Papi- 
manie:  les  adorateurs  du  pape.  —  18.  Les  décrétales.  —  19.  Les 
paroles  gelées.  —  20.  Les  marchands  Moscovites  et  les  Italiens. — 
21.  Messer  Gaster.—  22.  L'estomac  père  de  l'industrie.— 23.  Chaneph 
ou  l'île  des  Hypocrites.  Ganabin  ou  l'île  des  Voleurs.  —  24.  Quel- 
ques remarques  sur  le  quatrième  livre. 


Après  la  guerre  de  conquête  et  d'ambition,  voici 
les  guerres  et  les  luttes  religieuses,  que  Rabelais  ne 
considère  pas  comme  moins  funestes  à  la  recherche 
de  la  vérité.  L'archipel  des  questions  religieuses 
s'annonce  par  la  rencontre  de  toute  une  flottille  char- 
gée de  moines  et  de  prêtres,  que  Pantagruel  et  ses 
amis  aperçoivent  en  quittant  les  îles  de  Tohu  et  de 
Bohu.  Elle  se  composait  de  neuf  navires.  Il  y  avait 
là  des  Jacobins,  des  Jésuites,  des  Capucins,  des  Er- 


136      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

mites,  des  Augustins,  des  Bernardins,  des  Célestins, 
des  Théatins,  des  Egnatiens,  des  Amadéans,  des  Cor- 
deliers,  des  Carmes,  des  Minimes,  etc.,  etc.  Ces 
saints  religieux  s'en  allaient  au  conseil  de  Chésil 
pour  discuter  les  articles  de  foi  contre  les  nouveaux 
hérétiques. 

Ici  la  désignation  est  claire.  Ces  moines,  dont 
Rabelais  se  délecte  à  énumérer  les  différents  noms, 
se  rendent  au  concile  de  Trente.  Chésil,  qui  désigne 
le  lieu  de  la  réunion,  est  le  nom  de  l'astre  qui,  chez  les 
Hébreux,  annonçait  la  tempête.  C'est  donc  une  réu- 
nion de  gens  éclairés  qui  va  déchaîner  des  tempê- 
tes. Les  conciles  ont  été  plus  d'une  fois  dans  ce  cas. 
Il  suffit  de  citer  le  concile  de  Nicée,  d'où  sortit  la 
longue  guerre  des  catholiques  et  des  ariens  ;  le 
concile  de  Trente,  d'où  est  sortie  la  séparation  dé- 
finitive des  catholiques  et  des  protestants,  et,  dans 
ces  derniers  temps,  le  concile  du  Vatican,  qui  a  sou- 
levé des  passions  non  moins  violentes  et  plus  dan- 
gereuses encore  pour  l'église  catholique. 

Panurge,  qui  est  excellent  catholique,  est  au  com- 
ble de  la  joie  et  regarde  cette  rencontre  comme  d'un 
bon  augure.  Il  recommande  son  âme  aux  prières  des 
bons  pères,  et  il  leur  fait  donner  soixante-dix-huit 
douzaines  de  jambons,  du  caviar  d'esturgeon,  des 
boutarques,  qui  sont  une  autre  sorte  de  caviar,  des 
cervelas,  et  deux  milles  beaux  angelots  [pièces  de 
monnaie  à  l'ange]  pour  les  âmes  des  trépassés. 

Pantagruel  ne  partageait  pas  cette  joie.  Il 
restait  pensif  et  mélancolique.  Prévoyait  -  il  la 
tempête  morale  que  la  réunion  des  moines  allait  pro- 
voquer ?  Prévoyait-il  la  tempête  physique  qui  me- 
naçait  la    flottille  ?  Frère  Jean  s'étonna  de  cette 


LA    TEMl'ÊTE.    DALDE    ET    CIXGAK.  137 

attitude  inaccoutumée  et  lui  en  demanda  la  cause. 
Le  pilote  à  ce  moment ,  considérant  les  volti- 
gements  du  pavillon  sur  la  poupe,  ordonna  à  tout  le 
monde  de  se  tenir  prêt  à  agir  et  annonça  une  tem- 
pête. 

II. 

Cette  tempête  de  Pantagruel  est  célèbre.  Dufresny 
la  compare  à  la  tempête  de  Y  Odyssée  et  donne  la 
préférence  à  Rabelais  sur  Homère.  Un  certain  mar- 
quis de  Culant  (cité  par  Johanneau)  s'est  même 
amusé  à  la  mettre  en  vers  français.  Si  Ton  voulait 
comparer  la  tempête  de  notre  auteur  à  celle  d'un 
autre  poète,  ce  n'était  pas  dans  l'antiquité  qu'il  fallait 
le  chercher.  Rabelais,  qui  a  emprunté  à  Folengo 
l'histoire  des  moutons,  lui  a  emprunté  aussi  les  prin- 
cipales circonstances  de  sa  tempête.  Comme  le  récit 
de  Folengo  est  plus  court  que  celui  de  Rabelais, 
nous  le  placerons  le  premier.  11  se  trouve  au  livre  XII, 
tome  I,  page  340  de  l'édition  précitée. 

Desjà  les  cris,  et  clameurs  des  hommes  touchoient  jusques 
aux  abysmes  du  ciel  :  et  oyt-on  un  grand  bruit  de  cordes,  et 
toute  la  mer  ne  monstre  que  signes  de  peur,  faisant  paroistre 
les  couleurs  de  la  mort.  Les  nues  obscures  voient,  poussées 
par  les  diables  noirs.  Le  ciel  llamboye  par  esclairs,  après  les- 
quels Sudest  [le  vent)  agite  plus  fort  les  vagues,  jetant  plus 
rudement  ses  baies.  La  Tramontane  destacbe  et  deslie  ses 
froids  cheveux,  et  comme  folle  et  lunatique,  se  fourre  parmy 
les  ondes.  Les  nautonniers  en  vain  se  travaillent  de  destacher 
les  voiles  ;  car  la  grande  violence  des  vents  leur  eu  donne 
empeschement.  Maintenant  le  Sud  cruel  a  le  dessus  ;  mainte- 
nant le  Nord  est  victorieux.  La  mer  mugle,  et  les  astres  font 
lever  les  vagues.  La  fortune  menace  d'horrible  mort  les  mari- 
niers, lesquels  pour  n'avoir  aucune  espérance  se  tourmentent 
à  force  de  crier,  et  se  frappent  la  poitrine  à  coups  de  poing  ; 
mais  Balde  n'avoit   pour  lors  aucune   peur  de  la  mort,  il  va 


138       LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

çà  et  là,  exhortant  tantost  cestui-cy,  tantost  cestui-là  ;  il 
donne  secours  au  comité,  au  nautonnier,  au  patron  ;  il 
excite  un  chacun,  tourne  et  dresse  le  timon;  il  ne  s'espargne 
aucunement  ;  il  commande  icy  ;  il  fait  cela  ;  il  conforte  avec 
une  voix  hardie  les  couards  ;  il  lasche  et  roidist  les  cordes 
selon  la  volonté  du  patron  ;  s'il  ne  les  peut  lascher,  il  les 
rompt.  La  tempeste  surmontant  tout  l'effort  des  nautonniers 
renverse  tout.  Toutefois  Balde  n'ayant  en  teste  ny  bonnet,  ny 
chapeau,  asseure  les  uns  et  les  autres,  et  leur  dit  qu'il  ne  se 
soucie  d'estre  noyé,  moyennant  que  tous  eschappent-  Jà  le 
Nord  victorieux  ayant  mis  ses  compagnons  sens  dessus  des- 
sous, mugist,  et  luy  seul  offusque  le  monde  de  ténèbres,  et 
excite  par  ses  efforts  des  montaignes  du  profond  de  la  mer 
jusques  aux  estoilles.  descouvrant  les  maisons  et  palais  de 
l'enfer.  Le  navire  désespéré  gémit  et  pleure,  et  se  rend  las  à  la 
tempeste  son  ennemie,  demandaut  pardon.  Ostez,  crioitle  patron, 
ostez  la  voile,  elle  est  trop  mouillée,  elle  pesé  trop,  l'arbre 
s'en  ira  à  Force  [à  gauche,  à  bâbord]  et  se  rompra  à  travers. 
Incontinent  tous  se  diligentent  pour  obéir  au  commandement 
du  patron  ;  mais  ils  ne  peuvent  desmesler  les  cordes  et  chacun 
tombant  pour  le  grand  vent,  n'en  pouvait  venir  à  bout.  Balde 
habilement  prend  sa  halebarde  et  d'un  coup  tranche  neuf 
cables,  et  les  voiles  tombent  soudain  à  bas. 

III. 

Cingar  seul  trembloit  dans  un  coing.  Les  limes  sourdes,  les 
crocnets,  les  tenailles  ne  luy  servoyent  pour  lors  de  rien,  ny 
les  subtilitez  d'un  singe,  ni  les  finesses  d'un  renard.  La  mort 
le  presse  partout  :  la  mort  cruelle  le  menace  de  tous  costez  -, 
il  fait  infinis  vœux  à  tous  les  saincts  ;  il  jure  que  le  cancre 
luy  vienne,  s'il  ne  va  tout  deschaux  par  le  monde,  et  vestu 
seulement  d'un  sac  :  il  dit  qu'il  ira  trouver  Saint  Danes  en 
Agrignan,  lequel  vit  encore  sous  la  voûte  d'une  grande  roche, 
et  porte  le  cil  de  ses  yeux  pendant  jusques  sur  les  genoux  ; 
il  promet  aller  vers  les  sabots  et  galoches,  lesque's  Asceuse 
avoit  autrefois  portez,  et  lesquels  furent  prins  en  l'isle  de 
Taprobane  par  les  Portugais,  et  que  là,  il  fera  dire  des  messes 
par  dix  moines,  et  en  outre,  qu'il  leur  offrira  un  cierge  aussi 
grand  et  pesant,  comme  est  grand  et  pesant  l'arbre  du  navire, 
s'il  peut  eschapper  de  ce  danger  ;   il  confesse  avoir  dérobé,  et 


LA  TEMPÊTE.  JEAN  ET  PANCBGE.         139 

volé  plusieurs  boutiques  ;  avoir  crochetté  des  maisons,  em- 
mené des  chevaux  et  poulains,  et  s'en  repentant,  promet  que 
s'il  peut  à  présent  sortir  de  ce  péril  en  liberté,  il  se  rendra 
un  second  Sainct  Macquaire ,  un  autre  Paul  hermite ,  et 
après  avoir  visité  le  saint  iSepulcre,  qu'il  mènera  une  vie  pi- 
toyable. 

Pendant  que  Cingar  en  son  cœur  tremblant  pensoit  à  teUes 
choses,  une  haute  vague  surmontant  la  gabie  emporta  avec 
soy  plusieurs  personnes  du  navire,  se  tenant  Balde  contre 
icelle  ferme  comme  un  chesne.  Cingar  pensoit  estre  lors  de- 
pesché,  et  avoit  à  l'adventure  embrassé  une  grosse  pièce  de 
bois  Ce  fortunal  s'agrist  de  plus  en  plus,  et  ne  sçait-on  plus 
quelle  route  tenir,  ny  en  quel  pa»  s  le  vent  emporte  le  vais- 
seau, lequel  tantost  est  élevé  jusques  aux  pieds  de  la  lune, 
tantost  donne  du  fond  contre  les  cornes  des  diables.  Le  pa- 
tron tout  estonné,  avoit  perdu  l'escrime  de  son  timon  et  estant 
esperdu,  crioit  :  0!  compagnons,  nous  nous  noyons,  avant  qu'il 
soit  trois  heures,  nous  irons  souper  avec  les  morts.  . . 

Le  capitaine  conseille  de  jeter  à  la  mer  la  car- 
gaison et  ce  que  chacun  a  de  trop  lourd.  On  jette  à 
l'eau  en  effet,  au  grand  regret  des  possesseurs,  nom- 
bre de  balles  de  marchandises.  Un  des  passagers 
prétend  qu'il  n'a  rien  de  plus  lourd  que  sa  femme,  et 
il  la  jette  aussi  à  l'eau. 

IV. 

Cingar,  chez  Rabelais,  est  remplacé  par  Panurge 
et  Balde  par  frère  Jean  ;  le  récit  de  Rabelais,  qui 
est  bien  autrement  vivant  et  animé,  n'occupe  pas 
moins  de  huit  chapitres. 

Le  pilote,  prévoyant  le  danger,  commença  par 
faire  carguer  les  voiles.  Ici  Rabelais  entasse  une 
foule  de  termes  de  marine  que  nous  ne  reproduisons 
pas.  Les  uns  ont  admiré  son  érudition  sur  ce  point, 
mais  d'autres,  Jal  surtout,  rédacteur  du  Glossaire  na- 
val, prétend  que  l'auteur  de  Gargantua  a  accumulé 


1  40      LIVKE  IV. — VOYAGE  A  l'ûKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

à  plaisir  les  termes  nautiques  sans  trop  se  soucier 
de  leur  signification. 

Soudain,  poursuit  Rabelais,  la  mer  s'enfle  tumul- 
tueusement, de  fortes  vagues  battent  les  flancs  de 
nos  vaisseaux.  Le  mistral,  accompagné  d'une  bour- 
rasque effrénée,  de  nuages  noirs  amoncelés,  de  terri- 
bles tourbillons,  siffle  avec  violence  dans  nos  anten- 
nes; le  ciel  tonne,  la  foudre,  les  éclairs,  la  pluie,  la 
grêle  éclatent  tout  à  la  fois;  l'air  a  perdu  sa  trans- 
parence, il  est  devenu  opaque,  ténébreux,  obscur; 
on  ne  voit  plus  d'autre  lumière  que  celle  des  éclairs; 
des  nuées  traversées  et  brisées  par  des  sillons  en- 
flammés, de  gros  nuages  noirs  et  épais  parcourent  le 
ciel.  C'est  l'image  du  chaos;  le  feu,  l'air,  la  mer,  la 
terre,  tous  les  éléments  semblent  se  confondre. 

Cette  description,  que  nous  abrégeons,  est  un  peu 
confuse.  Rabelais  se  souvient  ici  beaucoup  plus  de 
ce  qu'il  a  lu  que  de  ce  qu'il  a  vu. 

Panurge,  qui  avait  repu  les  poissons  du  contenu  de 
son  estomac,  restait  accroupi  sur  le  tillac ,  tout 
affligé  ;  tout  meshaigné  et  à  demi-mort,  il  invoquait 
tous  les  saints  et  saintes  à  son  aide,  protestant  de 
se  confesser  en  temps  et  lieu  et  s'écriant  en  grand 
effroi  : 

Majordome,  hnu!  mon  père,  mon  ami,  mon  oncle,  ap- 
portez un  peu  de  salé,  nous  ne  boirons  que  trop  tantôt  à 
ce  que  je  vois.  A  petit  manger  bien  boire,  sera  désor- 
mais ma  devise.  Plût  à  Dieu  et  à  la  benoiste,  digne  et  sa- 
crée Vierge,  que  je  fusse  à  cette  heure  en  terre  ferme  et 
bien  à  mon  aise  ! 

A  terre  et  quand  il  ne  craint  rien,  il  est  passa- 
blement incrédule,  mais  il  devient  dévot  catholique 
en  présence  du  danger. 


I-OLTROXNERIE    DE    PÀTTOKGÈ.  141 

0  que  trois  et  quatre  fois  heureux  sont  ceux  qui  plan- 
tent des  choux  !  0  Parques,  que  ne  m'avez-vous  filé  plan- 
teur de  choux?  0  que  petit  est  le  nombre  de  ceux  que 
Jupiter  a  favorisés  du  bonheur  de  planter  des  choux  !  ils 
ont  toujours  un  pied  en  terre  et  l'autre  n'en  est  pas  loin. 
Il  nvait  bien  raison,  Pyrrhon;  lorsque,  se  trouvant  en  un 
danger  semblable  au  nôtre  et  voyant  près  du  rivage  un 
porc  qui  mangeait  de  l'orge  épandu,  le  déclara  bien  heu- 
reux à  un  double  titre,  d'abord  il  avait  de  l'orge  à  foison , 
et  puis  il  était  sur  terre.  Pour  manoir  déifique  et  seigneu- 
rial, il  n'est  que  le  plancher  des  vaches.  Cette  vague  nous 
emportera.  Dieu  sauveur!  ô  mes  amis,  un  peu  de  vinai- 
gre .  je  tressue  de  grand  ahan  !  Tout  est  brisé,  tout  est 
frelore  [ail.  vcrlorcn,  perdu]  dans  notre  navire...  Be,  be, 
be,  bous,  bous,  voyez  l'aiguille  de  votre  boussole  pilote,  de 
grâce,  d'où  nous  vient  ce  vent  ?  Par  ma  foi,  j'ai  belle 
peur.  Bon,  bou,  bon  !  C'est  fait  de  moi,  Otto,  to  to  to  to 
to  ti,  otto  to  to  to  to  ti  ;  bou,  bou,  bous  bou,  je  me  noie, 
bonnes  gens,  je  me  noie. 

V. 

Cependant  Pantagruel,  après  avoir  imploré  l'aide 
du  grand  Dieu  servateur  et  fait  oraison  publique  en 
fervente  dévotion,  tenait,  d'après  l'avis  du  pilote, 
le  grand  mât  fort  et  ferme;  frère  Jean  s'était  mis  en 
pourpoint  pour  aider  aux  matelots.  Ainsi  faisaient 
Epistémon,  Ponocrates  et  les  autres;  mais  Panurge 
restait  assis  sur  le  tillac,  pleurant  et  se  lamentant. 
Frère  Jean  l'aperçut  en  passant  : 

Par  Dieu,  lui  dit-il,  Panurge  le  veau,  Panurge  le  pleu- 
rard, Panurge  le  criard,  tu  ferais  bien  mieux  de  nous  ai- 
der que  de  rester  là  pleurant  comme  une  vache,  assis  sur 
ton  derrière  comme  un  magot. 

—  Be  be  be  bou,  bou,  bous,  répondit  Panurge,  frère  Jean, 
mon  ami,  mon  bon  père,  je  me  noie,  c'est  fait  de  moi, 
mon  bon  père  spirituel,  votre  épée  ne  me  saurait  sauver. 
Zalas  !  Zalas  !    nous  sommes  au-dessus  de  E  mi  la,  hors 


1 42      LIVKE  IV.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

toute  la  gamme.  Be  be  be,  bous  bous.  Zalas  !  à  cette  heure, 
nous  sommes  au-dessous  de  G  soi  ut.  Je  me  noie.  L'eau 
est  entrée  dans  mon  soulier  par  le  col  de  ma  chemise. 
Bous,  bous  bous,  voilà  que  je  joue  maintenant  à  l'arbre 
fourchu,  les  pieds  en  haut,  la  tête  en  bas.  Ah  si  j'étais 
dans  le  bateau  des  bons  et  béats  pères  allant  au  concile, 
que  nous  avons  rencontrés  ce  matin,  si  gras,  si  joyeux,  si 
bien  en  point  !  Holos,  holos,  holos,  cette  vague  de  tous 
les  diables...  viea  culpa  !  cette  vague  du  bon  Dien,  va 
enfondrer  notre  navire.  Frère  Jean,  mon  père,  mon  ami, 
confession  !  Me  voici  à  genoux,  confiteor,  votre  sainte  bé- 
nédiction ! 

—  Pendu  au  diable,  viens  nous  aider  plutôt,  dit  frère 
Jean.  Trente  légions  de  diables,  viendia-t-ilV 

—  Ne  jurons  point  à  cette  heure,  dit  Panurge,  demain 
tant  que  vous  voudrez.  Holos!  hoios!  nous  so aimes  au 
fond  !  Je  donne  dix-huit  cent  mille  écus  de  rente  à  qui 
me  mettra  en  terre.  Confiteor  !  Un  petit  mot  de  testament, 
un  codicille  pour  le  moins. 

—  Mille  diables,  dit  frère  Jean,  puissent  sauter  au  corps 
de  ce  drôle!  Vertu  Dieu!  c'est  bien  le  moment  de  parler 
de  testament  à  cette  heure  que  nous  sommes  en  danger  ; 
tâchons  d'en  sortir  d'abord.  Viendras-tu,  de  par  le  diable  ! 
Voilà  notre  fanal  éteint! 

—  Etions-nous  destinés  à  périr  ici?  s'écrie  Panurge. 
Je  me  meurs,  consommation  est,  c'en  est  fait  de  moi. 

—  Magna,  gna,  gna,  dit  frère  Jean.  Fi  !  qu'il  est  laid,  le 
pleurard  !  Mousse,  pompe,  pompe  toujours.  Vertu  Dieu, 
attache  l'un  des  bitons!  Ici!  de  par  tous  les  diables!  Bien, 
mon  enfant. 

—  Ha,  frère  Jean,  dit  Panurge,  mon  père  spirituel, 
mon  ami,  ne  jurons  point...  je  me  noie,  je  me  meurs,  mes 
amis,  in  tournis  î  Adieu.  Saint  Michel  d'Aure,  saint  Nico- 
las, je  vous  fais  vœu  ici  et  à  notre  Seigneur,  que  si  vous 
m'aidez,  j'entends  si  vous  me  mettez  en  terre  hors  de  ce 
danger-ci,  je  vous  édifierai  une  belle  grande  petite  chapelle 
ou  deux, 

Entre  Quande  et  Monsoreau 
Et  n'y  paîttra  vache  ni  veau. 


roLTKOx.\ri;i!:  de  panukoe.  143 

Panurge,  dans  son  trouble,  introduit  ici  un  pro- 
verbe qu'il  déligure  : 

Entre  Condé  et  Monsoreau 
11  ne  paît  brelis  ni  veau, 

c'est-à-dire  que  les  deux  localités  se  touchent. 

Zalas  !  zalas  !  il  m'est  entré  dans  la  bouche  plus  de 
huit  seaux  d'eau  ;  bous,  bous,  bous  !  qu'elle  est  amère  et 
salée  ! 

—  Par  la  vertu,  dit  frère  Jean,  si  je  t'entends  encore 
piauler,  je  régalerai  de  toi  le  loup  marin..  ..  Tenez  bien, 
là-haut.  Voilà  qui  est  bien  éclairé,  bien  tonné.  Je  crois  que 
tous  les  diables  sont  déchaînés  aujourd'hui  ou  que  Pro- 
serpine  va  donner  un  héritier  à  son  mari.  Tous  les  dia- 
bles dansent  aux  sonnettes. 

—  Vous  péchez,  frère  Jean.  Il  me  fâche  de  vous  le 
dire.  Je  crois  que  cela  vous  fait  du  bien  de  jurer  ainsi, 
comme  un  fendeur  de  bois  est  soulagé  par  celui  qui  à  cha- 
que coup  crie  han  !  auprès  de  lui  ;  toutefois  vous  péchez . 
Si  nous  mangions  quelque  espèce  de  cabirotade,  quelque 
mets  dédié  aux  dieux  Cabires,  ne  serions-nous  pas  en  sû- 
reté contre  cet  orage?  J'ai  leu  que  étaient  toujours  en 
seureté  sur  mer  les  ministres  des  dieux  Cabires  tant  célé- 
brés par  Orphée,  Apollonius,  Phérécydes,  Strabo,  Pausa- 
nias,  Hérodote. 

— 11  radote,  dit  frère  Jean,  le  pauvre  diable  !  Tête  de 
Dieu  pleine  de  reliques,  quelle  patenôtre  de  singe  est-ce 
que  ta  marmottes  là  entre  tes  dents?...  Ponorrates,  mon 
frère,  vous  allez  vous  blesser.  Epistémon,  gardez-vous  de 
la  jalousie  [balustrade]!  Vertu  Dieu!  quelle  vague!  elle  a 
failli  m'emporter  sous  le  courant.  Je  crois  que  tous  les 
millions  de  diables  tiennent  ici  leur  chapitre  provincial  ou 
briguent  pour  l'élection  d'un  nouveau  recteur. 

VI 

Panurge  continue  à  se  lamenter  : 

Je  ne  vois  ni  ciel  ni  terre.  Ah  si  j'étais  maintenant 
dans  le  clos  de   Seuillé    ou  chez  Innocent  le  pâtissier  à 


144      LIVRE  IV.  — VOYAGE  A  l'OBACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Chinon,sous  peine  de  me  mettre  en  pourpoint  pour  cnire 
les  petits  pâtés!  Notre  homme,  ne  sauriez-vous  me  jeter 
à  terre?  Je  vous  donne  tout  Salmigondinois  et  ma  grande 
caquerolière,  si  par  votre  industrie,  je  trouve  une  fois 
terre  ferme.  Jetez  l'ancre,  sondez.  Sachons  si  l'on  boirait 
aisément  ici  debout,  sans  se  baisser;  j'en  crois  quelque 
chose. 

A  travers  ces  lamentations,  on  entend  les  ordres 
du  capitaine  et  du  pilote,  les  jurements  de  frère 
Jean.  Que  chacun  pense  à  son  âme!  dit  le  pilote. 
—  Quand  aurons-nous  la  fête  de  tous  les  saints  ? 
dit  frère  Jean.  C'est  assurément  aujourd'hui  celle  de 
tous  les  diables.  Panurge  veut  absolument  faire  son 
testament  et  il  s'adresse  à  tous  ses  amis  pour  le  re- 
cevoir. Epistémon  prend  la  peine  de  lui  prouver  que 
ce  qu'il  demande  est  absurde.  S'il  survit,  il  n'a  pas 
besoin  de  testament  ;  s'il  se  noie,  le  testament  sera 
noyé  avec  lui. 

—  Quelque  bonne  vague,  dit  Panurge,  le  jettera  sur  le 
bord,  comme  Ulysse,  et  quelque  fille  de  roi  allant  à  l'es- 
bat,  sur  le  serain,  le  rencontrera,  et  près  du  rivage  me 
fera  ériger  un  magnifique  cénotaphe,  comme  fit  Didon  à 
son  mari  Sichée,  comme... 

Suivent  14  noms. 

—  Vertu  Dieu  !  notre  navire  est  échoué,  s'écrie  frère 
Jean. 

On  entendit  alors  la  voix  de  Pantagruel,  qui 
pendant  tout  ce  temps  avait  gardé  le  silence  ;  il  di- 
sait comme  St  Pierre  : 

Seigneur  Dieu,  sauve-nous,  nous  périssons  !  Cependant 
que  ta  volonté  soit  faite  et  non  pas  la  nôtre. 

—  Dieu  et  la  benoiste  Vierge  soient  avec  nous  !  criait 
Panurge.  Vrai  Dieu,  envoie-moi  quelque  dauphin  pour  me 
sauver  en  terre,  comme  le  petit  Arion.  Je  sonnerai  bien 
de  la  harpe,  si  elle  n'est  démanchée. 


BRAVOURE  DE  TANURGE.  145 

—  Tu  ne  viendras  donc  pas  nous  aider,  veau  pleurard  ! 
s'écrie  frère  Jean. 

Le  moine  veut  prier  à  son  tour  et  marmotte  un 
passage  d'une  légende  latine  de  St  Nicolas,  où  se 
trouve  cette  phrase  : 

Horrida  tempestas  montem  turbavit  acutum. 
[Une  horrible  tempête  agita  la  montagne  aiguë.l 

Ce  vers  lui  rappelle  un  maître  du  collège  de 
Montaigu,  grand  fouetteur  d'écoliers,  qui  s'appelait 
Tempête  et  il  traduit  ainsi  par  la  pensée  : 

Le  terrible  Tempête  a  mis  en  émoi  le  collège  Montaigu. 

Il  est  interrompu  par  Pantagruel  : 

—  Terre!  terre!  je  vois  terre,  s'écrie-t-il.  Enfants,  cou- 
rage de  brebis!  [un  peu  de  courage  suffira].  Nous  ne 
sommes  pas  loin  du  port.  Le  ciel  commence  à  se  parer  [se 
nettoyer]  du  côté  de  la  tramontane. 

Tout  le  monde  se  met  à  l'œuvre.  Les  ordres  se 
succèdent  et  sont  exécutés.  Panurge  aussitôt  retrouve 
tout  son  courage  et  son  assurance.  C'est  lui  qui 
commande  la  manœuvre. 

VII. 

Ha,  ba,  s'écrie-t-il,  tout  va  bien,  l'orage  est  passé.  Que 
je  descende  le  premier,  je  vous  prie.  Faut-il  vous  aider 
encore  ? 

On  sait  qu'il  n'a  rien  fait. 

Donnez,  j'enroulerai  cette  corde.  —  Comment,  vous  ne 
faites  rien,  frère  Jean  !  C'est  bien  le  temps  de  boire  à  cette 
heure  !  Il  s'appelle  Jean  Fait-néant,  et  me  regarde  ici  suant 
et  travaillant  pour  aider  cet  homme  de  bien  de  matelot 
premier  du  nom.  Notre  ami,  deux  mots!  De  quelle  épais- 
seur sont  les  planches  de  ce  navire  ?  —  Deux  doigts  en- 
viron. —  Ainsi  tant  que  nous  sommes  ici   nous  sommes  à 

h  10 


146      LIVRE  17.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

deux  doigts  de  la  mort  !  —  Est-ce  que  cela  vous  effraye  ? 
—  Moi,  point  du  tout.  Je  m'appelle  Guillaume-sans-Peur. 
J'ai  du  courage  tant  et  plus.  Je  n'entends  courage  de  bre- 
bis, je  dis  courage  de  loup,  assurance  de  meurtrier.  Je  ne 
crains  rien  que  les  dangers, 

Cette  dernière  phrase  est  prise  du  Franc  Archer, 
de  Villon.  Panurge  continue  en  se  multipliant  : 

Vous  aiderai-je  ,  enfants?  Avez-vous  encore  affaire  de 
mon  aide?  L'homme  naquit,  pour  labourer  et  travailler 
comme  l'oiseau  pour  voler.  Notre  Seigneur  veut  que  nous 
mangions  notre  pain  à  la  sueur  de  nos  corps,  non  pas 
comme  ce  pénaillon  de  moine  frère  Jean  que  vous  voyez 
qui  boit  et  meurt  de  peur. 

—  Par  le  digne  froc  que  je  porte!  dit  frère  Jean  à  Pa- 
nurge, durant  la  tempête,  tu  as  eu  peur  sans  cause  ni  rai- 
son. Ton  destin  n'est  pas  de  périr  dans  l'eau.  Tu  seras 
certainement  pendu  en  l'air  ou  brûlé  gaillard.  Seigneurs, 
voulez-vous  un  bon  caban  contre  la  pluie  ?  Faites  écor- 
cher  Panurge  et  couvrez-vous  de  sa  peau.  N'approchez 
pas  du  feu  et  ne  passez  pas  devant  les  forges  des  maré- 
chaux, de  par  Dieu  !  En  un  moment  vous  la  verriez  en 
cendres.  Mais  exposez-vous  tant  que  vous  voudrez  à  la 
pluie,  à  la  neige,  à  la  grêle;  plongez  même  au  fond  de 
Peau,  vous  ne  serez  jamais  mouillé.  Faites-en  des  bottes 
d'hiver,  jamais  elles  ne  prendront  eau.  Faites-en  des  nas- 
ses pour  apprendre  aux  jeunes  gens  à  nager,  ils  appren- 
dront sans  danger.  Panurge,  mon  ami,  n'aie  jamais  peur 
de  l'eau,  ta  vie  sera  terminée  par  un  élément  contraire. 

—  Oui,  répondit  Panurge,  mais  les  cuisiniers  du  diable 
se  trompent  quelquefois  et  mettent  h  bouillir  ce  qu'on  des- 
tinait pour  rôtir... 

Panurge,  comme  on  voit  entend  très  bien  raille- 
rie. Il  n'a  plus  peur,  et  retrouve  toute  son  impu- 
dence : 

Ecoutez,  beaux  amis,  s'écrie-t-il.  Je  proteste  devant  la 
noble  compagnie  qu'en  vouant  une  chapelle  à  monsieur 
St  Nicolas  entre  Quande  et  Montsoreau,  j'entendais  parler 


l'île  de   I.A   SAGESSE  antique.  147 

d'une  chapelle  d'eau  rose  — [c'est-à-dire  d'un  alambic  pour 
faire  de  l'eau  de  rose]  -  en  laquelle  il  ne  paîtra  vache  ni 
veau,  car  je  la  jetterai  au  fond  de  l'eau.  —  Voilà  le  ga- 
lant, s'écria  Eusthènes,  c'est  le  proverbe  lombard  ique  : 

Passatoil  pericolo,  gabbato  il  santo. 
[Le  péril  passé,  le  saint  est  attrapé]. 

Piron  s'est  souvenu  de  ce  passage,  lorsque,  dans  son 
Arlequin  Deucalion,  il  nous  montre  Arlequin,  seul 
survivant  du  déluge  universel,  qui  nage  sur  un  ton- 
neau et  s'écrie:  0  Neptune! 

Je  promets  d'immoler,  si  d'ici  tu  m'arraches, 
Cent  bœufs... 

Il  parvient  à  sauter  à  terre. 

Ouf  !  me  voilà  sur  le  plancher  des  vaches. 

Passato  il  pericolo...  Serviteur,  seigneur  Neptune,  va  chercher 
tes  cent  bœufs  ! 

Cependant  Arlequin  y  met  un  peu  plus  de  pu- 
deur que  Panurge  ;  il  ajoute  : 

Non  que  je  ne  voulusse  bien  te  les  immoler;  ne  dût-il  m'en 
rester  pour  ma  part  qu'un  aloyau;  mais  où  diable  les  trouver, 
quand  je  suis  sur  la  terre  le  seul  animal  qui  respire  à  pré- 
sent ? 

VIII. 

Cette  tempête  est-elle  un  phénomène  fortuit  ?  Ra- 
belais a-t-il  tenu  à  faire  sa  tempête  comme  tout 
poète  épique  bien  élevé  ?  Non,  cette  tempête  n'est 
pas  un  simple  ornement  poétique.  Nous  apprendrons 
tout  à  l'heure  qu'elle  a  été  provoquée  par  la  mort 
d'un  Macréon,  d'un  génie,  d'un  dieu  de  l'antiquité, 
qui  disparaît  de  ce  monde.  C'est  une  tempête  reli- 
gieuse causée  par  la  disparition  d'un  culte. 

Les  Macréons,  ou  Macrobiens,  gens  de  longue  vie; 
ii  10* 


148      LIVKE  IV. —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

reçurent  avec  empressement  Pantagruel  et  ses  amis. 
Un  vieux  Macréon  qui  faisait  le  rôle  d'échevin,  les 
mena  à  la  maison  de  ville  pour  leur  offrir  à  dîner. 
Les  équipages  descendirent  à  terre  ;  les  habitants 
leur  apportèrent  des  vivres  ;  les  voyageurs  acceptè- 
rent, ou  firent  des  échanges  avec  eux.  On  but,  on  rit, 
on  se  divertit  fort;  puis  on  se  mit  à  réparer  les  dé- 
gâts produits  par  la  tempête.  Cela  fut  bientôt  fait, 
les  habitants  étant  tous  charpentiers  et  artisans. 

Un  Macrobe  explique  ensuite  à  Pantagruel   et  à 
ses  amis  en  quel  pays  ils  sont  arrivés. 

L'île  des  Macréons  est  une  des  Sporades  de  l'O-^ 
céan  ;   elle  a  été  jadis  riche,  fréquentée,  opulente, 
marchande,  populeuse.   Elle  dépendait   alors   de  la 
Grande-Bretagne-  Maintenant  elle  est  pauvre  et  dé- 
serte. 

Les  commentateurs,  suivant  l'habitude,  ont  cher- 
ché cette  île  sur  la  carte  et  ne  l'y  ont  pas  trouvée. 
Elle  y  a  figuré  cependant,  mais  comme  une  terre  in- 
certœ  sedis  [de  situation  incertaine].  Pour  Rabe- 
lais, l'île  des  Macréons,  c'est  à  la  fois  l'île  des  Ma- 
crobes,  de  YArgonautique,  l'île  des  Heureux  de 
Lucien,  la  terre  de  Promission  de  saint  Brandaines 
ou  le  Paradis  terrestre  des  trois  Moines,  l'Atlantide 
de  Platon,  l'Utopie  de  Morus,  la  Cité  Solaire  de 
Campanella,  c'est  ce  pays  que  les  peuples  aiment  à 
rêver  pour  se  consoler  de  leurs  douleurs  : 

Le  vois-tu  bien  là-bas,  là-bas, 
Là-bas,  là-bas,  dit  l'Espérance, 
Courons,  courons,  doublons  le  pas. 
Pour  le  trouver  là-bas,  là-bas. 

(Etranger.  -  Le  Bonheur.) 

Rabelais  cependant  n'a  voulu  faire  ni  un  paradis 


l'île  de  la  sagesse  antique.  149 

terrestre  ni  des  Champs-Elysées.  Il  s'agit  du  monde 
terrestre  et  non  d'un  ultra-monde,  mais  d'un  monde 
qui  n'est,  plus  qu'une  ruine  et  que  les  habitants  ac- 
tuels de  l'île  ne  comprennent  plus. 

Car  il  y  a  dans  l'île  deux  classes  d'habitants;  ceux 
qui  reçoivent  les  voyageurs  et  leur  offrent  une  hos- 
pitalité empressée  n'habitent  que  les  trois  quarts  de 
l'île,  trois  ports  et  dix  paroisses  ;  le  quatrième  quart 
est  occupé  par  une  forêt  de  haute  futaie,  déserte  en 
apparence,  mais  habitée  en  réalité  par  des  êtres 
mystérieux,  dont  la  population  industrielle  parle 
avec  respect,  mais  avec  lesquels  elle  n'a  aucune  com- 
munication. 

IX. 

Le  vieux  Macrobe  qui  avait  reçu  Pantagruel  lui 
fit  voir  les  curiosités  de  l'île.  On  découvrit  dans  la 
forêt,  déserte  alors,  plusieurs  vieux  temples  ruinés, 
des  obélisques,  des  pyramides,  des  tombeaux  anti- 
ques avec  des  inscriptions  et  épitaphes,  les  unes  en 
caractères  hiéroglyphiques,  d'autres  en  grec  ionique, 
en  arabe  et  en  slavon.  Epistémon  prit  des  notes.  Pa- 
nurge  et  frère  Jean  s'en  allèrent  d'un  autre  côté. 

Il  faut  noter  que,  dès  que  l'on  a  touché  cette  terre, 
le  ton  plaisant  qui  dominait  dans  le  récit,  disparaît 
tout  à  coup.  En  arrivant  Panurge  hasarde  une  mau- 
vaise plaisanterie  sur  le  nom  de  l'île  ;  cette  plaisan- 
terie meurt  sans  écho.  La  parole  est  ordinairement 
à  Pantagruel,  qui  est  toujours  grave  et  ne  sourit 
même  plus.  Tout  le  dialogue  est  sérieux  et  la  con- 
versation a  l'air  de  se  faire  à  mi-voix. 

La  forêt  n'a  pas  moins  de  78,000  parasanges  ou 
2,300  stades.  C'est  l'habitation  des  démons  et  héros 


150      LIVRE  IV.  -  VOYAGE  A  L'OUACLE  DE  LA  DITE  BOUTEILLE. 

quand  ils  sont  devenus  vieux.  «Tant  qu'ils  vivent, 
tout  abonde  en  biens  dans  le  pays  et  dans  les  îles 
voisines,  dit  le  vieux  Macrobe;  il  y  a  sur  la  mer.  bo- 
nace  et  sérénité  perpétuelle.  Mais  si  quelqu'un  d'en- 
tre eux  vient  à  mourir,  «  ordinairement  oyons-nous 
par  la  forest  grandes  et  pitoyables  lamentations  et 
voyons  en  terre  pestes  et  afflictions,  en  l'air  trem- 
blements et  ténèbres  et  en  mer  tempeste  et  fortunal.> 

Ainsi,  d'après  le  Macrobe,  il  y  a  dans  l'île  des 
habitants  invisibles,  qui  hantent  les  vieux  temples, 
se  plaisent  dans  les  ruines  chargées  d'inscriptions 
écrites  dans  les  langues  savantes:  grecque,  égyp- 
tienne, arabique, — et  ne  se  manifestent  aux  autres  ha- 
bitants de  l'île,  uniquement  occupés  d'industrie  et  de 
commerce,  que  par  la  révolution  qui  se  produit  dans 
la  nature  au  moment  de  leur  mort.  Mais  la  mort  de 
ces  personnages  mystérieux  n'arrive  guère  sans  cet 
accompagnement  de  bouleversements  et  de  pro- 
diges. 

Pantagruel  est  disposé  à  admettre  le  fait  des  pro- 
diges accompagnant  la  mort  des  êtres  supérieurs.  Il 
cherche  même  à  l'expliquer  : 

Il  y  a,  dit-il,  de  l'apparence  à  ce  que  dites,  car,  comme  la 
torche  ou  la  chandelle,  tout  le  temps  qu'elle  est  vivante  et 
ardente,  luist  es  assistans,  esclaire  tout  au  tour,  délecte  uu 
chascun,  et  à  chascun  expose  son  service  et  sa  clarté,  ne  fait 
mal  ne  des  plaisir  à  personne  :  sus  l'instant  qu'elle  est  ex- 
taincte,  par  sa  fumée  et  evaporation  elle  infectionne  l'air,  elle 
nuist  es  assistans,  et  à  chascun  desplaist.  Ainsi  est-il  de  ces 
âmes  nobles  et  insignes.  Tout  le  temps  qu'elles  habitent  leurs 
corps,  est  leur  demeure  pacifique,  utile,  délectable,  honorable  : 
sus  l'heure  de  leur  discession,  communément  adviennent  par 
les  isles  et  continent  grands  troublemens  en  l'air,  ténèbres, 
fouldres,  gresles:  en  terre  concussions,  tremblemens,  estonne- 
mens;   en   mer,   fortunal  et  tempeste,  avec  lamentations  des 


r/ÎLE    DE    LA    SAGESSE    ANTIQUE.  151 

peuples,  mutations  des  religions,  transports  des  royaumes  et 
eversions  des  républicques. 

Tout  ce  que  dit  ici  Pantagruel  est  tiré  du  traité 
de  Plutarque  :  Des  oracles  qui  ont  cessé  et  pour- 
quoi/, y  compris  la  comparaison  de  la  torche  qui 
s'éteint.  Voici  le  passage,  traduction  d'Amyot  : 

Demetrius  conta  qu'alentour  de  l'Angleterre,  il  y  a  plu- 
sieurs petites  isles  désertes,  semées  çà  et  là  par  la  mer,  qu'on 
appelle  au  pais  les  isles  des  Damons  et  des  demi-dieux,  et  que 
luy  mesme,  par  commandement  de  l'empereur,  alla  en  la  plus 
prochaine  des  désertes,  pour  voir  et  enquérir  que  c'estoit,  et 
trouva  qu'il  y  avoit  peu  d'habitans,  qui  estoient  tenus  pour 
saints  et  inviolables  par  les  Anglois.  Peu  après  qu'il  y  fut  ar- 
rivé, il  dit  que  l'air  et  le  temps  se  troubla  merveilleusement, 
et  se  lit  une  terrible  tempeste  et  orage  de  vents  et  de  tonnerres  : 
laquelle  estant  à  la  fin  cessée,  il  dit  que  les  insulaires  luy  as- 
seurerent  que  c'estoit  quelqu'un  de  ces  dremons  et  demi-dieux 
qui  estoit  decedé  ;  car  ainsi  comme  une  lampe,  disoit-il,  pen- 
dant qu'elle  est  allumée,  n'a  rien  qui  offense  personne,  mais 
quand  elle  vient  à  s'esteindre,  elle  rend  unepuauteur  qui  fas- 
che  ceux  qui  sout  alentour;  aussi  les  grandes  âmes,  pendant 
qu'elles  luisent,  sont  douces  et  gracieuses  sans  fascber  per- 
sonne, mais  quand  elles  viennent  à  s'esteindre  et  à  défaillir, 
elles  emeuveut  comme  lors  de  grands  orages  et  de  grandes 
tempestes  et  bien  souvent  mesme  infectent  l'air  de  maladies 
contagieuses.  Ils  disent  davantage  qu'il  y  a  une  de  ces  isles  là 
où  Saturne  est  détenu  prisonnier  par  Briareus,  qui  le  tient  lié, 
de  sommeil,  et  qu'on  a  inventé  ce  moyen  là  de  le  tenir  en- 
chaîné en  le  faisant  dormir  et  qu'il  y  avoit  autour  de  luy  plu- 
sieurs daemons  qui  estoient  ses  vallets  et  serviteurs  l. 

Tout  ce  que  nous  dit  Rabelais  de  l'île  des  Ma- 
créons  se  trouve,  comme  on  voit,  résumé  dans  ce 
passage.  Quant  à  l'emprisonnement  de  Saturne  dans 
une  lie  de  l'Occident,  nous  l'avons  déjà  mentionné, 
d'après  un  autre  traité  de  Plutarque. 

Pantagruel   dit  qu'il  est  d'autaDt  plus  enclin  à 
1  Œuvres  morales,  T.  I,  supplément  p.  114,  chap.  XIII. 


152      LIVRE  IV. — TOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

admettre  ces  agitations  de  la  nature  à  la  mort  d'un 
grand  personnage,  qu'il  a  connaissance  des  prodiges 
qui  accompagnèrent  la  mort  de  Guillaume  du  Bellay, 
frère  du  cardinal,  à  laquelle  assistaient  plusieurs 
doctes  personnes,  parmi  lesquelles  Pantagruel  cite 
Rabelais  lui-même. 

Frère  Jean,  qui  était  revenu  à  propos  pour. enten- 
dre la  fin  de  cette  conversation,  éprouve  quelques 
doutes  au  sujet  de  ce  qui  vient  d'être  dit:  — «Huppe 
de  froc!  s'écrie- t-il,  je  veux  devenir  clerc  sur  mes 
vieux  jours-  J'ai  assez  bon  entendement,  mais  je 
vous  demande,  comme  disent  les  enfants  quand  ils 
jouent  aux  petits  jeux, 

Je  vous  demande  en  demandant, 
Comme  le  roy  à  son  sergent 
Et  la  royne  à  son  enfant, 

ces  héros  icy  et  semi-dieux  dont  vous  avez  parlé 
peuvent-ils  finir  par  la  mort?  Par  Notre-Dame,  je 
pensais,  dans  mon  petit  pensement,  qu'ils  étaient 
immortels  comme  beaux  anges,  Dieu  me  pardonne. 
Mais  ce  révérendissime  Macrobe  dit  qu'ils  finissent 
par  mourir. 

—  Non  pas  tous,  dit  Pantagruel.  Les  stoïciens  disent  qu'ils 
sont  tous  mortels,  excepté  un  seul  qui  est  immortel,  im- 
passible et  invisible. 

Pindare  dit  que  les  Hamadryades  vivent  autant  que  les 
arbres,  que  les  chênes  qu'elles  gardent.  Quant  aux  semi- 
dieux,  Pans,  Satyres,  Sylvains,  Follets,  Egipans,  Nymphes, 
Héros  et  Démons  ou  Génies,  plusieurs  ont,  par  la  somme 
totale  résultant  des  âges  divers  supputés  par  Hésiode, 
compté  que  leur  vie  est  de  9,720  ans,  d'après  un  calcul 
cabalistique. 

—  Cela,  dit  frère  Jean, n'est  point  matière  de  bréviaire 
et  je  n'en  croirai  que  ce  qui  vous  plaira. 

—  Je  crois,  dit  Pantagruel  que  toutes  les  âmes  intcllec- 


l'île  de  la  sagesse  antique.  153 

tives  sont  exemptes  des  ciseanx  d'Atropos.  Toutes  sont  im- 
mortelles: anges,  démons  et  humaines. 

Puis  revenant  sur  les  prodiges  qui  peuvent  ac- 
compagner la  mort  des  êtres  supérieurs  il  raconte, 
d'après  le  traité  déjà  cité  de  Plutarque,  l'histoire  du 
pilote  Thamous  et  de  la  mort  du  grand  Pan  : 

Le  pilote  Thamous,  Egyptien  de  naissance,  en  pas- 
sant près  de  l'île  de  Paxo  avec  son  navire  par  une 
nuit  très  calme,  s'entendit  appeler  par  son  nom.  Il 
ne  répondit  qu'au  troisième  appel.  La  voix  mysté- 
rieuse lui  ordonna  alors  de  crier  lorsqu'il  serait  à 
Palodes,  que  le  grand  Pan  était  mort.  Thamous  s'é- 
tant  acquitté  de  la  commission,  entendit  tout  à  coup 
sur  la  terre  grands  soupirs  et  grandes  lamenta- 
tions, non  d'une  personne  seule,  mais  de  plusieurs 
ensemble. 

Pantagruel  dit  que,  pour  sa  part,  il  croit  que  cette 
nouvelle  de  la  mort  du  grand  Pan,  annoncée  d'une  fa- 
çon si  étrange,  était  celle  du  «grand  Servateur  des 
fidèles,  qui  fut  en  Judée  ignominieusement  occis  par 
l'envie  et  iniquité  des  pontifes,  docteurs,  prêtres  et 
moines  de  la  loy  mosaïque. 

«Et  ne  me  semble  l'interprétation  abliorrente,  car  à  bon 
droit  peut-il  estre  en  langage  grégeois  dit  Pan.  Veu  qu'il  est 
le  nostre  Tout,  tout  ce  que  nous  sommes,  tout  ce  que  vivons, 
tout  ce  que  avons,  tout  ce  que  esterons  est  luy,  en  luy,  de  luy, 
par  luy.  C'est  le  bon  Pan,  le  grand  pasteur,  qui,  comme  atteste 
le  berger  Corydnn,  non  seulement  a  en  amour  et  affection 
ses  brebis,  mais  aussi  ses  bergiers.  A  la  mort  duquel  furent 
plaincts,  souspirs,  effroiz,  et  lamentations  en  toute  la  machine 
de  l'Univers,  cieulx,  terre,  mer,  enfers.  A  cette  mienne  inter- 
prétation compete  le  temps.  Car  cestuy  très  bon,  très  grand 
Pan,  nostre  unique  Servateur,  mourut  lez  Hierusalem,  régnant 
en  Rome  Tibère  Cœsar.» 

Après  ces  mots  Rabelais   qui   trouve  qu'il   a  été 


154      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  I/OKACLE  DE  LA.  DIVE  BOUTEILLE. 

trop  sérieux  et  qu'il  l'a  été  trop  longtemps,  fait  tout 
à  coup  entendre  une  note  joyeuse  pour  rentrer  dans 
le  ton  du  livre  : 

«  Peu  de  temps  après  nous  vismes  les  larmes  découler  de  ses 
œils,  grosses  comme  œufs  d'austruche.  Je  me  donne  à  Dieu, 
si  j'en  mens  d'un  seul  mot.  » 

Cette  larme  n'a  rien  d'exagéré  en  grosseur,  étant 
donnée  la  taille  que  nous  avons  vue  à  Pantagruel  au 
début;  mais  nous  avons  si  bien  eu  le  temps  de  l'ou- 
blier que  ce  brusque  retour  au  point  de  départ  nous 
fait  sourire. 

X. 

Mais  le  chapitre  est  sérieux  dans  son  ensemble. 
Pourquoi  ce  sérieux  inusité  dans  un  livre  où  la  forme 
railleuse  domine  presque  exclusivement  ?  Les  com- 
mentateurs, bien  entendu,  n'ont  aucune  réponse  à  nous 
donner  sur  cette  question.  Essayons  de  suppléer  à 
leur  silence. 

Quel  est  le  but  du  voyage  que  nous  avons  entre- 
pris V  Trouver  le  mot  de  la  destinée  humaine.  Jus- 
qu'ici Rabelais  nous  a  montré  ce  qu'il  ne  faut  pas 
faire.  11  a  versé  le  ridicule  sur  les  gens  qui  veulent 
être  de  l'avis  de  tout  le  monde,  sur  les  amis  du  faux 
bel  esprit,  sur  les  complimenteurs  qui  craignent  tou- 
jours de  blesser  les  autres  s'ils  ne  sont  pas  de  leur 
avis,  sur  les  chicaneurs  et  faiseurs  de  subtilités;  il 
nous  a  appris  à  braver  les  difficultés  fortuites  de  la 
vie,  symbolisées  par  la  tempête.  Tout  à  coup  il 
change  de  ton,  il  devient  grave,  c'est  que  nous  ne 
sommes  plus  en  présence  d'ennemis  qu'il  faut  com- 
battre, mais  en  présence  d'amis  qu'il  faut  utiliser. 

Remarquons    d'abord    que    le   christianisme    est 


l'île  de  la  sagesse  antique.  155 

tout  à  fait  en  dehors  de  ce  qui  se  passe  dans  cette 
île.  Nous  sautons  par-dessus,  pour  nous  trouver  en 
face  des  restes  de  l'antiquité.  «  Il  va  là  des  rui- 
nes antiques,  des  inscriptions  en  caractères  étran- 
gers à  la  langue  de  l'église:  des  lettres  grecques, 
hiéroglyphiques,  slavonnes.  Il  y  a  deux  populations 
dans  l'île,  une  population  moderne  de  marchands  et 
d'ouvriers,  sans  physionomie  marquée,  et  une  popu- 
lation d'êtres  étranges,  que  nous  ne  voyons  pas, 
mais  auxquels  l'auteur  a  l'art  de  nous  intéresser.  In- 
visibles maintenant,  ils  ne  le  furent  pas  toujours.  Ils 
formaient  autrefois  une  nation  nombreuse,  riche,  in- 
dustrieuse, hautement  civilisée.  Les  monuments 
qu'ils  ont  laissés,  et  qui  sont  en  ruines,  personne 
dans  la  population  actuelle  ne  serait  capable  d'en 
faire  de  semblables,  et  bien  qu'on  ne  les  voie  plus 
eux-mêmes,  ils  exercent  une  puissante  influence  ;  ce 
sont  eux  qui  font  le  calme  et  la  tempête,  et  quand 
l'un  d'eux  passe  d'un  monde  dans  l'autre,  toute  la 
nature  est  bouleversée. 

Ces  êtres  qui  ont  survécu  à  la  civilisation  à  laquelle 
ils  ont  présidé,  ces  restes  de  monuments,  qui  exci- 
tent la  surprise  d'Epistémon,  c'est  évidemment  la 
civilisation  antique,  l'antiquité  égyptienne  et  grecque. 
Lorsque  ces  Macréons  passent  d'un  monde  à  l'autre, 
quand  leurs  œuvres,  longtemps  oubliées,  apparaissent 
et  sont  manifestées  par  l'impression,  une  tempête 
intellectuelle  en  est  la  conséquence.  La  Renaissance 
est  une  de  ces  tempêtes.  Quand  toute  l'antiquité 
a  surgi  à  la  fois,  elle  a  bouleversé  d'abord,  puis 
changé  la  face  du  monde.  La  population  actuelle  de 
l'île,  ces  artisans,  ces  ouvriers  qui  ne  comprennent 
rien  aux  monuments  en  ruine,  qui  ne  songent  pas  à 


156      LIVKE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

se  mettre  en  communication  avec  les  survivants  de 
l'antiquité,  ce  sont  les  hommes  du  moyen-âge,  qui 
ne  se  sont  pas  doutés  des  trésors  de  science  et  de 
sagesse  renfermés  dans  ces  manuscrits  et  ces  écrits, 
qu'on  regardait  avec  un  certain  respect,  mais  avec 
lesquels  on  ne  songeait  même  pas  à  lier  connais- 
sance. 

L'ami  de  la  vérité  et  de  la  science  reconnaîtra 
en  eux  des  amis.  Il  dira  comme  Pantagruel,  qu'il 
ne  regrette  pas  d'avoir  «pâti  la  tourmente  marine, 
laquelle  les  a  tant  vexés  et  travaillés»  puisqu'il  a 
eu  le  bonheur  de  pouvoir  entrer  en  commerce  avec 
eux.  Il  oubliera  volontiers  les  persécutions  et  les 
vexations  de  toutes  sortes  que  jettent  sur  son  che- 
min les  amis  de  l'obscurité,  —  et  par  là  Rabelais 
nous  fait  entendre  assez  clairement  qu'il  s'agit  de  la 
vénérable  assemblée  réunie  à  Chésil  —  à  la  con- 
dition de  se  trouver  en  communication  avec  les  re- 
présentants de  ce  monde,  détruit,  mais  quia  tant  de 
choses  à  lui  apprendre.  Pantagruel  a  passé  dédai- 
gneusement à  travers  les  pays  de  mesquineries,  d'imi- 
tations, de  bavardages  et  de  chicanes,  mais  ici  il 
s'arrête  avec  respect  devant  la  sagesse  antique, 
devant  les  héros  de  l'intelligence.  Il  y  a  ici  une  mois- 
son à  faire.  Les  civilisations  antiques  ne  nous  ap- 
prendront pas  le  mot  de  la  destinée  humaine,  mais 
elles  nous  aideront  à  le  trouver. 

Ce  ton  grave  et  respectueux  que  Rabelais  prend 
ici  en  face  des  dieux  antiques ,  fait  supposer  qu'il 
n'était  pas  ennemi  de  cette  combinaison  de  l'hellé- 
nisme et  du  christianisme,  qui  avait  charmé  nombre 
d'esprit  supérieurs,  en  Italie  surtout,  au  siècle  précé- 
dent,  et  que  la  réforme  de   Luther  vint  brusque- 


QUARESMEPRENANT    ET    ANTIPIIYSIE.  157 

ment  arrêter  ;  cette  combinaison  lui  semblait  évi- 
demment moins  éloignée  de  la  vérité  que  ces  luttes 
du  catholicisme  et  du  protestantisme  qu'il  va  nous 
montrer  tout  à  l'heure,  et  pour  lesquelles  il  est  loin 
d'être  aussi  respectueux. 

XL 

Rabelais  se  tient  complètement  en  dehors  des 
questions  de  dogmes.  Il  ne  s'en  prend  qu'à  celles 
qui  n'intéressent  que  la  forme  et  non  le  fonds  des 
croyances,  aux  questions  de  pure  discipline.  La  pre- 
mière qui  surgit  devant  nous,  c'est  celle  de  l'absti- 
nence et  du  jeûne.  A  peine  a-t-on  perdu  de  vue  l'île 
des  Macréons,  qu'on  aperçoit  l'île  de  Tapinois,  autre- 
ment dit  l'île  Misérable,  habitée  par  un  monstre 
nommé  Quaresmeprenant,  personnification  du  carême, 

—  et  par  sa  cour  ichthyophage. 

Pantagruel  témoigue  quelque  désir  de  descendre 
dans  son  île  et  de  faire  connaissance  avec  lui  ; 
Xénomanes  l'en  détourne.  «A  quoi  bon?»  lui  dit-il. 

—  «  Vous  verrez  là,  un  grand  avaleur  de  pois  gris, 

—  c'est-à-dire  un  famélique,  —  un  grand  caquero- 
lier  —  mangeur  d'escargots,  —  grand  preneur  de  tau- 
pes, grand  boteleur  de  foin,  —  ces  gens -là  sont 
ordinairement  maigres  ,  et  misérables  ,  —  un  demi- 
géant  à  double  tonsure,  extrait  de  Lanternois,  — 
parce  que  le  concile  des  Lanternes,  le  concile  de 
Trente,  avait  conservé  le  carême,  attaqué  par  les 
protestants  et  un  grand  nombre  de  catholiques,  — 
gonfalonier  des  Ichthyophages  —  mangeurs  de  pois- 
son, —  dictateur  de  moutarde  —  parce  que  la  mou- 
tarde est  nécessaire  pour  faire  digérer  les  mets  de 
carême,  —  calcineur  de  cendres  —  à  cause  du  mer- 


158      LIVEE  IV. — VOYAGE  A  l'ûKACLE  DE  LA  T'IYE  BOCTEILLE. 

credi  des  cendres  qui  ouvre  le  carême  de  quaran- 
te jours,  —  père  et  nourrisson  des  médecins,  à  cause 
des  maladies  qu'engendrent  le  jeûne  et  l'usage  ex- 
clusif du  poisson,  si  nous  en  croyons  Rabelais,  qui 
paraît  avoir  eu  peu  de  goût  pour  ce  genre  de 
nourriture,  —  foisonnant  en  pardons  et  indulgences, 
homme  de  bien,  du  reste,  bon  catholique  et  de 
grande  dévotion;  pleurant  les  trois  quarts  du  jour 
et  n'assistant  jamais  aux  noces  —  interdites  en  ca- 
rême, comme  chacun  sait.  —  Il  se  repaît  de  hau- 
berts, de  casques  et  de  morions  salés — ce  qui  est 
peu  nourrissant;  —  quant  à  ses  habits,  il  porte  «gris 
et  froid,  rien  devant,  rien  derrière  et  manches  de 
même.» 

Comme  Pantagruel  semble  prendre  goût  à  ce 
portrait,  Xénomanes  lui  fait  l'anatomie  du  person- 
nage. Cela  dure  trois  chapitres,  dans  lesquels  l'au- 
teur accumule  tous  les  genres  de  monstruosités.  Puis 
vient  la  description  des  mœurs  du  roi  des  mangeurs 
de  poisson. 

Cas  estrange.  Travailloit  rien  ne  faisant,  rien  ne  faisoit 
travaillant. 

Le  jeûne  du  carême  est  pénible  et  ne  profite  à 
rien. 

[111  dormoit  les  œils  ouvers  comme  font  les  lièvres  de 
Champagne,  craignant  quelque  camisade  [attaque  subite]  des 
Andouilles,  ses  antiques  eunemies. 

Les  Andouilles  figurent  les  protestants,  ennemis 
acharnés  du  maigre  et  du  carême. 

[Il]  rioit  en  mordant ,  mordoit  en  riant.  Rien  ne  mangeoit 
jeûnant,  jeunoit  rien  ne  mangeant.  Grignotoit  par  soubçon,  beu- 
voit  par  imagination.  Se  baignoit  dessus  les  hauts  clochers  et 
se  seichoit  dedans  les  estangs  et  rivières.  Peschoit  en  l'air 


quak::smi:ii;i;xant  et  antiphysie.  159 

et  y  prenoit  des  ecrevices  decumanes  [énormes!.  Rien  ne 
craignoit  que  son  ombre  et  le  cry  des  gras  chevreaulx.  De  sou 
poing  faisoit  un  maillet. 

Cet  entassement  de  proverbes ,  que  nous  abré- 
geons beaucoup,  a  pour  but  de  montrer  que  Qua- 
resmeprenant  faisait  tout  à  l'inverse  du  bon  sens, 
autrement  dit,  que  le  jeûne  du  carême  est  une  in- 
vention contre  nature. 

Ce  chapitre  se  termine  en  effet  par  l'allégorie  de 
Contre-Nature  ou  Antiphysie,  opposée  à  Nature  ou 
Physie.  Pantagruel ,  qui  la  rapporte ,  dit  qu'il  l'a 
tirée  d'un  célèbre  apologue  antique.  La  Monnoye 
a  prouvé  !  que  l'auteur  de  cet  apologue  n'est  ni  an- 
cien, ni  fort  connu.  Il  résulte  du  texte  latin,  qu'il 
cite ,  que  Rabelais  s'est  borné  à  traduire ,  sauf  la 
conclusion,  qui  lui  appartient. 

«  La  Nature ,  nous  dit-il,  mit  au  monde  d'elle- 
même  Beaulté  et  Harmonie.  Contrenature  ou  Anti- 
physie fut  jalouse  de  cette  maternité,  et  avec  l'ai- 
de des  forces  physiques  de  la  nature,  elle  eut  aussi 
deux  enfants  :  Amodunt2  et  Discordance.  Ils  avaient 
la  tête  ronde ,  les  oreilles  relevées  à  la  façon  des 
ânes ,  les  yeux  hors  de  la  tête  et  fixés  au  bout 
d'une  espèce  d'os ,  comme  ceux  des  écrevisses ,  les 
pieds  ronds,  et  les  bras  tournés  en  arrière  vers  les 
épaules.  Ils  cheminaient  sur  la  tête,  faisant  conti- 
nuellement la  roue.  Antiphysie  soutenait  que  cette 
manière  de  marcher  était  la  plus  naturelle  ;  que  les 
deux  et  autres  choses  éternelles  cheminaient  ainsi 
en  tournant  circulairement;  qu'avoir  les  pieds  en  l'air 
et  la  tête  en  bas,  c'était  imiter  le  créateur  de  l'u- 

»  Menagiana,  I,  p.  287.  -  2  Sans  forme ,  mot  formé  de  a 
privatif  grec  et  de  modus,  modum,  manière,  forme. 


160      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

uivers ,  qui  a  voulu  que  les  cheveux  fussent  en 
l'homme  comme  racines,  les  jambes  comme  rameaux; 
tandis  que  les  enfants  de  Nature  se  tenaient  dans  la 
position  peu  logique  d'un  arbre  renversé.  Elle  prou- 
vait de  même  qu'il  était  plus  raisonnable  de  tour- 
ner les  bras  vers  les  épaules,  afin  de  défendre  le  dos, 
que  de  les  diriger  en  avant,  où  le  corps  avait  déjà 
les  dents  pour  se  défendre.  Par  ces  raisons  et  autres 
semblables.  Antinature  se  fit  un  grand  nombre  de 
partisans;  tels  étaient  les  Matagotz,  Cagotz  et  Pa- 
pelars  —  qui  avaient  inventé  le  carême  —  les  Ma- 
niacles  Pistolets  —  ou  maniaques  de  Pistoie,  sectai- 
res qui  s'étaient  manifestés  à  Pistoie  vers  1300,  — 
«  les  Démoniacles  Calvins,  imposteurs  de  Genève,  les 
enragés  Putherbes,  Briffaulx,  Caphars,  Chattemittes, 
Canibales  et  autres  monstres  difformes  et  contre- 
faits, en  despit  de  nature.  » 

On  voit  que,  si  Rabelais  attaque  les  catholiques 
sur  la  question  du  carême ,  ce  n'est  pas  au  profit 
des  protestants,  puisqu'il  inscrit  Calvin  au  nombre 
des  enfants  de  Contrenature ,  côte  à  côte  avec  le 
moine  Puits-Herbault  (Putherbe),  les  hypocrites  de 
toute  couleur,  et  les  cannibales  mangeurs  de  chair 
humaine. 

XII. 

Pendant  que  Xénomanes  faisait  le  portrait  de 
Quaresmeprenant,  frère  Jean  se  mit  plus  d'une  fois 
en  colère,  et  en  apprenant  que  ce  grand  Lanter- 
nier  avait  failli  exterminer  les  Andouilles  grasses 
qui  habitaient  l'île  voisine,  il  voulait  absolument 
descendre  dans  son  île  pour  le  mettre  en  pièces. 
Panurge  combattit  cette  idée.  Il  déclara  qu'il  n'était 


LE    SOUFFLEUR   OU   PIIYSETÈRE.  161 

ni  assez  fou  ni  assez  hardi  pour  attaquer  le  Ca- 
rême. Si  on  s'engageait  dans  cette  affaire,  on  ris- 
querait de  se  trouver  pris  entie  lui  et  les  Andouil- 
les  —  entre  les  partisans  du  maigre  et  les  parti- 
sans du  gras  —  comme  entre  l'enclume  et  les  mar- 
teaux. Mieux  valait  passer  outre. 

On  le  crut  et  l'on  se  dirigea  vers  l'île  Farouche, 
séjour  des  Andouilles.  Mais  à  ce  moment  on  aper- 
çut un  énorme  pliysdère,  un  souffleur,  qui  s'avan- 
çait vers  les  voyageurs  «  bruyant,  ronflaut,  enflé,  » 
plus  haut  que  les  hunes  des  navires,  «et  jettant  eaux 
de  la  gueulle  en  Pair  devant  soy,  comme  si  fast  une 
grosse  rivière  tombante  de  quelque  montaigne.» 

La  petite  flotte  se  dispose  en  Y,  et  l'on  se  pré- 
pare à  attaquer  l'énorme  bête.  Panurge  tremble  de 
peur,  suivant  son  habitude.  Cela  ne  l'empêche  ce- 
pendant pas  de  donner  libre  cours  à  son  érudition, 
et  de  rappeler  Andromède  exposée  à  un  monstre  ma- 
rin, et  le  duc  de  Clarence  qui,  condamné  à  mort, 
demanda  à  être  noyé  dans  un  tonneau  de  Malvoisie. 
On  fait  pleuvoir  sur  le  souffleur  «dards,  dardelles, 
javelotz,  espieux,  pertuisanes,  etc.,  rien  n'y  fait  : 
les  gros  boulets  semblaient  fondre  sur  sa  peau 
«comme  font  les   tuilles  au  soleil.» 

Pantagruel  intervient  alors.  Il  était  d'une  adresse 
merveilleuse.  A  mille  pas,  avec  une  de  ses  flèches, 
il  ouvrait  les  huîtres  en  écaille  sans  toucher  les 
bords  ;  il  mouchait  une  bougie  sans  l'éteindre,  frap- 
pait les  pies  à  l'œil ,  dessemelait  des  bottes  sans 
les  endommager,  et  tournait  les  feuillets  du  bré- 
viaire de  frère  Jean  sans  rien  déchirer.  Il  lance 
au  souffleur  un  premier  dard  sur  le  front,  et  lui 
transperce  les  mâchoires  et  la  langue,  si  bien  qu'il 
ii  11 


1G2       LIVRE  IV. — VOï'AGE  A  î/ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE  . 

n'ouvre  plus  la  bouche  et  ne  jette  plus  d'eau;  au 
second  coup,  il  lui  crève  l'œil  droit;  au  troisième, 
l'œil  gauche.  Ces  trois  dards  avaient  été  si  adroite- 
ment lancés  qu'ils  lui  faisaient  trois  cornes  sur  le 
front.  Pantagruel  lui  en  lança  également  trois  au- 
tres sur  l'échiné,  à  égale  distance  l'une  de  l'autre, 
une  quatrième  sur  la  queue,  —  et  enfin  cinquante 
sur  un  flanc  et  cinquante  sur  l'autre  ,  si  bien  que 
la  grosse  bête  se  tourua  sur  le  dos,  comme  font 
d'ordinaire  les  poissons  morts  ,  et  l'on  n'eut  plus 
qu'à  la  tirer  après  soi  quand  on  aborda  l'île  Fa- 
rouche. Là  le  souffleur  fut  dépouillé  de  sa  graisse, 
qu'on  prétendait  être  fort  utile  à  la  guéridon  d'une 
maladie  assez  commune,  celle  qu'on  appelle  «Faute 
d'argent.  » 

Depuis  que  Panurge  a  posé  la  question  de  son 
mariage,  nous  n'avons  pris  qu'une  seule  fois  Rabelais 
en  flagrant  délit  de  fantaisie:  la  sortie  de  Gargan- 
tua contre  les  mariages  subreptices.  L'apparition 
du  souffleur  est-elle  un  nouveau  cas  du  même 
genre  ?  Cela  n'aurait  rien  d'étonnant.  Rabelais  aime  à 
décrire  et  à  faire  parade  de  son  érudition,  et  l'on 
pourrait  penser  qu'il  a  saisi  cette  occasion  pour 
fournir  une  nouvelle  preuve  de  son  savoir  et  de  son 
talent.  Il  n'en  est  rien  cependant  ;  l'apparition  du 
poisson  gigantesque  entre  l'île  de  Quaresmeprenant 
et  celle  des  Andouilles  n'a  rien  de  fortuit.  Après 
l'île  des  Imitateurs,  nous  avons  eu  l'histoire  de 
Dindenault  et  de  ses  moutons,  qui  offre  un  exemple 
de  l'imitation  poussée  au  delà  des  limites  de  l'ab- 
surde. Ici  les  faits  se  succèdent  dans  un  ordre  sem- 
blable. L'auteur  a  commencé  par  nous  divertir  aux 
dépens  de  Quaresmeprenant  en  personne,   mainte- 


LE  CABÊ5TE  ET  LES  ANDOUILLES.         163 

liant  il  personnifie  l'ichtyophagie ,  l'abstinence  de 
viande  et  l'usage  du  poisson,  dans  uu  poisson  colos- 
sal. Pantagruel,  qui  s'est  moqué  de  l'abstinence  à 
propos  de  Quaresmeprenant ,  attaque  le  poisson  ,  1  - 
larde  de  flèches,  le  rend  ridicule  et  le  tue  au  profit 
des  habitants  de  l'île  Farouche,  des  mangeurs  de 
gras,  des  ennemis  de  l'abstinence.  L'allégorie  est 
claire,  et  il  nous  semble  inutile  d'insister.  C'est  un 
second  assaut  donné  à  l'abstinence  quadragc'simale. 
Nous  en  verrons    plus  loin  un  troisième. 

XIII. 

Les  voyageurs  abordent  à  l'île  Farouche.  En  face 
de  Quaresmeprenant  et  de  ses  troupes  nourries  de 
poissons,  nous  trouvons  celles  des  Andouilles,  habi- 
tuées à  faire  gras  toute  l'année.  Mais  ne  croyez  pas 
que  l'on  soit  plus  tolérant  ici  que  dans  le  pays  voi- 
sin. Les  Andouilles  calvinistes  sont  terriblement 
soupçonneuses.  Quiconque  admet  la  justification  par 
les  œuvres  et  non  par  la  foi,  quiconque  n'est  pas 
préoccupé  avant  tout  du  péché  originel  et  croit  que 
tout  homme,  sans  exception,  peut  être  sauvé  à  la 
condition  de  bien  vivre,  celui-là  est  suspect  et  doit 
être  rejeté  de  la  communion.  Nos  voyageurs  s'en 
aperçoivent  bientôt. 

Ils  avaient  pris  terre  dans  un  petit  port  de  l'île 
et  dînaient  joyeusement  sur  l'herbe  dans  un  char- 
mant petit  vallon,  près  d'un  cours  d'eau.  Au  mo- 
ment du  second  service,  Pantagruel  aperçut  certaines 
petites  Andouilles  apprivoisées,  qui  avaient  monté  sur 
les  arbres  pour  les  regarder  manger.  Us  comprirent 
qu'ils  étaient  en  pays  hostile,  et  qu'ils  avaient  en  face 
d'eux  les  ennemies  acharnées  de  Quaresmeprenant. 
ii  H* 


164      LIVRK  IV. —  VOYAGE  A  l'ûKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Pantagruel  aurait  bien  voulu  réconcilier  les  deux 
parties,  les  deux  communions  ennemies.  Xénomanes 
lui  dit  que  c'était  impossible.  Lors  d'un  voyage 
qu'il  avait  fait  précédemment  dans  le  pays,  il  était 
parvenu  à  ménager  entre  les  adversaires  une  sorte 
de  trêve  ;  mais  depuis  que  le  concile  de  Cliésil 
[lisez  de  Trente]  avait  maintenu  le  carême,  les  An- 
douilles  et  Quaresmeprenant  s'étaient  monté  réci- 
proquement la  tête  ;  les  Andouilles  surtout  avaient 
montré  que  ce  n'est  pas  pour  rien  que  leur  domaine 
s'appelait  l'île  Farouche  ;  elles  étaient  devenues  in- 
croyablement intolérantes ,  voyant  partout  des  en- 
nemis ,  et  donnant  ce  nom  à  tous  ceux  qui  ne  se 
livraient  pas  à  elles  sans  réserve. 

Les  Andouilles  qui  avaient  grimpé  sur  les  arbres 
étaient  en  effet  des  espionnes;  elles  allèrent  avertir 
leurs  compagnes,  qui  s'avancèrent  en  corps  de  ba- 
taille pour  attaquer  les  voyageurs,  avec  fifres,  trom- 
pettes et  clairons.  D'après  leurs  78  enseignes  (re- 
marquez ce  nombre,  qui  revient  constamment)  on 
jugeait  qu'elles  pouvaient  bien  être  42,000. 

La  bataille  est  livrée  dans  toutes  les  formes. 
Frère  Jean  se  met  à  la  tête  des  cuisiniers,  et  atta- 
que avec  des  broches  et  autres  instruments  de  cui- 
sine. Pantagruel  fait  dignement  son  rôle  de  général 
et  de  géant.  Quant  à  Panurge,  pendant  la  bataille, 
il  se  charge  de  garder  les  vaisseaux  et  de  prier  poul- 
ies combattants.  Après  la  victoire,  il  est  stipulé 
qu'une  certaine  quantité  d'andouilles  sera  payée  cha- 
que année  à  Gargantua,  et  on  lui  expédie  le  pre- 
mier payement;  mais  un  grand  nombre  des  prison- 
nières périrent  en  chemin;  on  les  enterra  à  Paris 
dans  la  rue  Pavée  d' Andouilles,  qui  a  pris  plus  tard 


l'îlk  des  taises  disputes  165 

le  nom    de   rue   Pavée-Saint-André-des-Arts.   C'est 
aujourd'hui  la  rue  Séguier. 

Pantagruel  reconnaît  que  l'exagération  des  man- 
geurs d'andouilles  n'est  pas  moins  ennemie  de  la  vé- 
rité que  celle  des  mangeurs  de  poisson,  et  il  pour- 
suit sa  route. 

XIV. 

Les  voyageurs  vont  se  remettre  et  respirer  dans 
Pile  de  Ruach.  Respirer  est  le  mot,  car  là  les  habi- 
tants ne  se  repaissent  que  de  vent.  C'est  le  pays  de 
la  vanité  et  do  la  présomption. 

Lucien ,  dans  son  Histoire  véritable,  avait  déjà 
montré  des  hommes  se  nourrissant  de  fumée.  Sui- 
vant lui,  les  habitants  de  la  lune,  quand  ils  veulent 
dîner,  «  allument  du  feu  et  font  rôtir  sur  le  charbon 
certaines  grenouilles  volantes  qui  sont  chez  eux  eu 
grande  quantité,  puis  ils  s'assoient  autour  de  ce  feu 
comme  autour  d'une  table  et  se  régalent  en  avalant 
la  fumée  qui  s'exhale  du  rôti.  Tel  est  leur  plat  so- 
lide. » 

A  Ruach,  les  habitants  mangent  simplement  du 
vent,  qu'ils  renouvellent,  les  pauvres  par  girouettes, 
les  riches  par  moulins  à  vent;  ils  dégustent  les  vents 
et  apprécient  leurs  différentes  saveurs,  comme  nous 
faisons  des  vins,  et  ils  en  font  provision.  Ils  se  plai- 
gnent à  Pantagruel  d'un  personnage  qui  leur  a  fait 
beaucoup  de  mal,  l'empereur  Bringuenarilles,  grand 
amateur  de  vaine  renommée  aussi,  qui  se  repaissait 
de  moulins  à  vent.  Lors  de  sa  première  visite  on 
mit  dans  les  moulins  force  coqs  et  force  poules.  La 
première  fois  qu'il  les  avala,  peu  s'en  fallut  qu'il 
n'en  mourût,  car  les  coqs   lui   chantaient  dans    le 


166      LIVBB  IV.  —VOYAGE  A  L'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

corps,  les  poules  lui  volaient  à  travers  l'estomac,  et 
les  renards  du  pays,  qui  entendaient  tout  cela,  s'é- 
lançaient dans  sa  bouche  pour  les  poursuivre.  Le  mé- 
decin, pour  le  guérir,  lui  conseilla  d'écorcher  un 
renard  [vomir]  à  l'heure  du  paroxisme,  et  cela  lui 
réussit-  On  lui  donnait  aussi  des  pilules  composées 
de  lévriers  et  de  chiens  terriers.  Mais  c'était  un 
rude  voisin  que  ce  personnage.  —  «  N'ayez  plus 
peur,  lui  dit  Pantagruel.  Le  grand  avaleur  de  mou- 
lins à  vent  est  mort,  je  vous  l'assure.  Il  est  mort  suf- 
foqué et  étranglé  en  mangeant  un  coin  de  beurre 
frais  [c'est-à-dire  un  morceau  de  pain  formant  le 
coin,  entouré  de  croûte  de  trois  côtés  et  garni  de 
beurre]  à  la  gueule  d'un  four  chaud,  par  l'ordon- 
nance des  médecins,  et  il  ne  reviendra  plus  dans 
l'île  du  Vent.  » 

Cette  dernière  circonstance  de  la  mort  de  Brin- 
guenarilles  se  retrouve  dans  les  traditions  des  envi- 
rons de  Cherbourg.  Plusieurs  personnages  fantasti- 
ques des  récits  populaires  meurent  de  même  «  en 
mouougeant  un  coin  de  buurre  frais  à  la  goule  d'un 
fouour,  par  ordonnanche  de  mechchin.  »  Cette  fin 
d'un  personnage  fabuleux  est  ordinairement  présen- 
tée d'une  façon  ironique,  et  comme  conclusion  d'un 
récit  auquel  on  n'ajoute  pas  foi.  On  ne  peut  guère 
admettre  qu'on  l'ait  empruntée  à  Rabelais;  mais  d'où 
cette  idée  bizarre  est-elle  provenue  ?  Est-ce  une 
fantaisie  ?  est-ce  une  allusion?  est-ce  une  simple 
plaisanterie  contre  les  médecins  et  leurs  remèdes 
impuissants?  Nous  n'avons  rien  pu  découvrir  à  ce 
sujet. 

Les  circonstances  qui  précèdent  la  mort  de  Brin- 
guenarilles  rappellent  d'assez  près  celles  qui  accom- 


l'Ile  des  vahstes  disputes.  igt 

pagnent  la  mort  du  même  géant  dans  le  Disciple  de 
Pantagruel.  Mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  attri- 
buer cet  ouvrage  à  Rabelais,  comme  l'a  fait  le  der- 
nier éditeur.  La  ressemblance  entre  les  deux  récits 
prouve  simplement  que  Rabelais  avait  eu  connais- 
sance du  livre  de  son  imitateur,  et  qu1  il  a  cru  pou- 
voir y  puiser  comme  il  a  puisé  dans  uue  foule  d'au- 
tres compositions,  dont  il  s'est  inspiré  pour  faire 
mieux.  Nous  serions  même  porté  à  penser,  à  cause 
de  la  manière  sommaire  dont  cet  épisode  est  énoncé, 
que  les  deux  auteurs  se  sont  emparés  d'une  plaisan- 
terie populaire  qui  circulait  avant  eux,  et  qui  trouve 
ici  naturellement  sa  place  dans  l'île  du  Vent  ou  de 
la  Vaine  Gloire. 

Remarquons  aussi  la  place  de  l'île  du  Vent,  entre 
celle  où  l'on  observe  le  carême  avec  passion  et  celle 
où  on  ne  l'observe  pas,  avec  une  passion  non  moins 
vive.  Les  deux  îles  que  nous  venons  de  quitter  met- 
tent en  présence  les  catholiques  et  les  protestants, 
les  deux  îles  que  nous  allons  aborder  vont  dérouler 
devant  nous  la  suite  du  tableau  :  l'île  du  Vent,  pla- 
cée au  beau  milieu  de  cet  archipel  des  luttes  reli- 
gieuses, a  évidemment  pour  but  d'insinuer  que  cette 
lutte  est  futile,  qu'autant  en  emporte  le  vent,  et 
qu'attacher  tant  d'importance  à  des  différences  de 
détails  entre  les  deux  confessions  chrétiennes,  c'est 
se  nourrir  de  vent,  comme  font  les  habitants  de 
Ruach.  Rabelais  plane  au-dessus.  Nous  venons  de  le 
voir  partageant  également  ses  critiques  entre  les 
deux  cultes,  et  mettant  sur  le  même  pied  les  exa- 
gérations de  Calvin  et  celles  de  Puits  -  Herbault. 
Nous  allons  retrouver  à  peu  près  la  même  impar- 
tialité dans    la  peinture  des   deux  populations  de 


168      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Papefiguière   et  de  Papinianie.  Les  protestants  tou- 
tefois sont  un  peu  plus  maltraités. 

XV. 

C'est  à  Papefiguière  que  Ton  débarque  d'abord. 
Les  habitants  de  cette  île  étaient  autrefois  riches  et 
libres;  on  les  nommait  «gaïllardets».  — Il  pour- 
rait bien  y  avoir  ici  une  allusion  aux  libertins  de  Ge- 
nève qui  avaient  fait  à  Calvin  une  si  vive  opposition. 
—  Mais  depuis  ils  étaient  devenus  pauvres,  malheu- 
reux et  sujets  des  Papimanes.  Ils  étaient  allés  à  une 
fête  chez  les  Papimanes,  leurs  voisins.  On  avait  ex- 
posé à  l'admiration  des  fidèles  l'image  du  pape.  L'un 
d'eux  lui  fit  la  figue.  Les  Papimanes,  pour  le  ven- 
ger, prirent  les  armes,  ravagèrent  le  pays  et  soumi- 
rent les  habitants  de  Papefiguière,  mais  nprès  les 
avoir  forcés  à  la  même  cérémonie  humiliante  que 
Frédéric  Barberousse  imposa  aux  habitants  de  Mi- 
lan, à  retirer  avec  la  bouche  une  figue  placée  sous 
la  queue  d'une  mule,  et  la  remettre  au  même  en- 
droit sans  l'aide  des  mains.  Ceux  qui  refusaient 
étaient  pendus  sans  pitié. 

Mais  un  malheur  plus  grand  encore  attendait  les 
habitants  de  Papefiguière.  Leur  pays  fut  abandonné 
aux  lutins,  c'est-à-dire  aux  seigneurs  féodaux,  qui 
une  fois  émancipés  de  l'autorité  ecclésiastique  ou  im- 
périale, par  suite  de  la  Réforme,  devinrent  les  maî- 
tres absolus  de  leurs  vassaux  et  en  abusèrent.  La 
plupart  des  commentateurs  se  sont  trompés  sur  le 
sens  de  cet  épisode.  Après  la  guerre,  ce  ne  sont  pas 
les  Papimanes  qui  persécutent  les  habitants  de  Pape- 
figuière, ce  sont  les  lutins  extraits  de  noble  et  antique 
race,  qui  régnent  sans  conteste  sur  le  pays, et  ce  sont 


ht   LUTIN    ET    LE    PAYSAN.  169 

eux  dont  les  exactions  tombent  si  rudement  sur  les 
pauvres  paysans. 

Les  paysans  parviennent  quelquefois  à  les  attraper 
cependant,  si  nous  en  croyons  Rabelais.  Il  nous  ra- 
conte à  ce  sujet  une  historiette  qui  n'est  pas  de  son 
crû,  car,  à  notre  connaissance,  les  paysans  de  la 
Normandie  et  ceux  de  la  Russie,  qui  n'ont  lu  Rabe- 
lais ni  les  uns  ni  les  autres,  la  racontent  également 
à  leurs  enfants.  Il  faut  évidemment  voir  dans  ce  récit 
un  de  ces  contes  qui  sont  l'héritage  commun  de  la 
race  aryenne.  Rabelais  s'est  borné  à  en  faire  l'appli- 
cation aux  pays  qui,  au  seizième  siècle,  se  séparèrent 
de  l'église  romaine. 

XVI. 
Un  paysan  de  Papefiguière  était  en  train  de  se- 
mer son  champ,  lorsque 

Survient  un  diable,  à  titre  de  seigneur. 

Ce  diable  était 

Simple,  ignorant,  à  tromper  très  facile, 
Bon  gentilhomme  et  qui  dans  son  courroux, 
N'avoit  encor  tonné  que  sur  les  choux. 
-  Vilain,  dit-il,  vaquer  à  nul  ouvrage 
N'est  mon  talent,  je  suis  un  diable  issu 
De  noble  race  et  qui  n'a  jamais  su 
Se  tourmenter. 

Il  ne  savait  ni  lire  ni  écrire,  ajoute  Rabelais.  Il 
demande  au  paysan  ce  qu'il  fait  là. 

Le  pauvre  homme  dit  qu'il  semoit  celui  champ  de  tou- 
zelle  [blé  sans  barbe]  pour  soy  aider  a  vivre  l'an  suivant.— 
Voire  mais,  dit  le  diable,  ce  champ  n'est  pas  à  toi,  il  est  h 
moi  et  m'appartient,  car  depuis  l'heure  et  le  temps  qu'au 
pape  vous  fîtes  la  figue ,  tout  ce  pays  nous  fut  adjugé  et 
abandonné.  Toutefois  semer  blé  n'est  pas  mon  estât,  et  je 


170      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LADIVE  BOUTEILLE. 

te  laisse  le  champ,  mais  c'est  à  condition  que  nous  par- 
tagerons le  profit.  —  Je  veux  bien  ,  dit  le  laboureur.  — 
J'entends,  dit  le  diable,  que  du  profit  advenant  nous  fe- 
rons deux  lots.  L'un  sera  ce  qui  croîtra  sur  terre,  l'autre 
ce  que  en  terre  sera  couvert.  Le  choix  m'appartient,  car 
je  suis  diable  extraict  de  noble  et  antique  race,  tu  n'es 
qu'un  villain.  Je  choisis  ce  que  sera  en  terre,  tu  auras  le 
dessus.  En  quel  temps  sera  la  cueillette  ?  —  A  mi-juillet, 
répondit  le  laboureur.  —  Bien ,  dit  le  diable ,  je  ne  fau- 
drai  m'y  trouver.  Fais  au  reste  comme  c'est  ton  devoir. 
Travaille,  villain,  travaille. 

Travailler  est  le  fait  de  la  canaille, 
Ne  t'attends  pas  que  je  t'aide  un  seul  brin, 
Je  t'ai  jà  dit  que  jétois  gentilhomme, 
Né  pour  chômer  et  pour  ne  rien  savoir. * 

[Au  revoir].  Je  vais  tenter  du  gaillard  péché  les  nobles 
nonmiins  de  Pettesec,  les  cagots  aussi.  De  leurs  vouloirs  je 
suis  plus  que  asseuré. 

La  mi-juillet  venue  ,  le  diable  se  représenta  audit 
lieu  accompagné  d'un  escadron  de  petits  diableteaux  de 
chœur.  Là  rencontrant  le  laboureur,  il  lui  dit:  Et  puis 
villain,  comment  t'es-tu  porté  depuis  ma  départie?  Il  con- 
vient de  faire  ici  nos  partages.  —  C'est  (respondit  le  la- 
boureur) raison. 

Lors  commença  le  laboureur  avec  ses  gens  seyer  le 
bled.  Les  petits  diables  de  mesmes  tiroient  le  chaulme  de 
terre.  Le  laboureur  battit  son  bled  en  l'aire,  le  ventit,  le 
mit  en  poches,  le  porta  au  marché  pour  vendre.  Les  dia- 
bleteaux firent  de  mesmes,  et  au  marché  près  du  labou- 
reur, pour  leur  chaulme  vendre,  s'assirent.  Le  laboureur 
vendit  très  bien  son  bled,  et  de  l'argent  emplit  un  vieux  de- 
mi-brodequin, lequel  ilportoitàsa  ceinture.  Les  diables  ne 
vendirent  rien  :  ains  au  contraire  les  paisans  en  plein 
marché  se  mocquoient  d'eux.  Le  marché  clous,  dist  le  dia- 
ble au  laboureur  :  Villain  f  tu  m'as  ceste  fois  trompé  ,  à 
l'autre  ne  me  tromperas.  —  Monsieur  le  diable,  respondit  le 
laboureur,  comment  vous  aurois-je  trompé,  qui  premier 
avez    choisi?    Vray  est   qu'en   cestuy   choix   me  pensiez 

1  La  Fontaine.  Contes,  livre  IV,  6. 


LE    LUTIN    ET    LE    PAYSAN;  171 

tromper,  espérant  rien  hors  terre  ne  issir  pour  ma  part,  et 
dessous  trouver  tout  entier  le  grain  que  j'avois  semé,  pour 
d'içeluy  tenter  les  gens  souffreteux,  cagotz,  ou  avares,  et 
par  tentation  les  faire  en  vos  lacs  tresbucher.  Mais  vous 
estes  bien  jeune  au  mestier.  Le  grain  que  voyez  en  terre 
est  mort  et  corrompu,  la  corruption  d'içeluy  a  esté  géné- 
ration de  l'autre  que  me  avez  vu  vendre.  Ainsi  choisis- 
siez-vous  le  pire.  C'est  pourquoy  estes  maudict  en  l'Evan- 
gile. Laissons  (dist  le  diable)  ce  propous,  de  quoy  ceste 
année  sequente  pourras-tu  nostre  champ  semer  V  Pour 
profit,  respondit  le  laboureur,  de  bon  mesnagier,  le  con- 
viendroit  semer  de  raves.  Or  (dist  le  diable)  tu  es  villa  in 
de  bien,  semé  raves  à  force,  J3  les  garderay  de  la  teni- 
peste  et  ne  gresleray  point  dessus.  Mais  entends  bien,  )e 
retiens  pour  mon  partage  ce  que  sera  dessus  terre,  tu  au- 
ras le  dessous.  Travaille,  villain,  travaille.  Je  vais  tenter 
les  Hérétiques ,  ce  sont  âmes  friandes  en  carbonnade  : 
monsieur  Lucifer  a  sa  cholicque,  C3  luy  sera  une  guorge- 
chaulde. 

YeDU  le  temps  de  la  cueillette,  le  diable  se  trouva  au 
lieu  avec  un  escadron  de  diableteaux  de  chambre.  La 
rencontrant  le  laboureur  et  ses  gens,  commença  seyer  et 
recueillir  les  feuilles  des  raves.  Après  luy  le  laboureur 
beschoit  et  tiroit  les  grosses  raves  ,  et  les  mettoit  en  po- 
ches. Ainsi  s'en  vont  tous  ensemble  au  marché.  Le  labou- 
reur vendit  très  bien  ses  raves.  Le  diable  ne  vendit  rien. 
Qui  pis  est,'  on  se  mocquoit  de  luy  publiquement.  Je  voy 
bien ,  villain  (dist  adonc  le  diable)  que  par  toy  je  suis 
trompé.  Je  veulx  faire  tin  du  champ  entre  toy  et  moy.  Ce 
sera  en  tel  pact,  que  nous  nous  entregratterons  l'un  l'autre, 
et  qui  de  nous  deux  premier  se  rendra ,  quittera  sa  part 
du  champ.  Il  entier  demourera  au  vaincueur.  La  journée 
sera  à  huitaine.  Va,  villain,  je  te  gratteray  en  diable.  Je 
allois  tenter  les  pillards,  chieanous,  desguiseurs  de  pro- 
cès, notaires  faulsaires,  advocatz  prévaricateurs  :  mais  ilz 
m'ont  fait  dire,  par  un  truchement,  qu'ilz  estoient  tous  à 
moy.  Aussi  bien  se  fasche  Luciter  de  leurs  âmes.  Et  les 
renvoyé  ordinairement  aux  diables  souillars  de  cuisine, 
sinon  quand  elles  sont  saulpoudrées  [de  sel]. 

Vous  dictes  qu'il  n'est  desjeuner  que  dees^oliers  :  dis- 


172      LIVRE  IV.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

ner  que  d'advocatz  :  ressiner  que  de  vignerons  :  soupper  que 
de  marchands,  regoubillonner  que  de  chambrières  :  et  tous 
repas  que  de  farfadetz.  Il  est  vray.  De  fait  monsieur  Lu- 
cifer se  paist  à  tous  ses  repas  de  farfadetz  pour  entrée 
de  table.  Et  se  souloit  desjeuuer  de  escoliers.  Mais  (las) 
nesçay  par  quel  malheur  depuis  certaines  années  ilz  ont 
avec  leurs  estudes  adjoin  :t  les  saints  Bibles. 

Plusieurs  commentateurs  voient  dans  ces  paro- 
les une  confession  de  foi  protestante  ;  nous  ne  som- 
mes pas  de  leur  avis.  L'église  n'aimait  pas  trop  à 
mettre  une  Bible  frauçaise  entre  les  mains  des  igno- 
rants ;  mais  elle  n'a  jamais  empêché  les  écoliers  de 
la  lire. 

Pour  ceste  cause  plus  n'en  pouvons  au  diable  l'un  ti- 
rer. Et  croy  que  si  les  caphards  ne  nous  y  aident ,  leurs 
ostans  par  menaces,  injures,  force,  violence,  et  brusle- 
mens  leur  saint  Paul  d'entre  les  mains ,  plus  à  bas  n'en 
grignoterons.  De  advocatz  pervertisseurs  de  droit,  et  pil- 
leurs des  pauvres  gens ,  il  se  disne  ordinairement,  et  ne 
luy  manquent.  Mais  on  se  fasche  de  tousjours  un  pain 
manger.  Il  dist  naguères  en  plein  chapitre  qu'il  mange- 
roit  volontiers  l'âme  d'un  caphard,  qui  eust  oublié  soy  en 
son  sermon  recommander. 

Aucun  prédicateur  n'oublie  de  se  recommander 
aux  prières  de  ses  auditeurs.  Lucifer  le  sait  bien. 

Et  promit  double  paye  et  notable  appointement  a  qui- 
conque luy  en  apporteroit  une  de  broc  en  bouc.  Chascun 
de  nous  se  mit  en  queste.  Mais  rien  n'y  avons  profité.  Tous 
admonestent  les  nobles  dames  donner  à  leur  couvent.  De 
ressieuner  [goûter]  il  s'est  abstenu  depuis  qu'il  eut  sa  forte 
colicque,  provenante  à  cause  que  es  contrées  boréales  l'on 
avoit  ses  nourrissons  vivandiers,  charbonniers  et  chaircu- 
tiers  oultragé  villainement. 

Un  commentateur  voit  ici  une  allusion   à  l'expul- 
sion des  moines  hors  d'Angleterre  sous  Henri  VIII. 
Il  souppe  très  bien  de  marchands  usuriers,   apothicai- 


l.r.s   Al  OBATEUBS  DU  TAPE.  173 

res,  i'aulsaires,  billonneurs,  a<lulterateurs  de  marchandises. 
Et  quelquesfois  qu'il  est  en  ses  bonnes,  rcgoubillonne  de 
chambrières,  lesquelles,  après  avoir  beu  le  bon  vin  de 
leurs  niaistres,  remplissent  le  tonneau  d'eau  puante.  Tra- 
vaille, villain,  travaille.  Je  vais  tenter  les  escoliers  de  Tre- 
bizonde  laisser  pères  et  mères,  renoncer  à  la  police  com- 
mune, soy  émanciper  des  edietz  de  leur  Roy,  vivre  en 
liberté  soubterraine,  mespriser  un  chascun,  de  tous  se  moc- 
quer,  et  prenans  le  beau  et  joyeux  petit  béguin  d'inno- 
cence poëticque,  soy  tous  rendre  farfadetz  gentilz. 

Les  farfadetz  dont  il  est  question  à  plusieurs 
reprises  dans  ce  récit,  ne  sont  pas  des  lutins,  mais 
des  moines  mendiants,  des  frères  fadets,  qui  ont  aban- 
donné leurs  familles  pour  entrer  dans  un   couvent. 

Le  paysan  rentra  chez  lui  désolé,  sa  femme  lui 
demanda  ce  qu'il  avait  ;  il  lui  raconta  ce  qui  lui 
était  imposé.  —  N'est-ce  que  cela?  dit-elle,  va  te 
faire  bénir  par  le  curé  et  je  me  charge  de  tout  ar- 
ranger ;  puisque  c'est  un  jeune  diable,  ce  ne  sera 
pas  difficile. 

Le  diable  vint  en  effet  à  l'heure  dite,  ce  fut  la 
femme  qui  le  reçut,  et  elle  l'effraya  tellement  qu'il 
prit  la  fuite,  se  promettant  bien  de  laisser  désor- 
mais les  paysans  en  repos- 

Cette  conclusion  du  conte  paraît  appartenir  à 
Rabelais;  le  récit  populaire  s'arrête  au  moment  où 
le  diablotin  se  voit  attrapé  pour  la  seconde  fois. 

La  Fontaine,  qui  n'a  su  faire  qu'un  conte  assez 
médiocre  de  l'histoire  de  Dindenault  et  de  ses  mou- 
tons, a  été  plus  heureux  dans  le  Diable  de  Papefi- 
gnière;  cependant  cette  fois  encore,  c'est  Rabelais 
qui  l'emporte  pour  l'agrément  du  récit. 

XVII. 

Les  voyageurs  ne  font  pas  long  séjour  à  l'île  des 


1  74      LIVEE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Papefigues,  ils  s'arrêtent  plus  longtemps  à  l'île  des 
Papimanes,  ce  pays  dont  l'image  transportait  La  Fon- 
tai  ne  : 

[Ouil  par  St-Jean,  si  Dieu  me  prête  vie, 
Je  le  verrai  ce  pays  où  l'on  dort  ! 
On  y  fait  plus,  on  n'y  fait  nulle  chose, 
C'est  un  emploi  que  je  recherche  encor. 

Rabelais  ne  dit  pas  précisément  qu'on  n'y  fasse 
rien,  mais  la  principale  occupation ,  c'est  le  culte  du 
pape  ;  on  n'honore  pas  seulement  en  lui  le  chef  de 
l'église,  on  l'adore  à  l'égal  d'un  Dieu.  —  Ce  pays  là 
existe  toujours,  bien  qu'on  ne  puisse  lui  assigner  de 
limites  géographiques. 

A  leur  arrivée  dans  l'île,  les  voyageurs  sont  re- 
çus par  quatre  personnages,  quatre  ordres  de  l'état. 
Un  moine  enfroqué,  crotté  et  botté,  représentant  le 
clergé;  un  fauconnier  avec  un  leurre  et  un  gant 
d'oiseau,  représentant  les  hobereaux  chasseurs;  un  au- 
tre en  solliciteur  de  procès,  ayant  un  grand  sac  plein 
d'informations,  citations,  chicaneries  et  ajournements; 
le  quatrième  en  vigneron  d'Orléans,  avec  belles  guê- 
tres de  toile,  une  panetière  à  la  main  et  une  serpe 
à  la  ceinture  ;  c'était  le  représentant  des  cultiva- 
teurs. A  peine  arrivés  près  du  navire,  ils  crièrent 
tous  à  la  fois  :  L'avez-vous  vu,  voyageurs  ?  L'avez- 
vous  vu  ?  —  Qui  ?  demanda  Pantagruel,  —  Lui, 
répondirent-ils.  —  Mais  qui  donc  ?  demanda  frère 
Jean.  Par  la  mort  bœuf,  je  l'assommerai  de  coups. 
Il  croyait  qu'on  cherchait  quelque  larron,  meurtrier 
ou  sacrilège.  —  Comment  dirent-ils,  voyageurs,  vous 
ne  connaissez  pas  l'Unique  ?  —  Expliquez-vous,  dit 
Epistémon.  —  C'est  celui  qui  est.  —  Celui  qui  est, 
dit  Pantagruel,  par  notre  théologique  doctrine,  est 


!  ES  CKS    DU    PAPE.  175 

Dieu.  C'est  ainsi  qu'il  s'est  nommé  à  Moïse;  mais  il 
est  invisible  aux  yeux  corporels.  —  Nous  ne  parlons 
pas  du  Dieu  qui  vit  dans  les  cieux,  nous  parlons  du 
Dieu  qui  vit  en  terre.  —  C'est  sûrement  le  pape,  dit 
Carpalim-  —  J'en  ai  vu  trois,  ajouta  Panurge,  et  je 
n'en  ai  pas  retiré  grand  avantage-  —  0  gens  heu- 
reux! s'écrie-t-on  de  toutes  parts,  vous  l'avez  vu! 
Ils  l'ont  vu  !  ils  l'ont  vu!  répètent  les  commissaires  à 
la  foule  qui  se  prosterne  sur  le  passage  des  arri- 
vants. On  fouettait  les  petits  enfants  pour  qu'ils 
gardassent  le  souvenir  de  l'arrivée  dans  leur  pays  de 
gens  qui  avaient  vu  le  pape.  Pantagruel  s'interpose: 
«  Messieurs,  dit-il,  si  vous  ne  cessez  pas  débattre  vos 
enfants,  je  m'en  retourne.  *  On  obéit,  mais  l'évêque 
Homenaz  arrive  sur  une  mule  débridée  et  capara- 
çonnée de  vert,  suivi  d'une  procession  solennelle,  et 
les  voyageurs  ont  grand  peine  à  empêcher  qu'on  ne 
leur  baise  les  pieds. 

On  les  conduit  dans  une  église  d'abord,  et  on  leur 
montre  un  beau  livre  doré,  suspendu,  mais  à  portée 
de  la  main.  C'est  le  livre  des  Décrétales;  il  est  tombé 
du  ciel  comme  les  boucliers  de  Xuma  à  Rome,  la 
statue  de  Minerve  à  Athènes  et  en  France,  l'ori- 
flamme ou  drapeau  rouge.  On  leur  permettra  la  lec- 
ture de  ce  livre,  s'ils  veulent  bien  se  confesser  et 
jeûner  trois  jours.  Frère  Jean  et  Panurge  se  confes- 
seront volontiers,  mais  jeûner,  impossible.  «Nous 
avons  taut  jeûné  sur  mer,  dit  Panurge,  que  les  a- 
raignées  ont  fait  leurs  toiles  sur  nos  dents  et  qu'il 
nous  a  crû  de  la  mousse  dans  le  gosier.  Au  reste, 
nous  avons  déjà  lu  les  Décrétales  sur  vélin,  sur 
papier,  en  manuscrit  et  en  lettre  moulée. 


176       LIVRE  IV.  -  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

XVIII. 

Les  Décrétâtes  sont,  comme  on  sait,  les  lettres,  les 
bulles  officielles,  adressées  par  les  papes  au  clergé 
et  aux  fidèles  depuis  l'origine  de  la  papauté.  La  col- 
lection est  fort  riche,  mais  il  y  a  dans  le  nombre  beau- 
coup de  lettres  faites  après  coup,  et  antidatées  pour 
faire  supposer  que,  dès  une  époque  reculée,  le  pape 
usait  déjà  d'un  droit,  contesté  plus  tard, qu'il  s'agissait 
de  faire  accepter  par  les  intéressés.  Il  y  a  donc,  à  côté 
des  décrétales  authentiques,  un  assez  grand  nombre 
de  fausses  décrétales.  On  considère  comme  telles  cel- 
les qui  sont  supposées  antérieures  à  l'an  385,  et  qui 
ont  été  publiées  pour  la  première  fois  au  milieu  du 
IXe  siècle.  Les  recueils  des  décrétales  portent  diffé- 
rents noms-  L'un  de  ces  recueils,  qui  contient  diver- 
ses lettres  des  papes  de  1262  à  1483,  est  intitulé 
Décrétales  extra  vagantes,  c'est-à-dire  placées  en  de- 
hors des  collections  précédentes.  Rabelais  ne  manque 
pas  de  prendre  ce  mot  dans  le  sens  d'extravagant, 
déraisonnable. 

C'est  en  vertu  des  décrétales,  et  en  montrant  qu'ils 
ont  toujours  usé  de  certains  droits,  que  les  papes  se 
sont  attribué  l'autoiité  sur  les  rois;  c'est  de  là  qu'est 
sortie  la  guerre  des  investitures  en  Allemagne,  les 
luttes  avec  les  rois  de  France,  etc.  François  Ier,  entre 
autres,  avait  eu  à  ce  sujet  de  graves  démêlés  avec  le 
pape,  et  quand  Rabelais  attaquait  les  décrétales  en 
général,  il  était  sûr  de  l'appui  moral  du  roi  et  même 
de  la  presque  totalité  du  clergé  français. 

—  Entrons  dans  l'église,  dit  l'évêque  Homenaz. 
Seulement,  il  est  plus  de  midi,  et  nos  décrétales  nous 
défendent  de  chanter  une  messe  solennelle  ;   mais  on 


LES  SAINTES  DÉCRÉTALES.  177 

vous  dira  une  «  messe  sèche  ».  —  J'en  aimerais 
mieux  une  mouillée  de  vin  d'Anjou,  murmura  tout 
bas  Panurge.  —  Saquez-la  court  tout  au  moins,  dit 
frère  Jean  de  même,  notre  estomac  est  encore  à 
jeun.  La  messe  finie,  Homenaz  prit  un  énorme  trous- 
seau de  clés  et  entreprit  d'ouvrir  une  fenêtre  barrée, 
qui  se  trouvait  au-dessus  de  l'autel  ;  l'opération  fut 
longue,  —  il  n'y  avait  pas  moins  de  trente-deux  ser- 
rures et  un  cadenas,  —  puis,  avec  toutes  sortes  de 
cérémonies,  il  leur  fait  voir  le  portrait  du  pape  vivant; 
il  le  touche  d'un  bâton,  et  fait  baiser  à  tous  les  assis- 
tants le  bout  qui  a  touché  le  visage  du  saint  père, 
transmettant  ainsi  le  baiser  du  pape  à  tous  les  fidè- 
les. Ce  fait  n'est  pas  de  l'invention  de  Rabelais  et  se 
pratique  encore  dans  quelques  églises  pour  les  reli- 
ques des  saints. 

Le  portrait  du  pape  exposé  ainsi  à  la  vénération 
des  fidèles  est  fort  mal  peint.  A  ses  compagnons,  qui 
s'en  étonnent,  Pantagruel  allègue  les  images  et  idoles 
bizarres,  consacrées  et  vénérées  dans  les  temples  an- 
tiques. Les  plus  respectées  étaient  généralement  in- 
formes. A  Sparte,  Castor  et  Pollux  étaient  figurés 
sous  forme  de  deux  poutres  réunies  par  un  tenon. 
Dans  l'Asie  mineure  et  la  Syrie,  la  divinité  était 
souvent  une  pierre  brute,  quelquefois  un  aérolithe 
tombé  du  ciel.  La  fameuse  pierre  noire  de  la  Caaba 
est  le  dernier  vestige  de  ces  divinités  archaïques.  En 
Grèce,  dit  Pantagruel,  ces  représentations  barbares 
étaient  attribuées  à  Dédale.  «  Encore  que  l'image 
fust  contrefaite  et  mal  traicte,  y  estoit  toutesfois  la- 
tente et  occulte  quelque  divine  énergie  en  matière 
de  pardons.  > 

Au  sujet  de  cette  énergie  et  vertu  divine  de  cer- 
ii  12 


178     LIVRE  IV.— yOÏAGE  A  l'uracle  de  ladive  bouteille. 

taines  choses,  frère  Jean  raconte  une  conversation 
entre  deux  mendiants  de  Sevillé,  réunis  a  l'hôpital  le 
soir  d'un  jour  de  fête.  L'un  disait  qu'il  avait  ga- 
gDé  six  blancs  dans  sa  journée,  un  autre  deux  sous, 
un  troisième,  sept  carolus  ;  un  gros  gueux  se  vanta 
d'avoir  gagné  trois  bons  testons.  —  Ce  nest  pas 
étonnant,  lui  dirent  ses  compagnons,  tu  as  une  jambe 
de  Dieu.  Ils  supposaient  qu'il  y  avait  dans  sa 
jambe  pourrie  une  vertu  divine,  qui  attirait  directe- 
ment l'aumône,  à  la  manière  d'un  talisman.  Cette  idée 
remontait  aux  Hébreux  qui,  voyant  l'action  divine 
dans  toute  maladie  incurable,  étaient  disposés  à  res- 
pecter celui  qui  était  ainsi  visité  par  Dieu. 

Pantagruel  s'indigne  qu'on  ose  mêler  le  nom  sa- 
cré de  Dieu  à  des  choses  «  tant  ordes  et  abomina- 
bles.» Si  les  moines  ont  de  telles  idées  et  détel- 
les expressions,  il  faut  les  leur  laisser  et  ne  pas  les 
transporter  hors  des  cloîtres.  Epistémon  fait  remar- 
quer que  l'on  a  plus  d'une  fois  donné  l'épithète  de  di- 
vin à  des  choses  qui  avaient  une  vertu  malfaisante. 
C'est  ainsi  que  Néron  appelait  les  champignons 
«viande  des  dieux»  parce  qu'ils  avaient  servi  à  em- 
poisonner Claude,  son  prédécesseur. 

Panurge,  pendant  cette  conversation,  considérait 
l'image  du  pape  et  se  plaignait  qu'on  ne  lui  eût 
donné  que  des  attributs  ecclésiastiques.  «J'ai  vu 
nos  derniers  papes,  disait-il,  porter,  non  aumusse, 
mais  armet  en  tête.  Et  tout  l'empire  Christian 
estant  en  paix  et  silence,  eulx  seuls  guerre  faire 
félonne  et  très  cruelle.» — La  guerre,  répondit  Ho- 
menaz,  est  non  seulement  licite  au  pape  contre  les 
hérétiques,  mais  il  lui  est  ordonné  par  les  saintes 
décrétales    de    mettre    à  feu  et   à  sang  les    em- 


LES    SAINTES    DÉCKÉTALES.  179 

pires,  les  royaumes,  les  républiques  qui  transgres- 
sent un  iota  de  ses  commandements  ;  il  doit  spolier 
les  souverains  de  leurs  biens,  les  déposséder  de  leurs 
états,  les  proscrire,  les  anathématiser,  et  non  seule- 
ment tuer  leurs  corps  et  ceux  de  leurs  enfants,  mais 
aussi  damner  leurs  âmes  au  parfond  de  la  plus  ar- 
dente chaudière  qui  soit  en  enfer.  > 

Pendant  la  messe  «  sèche  >  célébrée  en  l'honneur 
des  voyageurs,  des  quêteurs  allaient  parmi  la  foule,  iin 
bassin  à  la  main,  disant  à  haute  voix  :  <  N'oubliez  pas 
les  gens  heureux  qui  l'ont  vu  en  face.  >  Les  bassins 
furent  bientôt  remplis  de  monnaie  papimanique. 
Homenaz  dit  que  c'était  pour  faire  bonne  chère,  et 
qu'une  partie  de  cet  argent  serait  employée  à  bien 
boire  et  l'autre  à  bien  manger  «  suivant  une  mi- 
rifique glose  cachée  en  un  coignet  [petit  coin]  des 
Décrétâtes  >•  En  effet  le  dîner  fut  copieux  et  les  bu- 
vettes nombreuses. 

Pendant  ce  dîner,  servi  par  de  charmantes  jeunes 
tilles,  avenantes  et  souriantes,  l'évêque  —  qui  aime 
beaucoup  les  jeux  de  mots  par  parenthèse  et  qui  ré- 
pète à  chaque  instant  à  un  petit  domestique  :  clerice, 
éclaire  ici,  —  fait  un  nouvel  éloge  des  décrétales, 
qui,  à  cette  époque,  n'étaient  pas  adoptées  en  France. 
L'adoption  de  ces  règles  ferait  le  bonheur  du  genre 
humain  et  commencerait  une  ère  de  félicité  univer- 
selle. A  la  lecture  d'un  simple  passage  de  ces  sain- 
tes lettres,  ajoute  l'évêque,  vous  sentez  en  vos  cœurs 
s'allumer  une  fournaise  d'amour  divin,  et  de  cha- 
rité envers  votre  prochain,  pourvu  qu'il  ne  soit  pas 
hérétique  —  le  mépris  assuré  de  toutes  choses  for- 
tuites et  terrestres  et  une  extatique  élévation  d'es- 
prit jusques  au  troisième  ciel. 

n  12* 


180      LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

—  Tout  cela  est  d'or  ou  d'orgues,  dit  Panurge, 
mais  j'en  crois  le  moins  que  je  peux.  Et  chacun  des 
convives  se  met  à  raconter  une  histoire  sur  les  ef- 
fets pernicieux  des  décré taies  au  point  de  vue  maté- 
riel. Un  batteur  d'or,  par  exemple,  a  pris  pour  bat- 
tre son  or  un  feuillet  de  parchemin  des  décrétales  et 
toutes  ses  opérations  ont  manqué.  Un  épicier  a  en- 
veloppé des  drogues  dans  des  feuillets  détachés  des 
décrétales,  tout  a  été  pourri  ;  un  tailleur  a  fait  des 
patrons  avec  de  semblables  feuillets,  pas  un  habit 
n'a  pu  aller.  On  avait  pris  un  morceau  des  décré- 
tales pour  en  faire  un  but,  personne  n'a  pu  le  tou- 
cher. On  avait  mis  des  collerettes  dans  un  recueil  de 
décrétales,  de  blanches  elles  sont  devenues  noires. 
Miracle  !  s'écriait  Homenaz  à  chaque  récit,  tous  ces 
gens  là  ont  été  punis,  comme  aurait  dit  Tartuffe  plus 
tard,  pour  avoir  mêlé, 

par  un  crime  effroyable, 
Avec  la  sainteté  les  parures  du  diable  (acte  I,  2). 

Les  décrétales  ont  une  autre  vertu,  elles  tirent  à 
Rome  de  France  tous  les  ans  une  somme  considéra- 
ble. —  Trouvez-moi,  dit  Homenaz,  livre  au  monde 
qui  rapporte  autant,  voire  même  la  Sainte  Ecriture. — 
Le  révérend  père  Jésuite  ne  parle  pas  autrement 
dans  les  Provinciales  de  Pascal. 

—  Pour  bien  instruire  un  écolier,  s'écrie  Home- 
naz, pour  bien  gouverner  un  état,  il  faut  être  décré- 
taliste  [on  dirait  aujourd'hui  infaillibiliste,  c'est  tout 
un].  Sans  les  décrétales,  tout  le  monde  périrait  in- 
dubitablement. C'est  là  qu'est  ,1e  salut  en  ce  monde 
et  en  l'autre.  Homenaz  s'exalte  si  bien  qu'il  se  met 
à  pleurer,  à  se  frapper  la  poitrine  et  à  baiser  ses 
pouces  en  croix. 


LES  PABOLES  GELÉES.  181 

Epistémon,  frère  Jean  et  P an urge  voyant  cette  «af- 
freuse catastrophe»  se  mirent  à  crier:  Miaut,  miaut, 
à  la  manière  des  chats,  et  firent  semblant  de  pleu- 
rer. On  apporte  du  vin  ;  Homenaz  distribue  à  cha- 
cun des  poires  de  bon  chrétien.  Frère  Jean  regrette 
qu'on  ne  distribue  pas  de  même  les  jeunes  filles 
qui  servent  l'évêque.  Pantagruel  fait  de  grands  pré- 
sents à  tout  le  monde  et  à  l'église,  et  prend  congé 
des  Papimanes,  en  leur  promettant  de  prier  le  pape 
de  leur  faire  visite.— Puis  il  part  pour  un  autre  pays. 

La  vérité  n'est  pas  plus  en  Papimanie,  où  l'on 
adore  un  homme,  qu'à  Papefiguière,  où  l'on  soumet 
les  paysans  à  un  si  rude  servage. 

XIX. 

Nous  avons  déjà  fait  remarquer  que  chaque  épisode 
un  peu  trop  sérieux  ou  un  peu  trop  osé  est  invaria- 
blement suivi  de  quelque  scène  bouffonne.  La  bouf- 
fonnerie ne  va  pas  se  faire  attendre. 

Les  voyageurs  étaient  en  pleine  mer,  «banquettant, 
grignotant,  devisant,  lorsque  Pantagruel  se  lève: 
"Compagnons,  n'entendez-vous  rien?  Il  me  semble  que 
j'entends  des  gens  qui  parlent  autour  de  nous,  et  ce- 
pendant je  ne  vois  personne.  »  On  écoute;  on  n'entend 
rien  d'abord;  puis  on  distingue  des  mots,  des  syllabes, 
des  phrases  même.  Panurge  s'épouvante:  ils  sont  au 
centre  de  quelque  grand  danger  ;  on  entend  de  vé- 
ritables coups  de  canon,  il  faut  fuir,  fuir  à  voile  et 
à  rames.  Il  n'a  point  de  courage  sur  mer  ;  en  cave 
ou  ailleurs ,  c'est  différent  ;  il  faut  se  sauver.  Ce 
n'est  pas  qu'il  ait  peur.  Il  est  comme  le  Franc  Ar- 
cher de  Villon ,  il  ne  craint  rien  fors  le  danger, 
comme  il  l'a  déjà  dit  à  une  autre  occasion. 


182      LIVRE  IV.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Pantagruel  se  moque  de  lui,  mais  il  cherche  l'ex- 
plication de  ce  qu'il  entend.  Un  certain  Pétron,. 
cité  par  Plutarque  dans  son  traité  Des  oracles  qui 
ont  cessé,  soutenait  qu'il  existe  plusieurs  mondes 
voisins  qui  se  touchent  en  forme  de  triangle  équi- 
latéral.  Dans  la  patte  ou  centre  de  ces  mondes, 
se  trouverait  le  manoir  de  Vérité  ;  c'est  là  qu'ha- 
bitent les  Paroles,  les  Idées,  les  Modèles  et  Por- 
traits de  toutes  choses  passées  et  futures.  Le  Siè- 
cle est  alentour.  En  certaines  années,  à  de  longs 
intervalles,  uDe  part  de  ces  Idées  et  Paroles  tombe 
sur  les  humains,  comme  la  rosée  tomba  sur  la  toi- 
son de  Gédéon,  et  une  autre  partie  reste  là  comme 
provision  jusqu'à  la  consommation  des  siècles.  Un 
autre  philosophe,  Antiphanes,  comparait  les  ensei- 
gnements que  Platon  donnait  aux  enfants  à  des 
paroles  qui ,  transportées  dans  les  pays  septentrio- 
naux, resteraient  gelées  et  fondraient  si  on  les  rap- 
portait dans  un  pays  plus  chaud.  Les  enseignements 
de  Platon,  incompris  au  moment  où  les  enfants  les 
recevaient ,  se  réveilleraient,  se  dégèleraient  plus 
tard  dans  leur  intelligence  à  mesure  qu'ils  avan- 
ceraient en  âge.  Ne  serions-nous  point  dans  un  lieu  où 
les  Idées  descendent  sur  la  terre,  ou  dans  un  lieu  où  des 
paroles  précédemment  prononcées  peuvent  dégeler? 

— Ne  vous  effrayez  de  rien, dit  lepilote,noussommes 
sur  les  confins  de  la  mer  Glaciale.  Il  y  eut  ici  l'an- 
née dernière  une  grande  bataille  entre  les  Arimas- 
pes  et  les  Néphélibates  [gens  qui  marchent  sur  les 
nuages].  Les  paroles  des  hommes,  les  cris  des  fem- 
mes, le  hennissement  des  chevaux  et  tous  les  bruits 
de  la  bataille  se  sont  gelés.  Maintenant  l'hiver  est 
passé,  la  chaleur  est  venue,  le  dégel  s'opère. 


LES  TAKOLKS  GELKKS.  183 

Pantagruel  recueillit  quelques-unes  de  ces  paroles, 
et  les  jeta  sur  le  tillac,  elles  avaient  la  forme  de 
dragées  de  diverses  couleurs.  Nous  y  vîmes  des  mots 
de  gueule  ,  des  mots  de  sinople,  d'azur,  de  sable, 
des  mots  dorés. 

Les  couleurs  sont  ici  désignées  par  les  termes  de 
blason:  gueules,  c'est  rouge;  sinople,  vert;  sable,  noir. 

Quand  on  les  échauffait  quelque  peu  entre  les 
mains ,  elles  fondaient  comme  de  la  neige  et  on 
les  entendait,  mais  on  ne  les  comprenait  pas,  parce 
que  «c'estoit  langage  barbare >.  Une  de  ces  paroles 
éclata  comme  un  coup  de  faucon  ou  petit  canon. 
—  Donnez-nous-en  encore,  dit  Panurge  à  Panta- 
gruel. —  Donner  des  paroles ,  c'est  affaire  d'amou- 
reux, répondit  Pantagruel. — Vendez-nous-en  alors. — 
C'est  affaire  d'avocat.  Il  en  jeta  cependant  quel- 
ques poignées  sur  le  pont.  On  entendit  toutes  sor- 
tes de  bruits  et  de  sons  ;  il  y  avait  des  paroles  pi- 
quantes ,  des  paroles  sanglantes ,  qui  retournaient 
quelquefois  contre  ceux  qui  les  avaient  proférées, 
sous  forme  d'une  gorge  coupée,  —  c'est-à-dire  qu'on 
coupait  la  gorge  à  celui  qui  les  avait  proférées.  — 
Mais  la  plupart  des  mots  étaient  inintelligibles. 

Les  voyageurs  avaient  pu  se  natter  que  ces  mots 
du  passé  &i  bien  conservés  contiendraient  peut-être 
quelque  révélation  intéressante  ;  mais  ils  reconnu- 
rent bientôt  qu'il  n'y  avait  rien  de  semblable  à  es- 
pérer de  ce  côté.  Les  mots  dégelés  ne  parlaient 
que  de  bataille.  Pantagruel  se  lassa  bientôt  de  cette 
recherche  inutile. 

L'histoire  du  passé  n'est  pleine  ,  en  effet ,  que  de 
luttes  sans  cesse  renaissantes,  où  le  plus  fort  finit 
par  écraser  le  plus  faible.  L'homme  a  mal  usé  de   sa 


184      LIVKE  17. — VOYAGE  A  L'OKACLE  DE  LA  DITE  BOUTEILLE. 

liberté  dans  le  passé ,  laissons  l'histoire  de  côté. 
L'histoire  des  batailles  et  des  guerres  est  bonne 
tout  au  plus  à  nous  avertir  de  ce  que  nous  devons 
éviter  et  n'a  rien  à  nous  apprendre  sur  la  question 
qui  nous  préoccupe. 

XX. 

Cette  invention  des  paroles  gelées  aurait  pu  four- 
nir à  Rabelais  une  foule  de  détails  comiques  ;  s'il 
s'en  est  abstenu,  c'est  évidemment  qu'il  craignait 
de  voir  son  idée  disparaître  sous  la  profusion  des 
ornements.  Nous  avons  eu  déjà  quelques  exemples  de 
cette  sobriété  dans  le  récit,  lorsqu'il  tient  à  mar- 
quer plus  nettement  son  but,  à  Ennasin,  à  Chéri, 
par  exemple.  Ici  il  devait  être  d'autant  plus  disposé 
à  tirer  un  parti  piquant  de  cette  fiction  des  pa- 
roles gelées,  que  l'invention  ne  lui  appartient  pas. 
Johanneau  cite,  dans  son  édition,  deux  apologues  de 
Calcagninus  —  le  même  qui  a  déjà  fourni  l'allégo- 
rie de  Physis  et  Àntiphysis  —  où  la  théorie  du  dis- 
ciple de  Platon  sur  les  paroles  tenues  en  réserve  et 
se  dégelant  tout  à  coup  est  mise  en  action.  Mais  le 
plus  amusant  récit  de  ce  genre  est  celui  qu'on  trouve 
dans  le  Cortigiano,  de  Castiglionc. 

Un  marchand  de  Lucques  s'était  rendu  en  Mos- 
covie  pour  acheter  des  peaux  de  martre  zibeline. 
Arrivé  sur  les  bords  du  Borysthène  [Dnièpre],  qui 
était  gelé,  il  essaya  de  converser  avec  les  Mosco- 
vites qu'il  voyait  sur  l'autre  rive,  mais  c'est  en 
vain  qu'il  criait  de  toutes  ses  forces  ,  ses  paroles 
ne  parvenaient  pas  jusqu'aux  vendeurs  et  les  leurs 
ne  parvenaient  pas  jusqu'à  lui  ;  elles  se  gelaient  en 
chemin.  Des  Polonais  qui  avaient  servi  de  guide  au 


MESSKR   GASÏER   OU    L'ESTOMAC.  185 

marchand  ,  s'avisèrent  d'un  expédient  ;  ils  s'établi- 
rent sur  le  milieu  de  la  rivière  gelée,  et  y  allumè- 
rent un  grand  feu.  En  arrivant  là  les  paroles  se 
dégelaient,  comme  la  neige  qui  fond  sur  les  monta- 
gnes au  printemps  et  coule  en  torrents  des  deux 
côtés,  —  et  l'on  pouvait  entendre  parler  de  part  et 
d'autre.  Mais  pendant  tous  ces  préparatifs,  les  Mos- 
covites las  de  ne  rien  comprendre,  s'en  étaient  allés. 
Quant  au  Lucquois,  il  reconnut  par  les  paroles  qui 
lui  arrivèrent  à  la  fin,  que  les  Moscovites  voulaient 
vendre  leurs  fourrures  trop  cher  et  il  retourna  dans 
son  pays. 

L'histoire  des  paroles  dégelées  a  reparu  de  nos 
jours  dans  les  Aventures  du  baron  de  Miïnchhausen. 

XXL 

À  la  fin  du  chapitre  précédent ,  Panurge  ,  lassé 
de  chercher  en  vain  un  sens  aux  mots  de  gueule  et 
de  sinople  qu'il  ramassait,  s'est  écrié  :  Plût  à  Dieu, 
que  sans  aller  plus  loin ,  j'eusse  le  mot  de  la  Dive 
Bouteille! 

Ce  cri  de  Panurge  est  aussi  le  cri  de  fatigue  du 
narrateur.  Rabelais  est  évidemment  las  ici  comme 
à  la  fin  du  second  livre,  mais  il  ne  veut  pas  se  l'a- 
vouer à  lui-même;  les  pages  continuent  à  s'entas- 
ser ,  il  y  en  a  eDcore  de  charmantes  çà  et  là,  mais 
l'auteur  se  trouve  dans  le  cas  d'un  professeur  que 
le  sommeil  gagne  et  qui  veut  pourtant,  bon  gré  mal- 
gré, continuer  sa  leçon.  Rabelais  s'endort  à  la  fin  et 
termine  son  quatrième  livre,  sans  qu'on  puisse  s'ex- 
pliquer pourquoi  il  s'arrête  là  plutôt  qu'ailleurs, 
pourquoi  il  ne  s'est  pas  arrêté  de  préférence  vingt 
pages  auparavant. 


186      LIVRE  IV.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Une  seule  escale  nous  reste  à  faire  jusqu'à  la  fin 
du  livre,  c  est  dans  l'île  de  Messer  Gaster  ou  de  l'es- 
tomac. Cette  île  au  premier  abord  sembla  scabreuse, 
pierreuse,  montueuse,  infertile,  mais  une  fois  qu'on 
fut  arrivé  au  sommet,  elle  parut  si  charmante  que 
nos  voyageurs  se  crurent  dans  le  paradis  terrestre. 
A  peu  de  distance  ils  aperçurent  un  superbe  palais. 
Ce  palais  était  celui  de  la  Vertu,  et  son  gouver- 
neur était  Messer  Gaster.  L'auteur,  dans  cette  dési- 
gnation, songeait  sans  doute  à  la  malesuada  Famés 
de  Virgile ,  à  la  faim  mauvaise  conseillère  ;  il  est 
moins  difficile,  en  effet,  d'être  vertueux  si  le  ventre 
est  pleinement  satisfait. 

Quant  à  Gaster ,  c'est  le  premier  maître  es  arts 
du  monde.  C'est  un  souverain  impérieux,  rigoureux, 
rond,  dur,  qui  n'a  point  d'oreilles,  qui  ne  parle  que 
par  signes ,  mais  à  qui  tous  obéissent  plus  vite 
qu'aux  édits  des  préteurs  et  aux  commandements  des 
rois.  Tous  travaillent  pour  lui,  mais  «il  fait  ce  bien 
au  monde  qu'il  lui  invente  toutes  arts,  toutes  machi- 
nes, tous  mestiers,  tous  engins  et  subtilitez.> 

Il  a  deux  sortes  d'importuns  à  sa  cour:  les  en- 
gastrimythes  ou  ventriloques  et  les  gastrolâtres.  Les 
premiers  ne  sont  introduits  ici  que  pour  permettre  à 
l'auteur  de  raconter  les  faits  de  ventriloquie  qu'il 
connaît.  Quant  aux  gastrolâtres,  à  ceux  qui  adorent 
leur  ventre  et  sont  prêts  à  tout  lui  sacrifier,  à 
ceux  qui  n'aiment  qu'à  banqueter  et  qui  croient  que 
tout  dans  la  vie  doit  se  réduire  à  bien  boire  et  à  bien 
manger,  Pantagruel  a  peu  de  sympathie  pour  eux, 
et  il  fait  une  sortie  contre  «ces  gens  qui  ne  font  rien  et 
ne  sont  pour  la  terre  qu'un  poids  inutile.»  Cette  pro- 
testation, très  vive  dans  la  forme,  nous  montre  la  vé- 


L'ESTOMAC    PÈRE   DE  L'iXl'USTKIK.  187 

ritable  pensée  de  l'auteur  et  prouve  que,  lorsque  dans 
ses  prologues,  il  s'adresse  aux  buveurs  et  aux  man- 
geurs, c'est  uniquement  afin  d'obtenir  un  passe- 
port pour  les  audaces  qu'il  va  se  permettre,  et  ca- 
cher sa  pensée  philosophique  sous  le  costume  inof- 
fensif de  la  gastronomie. 

Les  gastrolâtres  ont  leur  dieu ,  Manduce  ,  un  gi- 
gantesque mannequin  qu'ils  promènent  en  proces- 
sion ,  et  auquel  ils  font  des  sacrifices  très  variés. 
Ce  sont  des  dîuers,  des  soupers,  des  déjeuners,  dont 
le  menu  occupe  un  grand  nombre  de  pages  et  peut 
être  d'un  vif  intérêt  pour  les  cuisiniers.  On  sait 
que  Rabelais  aime  à  se  livrer  à  ces  orgies  de  mots. 

Pantagruel  voit  défiler  cette  procession  avec  pa- 
tience, mais  non  sans  un  peu  d'ennui. 

XXII. 

L'auteur  retrouve  sa  verve  pour  nous  montrer  com- 
ment Gaster  a  été  le  père  des  arts. 

Dès  le  commencement  il  inventa  l'art  fabrile ,  et  agricul- 
ture pour  cultiver  la  terre,  tendant  à  fin  qu'elle  luy  produi- 
sist  grain.  Il  inventa  l'art  militaire  et  armes  pour  grain  dé- 
fendre, médecine  et  astrologie,  avec  les  mathématiques  néces- 
saires, pour  grain  en  saulveté  par  plusieurs  siècles  garder  et 
mettre  hors  les  calamités  de  l'air,  deguast  des  bestes  brutes, 
larecin  des  briguands.  Il  inventa  les  moulins  à  eau,  à  vent,  à 
bras,  à  autres  mille  engins,  pour  grain  mouldre  et  réduire  en 
farine  :  le  levain  pour  fermenter  la  paste,  le  sel  pour  lui  don- 
ner saveur  :  (car  il  eut  ceste  cognoissauce,  que  chose  on  mon- 
de plus  les  humaius  ne  rendoit  à  maladies  subjeetz  ,  que  de 
pain  non  fermenté,  non  salé  user  :)  le  feu  pour  le  cuire,  les 
horologes  et  quadrans  pour  entendre  le  temps  de  la  cuicte 
de  Pain,  créature  de  Grain.  Est  advenu  que  Grain  en  un  pays 
defailloit,  il  inventa  art  et  moyen  de  le  tirer  d'une  contrée  en 
autre.  Il  par  invention  grande  mesla  deux  espèces  d'animans, 
asnes  et  jumens,  pour  production  d'une  tierce,  laquelle   nous 


188       LIVRE  IV. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

appelions  muletz,  bestes  plus  puissantes,  moins  délicates,  plus 
durables  au  labeur  que  les  autres.  Il  inventa  chariotz  et  char- 
rettes pour  plus  commodément  le  tirer.  Si  la  mer  ou  rivières 
ont  empesché  la  traicte,  il  inventa  basteaulx,  gualeres,  et  na- 
vires (chose  de  laquelle  se  sont  les  elementz  esbahiz)  pour 
oultre  mer,  oultre  neuves  et  rivières  naviguer,  et  de  nations 
barbares,  incogneues,  et  loing  séparées,  Grain  porter  et  trans- 
porter. 

Mais  après  avoir  célébré  les  inventions  et  décou- 
vertes sérieuses,  voici  un  chapitre  ou  deux,  où  l'au- 
teur accumule  une  série  de  recettes  et  prétendues 
découvertes  des  plus  saugrenues.  Il  nous  enseigne, 
par  exemple,  l'art  d'évoquer  la  pluie  des  cieux  en  ré- 
pandant une  certaine  herbe  sur  le  sol  ;  l'art  d'ar- 
rêter en  l'air  l'averse  prête  à  tomber  ou  de  la  diriger 
sur  la  mer;  l'art  d'arrêter  un  troupeau  de  chèvres 
qui  s'enfuit  à  toutes  jambes  ,  en  mettant  une  bran- 
che de  panicaut  dans  la  bouche  de  la  dernière  ; 
l'art  de  tirer  un  coup  d'arme  à  feu  contre  quel- 
qu'un sans  qu'il  coure  le  moindre  danger  en  pla- 
çant sur  le  trajet  un  aimant,  lequel  attirera  la  balle, 
à  condition  qu'elle  soit  de  fer  ;  l'art  de  faire  re- 
tourner les  boulets  contre  ceux  qui  les  ont  lancés  ; 
l'art  d'ouvrir  toutes  les  serrures  avec  l'herbe  ap- 
pelée Ethiopis;  —  on  se  rappelle  que  le  peuple 
russe  attribue  cette  propriété  à  la  saxifrage;  —  il 
nous  explique  comme  quoi  le  sureau  qui  croît  clans 
un  pays  où  l'on  entend  le  chant  du  coq ,  n'est  pas 
bon  à  faire  des  flûtes,  etc.,  etc. 

C'est  à  se  croire  dans  une  réunion  de  spirites,  un 
jour  qu'on  a  fermé  la  porte  et  qu'on  est  sur  qu'au- 
cun profane  ne  s'est  glissé  dans  le  sanctuaire. 

Il  faut  reconnaître  cependant  qu'il  y  a  dans  l'ac- 
cumulation de  ces  recettes  cet  air  d'ironie  que  l'au- 


LES   ÎLES    DES    HYPOCRITES    ET    L'ES    VOLEURS.         189 

teur  sait  si  bien  prendre  ,  et  qui  vous  dit,  comme 
frère  Jean  :  Je  n'en  crois  que  ce  qui  vous  plaira. 

Cet  épisode  de  Gaster  et  la  sortie  de  Pantagruel 
contre  les  gastrolâtres  venant  après  la  bataille  de 
Quaresmeprenant  et  des  Andouilles  ,  du  Maigre  et 
du  Gras,  a  pour  but  de  montrer  que  ce  n'est  pas 
au  nom  de  la  gourmandise,  que  ce  n'est  pas  comme 
gourmet,  que  Rabelais  proteste  contre  l'obligation 
d'observer  l'abstinence  ;  ce  n'est  pas  non  plus  uni- 
quement au  profit  de  l'hygiène  —  quoique,  dans  le 
livre  suivant,  il  fasse  intervenir  cette  considération, 
—  mais  à  un  point  de  vue  tout  à  fait  général  ;  il 
juge  la  mortification  inutile  et  croit  que  jeûner  est 
une  mauvaise  manière  d'honorer  Dieu.  Ce  qu'il  prê- 
che, c'est  la  modération  en  toute  chose  :  Jouissez 
de  tous  les  biens  que  Dieu  vous  donne,  n'en  abu- 
sez pas.  Tel  est  le  résumé  de  sa  morale. 

XXIII. 

On  s'est  remis  en  marche.  Calme  plat.  Chacun 
s'occupe  suivant  son  goût.  Pantagruel  s'était  endor- 
mi, tenant  en  main  ce  roman  grec  mystique  de 
Théagène  et  Chariclée  qui,  plus  tard,  enchantait 
Racine  écolier  ;  Epistémon  prenait  la  hauteur  du 
soleil  ;  frère  Jean  surveillait  la  cuisine  et  calculait 
l'heure  d'après  l'état  de  cuisson  des  mets  ;  Pa- 
nurge  faisait  des  bulles  de  savon  ;  Carpalim  fabri- 
quait un  moulin  avec  une  coquille  de  noix,  etc. 

On  passe  devant  l'île  de  Chaneph.  —  Quelles  gens 
l'habitent  ?  demande  Pantagruel-  —  Des  hypocrites, 
des  chattemites,  des  hermites,  des  cagots,  tous  pauvres 
gens  vivant  des  aumônes  que  les  voyageurs  leur  don- 
nent. Il  y  a  pareillement  des  hypocritesses,  chattemi- 


190       LIVRE  IV.  —  VOTAGE  A  l'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

tesses,  hermitesses,  et  des  hypocritillons,  chattemitil- 
lons  et  hermitillons.  —  Passons  outre,  s'écrie-t-on, 
tout  d'une  voix.  Pantagruel  envoie  une  aumône  aux 
habitants  et  habitantes  et  poursuit  son  voyage.  On 
cause  de  choses  et  d'autres  :  A  quelle  heure  faut- 
il  dîner  ?  «  Le  riche  quand  il  a  faim  ,  le  pauvre 
quand  il  a  de  quoi.>  On  discute  sur  les  poisons  et 
les  animaux  venimeux.  On  rappelle  à  ce  propos 
qu'Euripide  a  dit  :  Contre  la  plupart  des  animaux 
venimeux  on  a  trouvé  un  remède ,  mais  contre  la 
mauvaise  femme  il  n'y  en  a  pokt. 

Une  autre  île  apparaît  ;  c'est  celle  de  Ganabin  ou 
des  voleurs  ;  frère  Jean  est  d'avis  d'y  descendre, 
Pantagruel  est  d'avis  contraire;  quant  à  Panurge, 
il  a  peur  selon  sa  coutume ,  et  pour  ne  pas  être 
forcé  d'aller  à  terre,  il  va  se  cacher  au  milieu  des 
provisions.  Jean  propose,  pour  lui  jouer  un  tour,  de 
faire  partir  tous  les  canons  de  la  flottille.  Le  moyen 
réussit;  on  voit  bientôt  Panurge  paraître  pâle,  dé- 
fait, en  désordre,  et  étreignant,  sans  savoir  ce  qu'il 
fait,  un  chat  qui  l'égratigne  pour  lui  échapper- 

On  lui  conseille  en  riant  d'aller  changer  de  toi- 
lette, et  c'est  là-dessus  que  se  termine  le  livre. 

C'est  le  cas  de  dire  : 

Belle  conclusion  et  digne  de  l'exorde! 

Rabelais  ne  savait  pas  mieux  finir  un  livre  que 
Lamartine,  comme  orateur,  ne  savait  finir  un  dis- 
cours .  Ste-Beuve  dit  à  ce  sujet  : 

Aux  instants  où  l'Homère  bouffon  sommeille,  il  lui  arrive 
de  prolonger  machinalement  et  comme  en  rOve  cette  hilarité 
sans  motif  et  de  la  pousser  jusqu'à  la  satiété  et  au  dégoût. 
C'est  comme  un  chantre  aviné  qui  continue  de  ronfler  sur  un 
seul  ton,  sur  une  seule  rime,  ses  litanies  jubilatoires. 


LE    QUATRIÈME    LIVRE.  191 

Sainte-Beuve  ajoute  que  cela  arrive  souvent,  ce 
mot  est  de  trop  ;  mais  l'appréciation  est  juste,  quoi- 
qu'un peu  sévère,  pour  toute  cette  fin  du  quatrième 
livre. 

XXIV. 

Nous  récapitulerons  à  la  fin  les  différentes  étapes 
du  voyage.  Nous  nous  contenterons  ici  de  faire  re- 
marquer que  les  premières  étapes  nous  offrent  tour  à 
tour  chacun  des  cinq  sens  en  activité  :  la  vue  à  Me- 
damothi,  l'odorat  à  Ennasin,  les  lèvres  à  Chéli,  le 
toucher,  s'exerçant  d'une  manière  peu  agréable 
sur  le  dos  des  Chicanous ,  à  Tohu-Bohu  ;  le  sens 
de  l'ouie  est  satisfait  par  les  paroles  dégelées,  et  le 
goût  trouve  une  ample  pâture  dans  le  domaine  de 
messer  Gaster.  C'est  une  série  que  Rabelais  s'amuse 
à  développer  ,  sans  préjudice  d'une  idée  plus  sé- 
rieuse. 

On  peut  trouver  aussi  dans  ce  voyage  la  série 
des  sept  péchés  capitaux,  mais  avec  moins  d'évi- 
dence. L'orgueil  est  représenté  par  le  géant  Brin- 
guenarilles,  l'Avarice  par  les  Chicanous,  l'Envie  par 
les  Andouilles  soupçonneuses,  la  Gourmandise  par  les 
Gastrolâtres ,  et  la  Paresse  est  figurée  sous  une  de 
ses  formes  les  moins  aimables,  la  Lâcheté,  sous  les 
traits  de  Panurge  pendant  la  tempête,  la  Colère  peut 
être  représentée  par  frère  Jean  en  présence  de  cette 
peur  de  Panurge  ;  quant  au  dernier  des  péchés  ca- 
pitaux ,  celui  que  nous  n'avons  pas  nommé ,  nous 
n'avons  fait  que  l'apercevoir  ;  nous  le  retrouverons 
plus  en  relief  au  livre  suivant  chez  les  moines. 


CHAPITRE  XîV. 

LIVRE  V.  -  PANTAGRUEL. 

VOYAGE    A    L'ORACLE    DE    LA    DIVE    BOUTEILLE. 
III.   L'ile  Sonnante.  —  Les  Chats  fourrés. 


SOMMAIRE,  i.  le  cinquième  livre.— 1,  2,  3.  Est-il  authentique? —4.  Avis 
divers  sur  cette  question. 

n.  l'île  de  l'éolise  romaine.  —  5.  Arrivée  dans  l'île  Sonnante. 
—  6.  Les  oiseaux  de  St  Brandaines.  L«s  oiseaux  chanteurs  et 
l'église  romaine.  —  7.  D'où  viennent  ces  oiseaux.  Les  ordres 
militaires.  —  8.  Les  revenus  de  l'île  Sonnante.  —  9.  L'âne  et  le 
cheval.  —  10.  Le  papegaut.  Respect  dû  aux  oiseaux  sacrés. 

m.  l'îlk  des  causes  finales.  —  11.  Les  ferrements.  —  12.  Ex- 
plications. —  13.  Les  fruits  animés.  —  14.  Le  jeu  et  les  fausses 
reliques. 

iv.  l'île  de  la  justice  criminelle.  —  15.  Arrivée  dans  l'île  des 
Chats  fourrés.  Le  discours  da  gueux.  —  16.  Grippeminaud  le 
grand  juge.  —  17.  L'énigme.  —  18.  Solution  de  l'énigme.  — 
19.  Les  Chats  fourrés  vivent  de  corruption. 

20.  l'île  des  créateurs  d'impôts  ou  des  Apodeftes. 


Le  cinquième  livre  ne  parut  complètement  que 
dix  ans  après  la  mort  de  Rabelais;  la  première 
édition  complète  est  même  de  1564,  c'est-à-dire  pos- 
térieure de  douze  ans  à  cette  mort. 

Ce  long  retard  à  publier  un  ouvrage  qui  devait 
être  vivement  attendu  ,  des  défaillances  dans  l'exé- 
cution, diverses  contradictions  de  détail,  ont  fait  con- 
tester l'authenticité  de  ce  livre  ;  certains  éditeurs 
refusent  même  résolument  d'y  reconnaître  l'œuvre 
de  Rabelais. 


AUTHENTICITÉ   PU    Ve  LIVRE.  193 

D'un  examen  attentif  des  objections  formulées  et 
de  l'ouvrage  lui-même,  voici  ce  qui  nous  paraît  ré- 
sulter. 

L'authenticité  du  cinquième  livre  ne  peut  être 
niée  entièrement  que  par  ceux  qui  se  représentant 
Rabelais  marchant  au  hasard,  entassant  les  épiso- 
des sur  les  épisodes  sans  un  plan  déterminé  d'a- 
vance. Nous  croyons  avoir  montré  que  ce  plan  existe, 
qu'il  est  très  précis,  que  Rabelais  le  suit  minutieu- 
sement et  ne  s'en  écarte  jamais.  Jusqu'ici  tous  les 
incidents,  ceux  mêmes  qui  paraissent  insignifiants  au 
premier  abord,  rentrent  dans  ce  plan,  et  se  rattachent 
sans  exception  à  la  même  donnée  fondamentale. 

Cette  donnée  fondamentale  continue-t-elle  à  se 
développer  dans  le  cinquième  livre  ?  A  mesure  que 
nous  avançons,  nous  rapprochons-nous  de  la  con- 
clusion ?  Toute  la  question  est  Là.  Si  la  conclusion 
est  la  conséquence  des  prémisses ,  la  question  est 
résolue  ;  Rabelais  est  l'auteur  du  cinquième  livre, 
au  moins  pour  le  plan  et  pour  l'idée. 

Eh  bien,  nous  tâcherons  de  démontrer  que,  entre 
les  divers  épisodes  qui  composent  ce  livre,  il  n'en 
est  pas  un  qui  ne  soit  le  développement  du  plan 
primitivement  tracé. 

II. 

Les  objections  contre  l'authenticité  de  cette  par- 
tie de  l'ouvrage  portent,  les  unes  sur  la  forme,  les 
autres  sur  le  fonds. 

On  relève   dans    ce   livre  un  certain  nombre  de 

plaisanteries  fades.  On  prétend  que  d'une  partie  à 

l'autre,  Tanurge  a  perdu  une  notable  portion  de  sa 

finesse  et  de  son  esprit.  Le   fait   est  vrai,  mais   si 

u  13 


194      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  i/oilACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

cette  objection  était  seule,  elle  ne  suffirait  pas  à  in- 
firmer l'authenticité  du  livre.  Dans  les  chapitres  de 
l'ouvrage  que  personne  ne  conteste  à  Rabelais,  tou- 
tes les  plaisanteries  ne  sont  pas  bonnes,  il  s'en  faut. 
Rien  d'ailleurs  n'empêche  de  supposer  que  la  verve, 
le  gaîté  de  l'auteur  se  sont  refroidies  en  vieillissant. 
L'.histoire  littéraire  est  pleine  de  faits  de  ce  genre. 
Le  Barbier  de  Sêvïlle,  par  exemple,  et  le  Mariage 
de  Figaro  sont  des  comédies  pétillantes  d'esprit,  des 
comédies  où  tous  les  mots  portent.  Relisez  ces 
pièces,  et  puis  relisez  aussi  leur  suite:  la  Mère 
coupable.  L'auteur  est  le  même ,  les  personna- 
ges sont  les  mêmes,  mais  quelle  différence  d'en- 
train dans  le  style  !  comme  l'esprit  de  Figaro  s'est 
émoussé  d'une  œuvre  à  l'autre  !  Si  Beaumarchais  en 
vieillissant  a  perdu  sa  verve  et  sa  gaité,  le  même 
malheur  aurait  pu  arriver  à  Rabelais  sous  le  coup 
de  la  vieillesse  et  du  chagrin  qu'avait  dû  lui  oc- 
casionner la  nécessité  de  renoncer  à  des  fonctions 
qui  composaient  son  principal  moyen  d'existence. 

On  s'en  prend  aussi  aux  détails  du  style,  faible 
ici ,  là  entortillé ,  peu  intelligible  quelquefois ,  et 
trop  chargé  d'érudition.  On  pourrait  répondre  qu'à 
toutes  les  époques  de  sa  carrière  littéraire,  Rabelais 
a  abusé  de  l'érudition  et  s'est  amusé  à  entortiller, 
à  guillocher  son  style.  La  faiblesse  cependant  n'est 
jamais  son  défaut ,  et  il  y  a  dans  le  cinquième  li- 
vre des  pages  évidemment  très  faibles,  le  prologue 
surtout. 

La  seconde  objection,  c'est  que  Rabelais,  dans  cette 
partie,  est  beaucoup  plus  agressif  que  dans  les  au- 
tres. Jusqu'ici  il  a  ri,  il  a  plaisanté,  soit  de  cer- 
tains points  de  la  discipline  de  l'église  romaine,  soit  de 


AUTHENTICITÉ   DU    V*    LIVRE.  195 

l'administration  de  la  justice.  Dans  le  cinquième 
livre,  les  attaques  dépassent  la  raillerie,  il  y  a  de 
l'amertume,  de  la  colère,  du  ressentiment.  De  plus 
l'auteur  fait,  à  certains  égards,  cause  commune  avec 
les  calvinistes,  qu'il  avait  jusqu'alors  confondus  dans 
ses  railleries   avec   les  catholiques  exagérés. 

On  pourrait  répondre  encore  que,  lorsque  Rabe- 
lais a  pris  la  plume  une  cinquième  fois,  il  pouvait 
bien  être  quelque  peu  surexcité  et  exaspéré.  Il  avait 
obtenu  un  privilège  du  roi  pour  faire  imprimer  son 
quatrième  livre,  et  le  parlement  avait  empêché  la 
vente  de  l'ouvrage.  Il  avait  espéré  achever  tranquil- 
lement sa  vieillesse  à  Meudon  au  milieu  de  ses  pa- 
roissiens qui  l'aimaient,  et  jouissant  du  revenu  de 
deux  cures,  on  l'avait  forcé  de  se  démettre  de  toutes 
deux,  et  d'aller  s'établir  à  Paris  dans  un  isolement 
relatif.  Ces  disgrâces  tombant  sur  lui  coup  sur  coup 
à  la  fin  d'une  longue  carrière,  —  Rabelais  avait  de 
soixante  à  soixante-dix  ans,  —  auraient  bien  pu  l'ex- 
aspérer et  donner  de  l'amertume  à  son  dernier  écrit. 

Cette  explication  peut  suffire  pour  justifier  l'éner- 
gie de  certaines  peintures  satiriques,  la  colère,  par 
exemple,  que  respire  l'épisode  des  Chats  Fourrés,  mais 
nou  la  tendance  prononcée  vers  le  protestantisme 
que  manifestent  certains  passages.  L'intelligence  de 
Rabelais  se  tenait  à  un  point  de  vue  trop  supérieur 
pour  que  l'ardeur  de  la  lutte  pût  le  jeter  dans  ce 
parti. 

Les  contradictions  entre  les  idées ,  les  faiblesses 
d'exécution,  les  incompatibilités  de  détail,  les  vio- 
lences de  langage ,  étrangères  à  la  manière  habi- 
tuelle de  Rabelais,  ont  une  explication  beaucoup  plus 
simple. 

ii  13* 


196      LIVRE  V. — VOYAGE  A  l'oUACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Dès  le  troisième  livre  Rabelais  a  arrêté  son  plan, 
mais  il  a  dû  se  borner  à  en  marquer  les  points  prin- 
cipaux, s'en  remettant  à  l'inspiration  du  moment 
pour  déterminer  la  forme  des  épisodes  sous  lesquels 
il  voulait  manifester  son  idée.  Les  scènes,  il  les  écri- 
vait évidemment  à  mesure  qu'elles  lui  venaient  à  l'es- 
prit, sauf  aies  coordonner  ensuite.  Cette  coordina- 
tion est  quelquefois  indiquée  avec  une  certaine  sé- 
cheresse, comparativement  à  l'exubérance  de  détails 
des  épisodes.  Ainsi,  par  exemple,  la  descente  dans 
l'île  des  Imitateurs,  a  tout  l'air  d'avoir  été  faite 
après  coup  pour  expliquer  le  but  de  la  longue  histoire 
des  moutons  de  Dindenault.  Il  en  est  de.  même  de 
quelques  autres  épisodes  peu  développés,  qui  ont 
été  placés  là  simplement  pour  marquer  les  étapes. 

Rabelais  a  dû  suivre  la  même  méthode  lorsqu'a- 
près  avoir  quitté  Meudon,  il  aura  repris  la  plume 
pour  achever  son  ouvrage;  c'est  ainsi  que  seront  nés 
les  principaux  épisodes  du  livre  :  l'île  Sonnante,  les 
Chats  Fourrés,  l'île  de  la  Quinte.  La  maladie,  la  mort 
sont  venues  le  surprendre  avant  qu'il  eût  terminé 
son  travail.  On  n'avait  pas  alors  le  respect  que  nous 
professons  pour  les  manuscrits  laissés  imparfaits  par 
un  grand  écrivain.  Qu'on  se  rappelle  ce  qui  est  ar- 
rivé pour  les  trésors  de  science  et  d'observation 
laissés  par  Léonard  de  Vinci l.  On  se  contenta  d'en 
extraire  un  court  Traité  de  la  Peinture ,  et  l'on 
négligea  toute  la  partie  scientifique,  la  plus  curieuse 
cependant,  puisqu'elle  contenait  le  germe  d'une  foule 
de  découvertes  qui  ont  attendu  deux  siècles  pour 
être  faites  par  d'autres.  Qu'on  se  rappelle  même  ce 
que ,  cent  ans  après ,   on  a  fait  des  manuscrits  de 

1  Voir  A.  Houssaye.  Hist.  de  Léonard  de  Vinci,  in  8°.  1SG9. 


AUTHENTICITÉ    DU    Ve    LIVRE.  197 

Pascal.  Ou  en  a  extrait  les  passages  qui  ont  paru 
les  plus  édifiants,  et  on  les  a  publiés  en  les  abré- 
geant, en  les  modifiant  souvent  —  et  encore  ce 
n'est  pas  comme  œuvre  littéraire  qu'on  a  édité  ces 
extraits  modifiés  et  mutilés,  mais  comme  ouvrage 
d'édification  et  presque  de  dévotion.  Il  en  a  été  de 
même  lorsqu'on  a  entrepris  de  publier  les  sermons 
laissés  incomplets  par  Bossuet. 

Telle  est  l'histoire  des  manuscrits  de  Rabelais. 
On  les  a  d'abord  négligés  comme  imparfaits  ,  puis 
lorsqu'on  s'est  décidé  à  les  publier,  on  les  a  raccor- 
dés et  complétés  comme  on  a  pu,  afin  de  les  présen- 
ter en  habit  décent  au  public. 

Rabelais  était  toujours  disposé  à  voir  les  choses 
en  grand,  héros  et  livres.  Son  cadre  était  très  élas- 
tique, il  est  probable  qu'il  avait  projeté  beaucoup 
de  scènes  qui  n'ont  jamais  été  écrites-  Une  preuve 
entre  autres,  c'est  que  le  chapitre  que  porte  mainte- 
nant le  n°  XVI  (les  Apodeftes)  était  coté  XXXIX 
sur  un  manuscrit,  tandis  qu'au  chapitre  XXXII  ac- 
tuel ,  nous  sommes  déjà  dans  l'île  des  Lanternes. 
Dans  le  titre  d'un  autre  chapitre,  on  nous  annonce 
que  Panurge  faillit  être  tué,  et  le  chapitre  tel  que 
nous  l'avons,  est  complètement  muet  sur  cet  incident. 

Une  autre  preuve  encore,  c'est  que  les  épisodes 
si  étroitement  enchaînés  dans  le  troisième  et  le  qua- 
trième livre,  s'enchaînent  beaucoup  moins  rigoureu- 
sement dans  le  cinquième.  Tous  se  rattachent  au 
plan  général,  mais  il  y  avait  place  pour  beaucoup 
d'autres,  et  nous  ne  retrouvons  pas  ici  cette  progres- 
sion continue  que  nous  avons  signalée  précédemment. 

Pour  nous  donc,  le  plan  du  cinquième  livre  est  in- 
dubitablement  de  Rabelais,  mais   l'ouvrage    a   été 


198      LIVRE  V. — VOYAGE  A  L'OKACLE  DE  LA  D1YE  BOUTEILLE. 

laissé  imparfait,  il  y  a  des  lacunes  et  des  sutures. 
Les  peintures  vigoureuses  sont  l'œuvre  du  grand 
écrivain  ,  les  pages  faibles,  les  plaisanteries  fades 
ou  empruntées  aux  livres  précédents,  sont  l'œuvre 
de  l'arrangeur  ou  des  arrangeurs,  aussi  bien  que  les 
sorties  purement  calvinistes. 

Nous  regardons  donc   comme   appartenant  incon- 
testablement à  Rabelais  —  sauf  des  interpolations 
de  détail,  —  les  épisodes  suivants  : 
L'île  Sonnante, 
L'épisode  des  Chats  Fourrés, 
Le  voyage  au  royaume  d'Entéléchie, 
Le  portrait  de  Ouy-Dire, 
La  conclusion  finale. 

Nous  lui  attribuerions  aussi  volontiers  l'île  des 
Ferrements,  les  traits  principaux  de  l'histoire  des 
Apodeftes,  le  voyage  au  pays  d'Odes. 

11  y  a,  ce  nous  semble,  d'assez  nombreuses  inter- 
polations dans  l'île  Sonnante,  et  dans  la  Conclusion  ; 
il  y  en  a  aussi  dans  l'histoire  des  Chats  fourrés. 

Nous  croyons  qu'il  faut  mettre  au  compte  delarran- 
geur  anonyme,  l'histoire  assez  insipide  de  l'ermite  qui 
reçoit  les  voyageurs  dans  l'île  Sonnante,  une  partie  des 
plaisanteries  de  f  Editue,  qui  nous  semble  singulière- 
ment fade  après  Homenaz;  la  sortie  de  Panurge 
contre  la  chouette,  l'histoire  du  lit  de  plume  et  de 
l'aubergiste,  et  nombre  d'autres  détails.  Le  discours 
du  mendiant  dans  l'île  des  Chats  fourrés,  quoique 
vertement  écrit,  ne  nous  semble  pas  non  plus  ren- 
trer dans  les  allures  de  Rabelais.  On  dirait  plutôt 
du  Henri  Estienne.  Nous  sommes  disposé  à  effacer 
aussi  de  l'actif  de  Rabelais  le  tournoi  de  la  Quinte, 
bien  que  l'idée  de  raconter  une  partie  d'échecs  sous 


AUTHENTICITÉ    DU    Ve    LIVRE.  199 

forme  de  bataille  ait  pu  lui  venir  à  l'esprit.  Nous 
croyons  encore  qu'on  aurait  tort  de  le  rendre  respon- 
sable de  l'érudition  quelque  peu  indigeste  accumulée 
dans  les  derniers  chapitres ,  et  nous  sommes  per- 
suadé que  c'est  le  désir  de  grossir  un  livre  plus 
mince  que  les  autres,  qui  aura  porté  l'arrangeur  ou 
les  arrangeurs,  à  reprendre,  pour  les  semer  çà  et  là 
en  les  affadissant,  quelques  plaisanteries  beaucoup 
mieux  placées  dans  les  livres  précédents. 

III. 

Il  est  naturel  de  se  demander  quel  a  été  ce  révi- 
seur, cet  arrangeur,  qui  a  fait  pour  le  cinquième  li- 
vre de  Pantagruel,  ce  que  Nicole,  Arnauld,  Périer,  le 
duc  de  Pioanuez  ont  fait  pour  les  Pensées  laissées  sans 
ordre  par  Pascal  ;  De  Foris  pour  les  fragments  de 
sermons  laissés  par  Bossuet,  ou  plutôt  ce  qu'Aimé- 
Martin  a  fait  pour  les  Harmonies  de  la  nature,  res- 
tées incomplètes  et  sans  liaison  après  la  mort  de  Ber- 
nardin de  St-Pierre. 

On  a  nommé  Tiraqueau  et  Jean  Turquet,  mais  Ti- 
raqueau  est  mort  eu  1558,  quatre  ans  avant  l'im- 
pression de  l'ouvrage  ;  il  se  peut  cependant  qu'il  y 
ait  travaillé.  Quand  à  Turquet,  il  se  nomme  ou  à 
peu  près  comme  l'éditeur  dans  une  épigramme  en 
quatre  mauvais  vers  qu'il  a  mise  en  tête  du  livre  et 
qu'il  a  signée  Nature  Quite,  où  il  n'est  pas  difficile  de 
découvrir  l'anagramme  de  Jean  Turquet.  Ce  Turquet, 
nous  disent  les  contemporains,  était  un  lettré  et  un 
ami  de  Rabelais.  On  n'a  de  lui  aucune  autre  pro- 
duction, mais  son  fils  s'est  fait  connaître  par  quelques 
ouvrages  historiques.  Ces  renseignements  sont  mai- 
gres, mais  si  c'est  à  lui  qu'on  doit  le  prologue  du 


200      LIVKE  V.  — VOYAGE  A  l'oUACLE  DE  LA  DIVE  1ÎOCTEILLE. 

cinquième  livre,  on  n'éprouve  aucun  désir  d'en  savoir 
davantage  sur  son  compte. 

Voici  le  quatrain  qui  figure  en  tête  de  la  publi- 
cation : 

Eabelais,  est-il  mort?  Voici  encore  un  livre. 
Non,  sa  meilleure  part  a  repris  ses  esprits 
Pour  nous  faire  présent  de  l'un  de  ses  écrits 
Qui  le  rend  entre  tous  immortel  et  fait  vivre. 

On  a  conjecturé  aussi  que  Henri  Estienne  pour- 
rait bien  avoir  pris  part  à  ce  travail  de  révision 
et  de  correction.  Henri  Estienne  n'a  jamais  pu  ar- 
river à  composer  pour  son  compte  un  livre  complet, 
bien  pondéré,  ayant  un  commencement,  un  milieu  et 
une  fin.  Mais  dans  les  projets,  essais,  ouvrages  im- 
parfaits, qu'il  a  publiés,  il  y  a  souvent  une  singulière 
verve  ,  une  énergie  tout  à  fait  remarquable.  Sa 
plaisanterie  n'a  pas  la  légèreté  de  celle  de  Rabelais, 
elle  est  plus  acerbe ,  mais  non  moins  pénétrante. 
Nous  serions  assez  disposé  à  mettre  à  son  compte  quel- 
ques passages  énergiques  et  violents  du  cinquième 
livre,  le  discours  du  gueux,  par  exemple,  et  quelques 
autres  détails  où  l'auteur  se  montre  plus  près  de 
Calvin  par  la  pensée,  et  plus  agressif  par  la  forme  que 
Rabelais  n'a  coutume  de  l'être,  —  si  cette  collabo- 
ration était  appuyée  de  quelques  preuves.  Mais  il  faut 
reconnaître  que  jusqu'à  présent,  elle  ne  s'appuie  que 
sur  de  simples  conjectures. 

IV. 

Il  ne  paraîtra  sans  doute  pas  hors  de  propos  de 
rapporter  ici  le  sentiment  de  quelques  écrivains  sur 
ce  cinquième  livre. 

Un  médecin  du  XVF  siècle,  Louis  Guyon,  pré- 


ÀCTHEMMCITÉ    DU    V"    UvliE.  201 

tendait  que  cet  ouvrage  avait  été  composé  par  un 
écolier  de  Valence  qui  vivait  encore  de  son  temps. 
Vérification  faite,  il  a  été  reconnu  que  Guyon  ^vait 
confondu  le  cinquième  livre  avec  la  Mitistoire  bara- 
gouine de  Fanfreluche  et  Gaiidichon,  composée  par 
Guillaume  des  Autels,  qui  était  en  effet  de  Valence 
et  qui  s'est  proposé  d'imiter  Rabelais.  Cet  ouvrage 
est  une  collection  de  bouffonneries  sans  esprit,  du 
genre  de  celles  que  Rabelais  attribue  aux  habitants 
d'Ennasin. 

Le  Duchat,  le  premier  commentateur  sérieux,  croit 
que  le  livre  est  bien  de  Rabelais,  sauf  retouches. 
L'abbé  de  Marsy  dit  qu'on  ne  saurait  douter  que 
l'ouvrage  ne  soit  authentique  pour  le  fonds.  Il  sup- 
pose seulement  que  les  premiers  éditeurs,  trouvant 
le  manuscrit  original  en  désordre,  y  auront  ajouté 
des  transitions. 

Lemotteux,  qui  a  traduit  Rabelais  en  anglais.  Régis 
qui  la  traduit  en  allemand,  Ch.-Jacques  Brunet,  No- 
dier, et  M.  Lenient  sont  du  même  avis.  Le  fonds  du 
livre  est  authentique,  mais  le  manuscrit  a  été  retou- 
ché par  des  mains  malhabiles  et  calvinistes.  M.  Le- 
nient, entre  autres,  croit  reconnaître  Henri  Estienne 
dans  quelques  passages ,  qu'il  ne  désigne  pas  au- 
trement. 

Charles  Lenormant  voudrait  bien,  dit-il,  que  ce  li- 
vre ne  fût  pas  de  Rabelais,  mais  la  griffe  de  l'aigle  y 
est  empreinte.  Il  voit  dans  cette  partie  de  l'ouvrage 
le  testament  acre  et  désespéré'  de  l'illustre  écrivain. 

Delécluse  est  moins  favorable.  Il  retrouve  l'esprit 
de  Rabelais  dans  le  cinquième  livre,  mais  la  phra- 
séologie ne  lui  parait  pas  aussi  simple,  aussi  claire 
que  dans  les  premiers.  Il  y  trouve  une  prétention  à 


202      LIVRE  V. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

l'érudition,  des  entassements  de  mots,  une  recher- 
che d'inversions  qui  sentent  le  pastiche.  Le  style  de 
l'allocution  finale  lui  semble  tourmenté.  Delécluse,  du 
reste,  est  comme  Ste-  Beuve,  de  ceux  qui  refusent  de 
voir  un  plan  quelconque  dans  l'œuvre  de  Rabelais, 
et  croient  que  l'auteur  marche  au  hasard  ;  il  ne  voit 
par  conséquent,  pas  de  lacunes  dans  ce  cinquième 
livre. 

Quant  à  MM.  Burgaud  des  Maretz  et  Rathery,  ils 
sont  tout  disposés  à  rejeter  cet  ouvrage  et  les  notes 
qu'ils  y  ont  ajoutées  dans  leur  édition  sont  toutes  de 
mauvaise  humeur.  Cette  mauvaise  humeur  leur  a 
même  fait  commettre  quelques  méprises  dont  les 
notes  précédentes  sont  tout  à  fait  exemptes. 

Quant  au  prologue,  il  y  a,  chez  tous  les  critiques, 
unanimité  pour  le  condamner. 

Quelle  que  soit  du  reste  l'opinion  que  l'on  adopte 
sur  son  origine,  il  faut  reconnaître  que  ce  cinquiè- 
me livre  est  le  plus  audacieux  de  tous;  la  raillerie, 
bienveillante  en  somme,  des  autres  parties  de  l'œu- 
vre, est  souvent  remplacée  ici  par  la  colère.  Les  at- 
taques contre  l'église  romaine  surtout  et  contre  l'ad- 
ministration de  la  justice,  sont  beaucoup  plus  accen- 
tuées. Il  y  a  enfin  dans  tout  le  livre  plus  de  satire 
amère  et  moins  de  gaité  que  dans  le  reste  du  roman. 

V. 

L'auteur  nous  conduit  d'abord  à  l'île  Sonnante. 
Après  quelques  jours  passés  sans  apercevoir  aucune 
terre,  on  s'approche  d'une  île  qui  s'annonce  par  un 
bruit  lointain  de  cloches,  grosses  et  petites.  «Est-ce 
Dodone  avec  ses  chaudrons ,  je  veux  dire  avec  ses 
boucliers  suspendus  aux  arbres  et  que  le   vent  fai- 


l'île  sonnante.  203 

sait  résonner  ?  —  Serait-ce  le  portique  d'Olympie  où, 
suivant  Pline,  l'écho  répétait  sept  fois  les  bruits  —  ou 
bfen  le  tintamarre  que,  au  rapport  du  même  écrivain, 
on  entendait  autour  d'un  souterrain  à  Lipari,  et  qui 
devait  tenir  aux  agitations  volcaniques  de  l'île  ?  — 
Telles  étaient  les  questions  que  se  posait  Pantagruel. 
Peut-être,  se  disait-il  encore,  toutes  les  abeilles  de 
l'île  se  sont  mises  à  essaimer,  et  tout  ce  qu'il  y  a  de 
poêles  et  de  chaudrons  dans  le  pays  sont  en  branle 
pour  les  décider  à  s'asseoir;  à  moins  qu'on  ne  célè- 
bre encore  ici  la  fête  de  Cybèle,  mère  des  dieux  et 
la  plus  bruyante  des  déesses.  Au  lieu  de  cingler  di- 
rectement vers  le  port,  on  fit  descendre  dans  un  es- 
quif quelques  personnages,  qui  allèrent  aborder,  à  l'a- 
bri d'un  rocher,  près  d'un  ermitage  entouré  d'un 
jardin. 

L'ermite  était  un  compatriote,  il  reçut  fort  bien 
les  voyageurs;  mais  c'était  le  jeûue  des  quatre  temps, 
il  fallut  commencer  par  jeûner  pendant  quatre  jours: 
telle  était  la  loi  de  l'île.  —  On  devrait  plutôt  dire 
des  quatre  vents,  ditPanurge,  puisqu'on  ne  nous  nour- 
rit que  de  vent.  C'est  un  passe-temps  bien  maigre. 
DaDS  la  grammaire  de  Donat,  dit  frère  Jean,  je  ne 
trouve  que  trois  temps,  le  passé,  le  présent  et  le  fu- 
tur; le  quatrième  doit  être  pour  le  vin  du  valet.  — ■ 
C'est  l'aoriste  des  Grecs,  dit  Epistémon,issu  d'un  passé 
très  imparfait.  —  On  n'y  peut  échapper,  reprit  l'er- 
mite; quiconque  y  contredit  est  hérétique  et  mérite 
le  feu.  —  Nous  venons  de  la  mer  et  nous  y  retour- 
nons, nous  avons  donc  plus  peur  de  l'eau  que  du 
feu,  dit  Panurge. 

Ces  réparties  sont  médiocrement  piquantes,  il  faut 
bien  le  reconnaître.  Cependant  ce  genre  de  plaisan- 


204      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'OBACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

terie  s'est  conservé  jusqu'à  présent  dans  la  Basse- 
Normandie,  et  le  dialogue  que  nous  venons  d'abré- 
ger semble  calqué  sur  ceux  des  paysans  de  la  Hagiie, 
quand  ils  sont  en  verve.  Mais  le  réception  de  l'er- 
mite a  le  tort  de  reproduire  à  peu  près  celle  d'Ho- 
menaz  et  de  la  reproduire  en  l'affaiblissant. 

Cet  ermite  dont  l'intervention  est  complètement 
inutile  ici ,  recommande  les  voyageurs  à  une  sorte 
de  sacristain  de  l'île  Sonnante ,  l'Editue ,  qui  est 
aussi  une  doublure  affaiblie  d'Homenaz.  En  appre- 
nant que  les  voyageurs  se  font  soumis  à  la  règle  du 
jeûne,  l'Editue  leur  fait  bon  accueil,  et  comme  il  est  très 
versé  dans  l'histoire  du  pays,  il  leur  sert  de  cicérone. 

L'île  avait  été  autrefois  habitée  par  des  Sitici- 
nes  —  c'est  le  nom  donné  suivant  xVulu-Gelle  à  ceux 
qui  chantaient  aux  funérailles,  à  moins  qu'on  ne  tire 
ce  mot  de  siti  cémentes,  ceux  qui  chantent  parce  qu'ils 
ont  soif  —  puis  ils  étaient  devenus  oiseaux  et  avaient 
été  mis  en  cage.  Ces  cages,  du  reste,  étaient  gran- 
des, riches,  somptueuses  et  faites  par  merveilleuse 
architecture.  —  On  comprend  que  ces  cages  étaient 
les  couvents,  les  églises,  et  tous  les  bâtiments  affectés 
aux  logements  du  clergé.  Ces  oiseaux  passent  leur 
vie  à  chanter  des  psaumes. 

VI. 

Rabelais  a  pu  emprunter  l'idée  de  cette  société  d'oi- 
seaux chantant  des  psaumes  au  voyage  de  St  Bran- 
daines,  que  nous  avons  déjà  cité. 

St  Brandaines  et  ses  compagnons ,  nous  raconte 
le  narrateur,  arrivèrent  un  beau  matin  à  uue  île 
herbeuse  et  fleurie.  C'était  le  jour  de  la  Résurrec- 
tion du  Sauveur,  et  l'île  retentissait  de  chants  sa- 


LES    OISEAUX    CHANTEURS.  205 

crés,  sans  que  l'on  vît  aucun  être  humain.  Les  vo- 
yageurs s'approchèrent  d'une  fontaine  au-dessus  de 
laquelle  s'étendait  un  bel  et  grand  arbre  tout  cou- 
vert de  beaux  oiseaux  blancs.  Brandaines  pria  Dieu 
de  lui  apprendre  ce  que  tout  cela  signifiait.  A  peine 
eut-il  achevé  sa  prière  qu'il  vit  un  bel  oiseau  sor- 
tir des  branches  de  l'arbre  et  voler  vers  lui,  avec 
un  bruit  d'ailes  qui  imitait  le  son  des  clochet- 
tes. L'oiseau  lui  apprit  que  lui  et  ses  compagnons 
avaient  été  des  anges  autrefois,  mais  lors  de  la  ré- 
volte de  Satan  contre  Dieu  ,  ils  s'étaient  tenus  à 
l'écart  et  n'avaient  pris  parti  ni  pour  Dieu  ni  pour 
son  ennemi  ;  ils  en  avaient  été  punis  par  la  pri- 
vation du  paradis.  Ils  n'étaient,  du  reste,  soumis  à 
aucune  peine,  et  toute  la  semaine  ils  pouvaient  er- 
rer à  leur  gré  dans  l'espace;  mais  le  dimanche  ils 
étaient  obligés  de  se  réunir  dans  cette  île,  de  re- 
vêtir un  blanc  plumage  et  de  célébrer  toute  la  jour- 
née l'office  divin.  Le  saint  et  ses  compagnons  assis- 
tèrent à  leur  office  du  soir.  On  chanta  :  Te  decei 
liymnus  Beus  in  Sion  (Psalm.  64).  Cela  dura  une 
heure.  On  alla  dormir  ensuite,  mais  à  tierce,  on  se 
réveilla  pour  chanter  :  Laudate  Dominum,  omnes  an- 
géli  ejus  (Psalm.  148). 

Nous  retrouvons  ces  usages  dans   l'île  Sonnante. 

Les  oiseaux  de  l'île  Sonnante,  nous  dit  l'auteur,  estoient 
grands,  beaux ,  et  polis  à  l'avenant ,  bien  ressemblant  es 
hommes  de  ma  patrie,  beuvoient  et  mangeoient  et  dor- 
moient  comme  hommes ,  brief  à  les  voir  de  prime  face, 
eussiez  dit  qne  fussent  hommes,  toutefois  ne  Festoient  mie. 
Leur  plumage  estoit  étrange  ;  <  aucuns  l'avoient  tout 
blanc,  aultres  tout  noir,  aultres  tout  gris,  anltres  mi-parti 
blanc  et  noir,  aultres  tout  rouge,  aultres  mi- parti  de  blanc 
et  bleu.>  C'estoit  belle  chose  à  le3  voir.  Les  mâles  s'appe- 


20  6       LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  I)IVE  BOUTEILLE. 

loient  «  clergaux,  monagaux,  prestregaux,  abbégaux,  eves- 
gaux,  cardingaux  et  papegaut,  qui  est  unique  en  son  es- 
pèce.» Les  femelles  s'appeloient  «clergesses,  monagesses, 
prestregesses ,  abbégesses,  evesgesses,  cardingesses  ,  pape- 
gesse. 

«Lors  demandasmes  à  maistre  Editue,  veu  la  multipli- 
cation de  ces  vénérables  oiseaux  en  toutes  leurs  espèces, 
pourquoi  là  n'estoit  qu'un  papegaut.  Il  nous  respondit  que 
telle  estoit  l'institution  première  et  fatale  destinée  des  es- 
toiles.  Que  des  clergaux  naissent  les  prestregaux  et  mo- 
nagaux ;  des  prestregaux  naissent  les  evesgaux  et  d'eux 
les  beaux  cardingaux,  et  les  cardingaux,  si  par  mort  n'es- 
toient  prévenus  ,  finissoient  en  papegaut  ;  et  n'en  est  or- 
dinairement qu'un ,  comme  par  les  ruches  d'abeilles  n'y  a 
qu'un  roi  [une  reine]  et  au  monde  n'est  qu'un  soleil.  Lui 
decedé,  il  en  naist  un  aultre  en  son  lieu  de  toute  la  race 
des  cardingaux.  De  sorte  qu'il  y  a  en  ceste  espèce  unité 
individuale,  avec  perpétuité  de  succession,  ne  plus  ne  moins 
qu'au  phénix  d'Arabie.» 

Les  voyageurs  voulurent  savoir  ce  qui  poussait 
ces  oiseaux  à  chanter  ainsi.  L'Eclitue  répondit  que 
c'étaient  les  cloches  pendantes  au-dessus  de  leurs 
cages. 

Puis  il  nous  dit:  Voulez- vous  que  je  fasse  chanter  ces 
monagaux  que  vous  voyez  là  encapuchonnés  comme  une 
alouette  sauvage.  —  De  grâce,  répondismes-nous.  Lors 
sonna  une  cloche  six  coups  seulement  et  monagaux  d'ac- 
courir, et  monagaux  de  chanter.  —  Et  si  je  sonnois  cette 
cloche,  dit  Panurge,  ferois-je  également  chanter  ceux  qui 
ont  le  plumage  couleur  de  hareng  sauret?  —  Également, 
répondit  Editue. 

Panurge  sonna  et  soudain  les  oiseaux  enfumés 
accoururent  et  chantèrent  ensemble.  Mais  ils  avaient 
des  voix  rauques  et  malplaisantes.  Editue  nous  re- 
montra qu'ils  ne  vivaient  que  de  poisson ,  comme 
les  hérons  et  cormorans  du  monde,  et  que  c'était 
une  cinquième  espèce  de  cagots  nouvellement  établis. 


LES   OISEAUX    CHANTEE  RS.  207 

VIL 

—  Mais,  dit  Pantagruel,  vous  nous  avez  dit  que  le 
papegaut  naît  des  cardingaux,  des  évesgaux,  etc., 
et  enfin  des  clergaux  ;  je  voudrais  bien  savoir  d'où 
vous  naissent  ces  clergaux. —  Ce  sont,  dit  Editue, 
des  oiseaux  de  passage  qui  nous  viennent  de  l'au- 
tre monde  ;  partie  d'une  grande  contrée  qu'on  nomme 
Jour-Sans-Pain ,  et  d'autres  d'un  pays  vers  l'occi- 
dent, qu'on  appelle  Trop-de-tels.  Il  vient  tous  les 
ans  des  quantités  de  ces  clergaux,  laissant  pères, 
mères,  amis  et  parents.  Voici  comment  cela  se  fait  : 
Quand,  dans  quelque  noble  maison  de  la  dernière 
contrée,  il  y  a  trop  d'enfants,  garçons  ou  filles,  de 
sorte  que  si  le  bien  était  également  partagé  (comme 
la  raison  le  veut,  la  nature  l'ordonne  et  Dieu  le 
commande)  ,  la  maison  serait  réduite  à  rien.  Les 
parents  nous  les  envoient,  surtout  s'ils  sont  bos- 
sus, borgnes,  boiteux,  manchots,  podagres,  contre- 
faits et  maléficiés,  poids  inutile  de  la  terre. 

Je  m'étonne  que  les  mères  de  par  delà  portent  leurs 
enfants  neuf  mois  dans  leurs  flancs,  veu  qu'en  leurs  mai- 
sons elles  ne  les  peuvent  porter  ni  pâtir  neuf  ans  ,  non 
pas  sept  le  plus  souvent  et  leur  mettant  une  chemise  [une 
aube]  seulement  sur  la  robe,  et  sur  le  sommet  de  la  tête 
leur  coupant  je  ne  sais  combien  de  cheveux,  les  font  par 
métempsychose  pythagorique  devenir  les  oiseaux  que  vous 
voyez. 

N'y  aurait-il  pas  dans  ces  paroles,  comme  le  sup- 
pose M.  Paul  Albert ,  un  amer  souvenir  personnel 
de  Rabelais  ?  Sa  mère  l'aurait-elle  repoussé  ainsi 
de  la  maison  paternelle  ?  et  ne  serait-ce  pas  là  une 
des  raisons  qui  donnent  généralement  un  ton  d'a- 
mertume à  ses  paroles  quand  il  s'agit  des  femmes  '? 


208       LIVfiE  V.  —  VOYAGE  A  L'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Il  nous  en  vient  un  bien  plus  grand  nombre  encore  <ie 
Jonr-Sans-Pain,  qui  est  excessivement  long,  continue  l'E- 
ditue,  car  les  habitants  de  ce  pays,  quand  ils  sont  en  dan- 
ger de  souffrir  la  faim  parce  qu'ils  n'ont  pas  de  quoi  s'a- 
limenter, qu'ils  ne  savent  ou  ne  veulent  rien  faire,  ni  tra- 
vailler à  quelque  bonnête  métier ,  ni  se  mettre  au  service 
de  gens  de  bien  ;  quand  ils  ont  été  malheureux  en  amour 
eu  qu'ils  ont  échoué  dans  leurs  entreprises  et  sont  déses- 
pérés ;  ou  encore  quand  ils  ont  commis  quelque  crime  et 
qu'on  les  cherche  pour  les  mettre  à  mort ,  tous  avolent 
ici  :  ils  y  trouvent  soudain  tout  à  point ,  ils  deviennent 
gras  comme  de  petits  loirs,  eux  qui  étoient  auparavant 
maigres  comme  des  pics  ;  il  y  a  ici  pour  eux  sûreté  ,  in- 
demnité et  franchise, 

—  Mais,  demande  Pantagruel,  ces  beaux  oiseaux  une  fois 
avolés  retournent -ils  jamais  au  monde  où  ils  furent  pon- 
dus ?  —  Quelques-uus,  répondit  Editue,  jadis  bien  peu,  bien 
tard  et  à  regret  ;  depuis  certaines  éclipses  [la  réforme],  il 
s'en  est  revolé  une  grande  mouée  [mouvée,  quantité]  par 
vertu  des  constellations  célestes.  Cela  ne  nous  attriste  en 
aucune  façon  ;  ceux  qui  demeurent  n'en  ont  que  plus 
grande  pitance.  Et  tous  avant  de  s'envoler  laissent  leur 
plumage  aux  orties  et  épines. 

Ils  «jettent  le  froc  aux  orties», comme  Rabelais  l'a- 
vait fait  lui-même  pendant  longtemps. 

L'Editue  avait  à  peine  achevé  ces  mots,  quand  près  de 
nous  avolèrent  vingt- cinq  ou  trente  oiseaux  d'une  couleur 
et  d'un  plumage  que  nous  n'avions  pas  encore  vus  dans 
l'île.  La  couleur  de  leurs  plumes  changeait  d'heure  en  heure 
comme  la  peau  du  caméléon  ou  la  fleur  du  tripetium. 

Cette  fleur,  suivant  Pline,  était  blanche  le  matin, 
pourpre  à  midi,  et  bleue  le  soir.  L  aster  auquel  on 
donne  aujourd'hui  ce  nom,  n'offre  aucune  de  ces  va- 
riations, il  est  toujours  d'un  bleu  lilas. 

Tous  ces  oiseaux,  continue  l'auteur,  avaient  au  dessous 
de  l'aile  gauche  une  marque  comme  de  deux  diamètres 
coupant  en  deux  uu  cercle  ou  d'une  ligne  perpendicu- 
laire tombant  sur  une  ligne  droite. 


LES    KEVENUS    DE    L'ÉGLISE    UOMAINE.  209 

Une  croix  grecque,  à  quatre  rayons  égaux. 

La  forme  de  cet  ornement  était  a  peu  près  la  môme 
pour  tous,  mais  non  la  couleur  ;  les  uns  l'aviiient  blanche, 
d'autres  verte,  d'autres  rouge,  d'antres  \i  blette,  d'autres 
bleue.— Comment  nommez-vous  ces  oiseaux?  dit  Panurge. 

—  Des  métils. 

On  reconnaît  sous  ces  désignations  transparentes 
les  chevaleries  militaires  de  Malte,  de  St-Lazare, 
de  St-Jacques,  de  St-Antoine,  dont  les  membres  de- 
mi-religieux, demi-soldats,  portaient  les  armes,  et  ne 
pouvaient  se  marier. 

L'Editue  poursuit:  Nous  les  appelons  Gourman- 
deurs  [commandeurs],  et  ils  ont  un  grand  nombre 
de  riches  gourmanderies  [commanderies]  en  votre 
inonde.  —  Faites-les  un  peu  chanter,  je  vous  prie. 

—  Ceux-là  ne  chantent  pas ,  dit  l'Editue,  mais  en 
revanche  ils  mangent  double.  —  Où  sont  leurs  fe- 
melles? —  Ils  n'en  ont  pas.  Ils  sont  venus  voir  s'ils 
ne  trouveraient  pas  parmi  vous  quelques-uns  de  leurs 
confrères  qui  vivent,  disent-ils  ,  dans  votre  monde 
et  ne  fraient  pas  avec  eux.  Les  uns  portent  aux 
jambes  des  lanières  précieuses,  et  au  pied  une  devise 
qui  honnit  quiconque  mal  y  pensera,  [l'ordre  de  la  Jar- 
retière]. D'autres  portent  devant  eux  l'effigie  d'un 
calomniateur  [St-  Michel  terrassant  le  diable],  d'au- 
tres enfin  une  peau  de  bélier  [la  toison  d'or].  — 
Us  n'en  trouveront  pas  parmi  nous,    dit    Panurge. 

—  Maintenant  allons  boire,  reprit  l'E-litue. 

VIII. 

Pendant  qu'on  était  à  table,  Jean  dit  à  l'Editue  : 
Vous  n'avez  dans  cette  lie  que  des  cages  et  des  oi- 
seaux. Us  ne  labourent  ni  ne  cultivent  la  terre  ;  toute 
ii  14 


210       LIVRE  V. — VOYAGE  A  I/ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

leur  occupation  est  de  gaudir  ,  gazouiller  et  chan- 
ter ;  de  quel  pays  vous  vient  cette  abondance  de 
friands  morceaux  ?  —  De  tout  l'autre  monde ,  ré- 
pondit l'Editue  ,  excepté  de  quelques  contrées  des 
régions  aquilonaires,  qui  depuis  quelques  années  se 
sont  brouillées  avec  nous.  Mais  de  quel  pays  êtes- 
vous  ?  —  De  Touraine.  —  Alors  vous  devez  en  sa- 
voir quelque  chose  ;  on  nous  a  dit  que  le  duc  de 
Touraine  n'a  pas  même  de  quoi  manger  du  lard  à 
cause  des  excessives  largesses  que  ses  prédéces- 
seurs ont  faites  à  nos  oiseaux  afin  de  les  fournir 
de  faisans,  perdreaux,  gelinottes,  poules  d'Inde,  gras 
chapons  de  Loudunois,  venaison  et  gibier  de  toute 
sorte.  Buvons  ;  n'ayez  peur  que  vin  et  vivres  nous 
faillent  ; 

Quand  le  ciel  seroit  d'airain   et  la  terre  de  fer,    encore  vi- 
vres ne  nous  faudroient,  feust-ce  par  sept,  voire  huit  ans,  plus 
longtemps  que  ne  dura  la  famine  en  Egypte.  Beuvons  ensem- 
ble par  bon  accord  de  charité. 

—  Diable  !  s'écria  Panurge,  vous  avez  tant  d'aise 
en  ce  monde  ?  —  En  l'autre,  nous  en  aurons  bien  da- 
vantage. Les  champs  Elysiens  ne  nous  manqueront 
pour  le  moins. 

—  C'a  esté  esprit  moult  divin  et  parfait  à  vos  premiers  Siti- 
cines  d'avoir  inventé  le  moyen  par  lequel  vous  avez  ce  que 
tous  humains  appetent  naturellement  et  qui  à  peu  d'entre  eux 
ou  proprement  à  nul  n'est  octroyé  :  Le  paradis  en  cette  vie 
et  dans  l'autre.  Pleust  au  ciel  qu'il  m'en  advint  autant  ! 

G'est  Rabelais  qui  prononce  cette  dernière  phrase. 

L'Editue  mène  les  voyageurs  dans  une  chambre 
où  l'on  apporte  du  vin  et  des  liqueurs-  Puis  ils 
vont  se  coucher  et  dormir  ;  mais  à  minuit  l'Editue 
les  réveille  :  C'est  le  moment  où  certains  de  nos 
oiseaux  se  lèvent  pour  chanter  ,    levons  -  nous  pour 


l'ane  et  le  cheval.  211 

boire.  Il  ne  faut  pas  perdre  de  temps ,  sans  quoi 
l'on  n'aura  jamais  fini  de  consommer  les  provisions 
de  l'île  Sonnante. 

Ils  burent,  puis  ils  retournèrent  dormir  ;  mais  au 
point  du  jour,  l'Editue  les  réveilla  pour  manger  ces 
bonnes  soupes  de  prime  dont  Rabelais  nous  entre- 
tient souvent ,  et  depuis  ce  moment ,  dit  l'auteur, 
nous  ne  finies  qu'un  repas  et  ne  savions  si  c'était 
dîner,  souper,  goûter  ou  regoubillonner  [réveillon- 
ner]. «Seulement  par  forme  d'esbat  nousfismes  quel- 
ques tours  par  l'île  pour  voir  et  ouir  le  joyeux 
chant  de  ces  benoîts  oiseaux.» 

Ces  habitudes  monacales  se  conservaient  encore 
au  XVIIe  siècle,  au  moins  chez  quelques  individus, 
si  l'on  en  croit  Boileau  : 

C'est  là  que  le  prélat,  muni  d'un  déjeuner, 
Dormant  d'un  léger  somme,  attendait  le  dîner,  etc. 

IX. 

Cette  vie  de  bombance  arrange  fort  Panurge. 
Il  lui  manque  quelque  chose  cependant. 

Au  soir  Panurge  dist  à  Editue  —  nous  abrégeons  son 
récit  :  —  Seigneur  ,  ne  yous  desplaise  si  je  vous  raconte  une 
histoire  joyeuse ,  laquelle  advint  au  pays  de  Chastelleraudois 
depuis  vingt  et  trois  lunes.  Le  pallefrenier  d'un  gentilhomme 
au  mois  d'avril  pourmenoit  à  un  matin  ses  grands  chevaux 
parmy  les  guerests  :   là  rencontra  une  gaye  bergère ,  laquelle 

A  l'ombre  d'un  buissonnet 

Ses  brebiettes  gardoit, 
ensemble  un  asne.  et  quelques  chèvres.  Devisant  avec  elle  luy 
persuada  monter  derrière  luy  en  crouppe ,  visiter  son  escurie 
et  là  faire  un  tronçon  de  bonne  chère  à  la  rustique.  Durant 
leurs  propos  et  demeure,  le  cheval  s'adressa  à  l'asne  et  luy 
dist  en  l'oreille  (car  les  bestes  parlèrent  toute  icelle  année 
en  divers  lieux)  :  Pauvre  et  chetif  baudet,  j'ay  de  toy  pitié  et 
ir  14» 


212       LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  BIVE  BOUTEILLE. 

compassion.  Tu  travailles  journellement  beaucoup,  je  l'ap- 
perçoy  à  l'usure  de  ton  bas-cul  :  c'est  bien  fait,  puisque  Dieu 
t'a  créé  pour  le  service  des  humains.  Tu  es  baudet  de  bien. 
Mais  n'estre  autrement  torchonné ,  estrillé  ,  phaleré  ,  et  ali- 
menté que  je  te  voy ,  cela  me  semble  un  peu  tyrannique ,  et 
bors  les  metes  [bornesl  de  raison.  Tu  es  tout  bérissonné,  tout 
hallebrené,  tout  lanterné,  et  ne  manges  icy  que  joncs,  espines, 
et  durs  chardons.  C'est  pourquoy  je  te  semonds,  baudet,  ton 
petit  pas  avec  moy  venir ,  et  voir  comment  nous  autres ,  que 
nature  a  produits  pour  la  guerre,  sommes  traités  et  nourris. 
Ce  ne  sera  sans  toy  ressentir  de  mon  ordinaire.  —  Vrayement, 
respondit  l'asne ,  j'iray  bien  volontiers ,  monsieur  le  cheval. 
Je  vous  obeiray  volontiers  et  de  loing  vous  suivray  de  peur 
des  coups  (j'en  ay  la  peau  toute  contrepointée),  puisque  vous 
plaist  me  faire  tant  de  bien  et  d'honneur 

Arrivé  qu'il  fift,  on  le  mena  à  Pestable  près  du  grand  che- 
val, fut  frotté,  torchonné,  estrillé,  litière  fraiche  jusqu'au  ven- 
tre, plein  râtelier  de  foin,  pleine  mangeoire  d'avoine,  laquelle, 
quand  les  garçons  d'estable  cribloient ,  il  leur  chauvoit  des 
oreilles ,  leur  signifiant  qu'il  ne  la  mangeroit  que  trop  sans 
cribler,  et  que  tant  d'honneur  ne  luy  appartenoit. 

Quand  ils  eurent  bien  repeu,  le  cheval  interrogeoit  l'asne, 
disant  :  Et  puis  ,  pauvre  baudet ,  comment  t'en  va  ?  Que  te 
semble  de  ce  traictement?  Encores  n'y  voulois-tu  pas  vecir. 
Qu'en  dis-tu  ?  —  Par  la  figue,  respondit  l'asne,  laquelle  un  de 
nos  ancestres  mangeant,  mourut  Philemon  à  force  de  rire, 
voicy  basme,  monsieur  le  roussin.  Mais  quoy,  ce  n'est  que  de- 
mie chère. 

«  Vous  n'êtes  pas  toujours  seuls ,  messieurs  les 
chevaux.  Vous  avez  aussi  des  cavales  pour  vous 
tenir  compagnie  ?  —  Des  cavales  !  Parle  bas,  bau- 
det ,  si  le  palefrenier  t'entendait ,  il  te  pelauderait 
si  fort  que  tu  n'aurais  plus  envie  de  parler  de  ca- 
vales ni  d'ânesses.  —  Par  l'aube  du  bât  que  je 
porte  !  dit  l'âne ,  je  te  renonce  et  dis  fi  de  ta  li- 
tière ,  fi  de  ton  foin ,  fi  de  ton  avoine  !  Vivent  les 
chardons  des  champs  !  Là  du  moins  nous  avons  des 
ânesses  pour  nous  tenir  compagnie.  > 


LE    PAPEGAUT.  213 

On  reconnaît  ici,  mais  avec  une  autre  moralité, 
la  fable  de  Phèdre  et  de  La  Fontaine  :  Le  loup  et 
le  chien: 

Là-dessus,  maître  loup  s'enfuit  et  court  encor. 

X. 

Panurge  se  tut  après  avoir  achevé  son  apologue  : 
—  Conclus,  lui  dit  Pantagruel.  —  J'ai  compris,  lui 
dit  l'Editue ,  mais  ici  les  chevaux  vivent  seuls  et 
loin  des  cavales,  et  les  cavales  vivent  seules  loin 
des  chevaux.  —  Il  y  a  pourtant  là,  dit  Panurge, 
une  abbégesse  au  blanc  plumage ,  avec  laquelle  il 
m'aurait  été  agréable  de  causer  un  peu;  n'en  par- 
lons plus. 

On  banqueta  le  troisième  jour  comme  les  deux 
précédents.  Pantagruel  demandait  toujours  si  l'on 
ne  verrait  pas  le  papegaut.  L'Editue  répondit  qu'il 
ne  se  laissait  pas  aisément  voir.  —  Comment ,  dit 
Pantagruel,  est-ce  qu'il  a  l'armet  de  Pluton  en  tête 
ou  l'anneau  de  Gygès  aux  griffes  pour  se  rendre 
invisible  ?  —  Non,  mais  il  est  par  nature  d'un  ac- 
cès un  peu  difficile . .  Enfin  j'essaierai.  —  Un  quart 
d'heure  après,  il  vint  nous  chercher  et  nous  mena 
en  tapinois  et  en  silence  droit  à  la  cage,  dans  la- 
quelle le  papegaut  était  accroupi,  accompagné  de  deux 
petits  cardingaux  et  de  six  gros  et  gras  évesgaux. 
Panurge  considéra  curieusement  sa  forme,  ses  ges- 
tes ,  son  maintien ,  puis  il  s'écria  :  Maudite  soit  la 
bête,  elle  a  l'air  d'une  huppe.  » 

Cette  exclamation  pourrait  bien  avoir  été  ajou- 
tée par  le  protestant  qui  a  revu  et  arrangé  le  ma- 
nuscrit de  Rabelais.  Le  curé  de  Meudon  a  dû  pla- 
cer ici  une  exclamation  moins  brutale. 


214      LIVRE  V. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

—  «  Parlez  bas  de  par  Dieu  !  lui  dit  l'Editue,  il  a 
des  oreilles.  —  La  huppe  en  a  aussi.  —  Si  une  fois 
il  vous  entend  blasphemans,  vous  êtes  perdus,  bon- 
nes gens-  Il  sortira  de  lui  fouldre,  tonnerre,  éclairs, 
diables  et  tempêtes,  par  lesquels  en  un  moment  se- 
rez abismés  cent  pieds  sous  terre.  »  Panurge  restait 
en  contemplation  véhémente  du  papegaut  et  de  sa 
compagnie,  quand  il  aperçut  au-dessous  de  sa  cage 
une  chevêche  ou  chouette.  Ii  la  fit  remarquer  à 
l'Editue.  «Nous  sommes  pris.  On  n'embusque  ainsi  les 
chouettes  que  pour  prendre  les  petits  oiseaux.» 

—  Parlez  bas,  dit  l'Editue,  ce  n'est  pas  une  che- 
vêche, il  est  mâle,  c'est  un  officier  d'église,  un  noble 
chévecier ,  silence  !  —  Pantagruel  avait  envie  d'en- 
tendre chanter  le  papegaut.  —  Il  ne  chante  et  ne 
mange  qu'à  ses  heures  ,  dit  l'Editue.  —  Non  fais- 
je,  dit  Panurge,  toutes  heures  sont  miennes.  Allons 
donc  boire  d'autant.  —  Vous  parlez  bien  à  cette 
heure  ,  dit  l'Editue ,  tant  que  vous  parlerez  aiosi 
vous  ne  serez  jamais  hérétique. 

Il  y  a  dans  cette  observation  du  sacristain  l'ex- 
plication de  bien  des  escapades  de  Rabelais.  Il  a 
parlé  abondamment,  surabondamment  de  boire  et  de 
manger,  afin  qu'on  ne  remarquât  pas  qu'il  était  hé- 
rétique. 

En  retournant  boire ,  dit  l'auteur  ,  nous  aperçû- 
mes un  vieil  évêgaut  à  tête  verte  accompagné  de  son 
soufflegan(suffragant)et  de  trois  onocrotales  oiseaux, 
ou  protonotaires,  qui  ronflait  sous  le  feuillage.  Près 
de  lui  était  une  jolie  abbégesse  qui  chantait  joyeu- 
sement et  mélodieusement.  Panurge  s'indigna  de 
voir  l'évêgaut  ronfler  plutôt  que  d'écouter  la  jolie 
abbégesse.    Pour  l'éveiller    et  le  faire  chanter ,    il 


l'île  des  causes  finales.  215 

sonna,  niais  l'évêgaut  continua  de  dormir,  la  sonne- 
rie n'était  pas  pour  lui.  Il  était  de  ceux  dont  Boi- 
leau  a  dit: 

Sans  sortir  de  leur  lits  plus  doux  que  leurs  hermines, 
Ces  pieux  fainéants  faisoient  chanter  matines  ; 
Veilloient  à  bien  dîner  et  laissoient  en  leur  lieu 
A  des  chantres  gagés  le  soin  de  louer  Dieu. 

Panurge  voulut  l'éveiller  en  lui  jetant  une  pierre, 
mais  l'Editue  s'écria  : 

Homme  de  bien,  frappe,  féris,  tue,  et  meurtris  tous  roys  et 
princes  du  monde,  en  trahison,  par  venin,  ou  autrement  quand 
tu  voudras,  déniches  des  cieulx  les  anges,  de  tout  auras  par- 
don du  Papegaut  :  à  ces  sacrés  oiseaux  ne  toucbe,  d'autant 
qu'aimes  la  vie,  le  profit,  le  bien,  tant  de  toy  que  de  tes  pa- 
rents, et  amis  vifs  et  trespassés  :  encores  ceux  qui  d'eux  après 
naistroient  en  sentiroient  infortune. 

—  Mieux  donc  vault,  dist  Panu'-ge,  boire  d'autant  et  banque- 
ter.--Il  dit  bien,  monsieur  Antitus,  dist  frère  Jean:  cy  voyans 
ces  diables  d'oiseaux,  ne  faisons  que  blasphémer  :  vuidans 
vos  bouteilles  et  potz,  ne  faisons  que  Dieu  louer.  Allons  donc 
boire  d'autant. 

La  sortie  de  l'Editue  contre  le  danger  d'offenser 
les  gens  d'église  a  été  souvent  citée  et  commentée, 
par  Voltaire  entre  autres. 

Il  est  évident  du  reste  que  tout  ce  chapitre  a  été 
retouché  par  un  protestant.  On  y  sent,  contre  le  pape 
personnellement,  une  colère  que  Rabelais  n'avait  au- 
cune raison  d'éprouver.  Sa  raillerie  sur  ce  point  a  or- 
dinairement des  allures  plus  bénignes  et  plus  polies. 

XL 

Après  l'île  Sonnante ,  nos  vovageurs  arrivent  à 
l'île  des  Ferrements. 

Cette  île  est  déserte  ,  nous  dit  l'auteur  ,  et  de  nul 
habitée.  Elle  est  curieuse  cependant.  Les  arbres,  au 


216       LIVKE  V.  —  VOYAGE  A  L'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

lieu  de  fruits  portent  des  outils  :  pioches,  serfouet- 
tes, faux,  faucilles,  bêches,  truelles,  cognées,  serpes, 
scies,  doloires,  ciseaux,  tenailles,  virolets  et  vilebre- 
quins ;  d'autres  portent  des  armes  blanches  :  da- 
gues, poignards,  poinçons,  épées,  cimeterres,  estocs 
et  couteaux. 

Quand  on  veut  en  avoir,  on  secoue  l'arbre,  avec 
précaution  toutefois  pour  qu'il  vous  ne  tombe  rien  sur 
la  tête  ;  ces  outils,  ces  armes  entrent  dans  des  four- 
reaux, ou  s'adaptent  à  des  manches  qui  poussent  juste 
au-dessous.  Les  arbrisseaux,  les  herbes  qui  croissent 
sous  les  grands  arbres  savent  très  bien  ce  qu'il  est 
nécessaire  de  produire,  et  quels  fourreaux,  quels  man- 
ches doivent  se  préparer  en  bas  pour  s'adapter  aux 
fruits  qui  tomberont  d'en  haut.  C'est  une  harmonie, 
non  préétablie,  mais  qui  résulte  de  la  nature  des 
choses,  de  sorte  que,  bien  que  les  forces  productives 
ne  soient  contraintes  en  rien  dans  le  détail,  rien  ce- 
pendant n'est  livré  au  hasard,  et  chaque  être  se  di- 
rige vers  sa  fin. 

L'adaptation  se  fait  généralement  à  merveille  et 
les  deux  moitiés  forment  ordinairement  un  tout  har- 
monieux et  parfait.  Il  y  a  quelques  exceptions  pour- 
tant, par  suite  de  la  liberté  laissée  aux  êtres.  L'arbre 
en  grandissant  est  soumis  à  diverses  influences,  la 
plante  qui  croît  au  dessous  est  également  exposée  à 
des  dérangements,  par  l'action  de  l'air,  de  la  terre, 
des  animaux  qui  passent,  des  végétaux  qui  naissent 
dans  son  voisinage,  si  bien  que  le  fruit  ne  se  trouve 
pas  toujours  en  rapport  complet  avec  le  fruit  placé 
au  dessus  ou  au  dessous.  Il  arrive,  par  exemple,  nous 
dit  l'auteur,  qu'une  demi-pique,  en  croissant,  rencon- 
tre un  balai.  C'est  une  combinaison  inattendue,  mais 


LES    CAUSES    FINALES.  217 

non  inutile,  on  en  ramonera  la  cheminée  ;  une  pertui- 
sane  rencontre-t-elle  des  cisailles  ?  il  en  résultera 
un  sécateur  à  l'usage  des  jardiniers  ;  une  hallebarde 
en  croissant  rencontre  un  fer  de  faux  ?  il  en  résulte 
une  faux  double,  superbement  emmanchée,  et  ainsi 
du  reste. 

La  fiction  est  bizarre,  il  faut  en  convenir,  et  elle  a 
fort  dérouté  les  commentateurs  ;  beaucoup  la  décla- 
rent plate  et  inintelligible,  quelques-uns  se  conten- 
tent d'y  trouver  une  obscénité  laborieusement  pré- 
parée ;  la  plupart  y  voient  une  allégorie  sur  le  ma- 
riage, et  la  place  de  l'île  des  Ferrements  après  la 
protestation  contre  le  célibat  forcé  —  la  fable  de 
l'âne  et  du  roussin  —  est  de  nature  à  justifier  cette 
supposition.  Les  hommes  et  les  femmes  sont  faits 
pour  se  rapprocher,  et  c'est  aller  contre  le  vœu  de  la 
nature  que  de  les  séparer.  Tous  les  mariages  ne  sont 
pas  bien  assortis  cependant,  tous  ne  sont  pas  heureux, 
mais  la  nature,  toujours  vivace  ,  tire  parti  de  tous, 
bons  ou  mauvais ,  et  s'en  sert  pour  conserver  le 
monde. 

XII. 

L'explication  est  plausible,  mais  elle  nous  semble 
insuffisante.  L'idée  de  Rabelais  est  plus  générale  et 
plus  haute  ;  il  nous  la  formulera  plus  tard  en  termes 
philosophiques:  «Toute  chose  va  à  sa  fia.»  Tous  les 
êtres,  qu'ils  en  aient  ou  non  la  conscience,  sont  pous- 
sés vers  un  but  déterminé.  Il  n'y  a  pas  de  hasard. 
C'est  au  fond  la  théorie  qui  sera  développée  dans 
les  Etudes  de  la  nature  par  B.  de  St- Pierre,  la  théo- 
rie des  harmonies  entre  les  différents  êtres,  la  théo- 
rie des  causes  finales.  Mais  Rabelais  y  met  une  res- 


218      LIVKi:  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIYE  BOUTEILLE. 

triction  qui  lui  ôte  son  caractère  absolu  et  fatal. 
Toute  loi  générale  qui  se  trouve  en  présence  d'une 
autre  loi  générale,  est  modifiée  par  elle;  il  en  résulte 
un  compromis.  La  plante  croît  verticalement,  mais 
si  la  lumière  lui  arrive  d'un  côté,  elle  se  penche  de 
ce  côté  pour  s'en  mieux  imprégner;  un  animal  est 
estropié  par  accident  et  continue  de  vivre  ;  il  peut 
transmettre  tout  ou  partie  de  son  infirmité  à  sa  pos- 
térité, de  là  des  monstruosités.  La  nature  cependant 
sait  tirer  parti  de  tout:  les  cisailles  et  la  pique  de- 
viennent un  sécateur,  la  plante  trop  gorgée  de 
sucs  nourriciers,  donne  des  fleurs  doubles  et  stéri- 
les ;  la  pluie,  qui  fait  pousser  le  blé,  mouille  le  pas- 
sant, mais  force  le  passant  à  développer  son  intelli- 
gence pour  résister  au  fléau  qui  le  frappe,  etc. 

En  somme,  le  monde  est  régi  par  des  forces,  par 
des  lois  absolues,  mais  ces  lois,  dans  leurs  applica- 
tions, laissent  une  large  part  de  liberté  et  de  res- 
ponsabilité aux  individus.  Cette  idée  bien  comprise 
aurait  épargné  beaucoup  d'erreurs,  aux  théoriciens 
de  l'histoire  entr 'autres.  La  loi  de  l'humanité  est 
le  progrès,  l'humanité  marche  vers  ce  but  avec  per- 
sévérance, mais  elle  a  le  choix  entre  une  multitude 
de  chemins ,  et  il  faut  convenir  que,  dans  le  passé, 
elle  a  souvent  laissé  de  côté  le  sentier  qui  l'aurait 
menée  droit  au  but  pour  s'égarer  dans  des  chemins 
de  traverse.  Cela  ne  l'empêchera  pas  d'arriver,  mais 
que  de  souffrances  et  de  retards  elle  se  serait  épar- 
gnés, si,  à  certain  moment  de  son  existence,  elle 
avait  fait  un  meilleur  choix  ! 

XIII. 
Ces  fruits  qui  en  tombant  s'ajustent  de  manière  à 


LBS    l'IM  11  -    ANIMÉS.  219 

former  des  armes  ou  des  outils  ont  probablement 
inspiré  à  Cyrano  de  Bergerac  Tun  des  épisodes  les 
plus  bizarres  de  son  Voyage  dans  le  Soleil.  Nous  ci- 
tons en  abrégeant  : 

.  .  A  mon  réveil  je  me  trouvay  sous  un  arbre  .  .  Son 
tronc  estoit  d'or  massif,  ses  rameaux  d'argent,  et  ses  feuilles 
d'émeraudes  qui.  dessus  l'éclatante  verdeur  de  leur  précieuse 
superficie,  representoient  comme  dans  un  miroir  les  images  du 
fruit  qui  pendoit  à  Pentour  ...  Je  restai  interdit  à  la  veue 
de  ce  riche  spectacle  .  .  Mais  comme  j'occupais  toute  ma  pen- 
sée à  contempler,  entre  les  autres  fruits,  une  pomme  de  gre- 
nade extraordinairement  belle  .  .  j'apperçus  remuer  cette  pe- 
tite couronne  qui  luy  tient  lieu  de  teste ,  laquelle  s'alougea 
autant  qu'il  le  fâloit  pour  former  un  col.  Je  vis  ensuite  bouil- 
loner  au  dessus  je  ne  sçay  quoi  de  blanc,  qui  a  force  de  s'é- 
paissir, de  croistre,  d'avancer  et  de  reculer  la  matière  en  cer- 
tains endroits,  parut  enfin  le  visage  d'un  petit  buste  de  chair. 
Ce  petit  buste  se  terminoit  en  rond  vers  la  ceinture ,  c'est-à- 
dire  qu'il  gardoit  encore  en  bas  sa  figure  de  pomme.  Il  re- 
tendit pourtant  peu  à  peu  et  sa  queue  s'estant  convertie  en 
deux  jambes,  chacune  de  ses  jambes  se  partagea  en  cinq  or- 
teils. Humanisée  que  fut  la  grenade,  elle  se  détacha  de  sa 
tige  et,  d'une  légère  culbute,  tomba  justement  à  mes  pieds.  Cer- 
tes je  l'avoue,  quand  j'apperçus  marcher  fièrement  devant  moi 
cette  pomme  raisonnable,  ce  petit  bout  de  nain  pas  plus  grand 
que  le  poulce,  et  cependant  as-ez  fort  pour  se  créer  lui-même, 
je  demeuray  saisi  de  vénération  :  Animal  humain  ,  me  dit-il. 
après  t'avoir  longtemps  considéré  du  haut  de  la  branche  où 
je  pendois,  j'ay  cru  lire  dans  ton  visnge  que  tu  n'estois  pas 
originaire  de  ce  monde,  et  c'est  à  cause  de  cela  que  je  suis 
descendu  pour  en  estre  éclaircy  au  vray  .... 

Le  voyageur  lui  dit  qui  il  est  et  l'interroge  à  son 
tour: 

«Quoy,  un  grand  arbre  tout  de  pur  or,  dont  les  feuilles  sont 
d'émeraudes,  les  fleurs  de  diamants,  les  boutons  de  perles,  et, 
parmy  tout  cela,  des  fruits  qui  se  fout  hommes  en  un  clin 
d'œil  ?  Pour  moi,  j'avoue  que  la  compréhension  d'un  tel  mira- 
cle surpasse  ma  capacité...  —  Vous  ne  trouverez  pas  mauvais, 


220       LIVRE  V.  —  vOÏAGE  A  L'OKACLE  DK  LA  DP.  E  BOCTEILLE. 

me  dist-il,  estant  le  roy  do  tout  le  peuple  qui  compose  cet 
arbre,  que  je  l'appelle  pour  me  suivre...»  Je  ne  sçay  si,  ban- 
dant les  ressorts  intérieurs  de  sa  volonté,  il  excita  hors  de 
soy  quelque  mouvement  qui  fit  arriver  ce  que  vous  allez  en- 
tendre ;  mais  tant  y  a,  qu'aussitôt  après,  tous  les  fruits,  toutes 
les  fleurs,  tout- s  les  feuilles,  toutes  les  branches,  enfin  tout 
l'arbre  tomba  par  pièces  en  petits  hommes,  voyans,  sentans, 
marchans,  lesquels  comme  pour  célébrer  le  jour  de  leur  nais- 
sance au  moment  de  leur  naissance  même,  se  mirent  à  dan- 
ser à  l'en  tour  de  mny [Le  roy]  donna  la  main  à  tout  son 

petit  peuple  et  se  mit  à  danser  avec  eux  d'une  sorte  de  mou- 
vement que  je  ne  sçaurois  représenter....  Mois  écoutez  ce  que 
je  ne  vous  oblige  pas  à  croire  .  .  . 

A  mesure  que  la  danse  se  serra,  les  danseurs  se  brouillè- 
rent d'un  trépignement  beaucoup  plus  prompt  et  plus  impercep- 
tible ;  il  sembloit  que  le  dessein  du  balet  fût  de  représen- 
ter un  énorme  géant,  car  à  force  do  s'approcher  et  de  redou- 
bler de  vitesse,  ils  se  meslèrent  de  si  près,  que  je  ne  discernay 
plus  qu'un  grand  colosse  à  jour  et  quasi  transparent  ;  mes  yeux 
toutefois  les  virent  entrer  l'un  dans  l'autre...  Les  parties  s'ap- 
prochèrent encore  ;  car  cette  masse  humaine  auparavant  dé- 
mesurée, se  réduisit  peu  à  peu  à  former  un  jeune  homme  de 
taille  médiocre,  dont  tous  les  membres  estoient  proportionnez 
avec  une  symétrie  où  la  perfection  dans  sa  plus  forte  idée 
n'a  jamais  pu  voler....  Mais  ce  que  je  trouvay  de  bien  mer- 
veilleux, c'est  que  la  liaison  de  toutes  les  parties  qui  ache- 
vèrent ce  parfait  microcosme,  se  fit  eu  un  clin  d'œiL  Tels 
d'entre  les  plus  agiles  de  nos  petits  danseurs  s'élancèrent  par 
une  capriole  à  la  hauteur  et  dans  la  posture  essentielle  à  for- 
mer une  teste  ;  tels  plus  chauds  et  moins  déliez,  formèrent 
le  cœur,  et  tels  beaucoup  plus  pesans,  ne  fournirent  que  les 
os,  la  chair  et  l'embonpoint1. 

Il  serait  inutile  de  chercher  chez  Cyrano  ce  que 
nous  cherchons  chez  Rabelais:  Cyrano  n'a  d'autre 
but  que  de  nous  surprendre  et,  de  nous  amuser.  Ce- 
pendant on  pourrait  rattacher  à  cette  invention  une 
explication  scientifique.  Les  physiologistes  modernes 

1  Fragment  â?Histoire  comique  conU  rtant  les  Etats  et  empire 
du  Soleil.  Œuvres  de  Cyrano  de  Bergerac.  Tome  II,  p.  L63. 


LE  JEU  ET  EES  FAUSSES  RELIQUES.        221 

nous  représentent  l'homme  comme  composé  d'un  cer- 
tain nombre  d'organes  ayant  chacun  leur  vie  et  leur 
développement  spécial ,  et  Munissant  pour  •  former 
l'ensemble  de  l'organisation  humaine.  Cyrano  de  Ber- 
gerac, beaucoup  plus  instruit  dans  les  sciences  que  les 
écrivains  ne  l'étaient  de  son  temps,  aurait- il  entrevu 
cette  théorie,  et  l'aurait-il  indiquée  de  la  façon  fan- 
tastique que  nous  venons  de  voir  V  II  n'y  a  à  cela  rien 
d'impossible-  Toutes  les  théories  scientifiques  ont 
passé  par  un  état  d'élaboration  semblable.  Un  pre- 
mier venu  en  a  l'aperception  ,  les  chercheurs  la  re- 
cueillent et  la  méditent;  les  faits  se  groupent  alen- 
tour ;  un  beau  jour  un  savant  la  formule  avec  auto- 
rité, et  elle  est  reconnue  loi  de  la  nature  — jus- 
qu'à explication  plus  complète  encore. 

Quant  à  Rabelais,  qui  n'a  rien  à  réclamer  dans 
cette  théorie  de  la  vie  spéciale  des  organes,  il  est  évi- 
dent pour  nous  qu'il  a  voulu  symboliser  dans  cette  in- 
vention —  peu  piquante  s'il  n'y  avait  pas  d'idée  ca- 
chée sous  la  forme,  la  loi  qui  fait  grandir  les  êtres 
dans  un  but  et  suivant  un  plan  déterminés  d'avance, 
comme  il  nous  le  dira  plus  tard,  d'après  Sénèque: 
Voleutem  fata  ducunt,  uoleutem  trahunt. 

XIV. 

L'île  des  Ferrements  est  le  domaine  de  la  loi,  celle 
de  Cassade  est  le  domaine  du  hasard,  l'île  du  jeu. 
Aussi  voyez  comme  tout  y  prospère  !  La  terre  de  cette 
île  est  si  maigre  que  les  os,  c'est-à-dire  les  rochers, 
lui  percent  la  peau.  Autour  de  ces  rochers  carrés  ou 
cubiques  —  les  clés  —  il  a  été  fuit  plus  de  bris,  de 
naufrages,  de  pertes  de  vie  et  de  biens,  qu'autour  de 
tous  les  gouffres  et  rochers  du  monde. 


222   LIVRE  V. — VOYAGE  A  l'oI.'ACLF.  DB  LA  DIVÏ  EOUTKILLK. 

Que  Fîle  où  Ton  spécule  sur  le  hasard  soit  placée 
à  côté  de  celle  où  l'on  montre  les  forces  de  la  nature 
fonctionnant  avec  une  complète  régularité,  c'est  un 
rapprochement  tout  naturel.  Nous  comprenons  moins 
comment  l'île  des  jeux  de  hasard  est  aussi  celle  d'un 
commerce  d'antiquités  plus  ou  moins  suspectes.  Nos 
voyageurs  furent,  on  le  comprend,  curieux  de  connaî- 
tre ces  merveilles  qu'on  leur  vantait.  A  force  de 
prières  et  d'argent,  ils  obtinrent  de  voir  un  flacon 
du  saint  Gréai,  sang  de  Jésus  transmis  de  génération 
en  génération  de  chevaliers  ;  après  des  cérémonies 
sans  fin,  on  leur  montra  «le  visage  d*un  lapin  rôti». 
On  leur  fait  voir  aussi  Bonne  Mine,  femme  de  Mau- 
vais Jeu,  les  coques  des  deux  œufs  de  Léda.  d'où 
sortirent  Castor  et  Pollux,  frères  d'Hélène  la  belle,  et- 
on  leur  en  céda  un  morceau  pour  du  pain.  Ils  ache- 
tèrent aussi  une  grande  quantité  de  chapeaux  de  cas- 
sade  —  probablement  des  chapeaux  de  cardinaux  — 
mais  ils  n'espéraient  pas  en  tirer  beaucoup  de  profit, 
et  ils  prévoyaient  que  les  acquéreurs  en  tireraient 
moins  d'avantages  encore. 

Cette  dernière  remarque  sur  les  chapeaux  de 
cardinaux  doit  être  une  addition  du  réviseur  cal- 
viniste. 

Mais  nous  ne  saisissons  pas  bien,  nous  le  répé- 
tons, le  lien  qui  peut  exister  entre  les  jeux  de  hasard 
et  les  fausses  antiquités.  Il  a  dû  y  avoir  ici  une  lacune 
dans  le  manuscrit  de  Rabelais.  —  A  moins  qu'il  n'ait 
songé  à  comparer  les  déceptions  de  ceux  qui  comp- 
tent sur  le  hasard  du  jeu  pour  refaire  leur  fortune 
et  les  déceptions  des  acquéreurs  de  fausses  antiqui- 
tés ou  de  fausses  reliques  ? 


l'île  des  chats  fourrés.  223 

XV. 

Après  quelques  jours  d'une  navigation  assez  dange- 
reuse, Pantagruel  et  ses  amis  passent  Condamnation. 

Est-il  nécessaire  de  faire  remarquer  qu'il  y  a  ici 
un  jeu  de  mots  analogue  à  d'autres  que  nous  avons 
vus  et  que  nous  verrons?  Les  voyageurs  ont  déjà 
passé  Procuration,  ils  passeront  Outre  quelques  pages 
plus  loin  L'île  de  Procuration,  c'est  l'île  des  Pro- 
cureurs et  de  la  chicane  ;  Condamnation,  c'est  l'île 
de  la  justice  criminelle.  Rabelais  s'en  est  déjà  pris 
plusieurs  fois  à  l'administration  de  la  justice.  Il  a 
critiqué  les  procès  interminables  dans  le  jugement 
des  deux  seigneurs,  la  paresse  des  juges  dans  l'his- 
toire de  Bridoye ,  il  s'est  moqué  des  agents  infé- 
rieurs de  la  justice  à  propos  de  l'île  des  Chicanous; 
il  va  s'attaquer  à  la  justice  criminelle.  Tant  qu'il  ne 
s'agissait  que  d'argent,  il  a  plaisanté  ;  cette  fois  il 
s'agit  de  la  vie  des  hommes,  il  ne  se  contente  plus 
de  railler,  il  stygmatise. 

Les  commentateurs,  suivant  leur  habitude  de  ra- 
petisser les  choses,  ont  cherché  à  déterminer  si  Ra- 
belais avait  en  vue  ici  l'inquisition,  la  grand  cham- 
bre du  parlement  ou  bien  la  chambre  ardente  éta- 
blie pour  s'occuper  spécialement  des  cas  d'hérésie. 
C'est  évidemment  tout  cela  à  la  fois  ;  l'auteur  ne 
précise  pas  ;  ce  qu'il  a  en  vue,  c'est  la  justice  crimi- 
nelle en  général. 

Les  juges  qui  l'administrent  sont  appelés  Chats 
fourrés  ;  expression  heureuse  qui  peint  à  la  fois  la 
ruse,  l'avidité  des  personnages  et  leur  costume,  puis- 
qu'ils ont  des  robes  fourrées  d'hermine- 

Pantagruel  refuse  de  descendre  dans  leur  île,  mais 


224      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

ses  compagnons  s'y  engagent  ;  à  peine  ont-ils  passé 
le  guichet  qu'on  vient  les  arrêter  sous  prétexte  qu'un 
de  leurs  gens  a  voulu  vendre  dans  l'île  un  des  cha- 
peaux achetés  dans  l'île  de  Cassade.  Comme  ils  vont 
entrer  dans  le  palais,  un  gueux  à  qui  ils  avaient  fait 
une  petite  aumône,  les  arrête  à  la  porte,  et  les  met 
en  garde  contre  les  dangers  qu'ils  auront  à  courir. 
C'est  un  gueux  un  peu  lettré,  et  à  la  violence  de  ses 
paroles,  on  voit  qu'il  a  dû  passer  lui-même  par  les 
mains  des  Chats  fourrés.  Nous  abrégeons  un  peu  ce 
discours  peu  rassurant. 

Considérez  bien  le  minois  de  ces  hommes,  leur  dit-il. 
Si  vous  vivez  encore  six  olympiades  ou  l'âge  de  deux 
chiens,  vous  les  verrez  seigneurs  de  toute  l'Europe  et  pos- 
sesseurs pacifiques  de  tout  le  bien  et  domaine  qui  s'y 
trouve.  Les  alchimistes  ne  sont  parvenus  à  extraire  que 
la  cinquième  essence,  la  quinte  essence  des  choses,  ceux-ci 
ont  trouvé  là  shle  essence,  moyennant  laquelle  ils  grip- 
pent tout,  dévorent  tout,  salissent  tout.  Ils  pendent,  brû- 
lent, écurtèl'Mif,  décapitent,  tuent,  emprisonnent,  ruinent 
et  minent  tout,  sans  choix  de  bien  et  de  mal.  Le  Vice 
est  appelé  Vertu  par  eux  ,  la  Méchanceté  s'appelle  pour 
eux  Bonté  ;  la  Trahison  a  nom  Féaulté,  le  Larcin,  Libé- 
ralité. Pillerie  est  leur  devise,  et  par  eux  faite  est  trou- 
vée bonne  de  tous  humains,  les  hérétiques  exceptés,  et  ils 
font  tout  cela  avec  une  souveraine  et  irréfragable  auto- 
rité.... Si  jamais  pe.-tes  au  monde,  famines,  guerres,  ca- 
taclysmes, conflagrations  ou  autres  malheurs  surviennent, 
ne  les  attribuez  ni  aux  conjonctions  des  planètes,  aux  abus 
de  la  cour  romaine ,  aux  tyrannies  des  rois  et  princes 
terriens,  à  l'imposture  des  cafards,  hérétiques,  faux  pro- 
phètes, à  la  malignité  des  usuriers,  faux  monnayeurs,  ni 
à  l'ignorance  ou  impiudence  des  médecins,  chirurgiens  et 
apothicaires,  ni  à  la  perversité  des  femmes  adultères,  em- 
poisonneuses ,  infanticides  ;  attribuez-les  h  la  méchanceté 
des  Chats  fourrés.  Elle  n'est  pas  connue,  pas  plus  que  la 
cabale  des  juifs,  c'est  pour  cela  qu'elle  n'est  pas  détestée, 


GRIPPEMINAUD    LE    GRAND   JTGE.  225 

corrigée  et  punie,  comme  elle  devrait.  Mais  si  elle  est 
quelque  jour  mise  en  évidence  ,  et  manifestée  au  peuple, 
il  n'y  aura  pas  d'orateur  assez  éloquent,  de  loi  assez  ri- 
goureuse ,  de  magistrat  assez  puissant  pour  les  préserver 
d'être  brûlés  tous  vifs  dans  leur  raboulière. 

En  entendant  cette  sortie  véhémente  et  passion- 
née, la  plus  véhémente  que  nous  ayons  rencontrée  de- 
puis le  commencement  de  l'ouvrage,  et  que  pour  cette 
raison,  nous  soupçonnons  n'être  pas  de  Rabelais  — 
Panurge  est  pris  de  peur,  et  cette  fois  ii  a  raison;  il 
veut  rebrousser  chemin;  impossible:  la  porte  a  été 
fermée  sur  eux.  Comme  pour  l'Averne  de  Virgile,  en- 
trer dans  le  domaine  des  Chats  Fourrés  est  facile,  la 
difficulté  est  d'en  sortir.  On  ne  s'en  va  de.  là  qu'avec 
«un  bulletin  et  décharge».  Pour  obtenir  ce  bulletin, 
il  faut  comparaître  devant  Grippeminaud  lui-même. 

XVI. 
La  Fontaine  nous  a  tracé  un  portrait  de  Grippe- 
minaud : 

C'étoit  un  chat  vivant  comme  un  dévot  ermite, 

Un  chat  faisant  la  chatemite, 
Un  saint  homme  de  chat,  bien  fourré,  gros  et  gras.... 
Grippeminaud  leur  dit  ;  mes  enfants,  approchez, 
Approchez  ;  je  suis  sourd,  les  ans  en  sont  la  cause. 
L'un  et  l'autre  approcha,  ne  craignant  nulle  chose. 
Aussitôt  qu'à  portée  il  vit  les  contestants, 

Grippeminaud,  le  bon  apôtre, 
Jetant  des  deux  côtés  la  griffe  en  même  temps, 
Mit  les  plaideurs  d'accord,  en  croquant  l'un  et  l'autre. 

Ce  Grippeminaud  n'est  pas  celui  de  Rabelais.  Ce- 
lui-ci a  la  figure  humaine  et  il  n'a  rien  des  allures 
patelines  du  chat  de  La  Fontaine.  Il  est  franchement 
méchant.  Il  avait,  suivant  Rabelais,  les  mains  pleines 
de  sang,  des  griffes  de  harpie,  un  museau  en  bec  de 
n  15 


226      LIVRE  V. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

corbin,  les  dents  d'un  sanglier  de  quatre  ans,  les  yeux 
flamboyants  comme  une  gueule  d'enfer  ;  il  était  tout 
couvert  de  mortiers ,  entrelacé  de  pillons ,  si  bien 
qu'on  ne  voyait  que  les  griffes. 

[On  sait  que  la  coiffure  de  certains  juges  s'appe- 
lait un  mortier  ;  Rabelais  y  ajoute  des  pilons  pour  in- 
diquer qu'on  y  pilait  les  récalcitrants,  hommes  et  opi- 
nions, mais  il  écrit  ce  mot:  pillons,  autre  malice.] 

Son  siège  et  celui  de  ses  assesseurs,  les  chats  de 
garenne  [pilleurs  de  garenne] ,  était  un  long  râtelier 
tout  neuf,  au  dessus  duquel  il  y  avait  des  mangeoires 
fort  belles  et  fort  amples.  A  l'endroit  du  siège  prin- 
cipal, au  lieu  de  l'image  de  la  Justice,  il  y  avait  l'i- 
mage d'une  vieille  femme,  des  besicles  sur  le  nez, 
tenant  en  sa  main  droite  un  fourreau  de  faucille,  une 
épée  crochue  [par  opposition  au  glaive  de  la  Justice,  qui 
est  droit],  et  dans  sa  main  gauche  une  balance.  Les 
bassins  de  la  balance  se  composaient  de  deux  gibe- 
cières [ou  bourses]  de  velours,  l'une  pleine  de  billon 
et  pendante,  l'autre  vide  et  élevée  bien  haut  au  des- 
sus du  trébuchet.  —  «Je  pense,  dit  l'auteur,  que  c'é- 
toit  le  portrait  de  la  Justice  Grippeminaudière,>  car 
les  plateaux  des  balances  de  la  vraie  Justice  sont  en 
parfait  équilibre. 

«Quand  nous  fûmes  introduits ,  je  ne  sais  quelle 
sorte  de  gens,  tous  vêtus  de  gibecières  et  de  sacs,  à 
grands  lambeaux  d'écritures,  nous  dirent  de  nous  as- 
seoir sur  une  sellette.  Panurge  leur  dit  :  Gallefre tiers 
mes  amis,  je  suis  très  bien  debout  ;  votre  sellette  est 
trop  basse  pour  quelqu'un  qui  a  des  chausses  neuves 
et  un  court  pourpoint.  —  Asseyez- vous  là,  et  qu'on 
n'ait  plus  à  vous  le  répéter.  La  terre  s'ouvrira  pour 
vous  engloutir  tout  vifs  si  vous  faillez  à  bien  répondre. 


l'énig-me  de  gkippkmin'AUD.  227 

Qunnd  ils  furent  assis,  Grippeminaud,  d'une  voix 
furieuse  et  enrouée,  leur  dit  :  Or  çà,  or  çà,  or  çà. 

Cette  sorte  d'exclamation  :  Or  çà,  est  ordinaire- 
ment une  simple  liaison  qui  signifie  «  maintenant  * ,  mais 
elle  peut  signifier  :  Apportez  de  l'or  ici,  —  et  c'est 
pour  cette  raison  que  nous  la  verrons  revenir  si 
souvent  —  trop  souvent  —  dans  les  discours  que 
l'auteur  prête  à  Grippeminaud. 

XVII. 

On  sait  que  l'inquisition  ne  disait  pas  à  ceux  qui 
étaient  amenés  devant  elle  de  quoi  ils  étaient  accu- 
sés. Elle  leur  demandait  pourquoi  ils  supposaient 
qu'on  les  avait  arrêtés,  et,  par  ce  moyen,  provoquait 
des  aveux,  qui  étaient  tournés  contre  eux.  C'était 
une  énigme  qu'on  proposait  aux  accusés,  énigme  ter- 
rible, car  s'ils  ne  trouvaient  rien  à  répondre,  ou  les 
maintenait  en  arrestation,  on  les  attendait  à  un  au- 
tre interrogatoire  ;  et,  s'ils  répondaient,  ils  pouvaient 
fournir  des  armes  contre  eux.  Grippeminaud  va  pro- 
céder de  la  même  façon;  il  va  donner  aussi  une 
énigme  à  deviner  à  nos  voyageurs.  Quant  au  crime 
dont  on  les  accuse,  il  n'en  sera  pas  même  question. 
Voici  l'énigme  proposée  : 

Une  bien  jeune  et  toute  blondelette, 
Conceut  ung  fils  etliopien  sans  père  : 
Puis  l'enfanta  sans  douleur,  la  tendrette, 
Quoyqu'il  sortist  comme  faict  la  vipère, 
L'ayant  rongé,  en  m^ult  grand  vitupère, 
Tout  l'ung  des  flancs,  pour  son  impatience. 
Depuis  passa  monts  et  vaux  en  fiance, 
Par  l'aer  volant,  en  terre  cheminant  : 
Tant  qu'estonna  l'aniy  de  Sapience 
Qui  l'estimoit  estre  humain  animant. 

Cette  énigme  ne  remplit  pas  toutes  les  conditions 
ii  15* 


228      L1VBE  V. — YOTAGE  A  i/ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

qu'on  exige  maintenant  dans  ces  sortes  de  jeux  d'es- 
prit. L'énigme  actuelle  est  une  définition  plus  ou 
moins  enveloppée,  mais  la  chose  devinée  ne  change 
pas.  Dans  les  énigmes  du  XVIe  siècle  il  n'en  était 
pas  ainsi.  La  chose  devinée  passait  ordinairement  par 
différentes  phases,  elle  se  développait.  L'être  auquel 
s'applique  le  mot  de  nos  énigmes  est  à  l'état  de  re- 
pos. Celui  des  énigmes  du  XVIe  siècle  était  d'ordi- 
naire à  l'état  de  mouvement. 

Voici  l'explication  proposée  par  Esmangart,  au- 
teur de  cet  étrange  commentaire  historique  dont 
nous  avons  parlé  : 

La  jeune  blondelette  qui  conçoit  un  fils  éthiopien  sans  père 
est  la  religion  catholique,  qui  produisit  seule,  et  d'abord  à  bonne 
intention,  le  noir  tribunal  de  l'inquisition  ;  sans  père,  c'est-à- 
dire  sans  la  coopération  et  contre  la  volonté  du«  divin  auteur  de 
l'Evangile.  Elle  l'enfanta  sans  douleur  comme  la  vipère  [qui 
suivant  une  croyance  alors  et  longtemps  encore  après  répandue, 
était  supposée  enfanter  par  la  bouche]  mais  elle  eut  bientôt  déchiré 
le  sein  de  sa  mère.  Ce  tribunal  a  en  effet,  par  ses  cruautés,  par 
ses  abominables  sacrifices  humains,  autant  fait  de  mal  à  la 
religion  chrétienne  que  la  persécution  lui  a  fait  de  bien.  Ce 
monstre  [l'inquisition]  passa  les  monts  et  les  vallées  ;  ce  qui 
est  vrai  à  la  lettre,  puisqu'il  franchit  les  monts  de  l'Italie,  les 
Apennins  et  les  Alpes,  pour  de  là  se  répandre  en  Espagne,  en 
France,  et  presque  dans  toute  la  catholicité,  où  il  causa  tant  de 
maux  que  le  sage,  qui  le  croyait  un  être  humain,  tandis  que 
c'étoit  un  diable  vomi  de  l'enfer  sur  la  terre,  en  fut  tout 
étonné. 

Nous  n'entendons  nous  approprier  ni  l'explication 
ni  les  idées  d'Esmangart;  il  nous  semble  que  Rabe- 
lais a  voulu  faire  tout  simplement  ici  une  «fanfrelu- 
che antidotée  »  pour  avoir  le  plaisir  d'en  mettre  une 
explication  telle  quelle  dans  la  bouche  de  ses  per- 
sonnages. 

Après  avoir  prononcé  son  énigme,  Grippeminaud 


l'énigme  de  grippeminaud.  229 

ajoute  en  s'adressant  à  Panurge  :  «  Or  çà,  résous- 
nous  promptement  ce  que  c'est,  or  çà.  —  Or  de  par 
Dieu,  répond  Panurge  en  singeant  les  répétitions  de 
son  juge,  si  j'avais  un  sphinx  en  ma  maison,  comme 
Verres  un  de  vos  précurseurs,  je  pourrais  résoudre 
l'énigme,  or  de  par  Dieu.  » 

Panurge  s'approprie  ici  une  phrase  de  Cicéron, 
plaidant  contre  Verres  le  concussionnaire.  —  Je  ne 
sais  pas  deviner  les  énigmes,  disait  l'avocat  de  Ver- 
res. —  Vous  avez  pourtant  un  sphinx  dans  votre  mai- 
son, répondit  Cicéron.  Il  s'agissait  d'un  sphinx  de 
bronze  volé  par  l'accusé  et  donné  au  défenseur. 

—  Mais  je  n'y  étais  pas,  continue  Panurge,  com- 
me s'il  répondait  à  une  accusation  articulée,  et  je 
suis  innocent  du  fait. 

—  Or  çà,  dit  Grippeminaud,  puisque  tu  ne  veux 
pas  dire  autre  chose,  je  te  montrerai,  or  çà,  que 
mieux  vaudrait  tomber  entre  les  pattes  de  Lucifer, 
or  çà,  et  de  tous  les  diables,  or  çà,  qu'entre  nos  grif- 
fes, or  çà.  Tu  nous  allègues  ton  innocence  comme 
une  raison  pour  nous  échapper  ;  sache  que  nos  lois 
sont  comme  toiles  d'araignées,  les  simples  mouche- 
rons, les  petits  papillons  y  sont  pris,  tandis  que  les 
gros  taons  malfaisants  les  rompent  et  passent  à  tra- 
vers, or  çà.  Nous  ne  cherchons  pas  les  gros  larrons 
et  tyrans,  ils  sont  de  trop  dure  digestion,  or  çà,  et 
nous  en  puniraient,  or  çà.  Mais  vous  autres,  gentils 
innocents,  vous  serez  innocentés,  or  çà,  et  le  grand 
diable  vous  chantera  messe,  or  çà. 

Innocentés  dans  cette  phrase  signifie  fouettés.  Au 
seizième  siècle  et  même  au  dix-septième,  quand  on 
trouvait  les  jeunes  filles  au  lit  un  peu  tard  le  jour 
des  saints  Innocents,  on  avait  le  droit  de  les  claquer. 


230      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Nombre  de  contes  et  d'épigrammes  du  XVe  et  du 
XVIe  siècles  font  allusion  à  cet  usage-  Quant  à  la  messe 
du  diable,  c'.  st  un  interrogatoire  sans  merci.  Si  le 
diable  chaînait  U  messe,  il  faudrait  bien  lui  répondre. 

Frère  Jean,  qui  allait  toujours  au  fait,  s'impatiente 
fort  du  discours  du  juge  Grippeminaud. — Hau,  Mon- 
sieur le  Diable  enjuponné,  lui  dit-il,  comment  veux- 
tu  qu'il  répoule  d'un  cas  qu'il  ignore?  La  vérité  ne 
suffit-elle  pas?  —  Or  çà,  dit  Grippeminaud,  il  n'était 
pas  eocore  arrivé  de  mon  règne  que  quelqu'un  prît 
la  parole  ici  sans  être  interrogé.  Qui  nous  a  délié  ce 
fol  enragé?  Quand  ce  sera  ton  tour  de  répondre,  tu 
auras  fort  à  faire;  crois-tu  être  à  l'académie  plato- 
nicque  et  nou>  prends-tu  pour  d'ocieux  chasseurs 
de  venté  ?  Nous  avons  bien  autre  chose  à  faire  ici, 
or  çà.  Ici  on  répond  catégoriquement  de  ce  que  l'on 
ignore  On  se  confesse  coupable  de  ce  qu'on  n'a  ja- 
mais fait,  or  çà.  On  proteste  savoir  ce  qu'on  n'a  ja- 
mais appris,  or  ça.  On  est  obligé  de  prendre  patience 
en  enrageant,  car  nous  plumons  l'oie  sans  la  faire 
crier.  Tu  parles  sans  procuration,  je  le  vois  bien.  Puisse 
la  fièvre  quartaine  t'épouser  et  ne  te  quitter  jamais! 

«  Plumer  Foie  sans  la  faire  crier  »,  nous  retrou- 
vons ce  propos  dans  la  bouche  de  Mme  Goezman  lors 
du  procès  que  Beaumarchais  lui  intenta  pour  lui 
faire  rendre  de  l'argent  donné  à  un  juge  afin  d'obte- 
nir de  lui  une  faveur. 

En  entendant  Grippeminaud,  frère  Jean  murmurait 
de  temps  en  temps:  «  Tu  eu  as  menti*,  mais  pas 
assez  haut  pour  être  entendu.  Il  éleva  la  voix  cepen- 
dant après  la  dernière  phrase.  «  Comment,  tu  veux 
marier  les  moines!  lui  cria-t-il,  je  te  prends  pour  un 
hérétique.  > 


SOLUTION   DE   L'ÉNIGME.  231 

Grippeminaud  ne  fit  pas  semblant  d'entendre  et 
dit  à  Panurge  :  «  Or  çà,  or  çà,  goguelu,  n'as-tu  rien 
à  répondre?» — Or  de  par  le  diable  là,  reprit  Panurge, 
continuant  à  parodier  les  locutions  de  Grippeminaud, 
je  vois  clairement  que  la  peste  est  ici  pour  nous, 
puisque  l'innocence  n'y  est  pas  en  sûreté  et  que  le 
diable  y  chante  la  messe.  Laissez-moi  payer  pour 
tous,  et  permettez-nous  de  nous  en  aller.  Il  ne  pleut 
plus,  or  de  par  le  diable  là. 

[«Il  ne  pleut  plus  »,  c'est-à-dire  nous  pouvons 
continuer  notre  chemin.] 

—  Vous  en  aller  !  dit  Grippeminaud ,  il  n'est  pas 
encore  advenu  depuis  trois  cents  ans  en  çà,  or  çà, 
que  personne  échappât  d'ici  sans  y  laisser  du  poil, 
or  çà,  et  de  la  peau  le  plus  souvent,  or  çà.  Autre- 
ment ce  serait  admettre  que  l'on  t'aurait  injuste- 
ment amené  devant  nous,  or  çà,  et  que  tu  aurais 
été  par  nous  injustement  traité,  or  çà.  Tu  es  mal- 
heureux ,  or  çà ,  mais  tu  le  seras  plus  encore  ,  or 
çà ,  si  tu  ne  réponds  à  l'énigme  proposée ,  or  çà. 
Que  veut-elle  dire  ?  or  çà,  or  çà. 

XVIII. 

«Eh  bien,  dit  Panurge,  c'est  un  cosson  ou  calan- 
dre (sorte  de  charançon,  curculio)  né  d'une  fève 
blanche,  et  qui  sort  par  le  trou  qu'il  a  fait  en  la 
rongeant  ;  il  vole  parfois,  or  "de  par  le  diable  là,  d'au- 
tres fois  il  chemine  en  terre  ;  c'est  de  lui ,  dit-on, 
que  Pythagore,  amateur  de  sapience,  prit  l'idée  de  la 
métempsychose  pour  les  âmes  humaines.  D'après 
cette  doctrine,  si  vous  étiez  hommes,  vous  autres, 
vos  âmes,  après  votre  maie  mort,  entreraient  clans 
le  corps  des  charançons,  car  en  cette  vie  vous  ron- 


232       LIVRE  V. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

gez   et  mangez  tout,  et  dans  l'autre  vous  rongerez 

Et  mangerez  comme  vipères 
Les  costes  propres  de  vos  mères, 

or  de  par  le  diable  là. 

Panurge  avait  compris  ce  que  signifiaient  ces  ex- 
clamations répétées  :  or  çà,  or  là,  or  de  par  le  dia- 
ble là  !  Il  voyait  bien  que  la  meilleure  explication 
de  l'énigme  ne  mènerait  à  rien  sans  un  complément 
nécessaire  et  qui  aurait  même  pu  le  dispenser  de 
parler  ;  il  jeta  au  milieu  du  parquet  une  grosse 
bourse  de  cuir  pleine  d'écus  au  soleil.  C'est  ce  que 
l'on  attendait  de  lui. 

Au  son  de  la  bourse  commencèrent  tous  les  chats  four- 
rés à  jouer  des  griffes  comme  si  fussent  violons  desmanchés. 
Et  tous  s'écrièrent  à  hautes  voix  disans  :  Ce  sont  les  espices 
du  procès. 

On  appelait  ainsi  les  présents  faits  aux  gens  de 
justice  parce  que,  dans  l'origine,  on  ne  donnait,  en 
réalité,  que  des  épices,  des  condiments  et  des  objets 
de  peu  de  valeur. 

On  connaît  l'épigramme  de  Saint-Amant  sur  l'in- 
cendie du  Palais  de  Justice  au  XVIP  siècle  ;  elle  est 
dans  le  ton  des  plaisanteries  de  Rabelais  : 

Ortes  l'on  vit  un  triste  jeu 
Quand  à  Paris  dame  Justice 
Se  mit  le  palais  tout  en  ffu, 
Pour  avoir  mangé  trop  d'épice. 

—  Le  procès  fut  bien  bon,  bien  friand,  bien  épicé, 
continuèrent  les  Chats  fourrés.  Les  accusés  sont  gens 
de  bien. > 

«C'est  de  l'or,  dit  Panurge;  ce  sont  des  écus  au 
soleil.  —  La  cour  l'entend,  dit  Grippeminaud  :  or 
bien,  or  bien,  or  bien.  Allez  enfants  et  passez  outre  ; 


LA  NOURRITURE  DES  CHATS  FOURRÉS.       233 

or  bien,  nous  ne  sommes  pas  tant  diables  que  nous 
sommes  noirs,  or  bien,  or  bien.  » 

XIX. 

«Une  fois  sortis  du  guichet  nous  fûmes  conduits 
jusqu'au  port  par  certains  griffons  de  montagnes  — 
ce  sont  les  greitiers.  —  Avant  d'entrer  dans  nos  na- 
vires, nous  fûmes  avertis  par  eux  de  ne  pas  nous 
éloigner  sans  avoir  fait  des  présents  seigneuriaux 
tant  à  la  dame  Grippeminaude  qu'à  toutes  les  Chat- 
tes fourrées;  autrement  ils  avaient  commission  de 
nous  ramener  au  guichet.  —  Nous  visiterons  le  fond 
de  nos  poches  et  donnerons  à  tous- contentement.  — 
Mais ,  dirent  les  griffons  ,  n'oubliez  pas  le  vin  des 
pauvres  diables. 

Ils  n'avaient  pas  achevé  ces  mots  ,  quand  frère 
Jean  aperçut  soixante-huit  galères  et  frégates  qui 
arrivaient  au  port.  Il  alla  demander  d'où  venaient 
ces  navires  et  ce  qu'ils  portaient.  Il  vit  que  tous 
étaient  chargés  de  venaison  :  levreaux,  chapons,  pa- 
lombes, cochons,  chevreaux,  vanneaux,  poulets,  ca- 
nards, halbrans,  oisons  et  autres  sortes  de  gibier. 
Il  aperçut  aussi,  parmi,  quelques  pièces  de  velours, 
de  satin  et  de  damas.  Il  demanda  aux  voyageurs  à 
qui  ils  portaient  ces  friands  morceaux.  Les  voyageurs 
répondirent  que  c'était  à  Grippeminaud,  aux  chats 
fourrés  et  chattes  fourrées.  —  Et  comment  appelez 
vous  ces  drogues-là  ?  dit  frère  Jean.  —  Corruption, 
répondirent  les  voyageurs.  —  S'ils  vivent  de  corrup- 
tion, dit  frère  Jean,  ils  périront  en  génération. 
—  Mais,  dit  Panurge  aux  voyageurs,  le  grand  roi  a 
fait  crier  que  personne,  sous  peine  de  la  hart,  n1eût 
à  prendre  biches,   cerfs,  sangliers  ni  chevreaux.  — 


234      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  l'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE- 

C'est  vrai,  lui  répondit-on,  mais  le  roi  est  si  bon  et 
ces  chats  fourrés  sont  si  affamés  de  sang  chrétien 
que  nous  avons  moins  de  peur  en  offemant  le  roi, 
que  d'espoir»  en  entretenant  ces  chats  fourrés  par 
de  telles  corruptions.  Au  temps  passé  on  les  ap- 
pelait mâche-foins,  mais  ils  n'en  mâchent  plus  ;  nous 
les  nommons  à  présent  mâche- le vreaux.  mâche-per- 
drix, mâche-poulets,  mâche  chevreuils,  nuVhe-l'apins, 
mâche-cochons  ;  ils  ne  s'alimentent  pas  d'autres  vian- 
des.—  Faisons  deux  choses,  dit  frère  Jean;  pre- 
mièrement saisissons-nous  de  tout  ce  gibier  ,  aussi 
bien  suis-je  ennuyé  de  viandes  salées.  J'entends  le 
bien  payant.  Et  puis  retournons  au  guichet  et  met- 
tons à  sac  tous  ces  diables  de  chats  fourrés.  —  Je 
n'en  suis  pas,  dit  Panurge;  je  suis  un  peu  couard  de 
nature.  —  Vertu  de  froc  .  dit  Jean ,  pourquoi  m'a- 
vez-vous  emmené  ,  si  vous  n'avez  rien  à  me  don- 
ner à  faire?  —  Mais  frère  Jean  eut  beau  sermonner, 
il  ne  put  décider  Panurge  ;  il  déchargea  sa  colère 
sur  les  griffons  [ou  greffiers],  qui  attendaient  toujours 
leurs  pourboires  ;  il  les  mit  en  fuite  en  dégainant 
son  épée. 

XX. 

Après  un  conte  médiocrement  piquaut.  qui  n'est 
pas  de  l'invention  de  Puibelais,  et  qui  ne  rachète  pas 
par  la  forme  ce  que  le  fonds  a  de  peu  intéressant, 
l'auteur  nous  conduit  à  l'île  des  Apodeftes  «à  longs 
doigts  et  mains  crochues.  > 

Voici  encore ,  dit  à  ce  sujet  Ginguené ,  une  cour  souve- 
raine accommodée  de  main  d'ami.  Pour  faire  vérifier  les  comp- 
tes du  trésor  royal,  des  trésoriers ,  des  comptables  de  tonte 
espèce  ,   il  avoit  bien  fallu  établir  un  tribunal  suprême  ,  don- 


LES    APODEFTES.  235 

ner  à  ses  membres  des  privilèges  alors  très  honorables ,  et 
des  fonctions  très  lucratives.  Bonne  partie  des  sommes  dont  on 
comptoit,  restoit  souvent  pour  frais  de  l'examen  du  compte,  et 
des  longs  procès  qui  suivoient  quelquefois  cet  examen. 

On  leur  donne  ici  le  nom  d'Apodeftes  ou  ignorants, 
parce  qu'on  n'exigeait  pas  d'eux  les  mêmes  études 
que  des  fonctionnaires  employés  dans  d'autres  admi- 
nistrations, —  de  même  qu'on  appelle  ignorantins 
les  frères  des  Ecoles  chrétiennes,  parce  qu'on  n'exige 
pas  qu'ils  sachent  le  latin.  L'auteur  nous  représente 
les  Apodeftes  occupés  uniquement  à  mettre  en 
presse  des  maisons,  des  prés,  des  champs,  pour  en 
faire  suer  de  l'argent,  qui  revient  en  partie  à  l'état, 
mais  dont  la  plus  grande  part  reste  dans  les  mains 
des  intermédiaires.  De  sorte  que,  s'ils  sont  ignorants  à 
certains  égards,  ils  ne  le  sont  pas  dans  l'art  de  faire 
fournir  de  l'argent  aux  contribuables. 

Le  personnage  qui  reçoit  nos  voyageurs  et  leur 
explique  le  mécanisme  des  bureaux  transformés  en 
pressoirs,  porte  le  nom  significatif  de  Guaignebeau- 
coup. 

Ce  chapitre  sur  les  Apodeftes  n'existe  pas  dans 
toutes  les  éditions  primitives  du  cinquième  livre  : 
tous  les  éditeurs  ne  lui  assignent  pas  la  même  place, 
et,  en  quelque  lieu  qu'on  le  mette,  il  y  a  toujours 
quelques  lignes  du  texte  à  sacrifier.  Rabelais  en  est- 
il  l'auteur  ?  L'idée  est  ingénieuse  ,  mais  le  style  est 
terne-  Nous  penchons  donc  pour  la  non-authenticité 
de  la  rédaction  ;  mais  d'un  autre  côté  il  faut  recon- 
naître qu'il  y  a  dans  l'œuvre  de  notre  auteur  des  pa- 
ges qui  ne  sont  pas  meilleures,  et  qui  ne  laissent  pas 
d'être  authentiques. 

Il  n'y  a  rien  à  apprendre  sur  la  destinée  humaine 


236      LIVRE  V.  -  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

ni  chez  les  Chats  fourrés,  ni  chez  les  Apodeftes.  Les 
vovUurs  sont  trop  heureux  de  leur  échapper  moyen- 
nant finance  et  ils  se  dirigent  vers  les  domames  oc- 
cupés par  les  représentants  de  la  philosophie,  ou  ils 
espèrent  être  plus  heureux. 


CHAPITRE  XV. 

LIVRE  V.  -  PANTAGRUEL. 

VOYAGE   A   L'ORACLE    DE   LA   DIVE    BOUTEILLE. 
IV.  Les  deux  philosophies. 


SOMMAIRE,  i.  la  fausse  philosophie.  —  1.  L'île  des  Outres.  —  2.  La 
tempête  philosophique.  —  3.  Le  royaume  d'Entéléchie.  —  4.  Les 
chemins  qui  marchent.  —  5.  Les  Esclots.  —  6.  Les  réponses 
monosyllabiques.  —  7.  Le  pays  de  Ouy-Dire. 

n.  l'île  des  lakterses. — 8.  Lychnopolis.  —  9.  Les  deux  groupes 
de  consultants.  —  10.  Les  emblèmes.  —  11  et  12.  Le  palais  de 
l'Oracle.  —  13.  La  réponse  de  l'Oracle.  —  14.  Instructions  de  la 
prêtresse.  —  15.  Explication  de  l'Oracle  et  sens  général  de  l'ou- 
vrage. 

I. 

Après  avoir  quitté  les  Apodeftes,  ou,  suivant  d'au- 
tres éditions  ,  les  Chats  fourrés  ,  les  voyageurs  pas- 
sent Outre.  C'est  une  île  de  médiocre  étendue ,  où 
l'on  ne  s'arrête  qu'un  instant  pour  prendre  une  pro- 
vision d'eau  fraîche.  On  y  reste  assez  cependant  pour 
avoir  connaissance  des  singulières  coutumes  des  ha- 
bitants. 

Ce  sont  de  véritables  Outres  vivantes.  Ils  sont  tel- 
lement gros  qu'on  leur  fait  de  temps  à  autre  des  en- 
tailles à  la  peau ,  et  qu'on  leur  pratique  par  tout 
le  corps  ce  qu'on  appelle  des  «crevés»  dans  les  pour- 
points et  les  hauts-de-chausses.  Cependant  il  arrive 
un  moment  où  ces   précautions    sont  insuffisantes. 


238      LIVRE  V. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIYE  BOUTEILLE. 

Quand  les  voyageurs  abordèrent,  ils  virent  une  foule 
de  gens  se  diriger  vers  un  cabaret  beau  et  magnifi- 
que en  extérieure  apparence.  Ces  gens  leur  apprirent 
que  l'hôte  devait  faire  ses  <  crevailles  >  ce  jour  là  et 
les  avait  invités  à  y  assister.  Nos  voyageurs  crurent 
d'abord  qu'il  s'agissait  d'une  fête  analogue  aux  fian- 
çailles ,  aux  relevailles,  aux  mestivailles  ou  fêtes  de 
la  moisson.  Les  crevailles  étaient  une  fête  aussi,  mais 
d'un  caractère  moins  joyeux.  Cet  hôte  avait  été  en  son 
temps  «bon  raillard,  grand  grignoteur,  beau  mangeur 
de  soupes  lyonnaises,  éternellement  disnant>;  pour 
lui  toute  heure  était  l'heure  du  repas.  On  avait  em- 
ployé avec  lui  tous  les  moyens  généralement  usités, 
pour  prolonger  la  vie  ;  sa  peau  était  couverte  de  cre- 
vés, pratiqués  successivement.  Panurge  conseilla  de 
le  cercler  de  sangles ,  de  cercles  de  cormier,  voire 
même  de  fer,  mais  il  était  trop  tard.  Son  parti  était 
pris  d'ailleurs,  et  il  ne  demandait  pas  mieux  que  de 
mourir  comme  il  avait  vécu,  en  mangeant.  Son  désir 
fut  satisfait;  on  entendit  «en  l'air  un  son  haut  et  stri- 
dent, comme  si  quelque  gros  chesne  esclatoit  en  deux 
pièces.»  L'hôte  était  mort.  On  ne  mourait  pas  autre- 
ment dans  l'île  d'Outre. 

Quelles  sont  les  outres  que  Rabelais  a  en  vue  dans 
cet  épisode?  Faut-il  y  voir  une  nouvelle  sortie  contre 
les  goinfres  et  les  gourmands,  complément  de  cel- 
le que  nous  avons  déjà  rencontrée  à  propos  des  Gas- 
trolâtres?  Les  commentateurs  en  sont  tous  d'avis, 
et  c'est ,  en  effet ,  la  plus  simple  interprétation  et  la 
première  qui  se  présente  à  la  pensée.  Il  est  permis 
d'hésiter  quelque  peu  cependant  avant  de  s'y  ral- 
lier complètement.  Rabelais  a  déjà  fait,  au  livre 
précédent,  une  sortie  contre  la   goinfrerie.  Etait-il 


LA    TEMPÊTE    PHILOSOPHIQUE.  239 

bien  nécessaire  pour  lui  d'y  revenir?  Qu'il  ait 
frappé  à  coups  redoublés  sur  les  abus  de  la  jus- 
tice ,  sur  l'oisiveté  des  moines,  les  iniquités  de  la 
guerre,  cela  se  conçoit  ;  il  avait  affaire  à  forte  partie, 
mais  la  goinfrerie  méritait-elle  l'honneur  d'une  dou- 
ble attaque?  Les  goinfres,  les  gourmands,  les  vi- 
veurs sont  des  ennemis  de  la  vérité  philosophique, 
Rabelais  a  dû  le  dire,  mais  à  quoi  bon  le  répéter  ? 
Notez  d'ailleurs  que  nous  sommes  à  l'entrée  des  ter- 
res de  la  philosophie;  quelques  pages  plus  loin,  nous 
aborderons  au  port  d'Entéléchie.  Qu'ont  à  faire  avec 
ce  domaine,  de  bons  vivants  qui  n'ont  guère  l'habi- 
tude de  se  préoccuper  des  questions  philosophiques?  Le 
pays  d'Outre  n'a  pas  dû  avoir  dans  l'esprit  de  Rabe- 
lais le  sens  qu'on  lui  donne  dans  ces  pages. 

Le  titre  du  chapitre  nous  indique  d'ailleurs  que  le 
manuscrit  de  l'auteur  était  en  désordre  en  cet  en- 
droit Ce  titre  est  ainsi  conçu: 

Comment  nous  passasmes  Outre  et  comment  Panurge  fail- 
lit être  tué. 

Or  il  n'y  a  pas,  dans  tout  le  chapitre,  un  seul  mot 
qui  nous  fasse  prévoir  un  danger  pour  notre  ami 
Panurge.  Son  nom  n'est  même  prononcé  qu'une  fois  et 
tout  à  fait  en  passant.  Les  commentateurs  supposent 
le  chapitre  incomplet;  nous  croyons  qu'il  y  a  ici  plus 
qu'une  lacune.  Poursuivons. 

II. 

Après  avoir  passé  Outre,  nos  voyageurs  se  dirigent 
vers  l'île  de  la  Quintessence  ou  Métaphysique,  appe- 
lée ici  par  abrévation  :  la  Quinte. 

Avant  d'y  arriver,  ils  sont  assaillis  par  un  terrible 
ouragan  ;  les  vents  soufflent  de  tous  côtés  avec  une 


240      LITEE  V. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

telle  violence  que  le  navire  de  Pantagruel  est  poussé 
dans  les  sables,  où  il  demeure  échoué. 

En  ce  moment  ils  sont  accostés  par  un  autre  na- 
vire. L'auteur  reconnaît  parmi  les  passagers  diverses 
personnes  qu'il  avait  rencontrées  autrefois,  entre  au- 
tres un  savant,  un  astrologue ,  Henri  Cotiral ,  qu'on 
prétend  être  ce  même  Corneille  Agrippa  que  nous 
avons  vu  figurer  au  tiers  livre  sous  le  nom  de  Her 
Trippa-  On  échange  quelques  paroles  et  quelques  ob- 
servations. L'auteur  adresse  à  Cotiral  quatre  ques- 
tions sans  attendre  la  réponse  : 

D?où  venez-vous  ?  —  Où  allez-vous  ?  —  Qu'apportez  vous  ? 
—  Avez- vous  senti  la  tempête  ? 

Cotiral  répond  à  toutes  quatre  en  une  fois  : 
De  la  Quinte.  —  En  Touraine.  —  Alchimie.  —  Jusqu'au 
cou. 

Cette  plaisanterie  —  qui  n'était  pas  neuve  au  temps 
de  Rabelais  —  a  été  souvent  reproduite  depuis.  Nous 
n'en  citerons  qu'un  exemple,  l'épitaphe  de  Marot  par 
Jodelle,  calquée  sur  celle  de  Virgile  : 

Mantua  me  genuit,  Calabri  rapuere  :  tenet  nunc, 
Parthenope.  Cecini  pascua,  rura,  duces  ; 

mais  coupés  comme  les  réponses  de  Cotiral  : 

Quercy  —  la  cour  —  le  Piémont—  l'Univers 
Me  fit  —  me  tint  —  m'enterra  —  me  connut. 

—  Et  quels  gens  avez-vous  là  sur  le  tillac  ?  deman- 
de Rabelais.  —  Toutes  sortes  de  gens  qui  tiennent 
de  la  Quinte  :  musiciens,  poètes,  astrologues,  rimas- 
seurs,  géomanciens,  alchimistes,  horlogers  [inven- 
teurs d'horloges  compliquées]  ;  tous  rapportent  de  la 
Quinte  belles  et  amples  lettres  d'avertissement  [des 
diplômes]. 

Tanurge  lui  dit  :  Vous   qui   faites  tout  jusqu'au 


LA    TEMPÉTK   PHILOSOPHIQUE.  241 

beau  temps  et  petits  enfants,  pourquoi  ne  nous  reti- 
rez-vous pas  d'ici  ?  —  Volontiers,  dit  Cotiral. 

Les  amis  de  la  Quinte  aiment  à  faire  du  bruit  et  à 
attirer  l'attention  sur  eux-mêmes;  ceux-ci  avaient  à 
leur  bord  force  tambours.  Cotiral  en  fit  défoncer  un 
certain  nombre.  On  les  attacha  au  navire  échoué  au 
dessous  de  la  ligne  de  flottaison,  et  comme  ils  étaient 
maintenus  sur  l'eau  par  leur  légèreté,  ils  soulevèrent 
peu  à  peu  le  navire  et  le  mirent  en  état  de  poursui- 
vre sa  route.  C'est  le  moyen  qu'on  emploie  encore 
aujourd'hui  pour  relever  un  navire  échoué  ,  excepté 
qu'au  lieu  de  tambours,  on  se  sert  de  tonneaux  vi- 
des. Seulement  on  se  demande  pourquoi  Cotiral  fit 
crever  les  tambours,  ils  n'en  étaient  pas  plus  légers 
et,  étant  défoncés ,  ils  avaient  l'inconvénient  de  pou- 
voir se  remplir  d'eau  par  suite  de  l'agitation  des  va- 
gues et  de  devenir  ainsi  tout  à  fait  inutiles. 

Pour  remercier  ses  sauveteurs,  Pantagruel  fit  rem- 
plir leurs  tambours  défoncés  d'andouilles  et  des  sau- 
cisses. On  allait  aussi  leur  donner  du  vin,  mais  deux 
cétacés  souffleurs,  qui  survinrent,  leur  jetèrent  p!us 
d'eau  que  n'en  contient  la  Vienne  de  Chinon  à  Sau- 
mur  et  les  forcèrent  de  s'éloigner. 

Nous  ne  saurions  reconnaître  Rabelais  dans  cette 
partie  du  récit.  A  toute  force,  on  pourrait  lui  laisser 
le  chapitre  sur  l'île  d'Outre,  bien  que  ce  ne  soit 
pas  du  Rabelais  des  bons  jours,  mais  pour  les  inci- 
dents qui  suivent,  il  est  impossible  d'admettre  que, 
même  en  ses  heures  de  défaillance,  il  n'eût  pas  tiré 
meilleur  parti  d'une  situation  où  sa  verve  avait  si 
beau  jeu  pour  s'égayer.  On  ne  retrouve  dans  ces 
pages  ni  sa  pensée  ni  son  style. 

Voici  ce  qui  nous  semble  probable.  Rabelais  qui 
n  16 


242       LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

a  placé  une  tempête  à  l'entrée  du  monde  des  que- 
relles religieuses,  a  songé  à  en  placer  une  égale- 
ment à  l'entrée  du  monde  des  querelles  philosophi- 
ques. Mais  comment  naissent  les  tempêtes  dans  Ho- 
mère et  dans  Virgile  ?  Les  vents  s'échappent  des 
outres  dans  lesquelles  Eole  les  tient  renfermés. 
L'idée  de  tempête  a  naturellement  rappelé  l'idée 
des  outres  d'où  elle  sort.  Mais  les  systèmes  philo- 
sophiques ambitieux  ont  été  aussi  comparés  à  des 
outres  pleines  de  vent.  Voilà  un  rapprochement 
tout  trouvé.  Les  voyageurs  n'ont  qu'à  passer  par 
le  pays  des  Outres  symbolisant  les  systèmes  philo- 
sophiques, quelqu'un  crèvera  ces  Outres ,  Panurge 
par  exemple,  l'ennemi  juré  de  la  Métaphysique;  il 
courra  un  danger  à  ce  propos  —  de  là  l'indication  : 
«Comment  Panurge  faillit  être  tué.>  Les  systèmes 
philosophiques  ennemis ,  une  fois  déchaînés  ,  enga- 
geront la  lutte ,  il  en  résultera  une  tempête ,  une 
tempête  terrrible ,  qui  aura  pour  effet  de  jeter  les 
navires  à  la  côte.  Des  amis  de  la  philosophie  les  re- 
lèveront et  ils  pourront  entrer  à  toutes  voiles  dans 
le  port  de  la  Métaphysique  ou  de  la  Quintessence. 
Ce  plan  est  si  simple  et  si  naturel  qu'il  a  dû  venir 
à  l'esprit  de  Rabelais.  Mais  Rabelais  sera  mort  sans 
l'avoir  mis  à  exécution.  Après  son  décès,  on  aura 
trouvé  les  points  de  repère  qu'il  s'était  tracés  :  «le 
pays  d'Outre,  tempête,  naufrage,  remise  à  flot.>  L'ar- 
rangeur, qui  n'avait  pas  été  initié  à  la  pensée  de 
l'auteur ,  aura  cherché  à  remplir  ce  programme  ; 
il  se  sera  tiré  assez  convenablement  d'affaire  pour 
le  pays  d'Outre,  tout  en  faussant  la  pensée  origi- 
nale; ne  sachant  comment  expliquer  le  danger  de 
Panurge,  il  l'aura  passé  sous  silence  ;  mais  il  aura 


LE    ROYAUME    d'ENTÉLÉCHIE.  24  3 

essayé  de  raconter  la  tempête  et  n'aura  trouvé  que 
le  piètre  récit  que  nous  venons  d'abréger. 

Cette  supposition  expliquerait  tout  :  le  manque  de 
suite  entre  les  idées,  la  seconde  et  inutile  protes- 
tation contre  la  goinfrerie,  la  faiblesse  du  style,  la 
fadeur  des  plaisanteries,  la  marche  incertaine  de  la 
narration  et  jusqu'à  l'indication  placée  en  tête  du 
chapitre  XVII,  et  que  rien  ne  vient  justifier. 

Mais  ce  n'est  là  qu'une  supposition  ,  il  faut  en 
convenir.  Au  reste,  qu'elle  soit  fondée  ou  non,  cela 
n'entame  en  rien  l'explication  générale  que  nous  pro- 
posons de  l'ouvrage.  Ce  n'est  qu'un  petit  détail  qui 
se  perd  dans  l'ensemble. 

III. 

Reprenons  notre  récit. 

Le  navire  relevé,  nos  voyageurs  mettent  le  cap 
sur  le  royaume  de  la  Métaphysique,  et  y  abordent 
heureusement.  On  vient  au  devant  d'eux,  mais  avant 
de  les  admettre  auprès  de  la  reine,  on  les  soumet 
à  une  épreuve,  renouvelée  de  la  Bible  et  de  l'his- 
toire des  Vêpres  siciliennes.  On  leur  fait  pronon- 
cer le  mot  Entéléchie ,  qui  est  le  nom  de  la  reine 
et  du  pays. 

Ce  mot  ('EvreXé^eto,  le  principe  actif  de  tout  ce 
qui  se  produit  en  nous),  inventé  par  Aristote,  repris 
plus  tard  par  Leibnitz,  était  devenu  assez  familier 
au  XVIe  siècle  pour  que  Ronsard  ,  poète  pédant  à 
la  vérité,  l'adressât  comme  un  compliment  à  la  da- 
me qu'il  aimait  : 

Etes-vous  pas  ma  seule  Entéléchie  ? 

Les  voyageurs  étant  sortis  victorieux  de  l'épreu- 
ve, sont  reçus  en  grande  cérémonie   par    un    capi- 
ii  16* 


244      LIVRE  V.  — YOTAGE  A  l'ûRACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

taine  des  gardes  et  conduits  solennellement  au  pa- 
lais de  la  reine.  Là,  en  attendant  de  lui  être  pré- 
sentés ,  ils  la  voient  exercer  son  pouvoir  sur  une 
foule  de  malades  qu'on  lui  a  apportés  ou  amenés- 
Tous  attendaient  d'elle  la  guérison  de  leurs  maux. 
Elle  leur  sonna  des  «chansons  sur  l'orgue  ,  et  ils 
se  déclarèrent  guéris.» — La  conviction  philosophique 
donne  le  repos  de  l'esprit. 

La  Quinte  était  une  jeune  dame,  —  quoiqu'elle  eût 
dix-huit  cents  ans  pour  le  moins,  —  belle,  délicate  et 
splendidement  vêtue.  En  lui  voyant  opérer  ces  cu- 
res, les  voyageurs  s'étaient  prosternés  en  terre,  com- 
me ravis  en  extatique  contemplation.  La  dame  s'a- 
vança vers  eux,  et  touchant  Pantagruel  d'un  bou- 
quet de  roses  franches  [cultivées] ,  qu'elle  tenait  à 
la  main,  elle  leur  restitua  le  sens,  à  tous;  elle  les  fit 
se  relever ,  puis  elle  leur  adressa  cette  petite  ha- 
rangue, qui  pourrait  tenir  une  place  honorable  dans 
les  œuvres  des  Précieuses  : 

L'honnesteté  scintillante  en  la  circonférence  de  vos  per- 
sonnes certain  me  fait  de  la  vertu  latente  au  centre  de  vos 
esprits  :  et  voyant  la  suavité  melliflue  de  vos  discrettes  ré- 
vérences, facilement  me  persuade  le  cœur  vostre  ne  pâtir  vice 
aucun,  n'aucune  stérilité  du  savoir  libéral  et  hautain ,  ainsi 
abonder  en  plusieurs  peregrines  et  rares  disciplines  :  lesquel- 
les à  présent  plus  est  facile,  par  les  usages  communs  du  vul- 
gaire imperit,  désirer  que  rencontrer;  c'est  la  raison  pour- 
quoy  je,  dominante  par  le  passé  à  toute  affection  privée,  main- 
tenant contenir  ne  me  peux  vous  dire  le  mot  trivial  au  monde, 
c'est  que  soyez  les  bien,  les  plus,  les  tresque  bien  venus. 

—  Je  ne  suis  point  clerc,  me  disait  secrètementPa- 
nurge,  répondez,  si  vous  voulez.  Je  ne  répondis  point; 
Pantagruel  non  plus.»  Il  était  difficile  de  répondre 
à  ce  pathos  amphigourique.  La  dame  les  prit  pour 


LE    ROYAUME   k'eXTELECHIE.  245 

des  Pythagoriciens,  elle  les  félicita  à  ce  titre  et  ter- 
mina en  leur  promettant  de  leur  «expliquer  ses 
pensées.  » 

Elle  s'excusa  ensuite  de  ne  pouvoir  dîner  avec 
eux,  mais  on  ne  servait  à  sa  table  que  quelques 
catégories ,  abstractions ,  secondes  intentions  ,  anti- 
thèses ,  métempsychoses ,  et  autres  plats  du  même 
genre,  très  nourrissants  pour  elle,  mais  qui  ne  se- 
raient probablement  pas  du  goût  des  convives.  On 
servit  à  ceux-ci  un  dîner  plus  substantiel,  qui  fat 
suivi  de  danses  antiques ,  exécutées  par  les  dames 
d'honneur  de  la  reine. 

Les  personnages  qui  composaient  la  cour,  de  la 
dame  accomplissaient  cent  travaux  merveilleux.  Ils 
«refondaient  les  vieilles  femmes  édentées,  chassieu- 
ses, ridées,  et  en  faisaient  de  belles  jeunes  filles 
tendrettes,  blondelettes,  gracieuses.  >  Mais  les  hom- 
mes ne  pouvaient  rajeunir  qu'en  se  faisant  aimer 
de  ces  jeunes  filles.  L'antiquité  fabuleuse  nous  of- 
fre, dit  l'auteur,  de  nombreux  exemples  du  rajeu- 
nissement d'un  vieillard  par  l'amour  d'une  jeune 
femme  :  Titon,  Jason,  Eson,  Phaon,  etc. 

D'autres  blanchissaient  des  Ethiopiens  en  leur  frot- 
tant le  ventre  d'un  panier;  il  y  en  avait  qui  attelaient 
des  renards  à  la  charrue  et  labouraient  les  champs 
par  ce  moyen,  ou  qui  coupaient  le  feu  avec  un  cou- 
teau ,  recevaient  de  l'eau  dans  un  crible  sans  en 
rien  perdre  ;  d'autres  mesuraient  la  hauteur  du  saut 
des  puces,  gardaient  la  lune  des  loups,  ou  faisaient 
de  vessies  des  lanternes. 

Cette  énumération  critique  des  inventions  sau- 
grenues de  quelques  savants,  a  été  imitée  par  Swift 
(Voyage  à  Laputa),  par  Voltaire  et  nombre  d'autres. 


246       LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

La  darne  inscrivit  gracieusement  nos  amis  au  nom- 
bre de  ses  abstracteurs.  Puis  elle  dit  à  ses  gentils- 
hommes : 

L'orifice  de  l'estomac ,  commun  ambassadeur  pour  Ravi- 
taillement de  tous  membres ,  tant  inférieurs  que  supérieurs, 
nous  importune  le  leur  restaurer  par  apposition  d'iJoines  ali- 
mens,  ce  que  leur  est  decbeu  par  action  continue  de  la  naïfve 
chaleur  en  l'humidité  radicale.  Spodizateurs ,  Cesinins ,  Ne- 
mains,  et  Parazon?,  par  vous  ne  tienne  que  promptement  ne 
soient  tables  dressées,  foisonantes  de  toute  légitime  espèce  de 
restaurans.  Vous  aussi,  nobles  Pregustes,  accompagnés  de  mes 
gentils  Massiteres,  l'espreuve  de  vostre  industrie  passementée 
de  soin  et  diligence,  fait  que  ne  vous  puis  donner  ordre,  que 
di  sordre  ne  soyt  en  vos  offices  et  vous  teniez  tousjours  sur  vos 
gardes.  Seulement  vous  ramenter  faut  ce  que  faites. 

Ces  phrases  précieuses,  enchevêtrées  dans  des  tour- 
nures latines,  signifiaient  qu'il  fallait  donner  un  bon 
dîner  aux  visiteurs. 

Après  le  dîner,  il  y  eut  un  bal  en  forme  de 
tournoi.  Ce  tournoi  de  la  Quinte,  qui  est  fort  lon- 
guement décrit,  n'est  autre  qu'une  savante  partie 
d'échecs.  L'abbé  de  Marsy  se  récrie  sur  la  clarté 
de  cette  description,  et  assure  qu'une  personne  qui 
ne  saurait  pas  jouer  aux  échecs ,  pourrait  appren- 
dre, rieu  qu'en  lisant  attentivement  cette  descrip- 
tion. M.  Rathery  prétend  au  contraire  que  les  mar- 
ches sont  telles  que  les  plus  habiles  n'y  peuvent 
rien  comprendre.  Quoiqu'il  en  soit,  nous  croyons 
qu'une  analyse  semblerait  plus  fatigante  qu'amusante 
à  nos  lecteurs  et  nous  nous  en  abstenons.  Ce 
chapitre  ne  se  trouve  pas  dans  les  premières  édi- 
tions du  cinquième  livre. 

IV. 
Les  subtilités  de  la  scolastique  sont  impuissantes 


LES    CHEMINS    QUI    MARCHENT.  247 

à  résoudre  la  question  que  les  voyageurs  se  sont 
posée ,  ils  s'éloignent  de  l'île  d'Entéléchie  et  les 
voilà  dans  le  pays  d'Odes  (c'est  le  nom  des  che- 
mins, en  grec).  Ici  la  locution  :  Tout  chemin  mène 
à  Rome  ,  n'est  pas  une  métaphore.  Pascal  a  dit  : 
Les  rivières  sont  des  chemins  qui  marchent  et  qui 
portent  où  l'on  veut  aller.  »  A  Odes ,  ce  ne  sont 
pas  seulement  les  fleuves  qui  marchent,  les  chemins 
ordinaires  sont  dans  le  même  cas.  Vous  vous  mettez 
sur  un  chemin  et  il  vous  emporte. 

Ici  encore  nous  nous  trouvons  en  présence  d'un 
symbole.  Ces  chemins  qui  vous  emportent,  bon  gré 
mal  gré,  une  fois  que  vous  les  avez  choisis,  nous  re- 
présentent le  flot  d'idées  courantes  par  lesquelles 
nous  sommes  emportés.  Si  au  début  on  a  choisi  une 
mauvaise  voie,  on  se  sent  entraîné  de  plus  en  plus 
loin  de  la  vérité.  Quelques-uns  s'en  aperçoivent,  il 
est  vrai ,  et  sautent  d'un  chemin  sur  l'autre.  Ce 
saut  n'est  pas  très  difficile  au  commencement  du 
chemin,  mais  la  difficulté  augmente  à  mesure  que 
l'on  avance,  et  le  plus  souvent  on  continue  à  faire 
fausse  route,  même  lorsqu'on  en  a  conscience,  uni- 
quement parce  que  le  hasard  a  voulu  qu'au  point 
de  départ  on  ait  fait  un  mauvais  choix. 

Nous  retrouvons  ici  quelques-uns  de  ces  jeux  de 
mots  auxquels  l'auteur  se  complaît.  Les  routes  d'O- 
des avaient  des  ennemis,  c'étaient  les  guetteurs  de 
chemins,  les  batteurs  d'estrade  (strada,  chemin  en 
italien),  les  batteurs  de  pavé.  Les  chemins  les  crai- 
gnaient et  les  fuyaient,  mais  ces  brigands  les  épi- 
aient au  passage  ,  comme  on  fait  les  loups  à  la 
traînée  et  les  bécasses  au  filet.  J'en  vis  un,  ajoute- 
t-il,  qui  avait  été  appréhendé  par  la  justice  parce 


248      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'OKACLE  DE  LA  DITE  BOUTEILLE. 

qu'il  avait  pris  le  chemin  de  l'école,  c'était  le  plus 
long.  Je  vis  aussi  brûler  à  petit  feu  un  grand  coquin, 
qui  avait  battu  un  chemin  et  lui  avait  rompu  une 
côte. 

C'est  à  propos  de  ces  chemins  mouvants  que  Panta- 
gruel se  prononce  pour  l'avis  de  l'astronome  Séleucus, 
—  renouvelé  par  Copernic  en  1543  — que  c'est  la  terre 
qui  se  meut  véritablement  sur  ses  pôles.  Il  nous 
semble ,  dit  fauteur ,  que  c'est  le  contraire  qui  est 
vrai  ;  mais  c'est  là  un  faux  jugement  de  nos  sens.  Il  en 
est  de  nous  comme  de  ceux  qui  voyagent  sur  la  Loire, 
ils  croient  voir  les  arbres  voisins  se  mouvoir  ,  et ,  en 
réalité,  ce  sont  eux  qui  se  meuvent  emportés  par  le 
bateau. 

Rabelais  avait  déjà  employé  cette  comparaison 
dans  une  Epître  à  Jean  Bouchet,  le  traverseur  des 
voies  périlleuses  : 

Ne  plus  ne  moins  qu'à  ceux  qui  sont  sur  l'eau 
Passans  d'un  lieu  à  l'autre  par  basteau, 
11  semble  advis,  à  cause  du  mirage, 
Et  des  grand  flots,  les  arbres  du  rivage 
Se  remuer,  cheminer  et  danser. 

V. 

Nous  n'en  avons  pas  encore  fini  avec  les  moines. 
Les  voyageurs  rencontrent ,  dans  l'île  des  Esclots  ou 
des  Sabots,  un  monastère  d'un  ordre  nouvellement 
fondé,  celui  des  frères  Fredons.  Leur  fondateur  les 
avait  ainsi  nommés  en  signe  d'humilité.  Il  y  avait 
déjà  les  petits  serviteurs  et  amis  de  la  douce  Dame 
(les  Servites),  les  glorieux  et  beaux  frères  Mineurs, 
les  frères  Minimes,  mangeurs  de  harengs  fumés  ,  et 
les  frères  Minimes  crochus  ;  pour  se  mettre  au  des- 
sous, il  n'y  avait  plus  que  le  nom  de  Fredons  à  leur 


ENCORE    LES    MOINES.  249 

donner,  d'après  l'obligation  qu'on  leur  imposait  de 
fredonner  des  psaumes. 

L'auteur  s'est  proposé  dans  ce  chapitre  de  tourner 
en  ridicule  nombre  d'observances  imposées  dans  les 
cloîtres  sans  utilité  pour  les  moines  ni  pour  les  autres. 

En  vertu  de  leurs  statuts,  ils  étaient  habillés  en  brû- 
leurs de  maisons  ;  ils  portaient  souliers  ronds  comme 
bassins  ;  ils  avoient  la  barbe  rase  et  les  cheveux  aus- 
si depuis  le  sommet  de  la  tête  jusqu'aux  omoplates. 
A  la  ceinture  ils  portoient  en  guise  de  patenostre, 
chacun  un  rasoir  tranchant,  qu'ils  émoulaient  deux 
fois  par  jour  et  qu'ils  affilaient  trois  fois  la  nuit.  Leur 
capuchon  était  attaché  devant  et  non  derrière,  et  ils 
avaient  toujours  patente  la  partie  postérieure  de  la 
tête,  comme  nous  avons  le  visage,  si  bien  qu'ils  pou- 
vaient aller  également  en  avant  et  en  arrière. 

Quand  le  soir  arrivait,  ils  se  bottaient  et  éperon- 
naient  les  uns  les  autres,  mettaient  leurs  besicles  et 
s'endormaient  ainsi,  afin  d'être  toujours  prêts  à  se  pré- 
senter au  jugement  dernier,  si  la  trompette  de  l'ange 
se  faisait  entendre. 

Midi  sonnant,  ils  s'éveillaient  et  se  débottaient;  cra- 
chait qui  voulait,  éternuait  qui  voulait.  Mais  tous,  par 
statut  rigoureux  amplement  et  copieusement  baîlaient  et 
déjeunaient  de  baîler  [bailler].  Leurs  bottes  et  éperons  mis  sur 
un  râtelier,  ils  descendaient  aux  cloîtres,  se  lavaient  soi- 
gneusement les  mains  et  la  bouche  ,  s'asseyaient  sur  un 
long  siège  et  se  curaient  les  dents  jusqu'à,  ce  que  le  prieur 
fit  signe  en  sifflant  ;  lors  chacun  ouvrait  la  bouche  tant 
qu'il  pouvait,  et  ils  baîlaient  aucunes  fois  une  demi-heure, 
aucunes  fois  plus,  aucunes  fois  moins,  selon  que  le  prieur 
jugeait  le  déjeuner  proportionné  à  la  fête  du  jour  ;  après 
cela,  ils  faisaient  une  belle  procession  en  laquelle  ils  por- 
taient deux  bannières  en  l'une  desquelles  était  en  belle 
peinture  le  portrait  de  Vertu,  en  l'autre  de  Fortune. 


250      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Mais  la  Fortune  avait  le  pas  sur  la  Vertu. 

Pendant  le  temps  qui  restait  à  ceux-ci  après  les  priè- 
res et  les  repas,  il  s'exerçaient  à  l'œuvre  de  charité  en 
attendant  le  jugement  final;  le  dimanche,  se  pelau- 
dant  l'un  l'autre;  le  lundi,  s'entrenazardant  ;  le  mar- 
di, s'entrégratignant;  le  mercredi,  s'entremouchant; 
le  jeudi ,  s'entretirant  les  vers  du  nez  ;  le  vendredi 
s'entrechatouillant  ;  le  samedi,  s'entrefouettant,  etc. 

Telle  était  leur  diète  quand  ils  étaient  au  couvent; 
mais  s'ils  en  sortaient,  quand  ils  étaient  sur  l'eau, 
ils  ne  devaient  pas  manger  de  poisson,  et  quand  ils 
étaient  sur  la  terre,  ils  ne  devaient  pas  manger  de 
viande  ,  afin  qu'il  fût  bien  entendu  qu'ils  ne  se  lais- 
saient pas  gouverner  par  les  circonstances  extérieures. 

VI. 

Panurge  interroge  ensuite  un  des  moines,  qu'il  ap- 
pelle Frater  fredon,  fredon,  fredondillc.  La  règle  pres- 
crit au  moine  le  silence ,  et  il  ne  répond  que  par  mo- 
nosyllabes. La  conversation ,  que  Voltaire  a  copiée 
quelque  part,  n'en  est  pas  plus  édifiante. 

Epistémon  revient  à  ce  propos  sur  la  question  du 
carême.  Si  l'on  voulait  le  supprimer,  dit-il,  les  mé- 
decins s'y  opposeraient, 

Car  sans  le  caresme  seroit  leur  art  en  mespris ,  rien  ne 
gaigneroient,  personne  ne  seroit  malade.  En  caresme  sont  tou- 
tes maladies  semées  :  c'est  la  vraye  pépinière,  la  naïfve  cou- 
che de  tous  maux  :  encore  ne  considérez  que  si  le  caresme 
fait  les  corps  pourrir,  aussi  fait-il  les  âmes  enrager. 

Panurge  demande  à  un  frère  Esclot  qui   est  pré- 
sent, ce  qu'il  pense  d'Epistémon  : 
Est-il  pas  hérétique  ?  —  Très. 
Doit-il  estre  hruslé  ?  -  Doit. 
Et  de  quelle  manière  ?  —  Vif. 


LE  TKMOIGNAUK  DES  HOMMES.  251 

Que  vous  scmble-t-il  estre  ?  -  Fol. 

Que  voudriez-vous  qu'il  fust  ?  —  Ars,  etc. 

Notez  qu'on  est  à  table  et  que  le  frère  Esclot  a 
pour  but  principal  de  ne  pas  perdre  un  coup  de  dent. 

Cette  scène  a  été  imitée  dans  un  ancien  canevas 
italien  de  Bon  Juan.  La  table  est  couverte  de  mets. 
Le  valet  de  don  Juan,  Sganarelle,  Leporello  ou  Arle- 
quin, a  grande  envie  d'y  goûter  ;  il  dit  à  son  maître 
qu'il  voudrait  bieu  souper  parce  qu'une  femme  l'at- 
tend, une  très  jolie  veuve.  Don  Juan  prend  feu  là- 
dessus,  il  fait  mettre  Arlequin  à  table  pour  lui  adres- 
ser plus  commodément  des  questions.  Mais  Arlequin 
n'est  guère  disposé  à  une  longue  conversation.  Il  ne 
répond  que  par  monosyllabes  et  finit  par  s'étouffer. 

Don  Juan.  De  quelle  taille  est  cette  jeune  veuve  ? 
Arlequin.  Courte. 

—  Comment  se  nomme-t-elle  ?  -  Anne. 

—  A-t-elle  père  et  mère  ?  -  Oui. 

—  Tu  dis  qu'elle  t'aime  ?  -   Fort. 

—  Combien  a-t-elle  d'aunées  ?  -  Viugt. 

—  En  quel  endroit  la  verrons  ? 

Arlequin  s'engoue.  —  Oh,  vous  parlez  trop  aussi.  Que 
diable,  on  ne  sait  pas  ce  que  l'on  mange.  L'endroit  que  vous 
me  demandez  me  ferait  perdre   six  bouc  bées. 1 

VIL 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'une  station  avant  d'arri- 
ver à  l'oracle  de  la  Dive  Bouteille,  c'est  celle  du 
pays  de  Satin.  C'est  un  pays  délicieux,  où  l'on  voit 
au  naturel  toutes  sortes  de  merveilles  non  naturelles, 
toutes  sortes  d'animaux  qui  n'ont  jamais  existé  que 
dans  les  livres  et  les  légendes:  des  licornes,  des  ré- 
moras, capables  d'arrêter  un  navire  en  mer,  des  hy- 

1  Cailhava.  De  l'art  de  la  comédie,  1786,  2  vol.  in  8°,  T.  II, 
p.  197. 


252       LIVRE  V.  -  VOYAGE  A  I/ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

dres  à  sept  têtes,  le  bélier  à  toison  d'or  de  Jason,  la 
peau  de  l'âne  d'Apulée,  plusieurs  phénix,  bien  que 
la  tradition  prétende  qu'il  n'en  existe  jamais  qu'un 
à  la  fois,  etc.,  etc.  Il  est  vrai  que  tout  cela  n'é- 
tait pas  vivant,  mais  en  peioture.  Le  pays  de  Sa- 
tin est  le  pays  des  menteries,  des  mensonges  im- 
primés et  des  légendes  trompeuses.  C'est  dans  ce 
pays  que  demeure  un  personnage  qui  a  joué  un  grand 
rôle  dans  le  monde  :  le  père  de  l'histoire,  le  narra- 
teur du  vrai  et  du  faux:  Ouy-Dire.  Rabelais  nous  en 
trace  un  portrait  piquant  : 

Cerchans  donc  par  ledit  pays  si  viandes  aucunes  trouve- 
rions, entendîmes  un  bruit  strident  et  divers,  comme  si  fus- 
sent femmes  lavant  la  bu^e  ou  traquets  de  moulins  de  Bazacle 
lez  Tolose  ;  sans  plus  séjourner,  nous  transportasmes  au  lieu 
où  c'estoit,  et  vismes  un  petit  vieillard  bossu,  contrefait  et 
monstrutux,  on  le  nommait  Ouydire  :  il  avoit  la  gueule  fen- 
due jusques  aux  oreilles,  et  dedans  la  gueule  sept  langues,  et 
chaque  langue  fendue  en  sept  parties  ;  quoy  que  ce  fust,  de 
toutes  sept  ensemblement  pa^loit  divers  propos  et  langages 
divers  :  avoit  aussi  parmy  la  teste  et  le  reste  du  corps  autant 
d'oreilles  comme  jadis  eut  Argus  d'yeux  ;  au  roste  estoit  aveu- 
gle et  paralytique  des  jambes.  Autour  de  luy  je  vis  nombre 
innumerable  d'homnit  s  et  de  femmes  escoutans  et  attentifs,  et 
en  recognus  aucuns  parmi  !a  trouppe  faisans  bon  minois,  d'en- 
tre lesquels  un  pour  lors  tenoit  une  mappemonde,  et  la  leur 
exposoit  sommairement  par  petits  aphorismes,  et  y  devenoient 
clercs  et  savans  en  peu  d'heures,  (tparloient  de  prou  de  choses 
prodigieuses  elegantement  et  par  bonne  mémoire,  pour  la  cen- 
tième partie  desquelles  savoir  ne  suifiroit  la  vie  de  l'homme  : 
des  pyramides  du  Nil,  de  Babylone,  des  Troglodites,  drs  Uy- 
mantopodes,  des  Blemmyes,  des  Pigmées,  des  Canibales,  des 
monts  Hyperborées,  des  vEjdpanes,  de  tous  les  diables,  et  tout 
par  Ouy-dire  Là  je  vis,  selon  mon  advis,  Hérodote,  Pline,  So- 
lin,  Berose.  Philostrate,  Mêla,  Strabo,  et  tant  d'autres  anti- 
ques, plus  Albert  le  jacobin  grand,  Pierre  Tesmoing,  pape  Pie  se- 
cond, Volateran,  Paulo  Jovio  le  vaillant  homme,  Jacques  Car- 
tier, Chaiton  Armenian,  Marc  Paule  Vénitien,  Ludovic  Romain, 


LE  TEMOIGNAGE  DUS    HOMMES.  253 

Piètre  Alvares,  et  ne  sçay  combien  d'autres  modernes  histo- 
riens cachés  derrière  une  pièce  de  tapisserie,  en  tapinois  escri- 
vans  de  belles  besongnes,  et  tout  par  Ouy  dire. 

Faisons  ici  une  parenthèse  pour  placer  quelques 
explications.  Pline  (V,  7,  3)  et  les  autres  auteurs 
cités  nous  parlent  en  effet  de  peuples  monstrueux 
qui,  disait-on,  habitaient  diverses  parties  de  l'Afri- 
que. Les  Troglodytes  faisaient  leur  demeure  dans 
des  cavernes  ;  les  Hypomantes  avaient,  au  lieu  de 
pieds,  des  courroies  au  moyen  desquelles  ils  s'a- 
vançaient en  serpentant;  les  Blemmyes  n'avaient  pas 
de  tête  ;  leurs  yeux  et  leur  bouche  s'ouvraient  sur 
la  poitrine,  etc.  Les  auteurs  cités  ici  sont  connus. 
Disons  pourtant  que  Albert  le  jacobin,  c'est  Albert 
le  Grand,  savant  du  treizième  siècle,  qui  passa  pour 
•  magicien  et  sur  le  compte  duquel  on  raconte  beau- 
coup de  fables;  que  Pierre  Témoing,  c'est  évidem- 
ment le  théologien  protestant  connu  sous  le  surnom 
de  Pierre  Martyr  (pip-ciip ,  témoin),  contemporain  de 
Rabelais,  et  qui  fit  de  grands  efforts  pour  réunir  les 
différentes  sectes,  séparées  de  l'Eglise  romaine.  Il 
figure  ici  parce  que  son  surnom  rappelle  l'idée  de 
témoignage.  Le  pape  Pie  II  ^Eneas  Sylvius  Piccolo- 
miui,  quinzième  siècle)  avait  combattu  comme  théo- 
logien l'infaillibilité  des  papes,  qu'il  soutint  énergi- 
quement  quand  il  fut  devenu  pape  lui-même.  Piètre 
Alvarès  est  probablement  le  voyageur  portugais  Al- 
vares Cabrai.  Quant  aux  autres  voyageurs  cités,  ils 
sont  célèbres  pour  la  plupart,  mais  on  a  droit  de 
suspecter  la  véracité  de  nombre  des  choses  qu'ils 
nous  racontent. 

Derrière  une  pièce  de  velours  figurée  à  feuilles  de  menthe, 
près  d'Ouydire,  je  vis  nombre  grand  de  PercheroES  et  de  Man- 


254      LIVRE  V. — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  B0OTEILLE. 

ceaux,  bons  estudians,  jeunes  assez:  et  demandans  en  quelle 
faculté  ils  appliquoient  leur  estude,  entendismes  que  là  de 
jeunesse  ils  apprenoient  à  estre  tesmoins,  et  en  cestuy  art  pro- 
fitoient  si  bien,  que  partans  du  lieu  et  retournés  en  leur  pro- 
vince, vivaient  honnestem  nt  du  métier  de  tesmoignerie,  rendans 
leur  tesmoignage  de  toutes  choses  à  ceux  qui  plus  donneraient 
par  journée,  et  tout  par  Guy  dire.  Dites-en  ce  que  vous  vou- 
drez, mais  ils  nous  donnèrent  de  leurs  cbanteaux,  et  beumes 
à  leurs  barils  à  bonne  chère.  Puis  nous  advertirent  cordiale- 
ment, qu'eussions  à  espargner  vérité,  tant  que  possible  nous  se- 
roit,  si  voulions  parvenir  en  cour  de  grands  seigneurs. 

Les  Percherons  et  les  Manceaux,  sont  souvent  ac- 
cusés par  les  comiques  de  faire  le  métier  de  témoin, 
c'est-à-dire  d'affirmer  moyennant  finance  qu'ils  ont 
vu  des  choses  qu'ils  n'ont  pas  vues.  Un  personnage 
de  ce  genre  figure  dans  les  Plaideurs,  derrière  la 
toile,  il  est  vrai: 

Un  grand  homme  sec,  là,  qui  me  sert  de  témoin, 
Et  qui  jure  pour  moi  lorsque  j'en  ai  besoin. 

Et  ailleurs,  quand  Petit-Jean  allègue  comme  té- 
moins les  pattes  du  chapon  mangé  par  l'accusé, 
L'Intimé  s'écrie: 

Je  les  récuse. 

DANDIN. 

Bon! 
Pourquoi  les  récuser  ? 

l'intimé. 

Monsieur,  ils  sont  du  Maine 

DANDIN. 

Il  est  vrai  que  du  Mans  il  en  vient  par  douzaine. 

Il  serait  trop  long  et  il  est  superflu  d'indiquer  les 
passages  de  Dufresny,  Boileau,  Régnard  et  autres, 
où  l'on  s'égaie  au  sujet  des  faux  témoins  du  Maine  et 
de  la  Normandie. 


LA    VILLE    DES    [jÀNTEBNBS.  255 

VIII. 

Après  cette  courte  station  au  pays  du  mensonge, 
des  traditions  menteuses  et  de  l'ennemi  acharné  de 
la  vérité  philosophique,  nos  voyageurs  parviennent 
enfin  au  terme  de  leur  voyage  à  la  recherche  du 
plus  grand  problème  que  puisse  se  poser  la  pensée 
humaine.  Ils  abordent  au  pays  de  la  science,  à  l'île 
ou  plutôt  aux  îles  des  Lanternes.  En  sortant  du  pays 
de  Satin,  on  navigua  quatre  jours  encore;  puis  un 
soir  on  aperçut  certains  petits  feux  volants,  cer- 
taines lueurs,  que  l'auteur  prit  d'abord  pour  celles 
de  poissons  phosphorescents.  A  mesure  que  l'on  ap- 
procha, elles  se  dessinèrent  plus  nettement,  et  l'on 
reconnut  les  phares  et  les  lanternes  du  pays  désiré. 

Il  y  a,  dans  la  manière  dont  Pantagruel  et  ses 
amis  abordent  dans  le  pays  de  la  science,  un  souve- 
nir très  marqué  d'un  passage  de  Y  Histoire  véritable. 
Voici  comment  Luciea  nous  décrit  son  arrivée  à  Ly- 
chnopolis,  la  ville  des  lampes  : 

29.  Nous  voguons  ensuite  une  nuit  et  un  jour  ;  et ,  vers  le 
soir ,  nous  arrivons  à  Lychnopolis ,  après  avoir  dirigé  notre 
course  vers  les  régions  inférieures.  Cette  ville  située  dans  l'es- 
pace aérien  qui  s'étend  entre  les  Hyades  et  les  Pléiades ,  est 
un  peu  au-dessous  du  Zodiaque.  Xous  débarquons,  et  nous 
n'y  trouvons  pas  d'hommes,  mais  des  lampes,  qui  se  prome- 
naient sur  le  port  et  dans  la  place  publique.  Il  y  en  avait  de 
petites,  apparemment  la  populace,  et  quelques-unes,  les  grands 
et  les  riches,  brillantes  et  lumineuses.  Elles  avaient  chacune 
leur  maison,  je  veux  dire  leur  lanterne,  et  chacune  leur  nom 
comme  les  hommes  ;  nous  les  entendions  même  parler.  Loin 
de  nous  faire  aucun  mal,  elles  nous  offrent  l'hospitalité.  Mais 
nous  n'osons  accepter,  et  personne  de  nous  n'a  le  courage  de 
souper  et  de  passer  la  nuit  avec  elles.  Le  palais  du  roi  est  si- 
tué au  milieu  de  la  ville.  Le  prince  y  est  assis  toute  la  nuit, 
appelant  chacune  d'elles  par  son  nom.  Celle  qui  ne  répond  pas 


256       LIVBE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

est  condamnée  à  mort  pour  avoir  abandonné  son  poste.  La 
mort,  c'est  d'être  éteinte.  Nous  nous  reudons  au  palais  pour 
voir  ce  qui  s'y  passait,  et  nous  entendons  plusieurs  lampes  se 
justifiant  et  exposant  les  motifs  pour  lesquels  elles  arrivaient 
si  tard.  Je  reconnus  parmi  ces  lampes  celle  de  notre  maison  : 
je  lui  demandai  des  nouvelles  de  ma  famille,  et  elle  satisfit  à 
mes  questions. 

Les  lampes  de  Lucien  sont  remplacées  par  des  lan- 
ternes chez  Rabelais,  mais  il  donne  à  ce  mot  diverses 
significations.  La  lanterne  est  pour  lui ,  suivant  les 
occasions,  un  édifice,  un  phare,  une  lanterne,  une 
personne. 

Pantagruel  retrouve ,  comme  Lucien ,  diverses 
lanternes  connues  :  la  lanterne  ou  phare  de  La  Ro- 
chelle ,  le  phare  de  l'île  de  Pharos,  à  Alexandrie,  la 
lanterne  de  Démosthènes,  à  Athènes.  Près  du  port  de 
Lanternois  est  un  petit  village  habité  par  les  Lych- 
nobiens,  peuples  qui  vivent  de  lanternes,  c'est-à-dire 
d'études,  de  lumières,  comme  chez  nous  les  briffaux 
vivent  de  nonnains- 

Les  briffaux  avaient  pour  fonction  de  quêter  en 
faveur  de  certains  couvents  de  religieuses  qui  n'a- 
vaient pas  un  revenu  suffisant  ;  ils  vivaient  de  non- 
nains  puisqu'ils  étaient  payés  par  elles. 

Des  Obéliscolychnies,  une  lanterne  sur  la  tête,  re- 
çurent les  voyageurs  ;  ils  faisaient  les  fonctions  de 
guides  du  port,  et  deux  des  plus  qualifiés  d'entre  eux 
se  chargèrent  de  conduire  Pantagruel  et  ses  compa- 
gnons chez  la  reine.  Celle-ci  les  reçut  avec  beaucoup 
d'égards,  et  leur  promit  de  leur  fournir  tout  ce  qui 
était  nécessaire  pour  consulter  l'oracle. 

La  ville  de  Lychnopolis  n'était  peuplée  que  de  lam- 
pes; la  cour  de  Lanternois  n'était  peuplée  que  de  lan- 
ternes ,  et  tous  les  personnages  que  nous  allons  ren- 


LA    VILLE    DES    LANTERNES.  257 

contrer  auront  cette  forme.  La  reine  était  une  lan- 
terne revêtue  de  cristal  de  roche,  damasquiné  et  pas- 
sementé  de  gros  diamants  ;  les  Lanternes  du  sang 
royal  étaient  vêtues ,  quelques-unes  de  strass  ,  d'au- 
tres de  stuc  doré  ;  les  autres  étaient  vêtues  de  corne, 
de  toile  cirée  transparente  ou  de  papier.  Il  y  avait 
une  lanterne  en  terre  qui  s'étalait  au  premier  rang  ; 
l'auteur  s'en  étonna,  on  lui  dit  que  c'était  la  lanterne 
d'Epictète,  vendue  autrefois,  suivant  Lucien,  à  un 
amateur  qui  en  donna  3,000  deniers.  On  trouva  là 
aussi  la  lanterne  de  Martial,  illustrée  par  les  vers  du 
poète,  une  lanterne  suspendue  enlevée  autrefois  par 
Alexandre  au  temple  de  Thèbes  ,  puis  une  lanterne 
qui  avait  un  beau  floc  de  soie  cramoisie  sur  la  tête. 
On  dit  à  l'auteur  que  c'était  Bartole,  la  lumière  du 
droit. 

L'heure  du  souper  venue,  toutes  les  lanternes  s'as- 
sirent suivant  le  cérémonial  habituel,  puis  on  apporta 
à  chacune  de  quoi  se  repaître  ,  c'est-à-dire  des  bou- 
gies et  des  chandelles  de  différente  forme  et  de  diffé- 
rente valeur. 

Les  éditions  anciennement  imprimées  ne  nous  ap- 
prennent pas  ce  qu'on  servit  aux  voyageurs,  mais  un 
manuscrit  qui  se  trouve  à  la  Bibliothèque  Nationale  à 
Paris,  donne  le  menu  très  étendu  du  souper  ;  nous  y 
trouvons  entre  autres  les  quatre  quartiers  du  mouton 
qui  porta  Hellé  et  Phryxus  à  travers  l'Hellespont,  les 
deux  chevreaux  de  la  chèvre  Amalthée,  six  oisons  du 
Capitole,  les  six  bœufs  dérobés  par  Cacus  et  recou- 
vrés par  Hercule  ,  le  cerf  dont  Actéon  fut  contraint 
de  prendre  la  figure,  etc.,  etc.  Parmi  les  lanternes, 
Rabelais  reconnut  celle  de  ton  ancien  compagnon  de 
cloître  Pierre  Lamy,  et  ce  fut  elle  qu'il  emmena 
ii  17 


258      LIVRE  V.  —VOYAGE  A  l'OEACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

pour  l'éclairer  dans  sa  chambre  lorsque  l'heure  fut 
venue  de  se  reposer. 

IX. 

L'oracle  de  la  Dive  Bouteille  n'était  pas  dans  l'île 
même  où  les  voyageurs  étaient  abordés ,  mais  dans 
une  île  voisine,  qui  ne  contenait  que  le  temple  et  ses 
dépendances.  Une  lanterne  fut  chargée  de  les  y  con- 
duire ;  elle  leur  recommanda  de  ne  s'effrayer  de  rien 
de  ce  qu'ils  pourraient  voir. 

Les  voyageurs  forment  deux  groupes,  de  préoccu- 
pations différentes,  les  uns,  Panurge,  frère  Jean,  re- 
présentent surtout  le  côté  sensuel  inférieur  de  l'hom- 
me, Pantagruel,  l'auteur,  qui  apparaît  quelquefois,  et 
d'autres  encore,  en  représentent  le  côté  intellectuel  et 
supérieur.  Ces  deux  groupes  s'avancent  parallèlement 
dans  tout  l'ouvrage,  en  portant  un  jugement  différent 
sur  les  divers  incidents  qui  se  rencontrent. 

Ce  parallélisme  va  se  poursuivre  jusqu'à  la  fin,  mais 
en  s'accentuant  davantage.  Panurge  et  son  groupe 
vont  rester  sur  le  premier  pian,  Bacchus  et  le  vin 
vont  demeurer  en  avant.  L'auteur  a  besoin  qu'on  s'y 
trompe  et  qu'on  voie  là  ses  préoccupations  principa- 
les. Il  y  va  de  son  repos  et  il  y  tient.  Ajoutons  qu'en 
agissant  ainsi,  il  ne  trompe  pas,  il  réagit  contre  l'as- 
cétisme du  moyen  âge  et  veut  que  le  corps  ait  satis- 
faction —  mais,  derrière  ce  rideau  peint  en  couleurs 
voyantes,  la  pensée  intime  de  l'auteur  se  révèle  à 
qui  veut  la  chercher.  A  côté  de  l'enseignement  exoté- 
rique  pour  la  foule  des  Panurgistes,  il  y  a  l'enseigne- 
ment ésotérique  et  supérieur  pour  les  Pantagruélis- 
tes.  Nous  allons  assister  à  une  véritable  initiation  et, 
pour  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  l'auteur  va  nous  faire 


LES   EMBLÈMES.  259 

passer  par  quelques-unes  des  cérémonies  symboliques 
qui  précédaient  l'initiation  aux  mystères  du  paga- 
nisme. 

X. 

Les  voyageurs  passèrent  d'abord  à  travers  un  vi- 
gnoble composé  de  toutes  les  espèces  de  vignes  :  Fa- 
lerne,  Malvoisie,  Muscat,  Beaune,  Grave,  Nérac,  etc., 
etc.  Chaque  vigne  portait  à  la  fois  feuille  ,  fleur  et 
fruit,  comme  les  orangers  de  San-Remo.  La  lanterne 
leur  dit  de  manger  trois  grains  de  chacune ,  de  met- 
tre du  pampre  dans  leurs  chaussures  et  de  prendre 
une  branche  verte  dans  la  main  gauche.  On  passa 
ensuite  sous  un  arc,  un  véritable  arc  de  triomphe  de 
buveur,  où  l'on  avait  sculpté  des  bouteilles,  des  cou- 
pes, des  verres  de  toutes  formes,  avec  accompagne- 
ment de  langues  et  de  jambons  fumés,  en  un  mot,  de 
tout  ce  qui  peut  exciter  la  soif  et  la  satisfaire.  Cet 
arc  se  terminait  en  une  tonnelle  couverte  de  vignes 
où  l'on  voyait  des  raisins,  auxquels  l'art  du  jardinier 
avait  fait  prendre  toutes  les  couleurs.  Cette  tonnelle 
était  terminée  par  trois  vieux  lierres  bien  verdoyants 
et  chargés  de  baies ,  dont  les  voyageurs  se  firent  des 
chapeaux  albanais. 

Pantagruel  fit  remarquer  que,  chez  les  Romains, 
une  prêtresse  de  Jupiter  n'aurait  pas  eu  le  droit  de 
passer  sous  cette  treille.  —  En  effet,  dit  la  Lanterne 
conductrice,  en  passant  sous  la  treille,  elle  aurait  eu 
le  raisin ,  le  vin  au  dessus  de  la  tête  ;  symbolique- 
ment ,  elle  aurait  été  dominée  par  le  vin.  Or  «  tous 
personnages  qui  s'adonnent  et  dédient  à  la  con- 
templation des  choses  divines,  doivent  en  tranquil- 
lité leur  esprit  maintenir  hors  toutes  perturbations 
n  17* 


260      LIVHE  Y.  — VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

de  sens,  »  et,  il  n'est  rien  qui  trouble  plus  l'intelli- 
gence que  le  vin  pris  en  excès.  C'est  pour  cette  rai- 
son que  je  vous  ai  fait  mettre  du  pampre  dans  vos 
chaussures,  afin  que  la  prêtresse  de  la  Dive  Bouteille 
voie  que,  bien  que  vous  ayez  passé  sous  cette  treille, 
vous  n'en  foulez  pas  moins  le  vin  aux  pieds  et  que 
vous  méprisez  ceux  qui  en  abusent.—  Je  ne  suis  point 
clerc,  dit  Jean,  dont  bien  me  déplaît,  mais  je  com- 
prends l'emblème.  La  Révélation  —  un  catholique 
eût  dit  l'Apocalypse  —  la  Révélation  nous  parle 
d'une  femme  qui  avait  la  lune  sous  ses  pieds  ;  on  m'a 
expliqué  que  cela  voulait  dire  qu'elle  était  d'une  na- 
ture et  d'un  caractère  opposé  à  celui  des  autres  fem- 
mes, qui  l'ont  dans  la  tête.  Nous  devons  de  même 
tenir  le  vin  sous  nos  pieds  afin  qu'il  ne  nous  monte  pas 
à  la  tête  et  ne  nous  pousse  pas  à  faire  des  sottises.» 
Les  voyageurs  entrent  dans  un  passage  souterrain 
«par  un  arceau  incrusté  de  plâtre,  sur  lequel  on  avait 
peint  une  danse  de  femmes  et  de  Satyres  autour  du 
vieux  Silène,  riant  sur  son  âne.»  Cette  entrée  rappelle 
à  Rabelais  la  Cave  peinte  qui  se  trouvait  à  Chinon 
sa  patrie,  à  Chinon,  la  première  ville  du  monde.  — 
Pourquoi  la  première  ville  du  monde  ?  demande  Pan- 
tagruel. —  Parce  qu'elle  s'appelait  autrefois  Cayno  ou 
Cayuon,  preuve  qu'elle  fut  fondée  par  Caïn,  qui,  sui- 
vant l'Ecriture  ,  bâtit  la  première  ville.  —  Il  n'y 
avait  rien  à  répondre  à  cette  étymologie.  Cette  Cave 
peinte  dont  nous  parle  Rabelais,  était  un  cabaret  re- 
nommé, où  l'on  ne  descendait  pas,  mais  où  l'on  mon- 
tait, dit  un  ancien  commentateur,  par  autant  de  de- 
grés qu'il  y  avait  de  jours  dans  l'an  ;  elle  était  creu- 
sée en  terre  cependant,  mais  auprès  du  château  fort, 
qui  est  sur  une  hauteur. 


LES    EMBLÈMES  261 

Le  gouverneur  de  la  Bouteille  vint  au  devant  des 
voyageurs  avec  sa  garde,  composée  de  bouteillons.  En 
les  voyant  conduits  par  la  Lanterne,  le  lierre  en  tête, 
le  thyrse  en  main  et  le  pampre  sous  les  pieds,  il  donna 
Tordre  de  les  faire  entrer. 

La  Lanterne  les  mena  devant  un  grand  escalier  de 
marbre  qu'il  fallait  descendre.  Elle  leur  fit  remar- 
quer que  les  marches  étaient  disposées  dans  un  ordre 
savant.  Il  y  avait  une  marche  et  un  repos,  puis  deux 
marches  et  un  repos,  trois  marches  et  un  repos  ;  qua- 
tre marches  et  un  repos,  en  tout  dix.  Multipliez  cha- 
cune de  ces  marches  par  dix,  dit  la  Lanterne.  —  Nous 
aurons  dix,  vingt,  trente  et  quarante,  en  tout  cent, 
dit  Pantagruel.  —  Ajoutez  à  ce  nombre  le  premier 
cube  formé  en  dehors  de  l'unité ,  c'est-à-dire  huit. 
Quand  nous  aurons  compté  ce  nombre  de  marches, 
nous  serons  à  la  porte  du  temple. 

Ces  chiffres  sont  tirées  du  Timée  de  Platon  et  du 
traité  de  Plut  arque  de  la  Création  de  Vâme.  Nos 
lecteurs  ne  tiennent  probablement  pas  beaucoup  à 
ce  que  nous  leur  expliquions  les  raisons  qui  les  ont 
fait  choisir. 

En  descendant  ce  long  escalier  qui  s'enfonçait 
sous  terre  sans  autre  clarté  que  celle  de  la  Lan- 
terne conductrice,  Panurge  fut  repris  de  ses  ter- 
reurs. —  C'est  tout  au  moins  le  trou  de  St  Patrice  en 
Irlande,  disait -il,  ou  l'antre  de  Trophonius  en 
Béotie. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  ces  deux  portes  de  l'au- 
tre monde ,  l'une  conduisant,  disait-on,  dans  les  En- 
fers helléniques,  l'autre  dans  le  Purgatoire  et  l'En- 
fer des  chrétiens.  Le  trou  de  St-  Patrice  est  fermé 
ou  à  peu  près  ,    l'antre  de  Trophonius  n'a  pas  été 


262       LIVRE  V. — VOYAGE  A  i/ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

exploré  depuis  longtemps,  que  nous  sachions  du 
moins;  mais  on  a  retrouvé  tout  récemment  le  «man- 
téion»,  le  couloir  prophétique,  du  temple  de  Délos, 
sorte  de  passage  gigantesque,  creusé  naturellement 
dans  le  roc ,  où  les  vents  s'engouffrent  avec  des 
bruits  étranges  et  effrayants1.  Le  palais  souterrain 
où  la  Dive  Bouteille  rend  ses  oracles  est  d'un  carac- 
tère plus  aimable  et  ne  nous  réserve  aucune  sur- 
prise effrayante. 

Arrivé  à  la  78e  marche  —  c'est  le  chiffre  sacra- 
mentel de  l'auteur — Panurge  n'y  put  tenir  :  «Dame 
mirifique  ,  s'écria-t-il ,  retournons  sur  nos  pas  ,  je 
vous  prie  ;  j'aime  mieux  ne  jamais  me  marier.  Ce 
doit  être  ici  le  Ténare  par  où  l'on  va  en  enfer.  Il 
me  semble  entendre  Cerbère;  je  n'ai  en  lui  aucune 
dévotion  ;  retournons,  je  vous  prie.  Si  c'est  la  fosse 
de  Trophonius ,  les  Lémures  nous  mangeront  tout 
vifs,  comme  ils  mangèrent  le  hallebardier  Démétrius.> 

Ce  hallebardier ,  comme  il  l'appelle ,  périt  en 
effet  dans  l'antre  mystérieux,  mais  il  ne  fut  pas 
mangé  ;  la  peur  fait  extravaguer  le  pauvre  Panurge. 

Frère  Jean  lui  fait  honte  de  sa  poltronnerie  ,  et 
lui  déclare  qu'il  le  prend  sous  sa  protection.  —  Je  ne 
crains  pas  les  diables,  dit  frère  Jean  ;  je  ne  crains 
que  leurs  cornes.  —  Les  cornes  !  c'est  aussi  ce  que 
craignait  Panurge,  qui  échange  avec  Jean  quelques 
plaisanteries  sur  ce  sujet.  Les  deux  amis  font  même 
tant  de  bruit  que  la  Lanterne  les  prie  de  se  taire. 
«■Favete  Hnguis,  leur  dit-elle.  C'est  le  moment  de 
garder  le  silence  par  respect  pour  le  lieu  où  nous 
sommes>. 

1  Voir  Fr.  Delaunay,  Moines  et  Sibylles  dans  V  antiquité 
judeo-grecque,  in  8°,  187-J. 


LE    PALAIS    DE    L'ORACLE.  263 

XL 

Au  bas  de  l'escalier ,  ils  se  trouvèrent  en  face 
d'un  portail  de  fin  jaspe ,  d'ordre  dorique  ,  sur  le- 
quel était  écrit  en  lettres  d'or  ioniques  ou  grecques  : 
'Ev  oîvo)  aWjQeta.  [In  vino  veritas,  la  vérité  est  dans 
le  vin.]  Les  portes  étaient  d'airain,  massives,  à 
petites  vignettes  enlevées  et  émaillées  mignonne- 
ment.  Elles  étaient  complètement  fermées,  mais  à 
l'aide  d'un  ressort  que  la  Lanterne  conductrice  mit 
en  mouvement ,  elles  glissèrent  doucement  en  ar- 
rière ,  non  avec  fracas  ,  mais  avec  un  léger  mur- 
mure, parce  que  le  mouvement  se  faisait  sur  un  cy- 
lindre roulant,  adroitement  travaillé. 

Les  deux  battants  se  refermèrent  de  la  même 
façon.  Le  principal  moteur  de  ces  portes  était  un 
aimant,  qu'un  ressort  approchait  ou  éloignait  au  be- 
soin, et  qui,  si  nous  comprenons  bien  la  pensée  de 
l'auteur ,  agissait  à  la  manière  des  électro-aimants 
employés  aujourd'hui  dans  l'industrie. 

Près  des  portes,  les  voyageurs  admirèrent  deux 
grandes  tables  «d'aimant  indique»  bleues  et  polies, 
sur  lesquelles  étaient  inscrites  deux  sentences,  l'une 
en  latin,  l'autre  en  français,  mais  toutes  deux  tra- 
duites du  grec  : 

DUCUNT  VOLENTEM  FATA,  NOLENTEM  TRAHUNT  (SénèqUe). 

[Les  Destinées  mènent  celui  qui  consent,  elles  traînent 
celui  qui  refuse.] 

TOUTES  CHOSES  SE  MEUVENT  EN  LEUR  FIN. 

XII. 

Le  pavé  du  temple  où  ils  étaient  entrés  était 
en  mosaïque  et  représentait  du  pampre  et  des  rai- 


264      LIVRE  V.  —  VOYAGE  A  L'ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

sins  avec  de  petits  lézards ,  de  petits  limaçons  cou- 
rant ou  glissant  parmi  les  branches,  tout  cela  fait 
avec  tant  d'art  que  les  voyageurs  levaient  involon- 
tairement les  pieds  pour  ne  pas  écraser  les  objets 
figurés.  La  voûte  et  les  murs  étaient  également  en 
mosaïque  et  représentaient  les  victoires  de  Bacchus 
dans  les  Indes.  Le  dieu  était  sur  un  char  traîné  par 
des  tigres  et  entouré  d'une  multitude  de  Bâchan- 
tes, Thyades,  Ménades,  etc.  —  L'auteur  les  compta, 
il  y  en  avait  69,227.  L'avant-garde  était  commandée 
par  Silène,  petit  vieillard,  tremblant,  courbé,  gras, 
ventru ,  etc.  «Sa  compagnie  était  de  jeunes  gens 
agrestes ,  cornus  comme  chevreaux ,  cruels  comme 
lions,  toujours  chantans  et  dansans  la  cordace  .  .» 
L'auteur  les  a  comptés  aussi  ;  il  y  en  avait  85,133. 
Pan  marchait  à  l'arrière-garde.  D'autres  tableaux 
représentaient  la  bataille  et  le  triomphe  du  dieu. 
A  quelques  détails  près,  ces  descriptions  sont  pri- 
ses de  Lucien. 

Une  lampe  splendide  éclairait,  comme  un  soleil, 
les  tableaux  et  tout  le  temple  souterrain.  Cette  lampe 
figure  la  splendeur  allégorique  de  l'empire  de  la 
vérité.  Elle  avait  une  mèche  d'asbeste,  qu'il  était 
inutile  de  renouveler.  L'auteur  nous  dit  que  l'huile 
n'avait  pas  besoin  non  plus  d'être  renouvelée,  et  il 
prétend  qu'une  lampe  à  huile  également  inconsump- 
tible  existait  dans  le  temple  de  Minerve  Poliade, 
qui  se  trouvait  sur  l'Acropole  d'Athènes ,  non  loin 
du  Parthénon.  Rabelais  se  trompe.  La  lampe  de 
Pallas  était  seulement  disposée  de  façon  qu'on  n'a- 
vait besoin  de  renouveler  la  provision  d'huile  que 
tous  les  ans.  Si  notre  auteur  veut  faire  de  cette 
lampe  à  l'huile  inépuisable ,   l'emblème   de  la  vé- 


LES    RÉPONSES    DK    i/OKACLE.  265 

rite ,  il  se  trompe  encore.  Il  y  a  une  part  de  vé- 
rité qui  est  durable ,  qui  ne  change  jamais  et  qui 
peut  être  représentée  par  la  mèche  d'asbeste;  mais 
il  y  a  des  vérités  relatives  que  Ton  découvre  de 
temps  en  temps  et  qui  doivent  être  ajoutées  à  la 
vérité  générale,  et  sont  symbolisées  par  l'huile  qu'il 
faut  de  temps  à  autre  ajouter  dans  le  réservoir. 

Au  dessus  de  la  lampe  centrale,  de  la  lampe  so- 
laire, étaient  suspendues  quatre  petites  lampes  de 
moindre  éclat,  et  le  jeu  de  ces  lumières  d'intensité 
différente  tombant  sur  les  marbres,  les  mosaïques,  les 
pierres  précieuses,  y  produisait  des  reflets  bizarres 
et  charmants  et  une  série  de  gracieux  arcs-en-ciel. 

Sur  la  partie  renflée  de  la  lampe  cristalline  l'ar- 
tiste avait  ciselé  «une  prompte  et  gaillarde  bataille 
de  petits  enfants  nus ,  montés  sur  de  petits  che- 
vaux avec  lances  et  virolets  [ou  fers  de  flèches] 
de  pampre ,  avec  gestes  et  efforts  puérils ,  tant 
ingénieusement  par  art  exprimés,  que  nature  mieux 
ne  le  pourrait.  >  —  Ces  enfants  sont  aussi  un 
symbole,  en  vertu  du  proverbe:  La  vérité  est  dans 
la  bouche  des  enfants. 

XIII. 

Pendant  que  les  voyageurs  considéraient  ces  ob- 
jets, la  prêtresse  de  la  Bouteille,  Bacbuc,  avec  sa 
compagnie,  s'avança  vers  eux,  la  face  joyeuse  et 
riante.  Elle  les  mena  auprès  d'une  fontaine  mer- 
veilleuse qui  sourdait  au  milieu  du  temple.  Il 
serait  trop  long  de  la  décrire  ,  mais  on  retrouvait 
dans  les  colonnes  et  dans  la  matière  dont  elles  étaient 
faites  les  nombres  et  les  métaux  sacrés.  Il  y  avait 
entre  autres,    parmi  les    ornements,  une  statue  de 


266      LIVRE  V. — VOYAGE  A  l'OKACLE  DE  LA  DIVE  BOUTEILLE. 

Saturne  en  plomb  avec  une  grue  d'or  à  ses  pieds  ; 
une  statue  de  Jupiter  en  étain  avec  un  aigle  émail- 
lé  d'or,  une  statue  du  Soleil  en  or,  tenant  un  coq 
blanc  dans  sa  main  droite;  une  statue  de  Mars  en 
airain  corinthien  avec  un  lion  à  ses  pieds  ;  une  sta- 
tue de  Vénus  en  cuivre  avec  une  colombe  ;  une  sta- 
tué de  Mercure  en  vif-argent  rendu  solide,  avec  une 
cigogne  à  ses  côtés,  enfin  une  statue  en  argent  de  la 
Lune  avec  un  lévrier. 

La  fontaine  était  entourée  de  colonnes  et  surmon- 
tée d'un  dôme.  A  l'intérieur  de  ce  dôme  on  avait  figu- 
ré les  lignes  du  zodiaque,  1  equateur,  les  deux  équino- 
xes,  la  ligne  écliptique  et  les  principales  étoiles,  entre 
autres  celles  qui  sont  voisines  du  pôle  antarctique. 

L'eau  coulait  de  la  fontaine  par  des  canaux  en 
hélice  et  en  coulant  elle  charmait  les  oreilles  par 
une  douce  mélodie,  en  même  temps  que  les  détails 
de  l'architecture  et  de  la  sculpture  charmaient  les 
yeux.  Les  voyageurs  ,  sur  l'ordre  de  Bacbuc ,  bu- 
rent de  cette  eau,  et  la  trouvèrent  délicieuse. 

Elle  leur  dit  alors  d'en  boire  en  pensant  à  un 
vin  quelconque  ;  ils  suivirent  ce  conseil ,  Panurge 
s'écria  qu'il  buvait  d'excellent  vin  de  Beaune,  frère 
Jean  qu'il  buvait  du  vin  de  Grave,  Pantagruel  que 
c'était  du  vin  de  Mireveaux.  —  Désirez  d'autres  vins 
et  buvez,  leur  dit  la  prêtresse  Bacbuc.  Ils  suivirent 
son  conseil  et  chacun  trouva  à  la  source  merveil- 
leuse le  goût  du  vin  qu'il  avait  imaginé.  Les  magné- 
tiseurs n'ont  pas,  comme  on  voit,  le  mérite  d'avoir 
inventé  le  prodige  de  la  transmutation  des  goûts 
sous   l'influence  de  l'imagination  surexcitée. 

Quand  on  se  fut  assez  émerveillé  sur  les  propriétés 
de  la  fontaine,  Bacbuc  demanda  qui  voulait  avoir  le 


INSTRUCTIONS  DE  LA  PRÊTRESSE.         267 

mot  de  la  Dive  Bouteille  ?  —  Moi,  dit  Panurge.  — 
La  prêtresse  l'affubla  de  divers  ornements,  et  lui  fit 
accomplir  diverses  cérémonies,  qui  sont  des  parodies 
de  celles  qu'on  imposait  aux  asj  irants  désireux  de 
se  faire  initier  aux  mystères.  Ces  parodies  sont  plai- 
santes quelquefois:  il  était  difficile  d'être  sérieux 
avec  Panurge.  Puis  la  prêtresse  le  mena  auprès  de  la 
Dive  Bouteille,  qui  était  une  sorte  d'amphore  placée 
dans  une  fontaine  hexagone,  remplie  d'eau  cristalline; 
elle  lui  fit  faire  une  prière,  puis  la  prière  achevée,  elle 
jeta  dans  la  fontaine  une  substance  qui  la  fit  immé- 
diatement bouillir.  Elle  dit  ensuite  à  Panurge  d'écou- 
ter. «Panurge  escoutoit  d'une  oreille  en  silence;  Bac- 
buc  se  tenoit  près  de  luy  agenouillée,  quand  de  la  sa- 
crée Bouteille  issit  un  bruit  tel  qu'en  fait  une  pluie 
soudainement  tombée.  Lors  fut  ouy  le  mot  Trinch. 
«Elle  est  rompue  ou  fêlée!»  s'écria  Panurge. 

Mais  Bacbuc  se  leva,  prit  Panurge  sous  le  bras  et 
lui  dit  :  «Amy,  rendez  grâce  es  cieux.  Vous  avez  eu 
promptement  le  mot  de  la  Dive  Bouteille,  et  le  mot 
le  plus  joyeux,  la  plus  divin  que  d'elle  j'aie  encore 
entendu  depuis  le  temps  qu'icy  je  ministre  à  son  très 
sacré  oracle.  Levez-vous  ,  allons  au  chapitre,  en  la 
glose  duquel  est  ce  beau  mot  interprété. — Allons,  dit 
Panurge;  de  par  Dieu,  je  suis  aussi  sage  qu'antan.» 

XIV. 

Le  lecteur  peut  d'abord  croire  comme  Panurge  à 
une  déception: 

«  Buvez,  a  dit  la  Dive  Bouteille-  Amusez- vous,  il 
n'y  a  de  vrai  que  le  plaisir,  de  bon  que  la  santé. > 

C'est  le  mot  de  l'épicuréisme.  C'est  aussi  celui  de 
l'Ecclésiaste  : 


268     LIVRE  V. — \OYaGE  a  l'oracle  i>e  la  dite  bouteille. 

Mangez  votre  pain  avec  joie ,  buvez  votre  vin  avec  allé- 
gresse. Jouissez  de  la  vie  avec  la  femme  que  vous  aimez  pen- 
dant tous  les  jours  de  votre  vie  passagère.  Faites  prompte- 
ment  tout  ce  que  vous  pouvez  faire,  il  n'y  aura  plus  ni  œu- 
vre, ni  raison,  ni  sagesse,  ni  science  dans  le  tombeau  où  vous 
courez  (IX,  9). 

L'auteur  de  l'Ecclésiaste  nous  raconte  aussi  les 
expériences  qu'il  a  faites  avant  d'en  arriver  à  cette 
conclusion.  Mais  est-ce  là  celle  de  Iîabelais  ?  Cette 
lODgue  pérégrination  qu'il  nous  a  fait  faire ,  cette 
énigme  dont  nous  cherchons  la  solution  depuis  si 
longtemps  ,  aurait-elle  pour  but  le  doute  ?  Pour- 
suivons, nous  serons  bientôt  édifiés  là-dessus. 

L'oracle  rendu  ,  la  prêtresse  fait  boire  à  tous 
d'un  vin  qui  les  met  en  fureur  poétique.  Chacun 
d'eux  improvise  de  son  mieux ,  mais  pas  assez 
heureusement  pour  que  nous  croyions  utile  de  ci- 
ter leurs  vers.  La  prêtresse  leur  donne  ensuite 
trois  flacons  remplis  d'une  eau  mystérieuse  et  leur 
fait  des  recommandations  quelque  peu  énigmati- 
ques ,  mais  dont  le  sens  général  est  :  Travaillez, 
cherchez ,  étudiez ,  instruisez-vous.  En  vous  ap- 
puyant sur  le  travail  de  vos  prédécesseurs ,  vous 
irez  plus  loin  qu'eux.  Chaque  siècle  apporte  une 
science  nouvelle.  La  vérité  est  fille  du  temps.  Mais 
en  cherchant  la  vérité,  ne  vous  isolez  pas,  aimez- 
vous  les  uns  les  autres.  Pour  «parfaire  le  chemin 
de  la  cognoissance  et  de  la  sapience»,  il  faut,  «tous 
philosophes  et  sages  antiques  l'ont  reconnu,  guide 
de  Dieu  et  compagnie  d'homme».  Partez  «en  pro- 
tection de  ceste  sphère  intellectuelle,  de  laquelle 
en  tous  lieux  est  le  centre,  et  n'a  en  lieu  aucun 
circonférence ,  et  venus  en  vostre  monde  portez 
témoignage >  de  ce  que  vous  avez  appris  ici. 


BEK8    GÉNÉRAL    DE    L'OUVRAGE.  269 

Le  sens  de  l'oracle  est  évident,  ce  mot,  c'est  la 
loi  des  individus  et  des  sociétés.  «Méprisez  les  vains 
préjugés  qui  peuvent  vous  arrêter,  rejetez  les  in- 
fluences qui  peuvent  vous  distraire  de  votre  but  ; 
instruisez-vous,  progressez,  aimez-vous.  La  destinée 
de  l'homme,  c'est  d'arriver  au  progrès  par  la  scien- 
ce et  par  la  fraternités 

XV. 

Nous  pouvons  maintenant  résumer  les  idées  et 
suivre,  chapitre  par  chapitre,  le  développement  des 
enseignements  que  Rabelais  a  renfermés  dans  son 
livre. 

Pas  d'ascétisme  et  de  mortifications  ;  déployons 
toutes  nos  facultés  physiques  et  intellectuelles;  pas 
de  guerre  ,  pas  de  conquêtes ,  et  si  l'on  est  forcé 
de  mettre  un  voisin  déraisonnable  à  la  raison ,  il 
ne  faut  pas  que  cela  retombe  sur  le  peuple;  —  pas 
de  folles  dépenses,  pas  d'excès. 

Sachons  secouer  toutes  les  superstitions,  ne  cro- 
yons pas  que  le  monde  soit  régi  par  le  caprice  ; 
il  obéit  à  des  lois  précises .  —  mais  ni  les  sorts, 
ni  les  dés,  ni  les  songes,  ni  la  magie,  ni  les  muets 
privés  d'un  sens  et  qui  parlent  par  signes,  ni  les  fous 
privés  de  raison ,  ni  les  mourants ,  ni  l'astrologie 
ne  nous  les  révéleront.  C'est  en  vain  que  vous  con- 
sulterez les  théologiens,  les  médecins,  qui  cepen- 
dant en  savent  plus  que  les  autres;  ni  les  théologiens 
ni  les  médecins  ,  ni  les  philosophes  sceptiques  ne 
vous  montreront  le  chemin  (IIIe  livre). 

Si  vous  voulez  trouver  la  vérité  et  marcher  dans 
sa  voie  ,  munissez-vous  d'activité  et  de  persévé- 
rence  —  figurées  par  le  chanvre  ;  gardez-vous    des 


270      L1VKE  V.—  VOYAGE  A  i/ORACLE  DE  LA  DIVE  BOUÏKILLE 

gens  amoureux  de  l'ostentation,  du  troupeau  des  imi- 
tateurs, du  précieux  et  du  faux  bel  esprit,  qui  ra- 
petissent le  jugement  ;  fuyez  les  gens  à  politesse 
exagérée  qui  n'osent  vous  avertir  d'un  danger  de 
peur  de  vous  contredire  ;  fuyez  la  chicane  ou  la 
guerre  entre  particuliers,  fuyez  l'ambition  qui  amène 
la  guerre  entre  les  états  ;  soyez  fermes  pendant  la 
tempête  religieuse  et  supportez  courageusement  les 
fléaux  que  vous  n'avez  pu  détourner  ;  mettez  à  profit 
la  sagesse  des  anciens ,  mais  tenez-vous  loin  des 
exagérations  de  la  pénitence  des  catholiques  et  de 
l'austérité  intolérante  des  protestants;  ne  vous  payez 
pas  de  paroles  vides  et  pleines  de  vent.  Tenez  égale- 
ment pour  suspects  les  pays  protestants  où  les  sei- 
gneurs s'emparent  des  biens  ecclésiastiques  au  dé- 
triment des  paysans,  et  ceux  des  papimanes  qui  ont 
l'idolâtrie  d'un  homme.  Ne  croyez  pas  que  les  li- 
vres antiques,  que  les  paroles  gelées  depuis  long- 
temps, contiennent  toute  sagesse  ;  quand  elles  se 
font  entendre,  elles  ne  nous  retracent  que  la  guerre 
et  le  carnage.  Ne  passez  pas  d'un  extrême  à  l'au- 
tre ;  en  fuyant  l'ascétisme  ,  n'allez  pas  vous  livrer 
uniquement  au  plaisir  de  bien  manger ,  et  que 
l'horreur  du  jeûne  ne  fasse  pas  de  vous  un  gas- 
trolâtre  (IVe  livre). 

Le  cinquième  livre  déclare  la  guerre  au  forma- 
lisme romain  ;  il  nous  montre  l'harmonie  établie 
entre  les  choses  ;  il  condamne  le  jeu  et  les  trom- 
peries commerciales  ;  il  flétrit  la  justice  cruelle  et 
vénale  des  chats  fourrés,  les  exactions  exercées  sous 
prétexte  d'impôts  ;  il  raille  les  systèmes  philoso- 
phiques qui  ne  sont  que  des  outres  pleines  de  vent; 
les  subtilités  de  la  scolastique,  les  règles  des  moi- 


sens  génébal'db  l'ouvrage.  271 

nés  où  abondent  les  enfantillages  ;  il  nous  prévient 
contre  les  mensonges  de  Ouydire,  et  nous  conduit 
enfin  h  l'oracle  qui  nous  crie  :  Travaillez ,  espérez, 
aimez.  L'âge  d'or  n'est  pas  dans  le  passé ,  il  est 
dans  l'avenir. 

Ces  dernières  paroles  n'y  sont  pas  formellement, 
elles  ne  devaient  être  énoncées  pour  la  première 
fois  que  par  Bacon,  avant  d'être  reprises  par  St- 
Simon  le  réformateur,  mais  si  le  mot  n'y  est  pas, 
l'idée  s'y  trouve. 


CHAPITRE  XVI. 

LES  DOCTRINES  DE  RABELAIS. 


SOMMAIRE,  i.  religion  et  philosophie.  —  1.  La  religion  de  Rabelais.  Le 
critérium  de  Ste-Beuve.  —  2.  PLabelais  et  Voltaire.  Voltaire  chré- 
tien. —  3.  Sincérité  de  Rabelais.  —  4.  L'existence  de  Dieu.  — 
5.  L'immortalité  de  l'âme.  —  6.  Rabelais  était-il  chrétien?  — 
7.  Bussuet  et  Rabelais.  — 8.  Claude  Fleury  et  Rabelais.  —  9.  Ra- 
belais et  Béranger.  —10.  Rabelais  et  Etienne  Pasquier.  — 11.  Ra- 
belais et  le  roman  de  la  Rose.  —  12.  Pantagruel  et  la  Divine  Co- 
médie. —  13.   Pantagruel  et  le  Pilgrim's  Progress. 

ii.  politique  et  mobale.  —  14.  Rabelais  et  la  monarchie.  —  15 
et  16.  La  morale  de  Rabelais. 

17.   La  science  rie  Rabelais. 

m.  éducation.  —  18.  L'éducation  par  les  choses  et  l'éducation 
par  les  mots. —19.  Les  éducateurs  du  XVIe  et  du  XVIIe  siècle: 
Sturm,  les  Jésuites,  Montaigne,  Charron,  Coméni,  Port-Royal, 
Fénelon,  Cl.  Fleury,  Rollin.  —  20.  VEntile  de  Rousseau.  Robin- 
son.  —  21  et  22.  Rabelais  pédagogue  apprécié  par  François 
Guizot.  —  23.  Id.,  par  St-Marc  Girardin,  Ste-Beuve,  A.  Réville.— 
24.  Id.,  par  Arnstœdt.  —  25.  Id.,  par  Michelet.  —  26.  Influence 
de  Rabelais  sur  J.-J.  Rousseau,  Coméni,  Pestalozzi,  Fourier, 
Frœbel,  M-me  PapeCarpantier.  —  27.  Application  des  idées  pé- 
dagogiques de  Rabelais. 

I. 

Nous  avons  suivi  Rabelais  pas  à  pas  dans  le  dé- 
veloppement de  son  livre  —  et  nous  y  avons  noté 
deux  parties  tout  à  fait  distinctes  :  l'une,  œuvre 
de  la  jeunesse  déjà  mûre  de  Fauteur ,  marchant 
un  peu  au  hasard  ,  suivant  les  caprices  de  la  fan- 
taisie —  et  datée  de  Lyon;  l'autre,  produit  de  la 
maturité,  de  la  vieillesse  même  de  l'écrivain,  non 
moins   folle  par  les   détails,    mais  plus  ferme,  plus 


KABELAIS    ET    STE-BEUVE.  273 

régulière,  obéissant  à  un  plan  tracé  d'avance  dont 
Fauteur  ne  s'écarte  plus  —  et  datée  de  Paris  ou  de 
ses  environs,  St-Maur  ou  Meudou,  incomplète  à  quel- 
ques égards  ,  mais  ayant  toutefois  son  commence- 
ment, son  milieu  et  sa  fin.  Arrivés  à  ce  point, 
Arrêtons-nous  sur  la  colline, 

comme  dit  le  poète  des  Méditations,  et  jetons  un 
regard  sur  les  idées  qui  circulent  dans  cette  œuvre 
tpliffùe  et  quelque  peu  confuse. 

Dans  un  article  sur  Chateaubriand,  qui  se  trouve 
dans  ses  Nouveaux  Lundis 1,  Ste-Beuve  pose  une 
règle  de  critique  souvent  citée,  en  Angleterre  sur- 
tout2, comme  une  autorité,  lorsqu'il  s'agit  d'appré- 
cier un  auteur  et  un  livre. 

Tant  qu'on  ne  s'est  pas  adressé  sur  un  auteur  un  certain 
nombre  de  questions  et  qu'on  n'y  a  pas  répondu,  on  n'est  pas 
.sur  de  le  tenir  tout  entier,  quand  même  ces  questions  semble- 
raient les  plus  étrangères  à  la  nature  de  ses  écrits  :  —  Que 
pensait-il  en  religion  ?  —  Comment  était-il  affecté  du  spectacle 
de  la  nature?—  Comment  se  comportait-il  sur  l'article  des 
femmes?  sur  l'article  de  l'argent  ?  —  Etait-il  riche  ?  étaù-il 
pauvre  ?  —  Quel  était  son  régime  ?  quelle  était  sa  manière 
journalière  de  vivre  ?  etc.  -  Enfin,  quel  était  son  vice  ou  son 
faible  ?  Tout  bomme  en  a  un.  Aucune  des  réponses  à  ces 
questions  n'est  indifférente  pour  juger  l'auteur  d'un  livre ,  et 
le  livre  lui-même,  si  ce  livre  n'est  pas  un  traité  de  géométrie 
pure ,  si  c'est  surtout  un  ouvrage  littéraire ,  c'est-à-dire  où  il 
entre  de  tout. 

Il  est  nombre  de  ces  questions  auxquelles  il  nous 
est  impossible  de  répondre  en  ce  qui  concerne  Ra- 
belais. On  n'était  pas  très-sensible  de  son  temps  au 
spectacle  de  la  nature;  sur  plusieurs  des  points  men- 
tionnés, la  légende  a  remplacé  l'histoire.    Mais  il  y 

1  Nouveaux  Lundis,  III,  p.  30.  — 2  Quartcrly  JReview,  Janua- 
ry  1876,  article  sur  Swift,  article  sur  Ste-Beuve. 

u  18 


274  LA    RELIGION    DE    KABELAIS. 

a   là  aussi  des  questions  sur    lesquelles    son   livre 
nous  permet  de  faire  une  réponse. 

II. 

Examinons  d'abord  ce  que  Rabelais  pensait  de 
Dieu,  de  Pâme,  de  la  religion;  —  quelles  étaient 
ses  idées  en  philosophie,  en  politique,  en  morale, 
en  littérature. 

Rabelais  était  à  la  fois  audacieux  et   prudent  ;  il 
s'arrangeait  de  manière  à  faire  comprendre  sa  pen- 
sée, mais  il  mettait  souvent  une  sourdine  à   sa  pa- 
role ;  c'est  convenu.  Sous  ce  rapport  on  l'a  quelque- 
fois comparé  à  Voltaire,  qui  entremêlait  ses  plaisan- 
teries irrévérencieuses  de  professions   de    foi   d'une 
orthodoxie  exagérée,  —  qui  turlupinait  la  Bible  et 
faisait  construire  une  église  catholique,  -  qui  ne  son- 
geait   qu'à    «écraser    l'infâme»  —  c'est-à-dire  non 
pas  l'intolérance,  comme   on  l'a  prétendu,  mais  le 
christianisme  lui-même  en   tant    que  religion,  —  et 
qui  communiait  deux  fois  par-devant  notaire.    Tout 
le  monde  sait  de  quelles   plaisanteries   irréligieuses 
ses  derniers  ouvrages  sont  pour  ainsi  dire  péuétrés, 
mais  on  y  trouve  aussi  les  déclarations  les  plus  ex- 
plicitement catholiques.   Nous  avons  sous  les   yeux 
un  petit  livre  imprimé  en  1820  sous  ce  titre:    Vol- 
taire chrétien,  où  l'on  a  réuni  une  série  de  passages, 
assez  développés,  où  l'auteur  se   déclare  catholique 
sincère.  Ces  passages  forment  un  volume  de  J44  pa- 
ges et  l'on  aurait  pu  le  grossir  de  moitié  en  gla- 
nant ça  et  là  des  phrases  et  des  vers  dans  la  col- 
lection des  Œuvres  complètes.  Non-seulement  Voltaire 
proclame  ici  l'existence  de  Dieu   et  l'immortalité  de 
l'âme  —  il  n'a  jamais  varié  sur  ces  points  —  mais 


SINCÉRITÉ    DE   RABELAIS.  275 

il  croit  aux  peines  éternelles  de  l'Enfer,  à  l'Eu- 
charistie, à  la  Confession  ;  il  se  déclare  catholique 
pratiquant,  et  ajoute  que  «.-i  jamais  on  a  imprimé 
sous  son  nom  une  page  qui  puisse  scandaliser  seu- 
lement le  sacristain  de  sa  paroisse,  il  est  prêt  à 
la  déchirer,  et  qu'il  veut  vivre  et  mourir  tranquille 
dans  le  sein  de  l'église  catholique,  apostolique  et 
romaine.1  »  Une  gravure  représente  le  patriarche 
de  Ferney  dans  son  lit  recevant  la  communion  des 
mains  d'un  prêtre. 

Ces  déclarations  ,  ces  actes  de  Voltaire  étaient 
tout  simplement  une  comédie ,  une  comédie  qui  ne 
lui  fait  pas  honneur,  dont  il  eût  pu  se  dispenser  et 
contre  laquelle  protestent  toute  sa  vie  et  l'ensemble 
de  ses  ouvrages.  Mais  si  ceux-ci  étaient  moins  nom- 
breux et  moins  connus,  si  on  ne  lisait  de  lui  que  le 
recueil  dont  nous  venons  de  copier  quelques  lignes, 
il  serait  permis  de  s'y  tromper. 

III. 

Rabelais  est-il  dans  le  même  cas  ?  Les  déclara- 
tions d'orthodoxie  qu'on  peut  lire  à  certaines  pages 
de  son  livre  sont-elles  une  comédie  comme  celles 
que  l'on  trouve  dans  les  écrits  de  Voltaire  ?  —  Voltaire 
l'a  soutenu  et  beaucoup  l'ont  répété  après  lui;  mais 
Voltaire  n'était  pas  impartial  en  cette  circonstance,  il 
eût  été  bien  aise  de  s'abriter  derrière  un  exemple. 
Quant  à  ceux  qui  ont  répété  ce  jugement,  ce  sont, 
ou  des  lecteurs  superficiels  qui  avaient  mal  lu,  ou 
des  lecteurs  prévenus  à  qui  leur  imagination  avait 
fait  voir  dans  le  livre  ce  qui  n'y  est  pas.  Rabelais 

1  Voltaire  chrétien,  preuves  tirées  de  ses  ouvrages,  in  18°. 
Paris,  1&20,  p.  GO. 

u  18* 


276  LA    RELIGION   DE    RABELAIS. 

débite  beaucoup  de  polissonneries  ,  surtout  dans  la 
première  partie  de  son  œuvre  ;  il  met  bien  des  folies 
dans  la  bouche  de  fi  ùre  Jean,  et  encore  plus  dans 
celle  de  Panurge,  mais  il  ne  nous  trompe  pas.  Quand 
il  nous  fait  un  mensonge,  quand  il  met  en  avant 
une  opinion  erronnée,  il  a  toujours  soin  de  l'exa- 
gérer au  point  que  nous  ne  saurions  être  pris  pour 
dupes;  il  cligne  toujours  de  l'œil  pour  nous  avertir 
que  nous  ne  devons  rien  croire  de  ce  qu'il  nous 
dit.  Quand  ses  personnages  sérieux  prennent  la  pa- 
role, Grandgousier,  Gargantua,  Pantagruel  surtout, 
ou  quand  l'auteur  parle  pour  son  compte  et  que  les 
choses  lui  semblent  sérieuses,  il  est  toujours  d'une 
sincérité  parfaite.  Nous  mettons  au  défi  les  plus 
sceptiques  de  nous  prouver  le  contraire. 

La  grande  différence  qu'il  y  a  entre  les  déclara- 
tions orthodoxes  de  Voltaire  et  les  siennes,  c'est  que 
Voltaire  les  met  en  évidence,  c'est  qu'il  les  affiche 
afin  qu'on  les  voie  bien,  tandis  que  Rabelais  laisse 
échapper  les  siennes  ;  chez  l'un,  elles  sont  voulues, 
chez  l'autre  elles  transpercent  instinctivement,  et  el- 
les apparaissent  parce  qu'elles  sont  une  manifesta- 
tion de  la  conviction  intime  de  l'auteur. 

Seulement  Rabelais  n'a  formulé  nulle  part  ses 
idées  d'une  façon  systématique  :  la  nature  de  son 
livre  le  dispensait  de  le  faire.  Il  ne  faut  donc  pas 
s'étonner  s'il  y  a  çà  et  là  des  obscurités  et  des  la- 
cunes. 

IV. 

Il  est  un  point  cependant  sur  lequel  la  conviction 
de  Rabelais  ne  saurait  être  mise  en  doute  —  non  plus 
que  celle  de  Voltaire  du  reste — c'est  la  foi  à  l'exis- 


l'existence  de  dieu.  277 

tence  de  Dieu.  Ici  les  citations  sont  presque  inu- 
tiles. 

Dès  qu'il  est  placé  sous  la  direction  de  Ponocra- 
tes,  Gargantua  fait  ses  prières  matin  et  soir.  Le 
matin, 

selon  le  propos  et  argument  de  [la]  leçon,  souventes  fois  s'a- 
donnoit  à  révérer,  adorer,  prier  et  supplier  le  bon  Dieu,  du- 
quel la  lecture  montroit  la  majesté  et  jugemens  merveilleux. 
(I,  23.) 

Le  soir,  avant  de  se  coucher, 

si  prioient  Dieu  le  créateur  en  l'adorant,  et  ratifiant  leur  foy 
envers  luy  et  le  glorifiant  de  sa  bonté  immense  :  et ,  luy  ren- 
dans  grâce  de  tout  le  temps  passé,  se  recommandoient  à  sa 
divine  clémence  pour  tout  l'advenir. 

Ailleurs  Gargantua  écrit  à  Pantagruel  : 

Cette  vie  est  transitoire,  mais  la  parole  de  Dieu  demeure 
éternellement...  Les  grâces  que  Dieu  t'a  données,  icelles  ne 
reçois  en  vain.  (II,  8.) 

Dans  leurs  lettres,  dans  leurs  instructions,  Grand- 
gousier  et  Gargantua  —  et  rien  ne  les  y  oblige  — 
parlent  sans  cesse  de  Dieu,  du  Dieu  Servateur.  Ils 
invoquent  l'aide  de  Dieu  pour  qu'il  fléchisse  la  co- 
lère de  Picrochole  (I,  32),  pour  qu'il  protège  Pan- 
tagruel dans  son  voyage  (III,  48).  Gargantua  sou- 
haite que  la  paix  de  l'Éternel  soit  avec  luy  (IV,  3). 
Le  théologien  Hippothadée  (III,  30)  parle  de  Dieu 
de  la  manière  la  plus  correcte.  Enfin  toutes  les  fois 
que  les  yeux  se  détachent  des  récits  satiriques,  nous 
voyons,  par  tout  l'ouvrage,  l'idée  de  Dieu  planant  au 
milieu  des  choses,  remplissant  le  monde  de  sa  pré- 
sence, et  gouvernant  tout  par  les  lois  de  sa  provi- 
dence (V,  9,  48).  Enfin  nous  retrouvons  par  deux  fois 
dans  le  livre  la  plus  belle  définition  de  Dieu,  celle 


278  LA    RELIGION    DE    KABELA1S. 

que  Pascal  s'est  appropriée  après  Rabelais:  «Dieu 
est  une  sphère  dout  le  centre  est  partout  et  la 
circonférence  nulle  part  (III,  13  et  V,  48).» 

Deux  choses ,  dit  la  prêtresse  en  terminant  ses 
instructions,  sont  nécessaires  pour  «parfaire  le  che- 
min de  la  cognoissance  divine  et  chasse  de  sapience: 
guide  de  Dieu  et  compagnie  d'homme.» 

V. 

Rabelais  a-t-il  une  foi  aussi  complète  en  l'immor- 
talité de  l'âme  ?  Ici  le  doute  est  permis,  et  Henri 
Martin  est  autorisé  à  prétendre  que  la  foi  de  Rabe- 
lais sur  ce  sujet  n'est  pas  aus^i  évidente  que  sur 
le  premier  point.  Les  âmes,  il  faut  en  convenir, 
sont  quelquefois  traitées  dans  le  livre  d'une  ma- 
nière assez  irrévérencieuse.  On  nous  dit  par  exem- 
ple que  «Tripet  tomba  par  terre  et  en  tombant  ren- 
dit plus  de  quatre  potées  de  soupes,  et  l'âme  par- 
mi les  soupes  (I,  35)  »  Ailleurs  un  buveur  prétend, 
entre  autres  folies,  que  «l'âme  n'habite  jamais  en 
lieu  sec  (I,  5).»  Il  est  vrai  qu'ici  Rabelais  avait  évi- 
demment en  vue  un  passage  de  St  Augustin,  qui  a 
dit  :  Anima  cette,  quia  spiritus  est,  in  sicco  habitare 
non  potest.  Pantagruel  pendant  la  tempête  cite  une  opi- 
nion tout  opposée  qu'il  attribue  aux  Pythagoriciens  : 
«L'âme  est  feu  et  de  substance  ignée  ;  mourant  donc 
l'homme  en  eau  (élément  contraire)  ,  leur  semble 
l'ame  estre  entièrement  esteinctc.  —  Toutes  fois 
le  contraire  est  vérité,»  ajoute  Pantagruel  (IV,  2-!). 
Panurge ,  en  parlant  du  poète  Raminagrobis  ,  s'é- 
crie deux  fois  (III,  21  et  22)  que  son  «asne»  s'en  va 
à  trente  mille  pannerées ,  à  trente  mille  charretées 
de  diables.»  Rabelais  à  qui  on  reprocha  cette  équi- 


l 'immortalité  de  l'ame.  279 

voque  de  asne  pour  asme,  allégua  une  faute  d'im- 
pression, que  nous  sommes  assez  disposés  à  croire 
volontaire.  Ailleurs  encore,  il  fait  prendre  un  sin- 
gulier chemin  à  Pâme  quand  elle  s'échappe  du 
corps. 

Il  est  à  remarquer  cependant  que  dans  tous  ces  cas 
il  s'agit  d'âmes  viles,  animœ  viles;  l'âme  d'un  ivro- 
gne qui  plaisante,  celle  du  capitaine  Tripet  qui  ne  nous 
inspire  aucune  sympathie,  l'âme  de  Raminagrobis, 
qui  a  refusé  les  consolations  de  l'église  à  ses  der- 
niers moments,  etc. 

Mais  quand  on  parle  de  personnages  respectés,  le 
ton  est  tout  autre.  Raminagrobis,  dont  Panurge  en- 
voie l'asne  ou  l'asme  à  mille  pannerées  de  diables 
—  ne  fait  pas  si  bon  marché  de  lui-même.  Il  se 
plaint  des  moines  qui 

le  evocquaient  du  doux  pensement  onquel  il  acquiescent  [se  re- 
posait] contemplant,  voyant  etja  touchant  et  goustant  la  fé- 
licité que  le  bon  Dieu  a  préparée  à  ses  fidèles  et  esleuz  en 
l'autre  vie,  et  estât  de  immortalité  (III,  21). 

Plus  loin  Pantagruel ,  interrogé  par  frère  Jean, 
dit: 

Je  croy  que  toutes  âmes  intellectives  sont  exemptes  des 
ciseaux  de  Atropos  Toutes  sont  immortelles,  Anges,  Demon3 
et  Humaines. 

Les  anciens  Egyptiens,  —  si  nous  en  croyons  les 
savants  qui  ont  lu  les  papyrus  trouvés  à  côté  des 
momies,1  faisaient  deux  catégories  des  âmes,  celles 
des  méchants  et  des  ignorants,  qui  finissaient  par 
être  anéanties  et  celles  des  bons,  des  savants,  qui 

1  Voir,  entre  autres,  François  le  normant.  Manuel  d'his- 
toire ancienne  de  V Orient  jusqu'aux  giurres  mëdiques,  3  vol. 
in  12,  I. 


280  LA    HELIGION    DE    EAîîELALS. 

jouissaient  seules  de  l'immortalité  ;  faut-il  admettre 
la  même  croyance  chez  Rabelais  ?  Les  âmes  intel- 
lectives  de  la  phrase  que  nous  venons  de  citer,  signi- 
fieraient-elles les  âmjs  intelligentes,  à  l'exclusion  des 
autres  ?  Rabelais  professe  un  tel  amour  de  la  scien- 
ce ,  un  tel  mépris  de  l'ignorance ,  que  cette  idée 
peut  fort  bien  lui  être  venue,  quoiqu'il  ne  l'ait  pas 
nettement  formulée.  Mais  il  se  peut  bien  aussi  que 
les  expressions  peu  respectueuses  qu'il  emploie  pour 
désigner  les  âmes  de  ceux  qu'il  méprise,  ne  soient 
que  des  locutions  de  pure  gaîté,  des  images  comi- 
ques destinées  simplement  à  faire  rire  le  lecteur  et 
dont  il  n'y  a  rien  à  conclure. 

Ajoutons  que,  dans  un  Galien  qui  avait  appar- 
tenu à  Rabelais,  on  a  trouvé  cette  annotation  ma- 
nuscrite à  un  passage  où  le  savant  médecin  sem- 
ble mettre  en  doute  l'existence  de  l'âme  :  Hic  Ga- 
lenus  se  plunibeum  ostendit.  [Ici  Galien  s'est  mon- 
tré stupide.]  Comme  cette  note  était  faite  pour 
lui-même  ,  on  peut  être  sûr  qu'elle  exprimait  son 
sentiment  au  moment  où  il  l'écrivait. 

En  somme,  nous  ne  voyons  pas  dans  l'ouvrage  con- 
sidéré dans  son  ensemble,  de  raison  suffisante  pour 
supposer  que  Rabelais  ne  crût  pas  à  l'immortalité 
de  l'âme  de  tous  les  hommes.  Quant  aux  âmes  in- 
telligentes, aux  âmes  des  hommes  instruits,  sa  foi 
en  leur  immortalité  ne  semble  pas  pouvoir  être 
mise  vu  doute. 

VI. 

Mais  était- il  chrétien  ou  simplement  déiste?  Les 
déclarations  chrétiennes  ne  sont  pas  rares  dans  son 
livre  : 


KAI'.KLAI.s    ETAIT-IL    CHRÉTIEN?  281 

La  paix  du  Christ  notre  Rédempteur  soit   avec  toy   (I,  4), 

écrit  Grandgousier  à  Gargantua.  Celui-ci  écrit  la 
même  chose  à  Pantagruel  : 

La  paix  et  grâce  de  Notre  Seigneur  soient  avec  toy  (II,  8). 

Dans  la  même  lettre,  Gargantua  montre  la  science 
et  la  sagesse  passant  des  pères  aux  enfants, 

jusques  à  l'heure  du  jugement  final ,  quand  Jesu-Christ  aura 
rendu  à  Dieu  le  père  son  royaume  pacifique ,  hors  tout  dan- 
gier  et  contamination  de  péché. 

A  Thélème,  Gargantua  fait  une  déclaration  égale- 
ment chrétienne  : 

Heureux  qui  tendra  au  but ,  au  blanc ,  que  Dieu  par  son 
cher  fils  nous  a  préfix  (I,  58). 

Dans  un  autre  endroit,  Gargantua  allègue  à  son 
fils  le  péché  originel  (II,  8),  il  parle  du  franc  ar- 
bitre de  l'homme  et  de  la  grâce  en  sincère  catho- 
lique, —  et  non  pas  en  luthérien,  comme  le  pré- 
tend M.  Eug.  Noël. 

Il  serait  facile  de  multiplier  les  citations.  Con- 
tentons-nous de  rappeler  ce  que  Pantagruel  ajoute, 
après  avoir  rapporté  l'histoire  de  Thamnouz  et  de  la 
mort  du  grand  Pan  : 

Je  interpreterois  [ce  récit]  de  celuy  grand  Servateur  des 
fidèles  qui  fut  en  Judée  ignominieusement  occis  par  l'envie 
et  iniquité  des  Pontifes,  prebstres  et  moines  de  la  loi  Mosaï- 
que, etc.  (Voir  p.  153  de  ce  volume). 

Quand  Pantagruel  eut  développé  ce  rapproche- 
ment, on  vit  une  grosse  larme  couler  sur  sa  joue 
au  souvenir  du  s.upplice  de  Jésus.  Cette  larme  est 
certainement  sincère;  la  plupart  des  commentateurs 
en  conviennent. 

Voilà  pour  les  témoignages  positifs.  Ajoutons  qu'il 


282  LA    RELIGION    DE    RABELAIS. 

n'y  a  pas  dans  tout  le  livre  un  seul  mot  qui  puisse 
faire  supposer  que  Rabelais  rejette  le  principe  de 
la  religion  chrétienne. 

VIL 

Mais  n'était-il  pas  hérétique  ?  Il  l'était ,  si'  l'on 
prend  ce  mot  dans  son  acception  plaisante.  Dans 
le  sens  précis  et  technique  du  mot,  il  ne  l'était  pas. 

Pour  être  hérétique,  il  faut  errer  sur  le  dogme. 
Or  si  Rabelais  a  attaqué  certaines  opinions  de  la 
cour  romaine ,  il  ne  s'en  est  jamais  pris  à  un  seul 
des  dogmes  qu'elle  enseigne. 

Les  dogmes  sur  lesquels  les  catholiques  et  les 
protestants  sont  divisés  ont  été  formulés  par  Bos- 
suet  dans  son  Exposition  de  la  foi  catholique. 1 
On  peut  les  résumer  en  quelques  mots  : 

L'église  romaine  n'adore  que  Dieu,  mais  elle  ré- 
vère la  Vierge  et  les  saints  ;  elle  honore  leurs  sta- 
tues, leurs  reliques,  leurs  écrits,  comme  rappelant 
leurs  vertus  et  leurs  enseignements.  Dieu  remet  les 
péchés  gratuitement  ;  mais  pour  obtenir  cette  faveur, 
il  est  juste  qu'on  se  soumette  à  une  pénitence  qui 
est  un  témoignage  de  repentir  de  la  part  du  pé- 
cheur. Les  hommes  ne  sont  pas  sauvés  uniquement 
par  la  volonté  de  Dieu,  il  faut  qu'ils  se  rendent  di- 
gnes du  salut  par  leurs  œuvres.  Jésus,  les  saints,  peu- 
vent nous  appliquer  une  part  de  leurs  mérites ,  de 
là  les  indulgences.  L'Eglise  romaine  admet  les  sept 
sacrements  et  elle  croit,  en  vertu  de  la  tradition 
dont  elle  est  dépositaire,  avoir  le  droit  de  faire  une 
règle  de  foi,  au  lieu  de  laisser  la  croyance  au  libre 
arbitre  de  chacun. 

1  Œuvres  de  Bossuet,  4  vol.  grand  in  8°.  Tome  I. 


CL.    FLEURY   Eï    RABELAIS.  283 

Voilà  tout.  Eh  bien  ,  Rabelais  ne  s'est  jamais  per- 
mis, à  l'endroit  de  ces  dogmes ,  ni  une  attaque  di- 
recte, ni  même  une  allusion  railleuse.  Il  n'a  raillé 
que  des  points  de  discipline  sur  laquelle  l'Eglise 
romaine  autorise  la  libre  discussion.  Ce  qu'il  a  blâmé, 
ce  qu'il  a  attaqué,  Ta  été  aussi  par  d'autres  écri- 
vains ecclésiastiques  dont  l'orthodoxie  n'a  jamais  été 
mise  en  doute.  Nous  avons  le  choix  entre  ces  écri- 
vains. Nous  n'en  alléguerons  qu'un  seul. 

VIII. 

Claude  Fleury,  le  collaborateur  de  Bossuet  dans 
l'éducation  du  Dauphin,  l'auteur  d'une  Histoire  ec- 
clésiastique très  savante  et  très  curieuse  dont  il  a 
publié  22  volumes,  sans  préjudice  de  ceux  qui  ont 
été  publiés  il  y  a  une  quarantaine  d'années  et  qu'il 
avait  préparés,  —  l'auteur  de  divers  traités  à  l'usage 
de  la  jeunesse,  qui  n'ont  pas  cessé  d'être  employés 
dans  l'emeignement  religieux  ,  Claude  Fleury  ,  di- 
sons-nous ,  est ,  au  sujet  des  abus  qui  se  sont  in- 
troduits dans  l'Eglise ,  en  complet  accord  avec 
Rabelais  — qu'il  n'avait  probablement  pas  lu  —  et 
nous  retrouvons  chez  lui,  sous  la  forme  modérée, 
mais  ferme  qui  le  caractérise,  la  plupart  des  criti- 
ques que  nous  avons  rencontrées  chez  le  curé  de 
Meudon. 

Il  y  a  trois  points  entre  autres  sur  lesquels  Rabe- 
lais revient  constamment  :  les  moines,  les  dévotions, 
la  papauté. 

Sur  ces  trois  points,  Claude  Fleury  est  aussi  sé- 
vère que  Rabelais. 

Il  s'emporte  à  différentes  reprises  contre  l'igno- 
rance des  moines,  dans  laquelle  il  voit  la  cause  de 


284  LA   RELIGION    DE    KABELAIS. 

«l'incontinence  des  clercs,  des  pillages  et  des  violen- 
ces des  laïques,  de  la  simonie  ou  trafic  des  choses 
saintes  de  la  part  des  uns  et  des  autres.  » 

Qu'on  ne  prenne  pas  la  défense  de  l'ignorance  en  di- 
sant que  «cette  simplicité  conserve  la  vertu»  L'ignorance 
n'est  bonne  à  rien.  C'est  dans  les  siècles  les  plus  téné- 
breux et  chez  les  nations  les  plus  grossières  qu'on  voit 
régner  les  vices  les  plus  abominables. 

Il  ajoute  qu'au  moyen  âge  les  fonctions  des  clercs  étaient 
presque  réduites  à  chanter  des  psaumes  qu'ils  n'enten- 
daient pas ,  et  a  pratiquer  les  cérémonies  extérieures. 
(Troisième  Discours.   Histoire  ecclésiastique.    Tome  XIII.) 

Cl.  Fleury  constate  également  la  paresse  des  moi- 
nes :  «  Les  premiers  moines  travaillaient  de  leurs 
mains,  et  savaient  si  bien  accorder  l'austérité  avec 
la  santé  qu'ils  vivaient  souvent  cent  ans.» 

Le  travail  des  mains  ayant  été  méprisé  et  mis  en  ou- 
bli ,  «les  religieux  rentez  se  sont  abandonnez  la  plupart 
à  la  paresse  et  à  la  crapule,  surtout  dans  les  pays  froids. > 

La  création  des  ordres  mendiants  a  beaucoup  favorisé 
cette  fainéantise.  St  François  «avoit  ordonné  la  travail 
à  ses  disciples,  et  ne  leur  permettant  de  mendier  que  comme 
dernière  ressource.  Dans  son  testament ,  il  déclare  qu'il 
veut  formellement  que  tous  les  frères  s'appliquent  a  quel- 
que travail  honnête.»  Quatre  ans  après  sa  mort,  on  trouva 
cette  prescription  trop  dure,  et  Ton  abandonna  le  travail 
pour  la  mendicité  oisive  et  vagabonde,  avide  et  importune. 

Dans  les  cousents  on  multiplia  les  psalmodies,  les  priè- 
res vocales  ;  il  en  résulta  une  grande  perte  de  temps,  d'un 
temps  qui  aurait  pu  être  employé  plus  utilement.  Les  offi- 
ces, généralement  peu  compris,  chantés  machinalement, 
étaient  promptement  expédiés  ;  on  ne  songeait  qu'à  en 
avoir  plus  tôt  fini.  Ne  vaut-il  pas  mieux  travailler  que  de 
prier  ainsi  ?  (Huitième  Discours,  passim.  H.  eccl.  T.  XX.) 

Ce  sont,  on  le  voit,  les  mêmes  critiques  que  chez 
Eabelais. 

Cl.  Fleury  ne  condamne  pas  moins  les  dévotions, 


CL.    Fl.Kl  l.'V    1T    BABELAIS.  285 

nouvelles,  les  austérités  multij)liées.  «Sous  prétexte 
qu'on  fait  pénitence  de  cette  façon,  on  se  permet 
mille  écarts  de  conduite  vraiment  répréhensibles.  > 

On  pent  sans  humilité,  sans  charité,  marcher  nuds 
pieds,  porter  la  haire  ou  se  donner  la  discipline.  On  peut 
porter  un  scapnlaire,  dire  tous  les  .jours  le  chapelet  ou  quel- 
que oraison  fameuse,  sans  pardonner  à  son  ennemi ,  res- 
tituer le  bien  mal  acquis,  ou  quitter  sa  concubine  .  .  Le 
chant  des  psaumes  —  si  l'on  ne  fait  pas  plus  d'atten- 
tion à  la  lettre  qu'à  la  note  —  n'est  plus  qu'un  exercice 
de  poitrine,  et  un  son  semblable  à  celui  des  orgues  et 
des  autres  instruments  inanimez  ;  ce  n'est  plus  une  prière.» 
(Huitième  Discours.)  Le  chaut,  dit-il  ailleurs,  (Quatrième 
Discours)  n'est  que  l'écorce  de  la  religion. 

Le  savant  historien  blâme,  comme  Rabelais,  la  mul- 
tiplication des  ordres  religieux,  interdit  par  le  concile 
de  Latran  ;  la  facilité  avec  laquelle  on  accordait  les 
indulgences  ;  les  amendes  pécuniaires  payées  pour 
obtenir  l'absolution  ;  il  blâme  vivement  surtout  les 
rigueurs  contre  les  hérétiques.  (Quatrième  Discours. 
Hist.  ecclés.  T.  XVI.) 

Il  ne  blâme  pas  moins,  — toujours  avec  Rabelais, — la 
facilité  à  recevoir  les  fausses  reliques,  la  trop  grande 
importance  donnée  à  celles  qui  sont  authentiques. 
«Les  reliques  doivent  nous  exciter  à  imiter  les  vertus 
des  saints  dont  elles  proviennent,  rien  de  plus.»  Il 
en  est  de  même  des  pèlerinages,  qui  sont  souvent 
l'occasion  de  désordres.  Le  consciencieux  écrivain 
condamne  surtout  les  faux  miracles.  «  Assurer  un 
faux  miracle,  dit-il,  ce  n'est  rien  moins  que  porter 
faux  témoignage  contre  Dieu.»  (Troisième  Discours. 
Hist.  ecclés.  T.  XIII.) 

Passons  à  la  souveraine  puissance  des  papes  et  aux 
décrétales. 


286  LA    RELIGION    DE    RABELAIS. 

«Le  pape  n'est  pas  l'antéchrist,  à  Dieu  ne  plaise, 
dit  Fleury  (Quatrièmo  Discours,  Hist.  ecclés.  T.  XVI), 
mais  il  n'est  pas  impeccable ,  ni  monarque  absolu 
de  l'Eglise  pour  le  temporel  et  le  spirituel.»  Les 
grands  conciles  sont  ordinairement  convoqués  par 
le  pape ,  mais  non  nécessairement ,  —  et  les  petits 
conciles  n'ont  pas  besoin  de  son  autorisation.  Telle 
a  été  la  pratique  constante  des  premiers  siècles. 
Les  prétentions  des  papes  à  une  autorité  plus  gran- 
de sont  fondées  sur  des  pièces  fausses,  qui  se  multi- 
plièrent au  moyen  âge  à  la  faveur  de  l'ignorance  : 

De  toutes  [les]  pièces  fausses,  les  plus  pernicieuses  ta- 
rent les  décrétâtes,  attribuées  aux  papes  des  quatre  pre- 
miers siècles,  qui  ont  fait  une  plaie  irréparable  à  la  dis- 
cipline de  l'Eglise  par  les  maximes  nouvelles  qu'elles  ont 
introduites. 

Il  est  cependant  un  point  de  discipline  ecclésias- 
tique sur  lequel  Fleury  ne  nous  fournit  aucun  texte 
précis,  c'est  le  carême.  Il  dit  bien,  en  général,  que 
la  pratique  de  la  vertu  est  bien  au-dessus  de  toutes 
les  austérités  ;  mais  de  mœurs  sévères  lui-même,  il 
n'était  pas  disposé  à  céder  personnellement  sur  ce 
point  de  discipline.  C'est  l'Eglise  romaine  elle-même 
qui  s'est  peu  à  peu  relâchée  de  son  austérité  en  ma- 
tière de  jeûne  et  d'abstinence.  Dans  l'origine,  elle'pro- 
hibait  l'usage  du  laitage,  comme  l'Eglise  orthodoxe 
grecque  ;  peu  à  peu  elle  permit  le  lait,  le  beurre  et  le 
fromage.  Les  œufs  furent  autorisés  à  la  fin  du  XVIe 
siècle.  Puis  certains  évêques  permirent  dans  leurs 
diocèses  l'usage  de  la  viande  pendant  quatre  jours, 
etc.  11  est  avec  le  ciel  des  accommodements  sur  ce 
point,  et  il  n'y  avait  pas  chez  Rabelais  d'hérésie  à 
l'attaquer. 


BÉKANGER    ET    RABELAIS.  287 

IX. 

Cette  démonstration  a  peut-être  semblé  longue  à 
quelques-uns  de  nos  lecteurs,  mais  nous  l'avons  crue 
nécessaire.  Rabelais,  au  moment  où  il  écrivait  son 
livre,  était  curé  de  deux  paroisses.  Il  y  aurait  eu 
malhonnêteté  chez  lui  à  accepter  ces  fonctions  s'il 
eût  professé  des  opinions  contraires  aux  enseigne- 
ments essentiels  de  l'église  romaine.  On  n'a  pas  ce- 
la à  lui  reprocher.  Malgré  ses  écarts,  il  s'est  tenu 
dans  la  stricte  orthodoxie  au  point  de  vue  du  dog- 
me. Ses  allusions  plaisantes  à  quelques  passages 
de  la  Bible  ou  des  offices  de  l'Eglise  n'avaient  au- 
cune portée  critique.  Obligé  longtemps  de  réciter 
chaque  jour  des  psaumes  et  des  versets  de  l'Ecri- 
ture, il  est  tout  naturel  qu'il  ait  fait  des  allusions 
à  ces  phrases  stéréotypées  dans  sa  tête.  Bossuet 
en  fait  autant.  Il  est  vrai  que  ces  allusions  ont 
un  ton  différent,  mais  cela  tient  à  le  différence  des 
caractères  et  du  genre  d'activité  de  chacun  des 
deux  esprits.  Bossuet  est  grave  et  ses  allusions  le 
sont.  Son  regard  est  profond ,  mais  il  ne  s'exerce 
que  dans  une  direction,  sans  jamais  se  tourner  ni 
à  droite  ni  à  gauche  ;  Rabelais  est  gai  et  regarde 
de  tous  les  côtés  à  la  fois.  Il  voit,  par  suite,  des 
rapprochements  qui  échappent  à  Bossuet.  Mais  il 
n'y  a  pas  de  préoccupation  agressive  dans  sa  pen- 
sée. Il  appartient  à  l'Eglise  romaine  et  ses  plaisante- 
ries et  ses  critiques  se  font  en  famille.  Ceux  des  con- 
temporains qui  n'étaient  pas  préoccupés  des  questions 
religieuses  en  jugeaient  ainsi.  Pour  Brantôme  l'au- 
teur de  Pantagruel  est  notre  «bon  Père  Rabelais.»1 

1  Hommes  illustres  et  grands  capitaines  françois,  Fran- 


288  LA    KELIGION    DE    KAEELAIS. 

Kabelais  était  donc  un  curé  à  la  fois  très  «avant 
et  très  gai,  mais  c'est  s'en  faire  une  fausse  idée  de 
voir  en  lui  un  de  ces  curés  qu'on  rêvait  sous  la  Res- 
tauration ,  le  curé  de  Eéranger ,  par  exemple  ,  qui 
a  soin  de  ne  prêcher  «que  quand  il  pleut»,  préside 
à  tous  les  banquets  et  ferme  volontiers  les  yeux 
sur  les  infractions  à  la  morale  amoureuse. 


Rabelais  n'est  pas  si  guilleret.  C'est  un  catholique 
d'avant  le  concile  de  Trente,  comme  Claude  Fieury, 
que  nous  citions  tout  à  l'heure,  est  un  catholique  d'a- 
vant le  concile  du  Vatican.  Sous  le  rapport  de  la 
conduite  à  tenir  avec  les  protestants,  Rabelais  par- 
tageait évidemment  les  idées  du  président  Pasquier 
son  contemporain,  —  un  grave  magistrat,  qui  a  laissé 
de  gros  et  savants  volumes,  mais  qui  se  délectait 
parfois  aussi  à  des  badinages  passablement  risqués  :  .>es 
Ordonnances  générales  d'Amour,1  par  exemple,  où 
les  termes  de  la  jurisprudence  sont  employés  pour 
représenter  des  idées  et  des  images  qui  ne  sont  pas 
de  son  ressort,.  —  sans  compter  ses  petits  vers  sur 
la  puce  de  Mlle  Desroches,  qui  eurent  tant  d'imita- 
teurs. Pasquier  a  composé  un  livre  intitulé  Exhor- 
tation aux  princes ,  au  sujet  des  querelles  religieu- 
ses- Il  est  excellent  catholique,  il  ne  voit  pas  de 
raison  qui  motive  la  réforme  telle  qu'elle  s'est  for- 
mulée —  mais  puisque    cette  réforme  a  réuni  de 

çois  Ier.  -  Œuvres  complètes  de  Brantôme,  grand  in  S.  Tome  Ier, 
p.  250. 

1  Ordonnances  generallcs  d'amour,  envoyées  au  seigneur 
baron  de  Mirliugues,  chevalier  des  isles  d'Hyères,  etc.,  etc., 
reproduites  dans  les  Variétés  historiques  et  littéraires,  publ. 
par  M.  Fournier,  1870,  10  vol.,  Bibl.  eLccir.  T.  II.  p.  1<>9. 


LE    ROMAN   DE    LA    ROSE.  289 

nombreux  adhérents ,  puisqu'il  est  aussi  impossible 
de  la  détruire  par  la  force  qu'il  est  inutile  de  l'at- 
taquer par  la  persuasion ,  il  faut  lui  laisser  sa 
place  au  soleil,  et  tolérer  les  réformés,  pourvu  qu'ils 
ne  se  fassent  pas  intolérants  eux-mêmes.  Cette 
Exhortation  directe  de  Tasquier  fut  aussi  peu  effi- 
cace que  les  exhortations  détournées  de  Rabelais: 
les  guerres  de  religion  éclatèrent  malgré  tout,  mais 
ils  avaient  fait  l'un  et  l'autre  tout  ce  qui  était  en  eux 
pour  les  prévenir. 

XI. 

Rabelais  ne  cite  nulle  part  le  roman  de  la  Rose. 
Cette  allégorie  raffinée  et  quelque  peu  sèche  devait 
peu  lui  agréer.  Il  l'avait  lu  cependant,  car  l'œuvre 
de  Jean  de  Meung  et  celle  de  Rabelais  ont  des  ten- 
dances communes.  Il  y  a  dans  les  deux  livres  la  mê- 
me réaction  violente  contre  le  moyen  âge,  la  même 
haine  de  la  paresse  et  de  l'hypocrisie  monacales  ,  le 
même  enthousiasme  de  la  science  et  de  l'antiquité. 
La  dissertation  de  Panurge  sur  les  forces  de  la  na- 
ture, l'épisode  de  l'île  des  Ferrements,  les  devises 
inscrites  dans  le  temple  de  la  Dive  Bouteille  ,  sem- 
blent aussi  se  rattacher  à  la  théorie  exposée  par 
Jean  de  Meung  sur  l'origine  des  choses  et  le  gou- 
vernement général  du  inonde.  Dans  le  poème,  la  Na- 
ture raconte  à  son  prêtre  Genius  que  Dieu 

Quand  il  si  bien  fist  ce  beau  monde 

Dont  il  portait  en  sa  pensée 

La  belle  forme  pourpensée  [arrêtée],1 

lui  imposa  des  lois  fixes  et  immuables,  et  la  char- 
gea, elle  Nature,  qui  est  la  chambrière  de  Dieu,  de 

1  Le  Roman  de  la  Rose,  seconde  partie,  v.  17071  et  s. 
il  19 


290  LA   RELIGION   DE   RABELAIS. 

veiller  à  leur  maintien,  et  de  lutter  par  la  reproduc- 
tion incessante  des  êtres  contre  l'action  de  la  Mort, 
qui  vole  sans  relâche  sur  le  monde  et  frappe  impi- 
toyablement autour  d'elle.  Cette  théorie  des  lois 
inhérentes  aux  êtres  et  auxquels  rien  ne  peut  les 
soustraire,  n'est  formulée  nulle  part  dans  Rabelais, 
mais  on  la  sent  sous  tous  les  détails  du  livre. 

XII. 

Ainsi  Rabelais  a  pu  se  croire  parfaitement  chré- 
tien ;  il  a  pu  croire  qu'il  avait  la  foi  du  charbonnier. 
Mais  était-il  aussi  complètement  orthodoxe  dans  l'es- 
prit qu'il  paraît  l'être  dans  la  lettre  ?  Les  aspira- 
tions qu'il  exprime,  la  conclusion  même  de  son  li- 
vre ne  passent- elles  pas  par  dessus  le  christianisme, 
tel  du  moins  qu'il  avait  été  compris  jusqu'alors  ? 

L'Evangile  au  chrétien  n'offre  de  tous  côtés 
Que  pénitence  à  faire  et  tourments  mérités, 

nous  dit  Boileau  au  nom  de  ses  amis  de  Port-Royal. 
Rabelais  tourne  le  dos  à  cette  interprétation  de  la 
vie.  Ce  qu'il  prêche  ce  n'est  pas  la  pénitence;  loin 
de  là,  c'est  la  joie,  c'est  la  gaîté  «confite  en  mé- 
pris des  choses  fortuites>.  Il  est  en  réaction  com- 
plète contre  l'ascétisme.  Il  n'admet  pas  que  celui 
qui  n'a  pas  fait  de  mal,  ait  une  pénitence  quelconque 
à  faire.  Dans  sa  conception  de  la  vie,  il  n'y  a 
pas  de  trace  du  péché  originel.  S'il  le  mentionne 
une  fois,  c'est  par  pure  habitude,  comme  ces  mots 
d'une  leçon  apprise  qu'on  répète  machinalement 
sans  y  attacher  de  sens.  Pour  lui  l'homme  est  es- 
sentiellement bon  ;  sa  destinée  est  de  s'épanouir 
dans  tous  les  sens,  de  jouir  de  tous  les  biens  de  la 
matière  et  de  l'intelligence.  En  paroles,  Rabelais 


PANTAGRUEL    ET    LA   DIVINE    COMÉDIE.  291 

est  chrétien;  il  a  pu,  dans  toute  la  sincérité  de  son 
cœur,  croire  qu'il  Tétait  en  effet;  mais,  par  ses  ten- 
dances, il  est  en  dehors  du  christianisme,  plus  loin 
des  protestants  encore  que  des  catholiques.  Il  est 
fils  de  la  Renaissance  païenne  et  se  greffe  directe- 
ment sur  ces  philosophes  de  l'antiquité  qu'il  nous 
fait  entrevoir  dans  l'île  des  Macréons.  Les  théolo- 
giens raisonneurs  l'ont  senti  instinctivement,  c'est 
pour  cela  qu'ils  ne  lui  pardonnent  pas,  bien  qu'en 
apparence  il  soit  souvent  avec  eux. 

Il  existe  un  poème  fameux  qui  résume  la  con- 
ception de  la  vie  humaine,  qui  présente  en  tableau 
toute  la  doctrine  de  la  destinée  au  point  de  vue 
chrétien,  c'est  la  Divine  Comédie.  Ozanam  n'a  pas 
eu  de  peine  à  nous  montrer  dans  l'œuvre  de  Dante 
toute  la  théologie,  toute  la  philosophie  du  moyen  âge 
réduites  en  système.  '  A  prendre  les  choses  d'un  peu 
haut,  la  seconde  partie  de  l'œuvre  de  Rabelais,  celle 
où  il  raconte  le  voyage  qu'il  a  fait  avec  Panta- 
gruel et  ses  amis  à  la  recherche  de  la  Divine  Bou- 
teille, est  le  pendant  du  voyage  de  Dante  à  travers 
les  mondes.  Les  deux  auteurs  sont  en  quête  du  pro- 
blême de  la  destinée.  Dante  rencontre  en  chemin  les 
divers  obstacles,  les  tentations  qui  arrêtent  l'homme 
lorsqu'il  se  dirige  vers  la  perfection  céleste.  Rabelais 
nous  montre  les  obstacles,  les  ennemis  que  rencon- 
tre l'homme  lorsqu'il  se  dirige  vers  la  sagesse,  les 
tentations  qui  l'empêchent  d'accomplir  sa  destinée 
intellectuelle.  Dante  évoque  les  sept  passions  capi- 
tales qui  arrêtent  l'homme  sur  la  voie  du  salut. 
Rabelais  évoque  les  principales  passions  qui  arrêtent 

1  Dante  et  la  Philosophie  catholique  au  XIIIe  siècle.  Tome 
VI  des  Œuvres  complètes. 

il  19* 


292  LA  RELIGION   DE   EABELAIS. 

l'homme  dans  la  voie  de  la  science  et  du  développe- 
ment philosophique  de  son  intelligence. 

Les  obstacles  contre  lesquels  se  brise  la  vertu 
chrétienne  et  ceux  contre  lesquels  se  brise  la  philo- 
sophie sont  quelquefois  les  mêmes.  Aussi  trouvons- 
nous  çà  et  là  une  certaine  symétrie  entre  le  voyage 
du  poète  italien  à  travers  les  mondes  et  le  voyage 
de  l'écrivain  français  à  travers  les  îles. 

Dans  le  premier  cercle  de  son  Enfer,  Dante  ren- 
contre les  traîtres,  ceux  qui  ont  livré  leur  patrie 
ou  leurs  amis.  A  la  première  étape,  Pantagruel  ren- 
contre les  caméléons  qui  sont  toujours  de  l'avis  du 
dernier  opinant,  et  trahissent  la  vérité,  par  faiblesse 
ou  par  intérêt,  «pour  faire  comme  tout  le  monde >. 
L'analogie  se  maintient  à  la  seconde  étape.  Le  se- 
cond cercle  est  rempli  par  les  fourbes  ;  la  seconde  île 
est  habitée  par  les  Enasés,  par  les  amis  du  faux  bel- 
esprit  et  des  équivoques.  L'équivoque  est  un  des 
moyens  habituels  de  la  tromperie  ;  elle  joue  dans  les 
actes  de  l'intelligence  un  rôle  analogue  à  la  fourbe- 
rie dans  les  actes  de  la  vie. 

L'analogie  n'existe  que  par  antithèse  à  la  troisième 
étape.  Dante  place  les  violents  dans  son  troisième 
cercle.  Pantagruel,  dans  sa  troisième  île,  rencontre  la 
politesse  obséquieuse,  tout  extérieure  ;  c'est  le  pays  de 

Ces  importuns  donneurs  d'embrassades  frivoles, 
qui  excitent  la  colère  du  philosophe  Alceste  ;  mais 
l'analogie  se  retrouve  plus  loin  entre  les  hérésiar- 
ques, amis  des  chicanes  théologiques  et  les  Chicanous, 
friands  de  chicanes  judiciaires.  Les  cercles  des  colé- 
riques et  des  paresseux  correspond  à  la  terrible  tem- 
pête qui  assaille  les  voyageurs  et  à  l'île  des  Macréons, 
dont  les  insoucieux  habitants  n'ont  pas  même  la  eu- 


PANTAGRUEL   ET   LA   DIVINE   COMÉDIE.  293 

riosité  de  sonder  les  mystères  qui  les  entourent.  Les 
avares  et  les  prodigues  ne  sont  pas  trop  mal  figu- 
rés par  les  habitants  de  Papefiguière  et  de  Papima- 
nie.  L'enfer  des  gourmands  correspond  au  pays  des 
gastrolâtres.  Rabelais  s'est  contenté  de  figurer  le  cer- 
cle des  débauchés  par  l'île  de  Chaneph,  où  il  ne  des- 
cend pas,  et  le  cercle  des  scélérats  par  l'île  de  Gana- 
bin  ou  des  Voleurs.  Les  deux  derniers  cercles  de 
l'enfer  et  les  deux  derniers  chapitres  du  IVe  livre 
ont  donc  encore  Jine  certaine  analogie.  Seulement 
l'infatigable  poète  florentin  donne  à  sa  pensée  tout 
son  développement,  et  Rabelais,  fatigué,  se  borne  à 
indiquer  la  sienne. 

Il  ne  faut  pas  sans  doute  trop  presser  ces  compa- 
raisons ;  il  faudrait  beaucoup  de  bonne  volonté  pour 
retrouver  dans  le  cinquième  livre  de  Pantagruel  les 
degrés  par  où  Dante  et  Virgile,  Dante  et  Béatrice 
gravissent  les  degrés  du  Purgatoire  et  les  sphères 
du  Paradis.  Cependant  on  retrouverait  assez  bien 
les  esprits  négligents  de  la  vérité  chez  ces  person- 
nages de  l'Ile  Sonnante  qui  s'abrutissent  dans  leurs 
psalmodies  ;  l'Orgueil  dans  l'île  de  la  Quinte,  l'Avi- 
dité dans  l'île  des  Chats  fourrés,  la  Gourmandise  dans 
l'île  des  Outres,  et  la  Luxure  parmi  les  Frères  fre- 
dons.  On  n'aurait  pas  beaucoup  plus  de  peine  à  re- 
trouver plusieurs  des  détails  du  Paradis  dans  les 
initiations  de  l'île  des  Lanternes. 

Nous  n'insistons  pas,  bien  entendu,  sur  ces  rap- 
prochements de  détail ,  auxquels  nous  n'attachons 
qu'une  médiocre  importance.  L'idée  fondamentale 
des  deux  œuvres  est  la  même.  Le  problème  posé, 
c'est  la  recherche  de  la  destinée  de  l'homme.  Mais 
l'idéal  des  deux  écrivains  est  différent.   Dante  se 


294  LA   RELIGION   DE   RABELAIS. 

préoccupe  uniquement  de  la  vie  future  et  subordonne 
tout  à  cette  idée.  Rabelais,  sans  nier  la  vie  future, 
comme  nous  l'avons  vu,  s'occupe  surtout,  s'occupe 
uniquement  de  la  vie  présente.  L'un  place  son  but 
dans  le  ciel,  l'autre  le  place  sur  la  terre,  les  dé- 
tails ne  sauraient  être  en  analogie  constante. 

La  forme  aussi  est  essentiellement  différente. 
Dante  dogmatise;  il  se  fait  instruire  tour  à  tour 
par  Virgile  et  par  Béatrice;  il  expose  son  idée  à 
mesure  qu'il  déroule  les  tableaux  qui  en  incarnent  les 
différentes  phases.  Rabelais,  au  contraire,  procède 
par  la  critique ,  par  la  critique  pure  :  il  fait  passer 
devant  nous  des  tableaux,  qu'il  rend  ridicules  ou 
odieux  au  profit  de  son  idée  ;  mais  cette  idée ,  au 
lieu  de  la  mettre  en  relief,  comme  Dante,  il  nous 
la  laisse  tout  au  plus  apercevoir.  Nulle  part  elle 
ne  resplendit  éclatante,  il  faut  la  deviner  ;  si  elle 
est  moins  profonde  que  celle  de  Dante  ;  elle  est 
plus  large,  mais  elle  n'est  pas  toujours  évidente, 
et  l'œuvre,  dogmatique  au  fond,  a  si  bien  l'ap- 
parence d'une  boutade  purement  satirique  que  la  plu- 
part des  critiques  s'y  sont  laissé  tromper. 

C'est  une  cause  et  une  grave  cause  d'infério- 
rité pour  Rabelais.  Son  livre,  qui  contient  en  puis- 
sance tout  le  programme  que  la  Renaissance  a  con- 
çu sans  pouvoir  le  réaliser  ni  même  le  formuler 
complètement ,  gagnerait  singulièrement  en  gran- 
deur si  l'idéal  conçu  apparaissait  dans  toute  sa  vi- 
gueur. Les  circonstances  sont  pour  beaucoup  dans 
cette  obscurité  où  l'auteur  l'a  laissé.  Dante,  en 
écrivant  son  poème,  était  porté  par  son  siècle.  Il 
n'avait  qu'à  exposer  ses  idées  pour  que  chacun  y 
reconnût  le  reflet  d'une  pensée  souvent  inconsciente. 


PANTAGBUEL   ET   LA   DIVINE   COMÉDIE.  295 

Il  attaquait  vivement  les  papes,  mais  son  orthodo- 
xie à  tous  les  autres  égards  était  patente,  non  con- 
testable et  non  contestée  —  elle  ne  l'a  été  que  plus 
tard  —  il  n'avait  pas  à  craindre  la  persécution  à 
ce  point  de  vue  et  il  n'avait  d'autre  souci  que  son 
art.  La  pensée  fondamentale  du  livre  était  catho- 
lique et  cela  suffisait. 

Il  n'en  était  pas  de  même  pour  Rabelais.  L'ex- 
position complète  de  sa  pensée  intime,  incon- 
sciente peut  -  être  pour  lui ,  mais  évidente  pour 
nous  —  l'aurait  conduit  au  bûcher.  Il  avait  besoin 
d'un  passeport  pour  avoir  le  droit  de  l'émettre,  il 
était  obligé  de  prendre  un  masque  et  cela  l'a  ra- 
petissé. Il  a  été  entraîné  à  se  faire  bouffon ,  il  a 
été  un  bouffon  admirable,  mais  cette  nécessité  de 
voiler  sa  pensée  a  rabaissé  la  pensée  elle-même. 

Une  autre  cause  d'infériorité  vient  du  caractère 
même  de  Rabelais.  Ce  masque  qu'il  mettait  sur 
son  visage,  ne  le  gênait  pas  ;  il  s'en  amusait  volon- 
tiers ;  il  faisait  de  la  bouffonnerie  pour  son  compte 
pour  son  propre  plaisir.  Il  exagérait  les  crudités 
que  son  siècle  autorisait;  mais  il  désertait  ainsi 
le  grand  art  pour  le  petit.  —  Et  puis  tout  en  res- 
tant un  écrivain  exquis ,  un  maître  dans  l'art  de 
bien  dire ,  il  ne  soignait  pas  assez  toutes  les  par- 
ties de  sa  composition  ;  il  se  contentait  de  faire 
vaguement  son  plan  avant  de  prendre  la  plume, 
au  lieu  de  tracer  minutieusement,  avec  amour,  tous 
les  délinéaments  de  son  œuvre,  comme  l'a  fait  le 
poète  florentin. 

Ces  défauts  sont  secondaires  cependant,  et  s'ils 
le  rapetissent  quelque  peu,  ils  ne  l'empêchent  pas 
d'avoir  le  droit  de  dire  aussi  bien  que  Dante  : 


296  EA   EELIGION    DE   RABELAIS. 

0  voi  ch'avete  gl'  intelleti  sani, 
Mirate  la  dottrina,  che  s'ascoude 
Sotto'  1  velame  dei  versi  strani.  (Inf.  IX,  21.) 
LVous  dont  l'esprit  est  sain,  l'intelligence  ferme, 
Découvrez  la  leçon  que  le  poète  enferme 
Sous  le  voile  brodé  des  vers  mystérieux. 

[Trad.  Eatisbonne.] 

XIII. 

On  peut  rapprocher  aussi  du  voyage  de  Panta- 
tagruel  à  l'oracle  de  la  Dive  Bouteille,  le  Voyage 
du  Pèlerin,  the  Pilgritns  Progress  de  Bunyan,  un 
des  livres  les  plus  curieux  et  les  plus  célèbres  de 
la  littérature  anglaise.  Le  Pilgrims  Progress  est 
dans  toutes  les  mains  en  Angleterre  ;  il  s'en  fait  de 
splendides  éditions  illustrées,  et  des  éditions  à  quel- 
ques pennies  à  l'usage  des  gens  du  peuple.  Les 
sociétés  bibliques  en  répandent  les  exemplaires  en 
même  temps  que  des  Bibles  en  toutes  langues,  et 
comme  le  plan  est,  au  point  de  vue  de  l'idée,  à 
peu  près  le  même  que  celui  de  la  seconde  partie 
du  Pantagruel,  il  est  à  propos  d'en  dire  un  mot 
ici. 

Pantagruel  court  après  une  vérité  philosophique 
.un  peu  vague  et  qui  se  dérobe  ;  Chrétien,  au  con- 
traire —  c'est  le  héros  de  Bunyan  —  sait  clairement 
où  il  va  ;  il  a  la  foi,  la  foi  complète  du  calviniste, 
et  il  se  dirige  vers  le  salut  à  travers  les  passions,  les 
tentations ,  les  difficultés  de  tout  genre  qui  obs- 
truent la  voie  du  vrai  croyant  et  l'empêchent  d'arri- 
ver au  ciel.  Nous  avons  des  romans  dévots  sur  le 
même  sujet.  Tous  sont  fades,  et  exhalent  ce  parfum 
sui  generis  que  l'on  respire  dans  les  églises  ordi- 
nairement fermées.  Rien  de  semblable  chez  BuDyan. 


LE   VOYAGE   DU   PÈLERIN.  297 

Ses  personnages  sont  des  abstractions  :  Sagesse  mon- 
daine ,  Découragement ,  Piété  ,  Prudence  ,  Fidèle 
Evangéliste ,  le  géant  Désespoir ,  Défiance ,  sa 
femme,  la  Mort,  etc.,  etc.;  mais  leur  nom  seul 
vous  le  rappelle.  Ces  êtres  qu'il  nous  présente,  l'au- 
teur les  a  vus;  ces  chemins  que  nous  parcourons, 
ces  campagnes  désolées,  il  les  a  traversées  par  la  cha- 
leur; cette  vallée  de  ténèbres,  il  s'y  est  égaré;  ces 
voix  qu'il  fait  surgir  tout  à  coup  pour  nous  don- 
ner quelques  avertissements  effrayants,  il  les  a  en- 
tendues. Bunyan  n'est  pas  un  simple  écrivain  qui 
se  met  à  sa  table  et  qui  aligne  des  phrases,  c'est 
un  visionnaire,  un  inspiré.  Son  livre  est  d'une  logi- 
que irréprochable  et  par  conséquent  n'a  rien 
à  voir  avec  l'hallucination,  mais  chacune  des  visions 
qu'il  fait  apparaître,  chacune  des  circonstances  de 
son  voyage,  a  cependant  été  pour  lui  une  véritable 
hallucination. 

John  Bunyan,  en  effet,  n'était  pas  un  écrivain,  ni 
même  un  homme  instruit  ;  c'était  un  ouvrier  chau- 
dronnier ,  n'ayant  que  très  imparfaitement  appris 
à  lire  et  à  écrire,  mais  exalté  par  une  imagination 
extraordinairement  vive  et  par  la  lecture  constante 
de  la  Bible.  Un  beau  jour  il  se  met  à  prêcher  devant  ses 
camarades,  puis  il  s'enhardit,  il  va  prêcher  partout, 
et  devient  un  de  ces  prédicateurs  indépendants  dont 
l'Angleterre  a  toujours  été  si  riche.  Il  entre,  en 
prêchant  toujours,  dans  l'armée  que  le  parlement 
oppose  àCharlesI";  puis  à  la  restauration  des  Stuarts, 
il  est  mis  en  prison,  il  y  reste  douze  ans  et  demi, 
travaillant  à  faire  des  lacets  ferrés  pour  nourrir  sa 
famille.  C'est  alors  qu'il  écrit  son  livre. 

Une  voix  du  ciel  a  crié  Ycùgeance  contre  la  ville 


298  LA   RELIGION   DE   RABELAIS. 

de  Destruction.  Chrétien  s'effraye,  il  part  pour  n'ê- 
tre point  dévoré  par  le  feu  ;  on  le  raille,  on  l'arrête, 
on  cherche  à  l'égarer,  il  passe  à  travers  des  eaux 
bourbeuses ,  gravit  des  collines ,  parcourt  des  che- 
mins étroits  bordés  de  flammes  sulfureuses,  traverse 
la  ville  de  la  Vanité  et  du  Mensonge  ;  il  est  battu, 
jeté  en  prison,  puis  accueilli  par  Désespoir,  qui  l'ex- 
horte à  en  finir  avec  la  vie  ;  rien  ne  le  décourage, 
il  persévère  jusque  au  bout,  il  parvient  enfin  sur 
les  Montagnes  Heureuses,  et  de  là  aperçoit  la  Di- 
vine Cité,  dont  il  n'est  plus  séparé  que  par  la  ri- 
vière de  la  Mort. 

Le  Pilgrim's  Progress  est  pour  le  calvinisme  ce 
que  la  Divina  Commedia  est  pour  le  catholicisme, 
ce  que  le  Voyage  de  Pantagruel  est  pour  la  philo- 
sophie. Mais  il  y  a  dans  l'ouvrage  de  Bunyan  une 
simplicité  de  foi,  une  ardeur  d'entraînement  plus 
grande  même  que  chez  Dante,  et  cela  compense  jus- 
qu'à un  certain  point,  ce  qu'il  y  a  de  plus  faible 
chez  lui  en  fait  d'art.  Rabelais  n'a  la  foi  quelque 
peu  effrayée  ni  de  l'un  ni  de  l'autre;  il  en  prend 
à  son  aise ,  il  s'égare  constamment  en  chemin ,  et 
n'est  nullement  pressé  d'arriver. 

Le  cadre  de  Rabelais  et  de  Bunyan  reparaît  souvent 
dans  la  littérature,  c'est  celui  de  nombre  de  romans 
dévots  ou  philosophiques,  celui  de  plusieurs  contes  de 
Voltaire;  on  le  retrouve  dans  Florian,dansParny,  dans 
Walter  Scott  —  et  plus  récemment  dans  un  ouvrage 
fort  amusant  :  Jérôme  Paturot  à  la  recherche  d'une 
position  sociale.  Mais  l'ouvrage  de  Th.  Moore  qui  a 
presque  le  même  titre  :  Voyage  d'un  Irlandais  à  la 
recherche  d'une  religion,  n'a  rien  de  commun  avec 
ce  cadre.  Le  voyage  de  l'Irlandais  s'accomplit  tout 


RABELAIS  ET  LA  MONARCHIE.  299 

entier  dans  une  bibliothèque,  et  se  compose  en  gran- 
de partie  de  citations  ayant  pour  but  d'établir  la 
vérité  du  catholicisme  en  face  de  la  religion  angli- 
cane. Quant  au  roman  de  la  Rose,  dont  nous  avons 
parlé  plus  haut,  bien  que  le  second  auteur  ait  de 
de  grandes  prétentions  philosophiques,  il  y  a  trop  de 
disparates  dans  le  plan,  trop  de  puérilités  et  de  fu- 
tilités dans  le  détail  pour  qu'on  puisse  établir  un 
rapprochement  entre  cette  œuvre  confuse  et  l'une 
quelconque  de  celles  que  nous  avons  citées. 
Nous  parlons  plus  loin  de  Cervantes  et  de  Swift. 

XIV. 

Passons  à  la  politique.  Le  roman  de  la  Rose  peut 
nous  servir  de  transition.  Jean  de  Meung,  sans  atta- 
quer la  royauté  en  principe,  comme  on  le  fera  sou- 
vent au  XVIe  siècle,  se  montre  assez  peu  respec- 
tueux pour  elle  et  en  indique  l'origine  prétendue  en 
deux  vers  assez  crus,  souvent  cités  : 

Un  grand  vilain  entre  eux  eslurent 
Le  plus  ossu  de  quant  qu'ils  furent. 

Rabelais  aussi  parle  avec  assez  peu  de  respect  de 
la  royauté  dans  son  Gargantua  '• 

Oncques  ne  vistes  homme  qui  eust  plus  grande  affec- 
tion d'estre  roy  et  riche  que  moy  :  afin  de  faire  grand  chère, 
pas  ne  travailler,  point  ne  me  soucier  et  bien  enrichir  mes 
amis,  etc.  (I,  1). 

Panurge  dit  ailleurs  en  parlant  du  roi  Anarche 

Ces  diables  de  rois  ne  sont  que  veaulx,  et  ne  savent  ny  ne 
valent  rien,  si  non  à  faire  des  maulx  es  pauvres  subjects,  et 
a  troubler  tout  le  monde  par  guerre,  pour  leur  inique  et  dé- 
testable plaisir  (II,  31). 

Dans  son  enfer,  les  rois  font  assez  piteuse  figure. 


300  LA   POLITIQUE   ET  LA   MOBALE. 

Il  en  est  de  même  du  roi  St  Panigon  dans  l'île  des 
Embrassades. 

On  aurait  tort  cependant  de  voir  dans  ces  gaîtés 
l'œuvre  d'un  ennemi  de  la  monarchie.  Rabelais  plai- 
sante avec  la  royauté,  comme  il  plaisante  avec  le 
bréviaire,  par  pure  joyeuseté,  et  il  est  probable  que 
les  passages  que  nous  venons  de  citer  et  d'autres 
semblables  ne  sont  pas  ceux  qui  amusaient  le  moins 
François  Ier.  Le  roi  n'a  pas  dû  être  plus  choqué 
que  Louis  XV  ne  1  était  lorsque  Mme  Dubarry  le  tuto- 
yait et  l'appelait:  La  France.  Il  aura  senti  que,  au  fond5 
ces  plaisanteries  venaient  d'un  ami  et  non  d'un  fron- 
deur. 

Six  rois  ou  fils  de  rois  figurent  dans  le  roman 
de  Rabelais.  Il  y  en  a  trois  mauvais  :  Picrochole, 
Anarche  et  Bringuenarilles  ;  mais  il  y  en  a  aussi  trois 
bons  :  Grandgousier,  Gargantua,  et  Pantagruel,  qui, 
s'il  n'est  pas  roi  encore,  doit  le  devenir  un  jour. 

Ce  que  Rabelais  condamne  dans  les  rois,  c'est  leur 
facilité  à  se  laisser  tromper,  à  se  monter  la  tête 
sous  l'influence  des  flatteries  intéressées  des  courti- 
sans. Grandgousier  se  laisse  tromper  lui-même  au 
début,  quand  il  s'agit  de  l'éducation  de  son  fils,  mais 
il  s'arrête  à  temps.  Picrochole  et  Anarche  ne  s'ar- 
rêtent pas  et  ils  en  sont  rudement  punis.  Rabelais 
prend  plaisir  à  les  humilier,  à  montrer  leur  infa- 
tuation  grandissant  à  mesure  de  leurs  disgrâces  et 
survivant  quelquefois  à  leur  infortune.  Picrochole  dé- 
trôné attend  avec  une  foi  persévérante  l'arrivée  des 
coquesigrues  pour  remonter  sur  son  trône.  Anarche 
perd  plus  vite  l'espoir,  mais  il  est  plus  cruellement 
puni  encore.  Quant  au  conquérant  germanique  Brin- 
guenarilles, Rabelais  nous  le  représente  se  jetant  d'à- 


RABELAIS  ET  LA  MONARCHIE.  301 

bord  sur  les  moulins  à  vent  de  France ,  qu'il  par- 
vient à  digérer,  puis  sur  les  casseroles  et  autres 
instruments  de  cuisine  —  les  pendules  étaient  rares 
encore  à  cette  époque,  —  et  mourant  d'une  vul- 
gaire indigestion  de  beurre  ...  de  Lorraine  peut- 
être  ?  Ce  sont  de  piteuses  fins  sans  doute,  mais  à 
qui  s'appliquent-elles  ?  À  des  rois  qui!se  sont  jetés  fol- 
lement dans  des  guerres  injustes.  Ce  que  Rabelais 
condamne  en  eux,  c'est  la  manie  conquérante  et  non 
pas  la  monarchie  elle-même- 

La  preuve,  c'est  que  le  nombre  des  rois  selon  son 
cœur  est  égal  à  celui  des  mauvais-  Ces  rois  com- 
mencent par  être  des  géants,  des  héros  de  con- 
tes de  fées.  Cette  partie  de  leur  existence  est  pure- 
ment fantastique  et  n'a  pas  la  prétention  de  rien 
prouver.  Mais  quand  ils  agissent  simplement  en  rois, 
leurs  allures  pleines  de  bonhomie,  leur  amour  pour 
leurs  sujets,  leur  conduite  envers  les  vaincus  en 
font  des  personnages  tout  à  fait  sympathiques.  On 
ne  leur  donnera  pas  ce  titre  de  «princes  très  re- 
doutés», qu'on  donnait  encore  à  quelques  seigneurs 
du  temps,  mais  on  se  prend  pour  eux  d'une  sym- 
pathie mêlée  de  respect.  Leur  royauté  est  toute 
patriarcale;  c'est  la  royauté  du  père  de  famille 
au  milieu  de  ses  enfants,  mais  elle  ne  manque  ni 
de  noblesse  ni  d'énergie.  C'est,  avec  plus  de  sim- 
plicité et  moins  de  grandeur,  la  royauté  rêvée  par 
Fénelon  dans  Télêmaque ,  par  Massillon  dans  son 
Petit  Carême  et  par  les  philosophes  royalistes  du 
XVIIIe  siècle.  Ce  genre  de  royauté  n'a  pas  de  nom 
dans  l'histoire,  mais  elle  fait  songer  à  la  fois  à 
Louis  IX  et  au  roi  d'Yvetot. 

Ces  rois  ont  des  allures   toutes  bourgeoises.  Il 


302  LA    POLITIQUE   ET  LA   MORALE. 

n'y  a  dans  leurs  cours  ni  faste  ni  représentation. 
Mais  ils  appliquent  strictement  les  lois  de  la  jus- 
tice, d'une  justice  mêlée  toutefois  d'indulgence  pour 
la  faiblesse  humaine.  En  face  de  l'agression  étran- 
gère, ils  sont  dignes  et  humains  à  la  fois.  Mais  si 
leurs  sujets  se  révoltaient,  quelle  serait  leur  conduite  ? 
Elle  est  facile  à  prévoir.  D'abord  leurs  sujets  ne 
se  révolteront  pas;  pourquoi  le  feraient-ils?  Si  leur 
plaintes  sont  fondées ,  il  leur  sera  fait  justice  im- 
médiatement. Si  elles  ne  le  sont  pas ,  il  leur  sera 
adressé  des  remontrances  ,  et  ils  les  écouteront. 
Mais  s'ils  s'obstinent  et  se  mutinent  ?  On  ne  cher- 
chera évidemment  pas  à  les  retenir  de  force.  On 
les  laissera  s'adresser  à  un  autre  ,  en  leur  prédi- 
sant le  sort  des  grenouilles  qui  voulurent  avoir  un  roi. 
En  somme,  si  Eabelais  ne  professe  pas  le  culte 
absolu  de  la  royauté,  il  est  étranger  à  cette  anti- 
pathie, à  cette  haine  contre  l'institution  monar- 
chique si  éloquemment  exprimées  dans  le  pamphlet 
de  son  contemporain  Etienne  de  la  Boétie.1  Il  trouve 
la  royauté  établie,  il  en  montre  les  mauvais  côtés, 
mais  il  en  montre  aussi  les  bons ,  et  ne  paraît 
même  pas  songer  que  l'institution  puisse  être  abo- 
lie. Il  fait  plus  :  quand  il  établit  à  côté  sa  répu- 
blique de  la  volonté,  celle  qui  a  pour  devise  :  Fais 
ce  que  voudras,  il  la  met  sous  la  protection  du 
pouvoir  royal,  qui  la  dote  et  la  défend. 

XV. 

Rabelais  agit  donc  avec  l'institution  monarchique, 

1  De  la  Servitude  volontaire  ou  le  Contre  un,  publié  d'a- 
bord par  Montaigne  et  souvent  réimprimé,  dans  les  Œuvres 
de  Lamennais  entre  autres. 


LA    MORALE   DE    RABELAIS.  303 

comme  avec  l'institution  catholique  ;  il  veut  amé- 
liorer ,  mais  non  renouveler.  Ce  qu'il  demande  au 
gouvernement  comme  à  la  religion,  c'est  la  liberté 
pour  l'individu  de  se  développer  tout  entier ,  c'est 
l'absence  de  réglementation.  Il  hait  le  règlement 
sous  toutes  ses  formes ,  la  contrainte  sous  quelque 
aspect  qu'elle  se  présente.  Il  hait  les  cloches  qui 
sonnent  les  heures  et  réglementent  les  occupations 
de  la  journée  ;  il  hait  le  carême  et  l'abstinence 
qui  réglementent  les  mets  dont  on  doit  se  nour- 
rir ;  il  hait  l'organisation  de  l'Eglise  romaine  qui 
attache  les  hommes  à  certaines  pratiques  et  régle- 
mente minutieusement  l'emploi  de  leur  temps  ;  il 
hait  l'intervention  de  l'état  dans  la  religion  ,  qui 
réglemente  les  opinions  et  les  actes  de  foi.  En  lit- 
térature ,  il  hait  le  pédantisme  qui  réglemente  la 
langue  et  la  circonscrit  dans  l'imitation  de  Cicé- 
ron.  Dans  son  horreur  du  règlement,  il  s'insurge 
contre  la  mode  qui  prescrit  les  vêtements  de  telle 
et  ou  telle  coupe  et  son  Panurge  s'habille  d'une 
façon  étrange  pour  protester  contre  la  loi  de  l'u- 
sage. C'est  par  la  même  raison  qu'il  se  permet 
toutes  sortes  de  libertés  à  l'endroit  des  nécessités 
physiques  qu'on  dérobe  ordinairement  à  la  vue.  Il 
arrache  tous  les  voiles,  non  par  impudeur,  non  par 
corruption,  comme  quelques-uns  le  prétendent,  mais 
tout  simplement  pour  protester  contre  la  règle,  pour 
faire  acte  d'indépendance  en  toute  chose. 

Rabelais  n'est  pas  indécent ,  dit  à  ce  sujet  M.  Scherer  • 
car  le  sentiment  de  la  décence  lui  est  étranger.  Il  est  comme 
l'enfant  ou  le  Sauvage ,  qui  n'ont  pas  conscience  de  leur  nu- 
dité. 

1  Edmond  Scherer.  Etudes  critiques  sur  la  littérature. 
1875,  in  12.  p.  79. 


304  LA    POLITIQUE    ET   LA    MORALE. 

XVI. 

Ceci  nous  conduit  à  la  morale  de  Rabelais.  Est- 
il  vrai  comme  le  prétendent  Feller  et  consorts,  que 
Rabelais  prêche  l'immoralité  ?  Cette  accusation  n'est 
pas  mieux  fondée  que  les  précédentes. 

Rabelais,  nous  ne  disons  pas  <  recommande  >,  mais 
<  inspire >  tous  les  nobles  sentiments. 

Quels  pères  furent  jamais  plus  sages,  plus  aimants, 
plus  vraiment  paternels,  que  Grandgousier  et  Gar- 
gantua ?  Quel  fils  fut  plus  respectueux,  plus  obéis- 
sant, plus  reconnaissant  que  Pantagruel?  Qui  fut 
plus  dévoué  pour  ses  amis  que  ce  même  Panta- 
gruel ,  plus  indulgent  pour  leurs  faiblesses  ,  sans 
toutefois  leur  épargner  les  remontrances  au  besoin? 
Qui  porta  plus  loin  l'amour  de  la  justice  et  de  l'hu- 
manité ?  Non-seulement  Rabelais  prête  à  ses  prin- 
paux  personnages  tous  les  nobles  sentiments,  mais 
il  fait  aimer,  mais  il  impose  ces  sentiments  ;  on  aime 
mieux  son  prochain  quand  on  vient  de  le  lire. 

En  fait  de  vices,  d'iniquités  et  de  travers,  il  ins- 
pire l'horreur  de  la  guerre,  où  l'on  voit  s'armer  les  uns 
contre  les  autres  des  individus  qui  n'ont  aucun  motif 
de  se  haïr  —  il  inspire  l'horreur  des  luttes  reli- 
gieuses, où  l'on  ne  se  contente  pas  d'avoir  la  raison 
pour  soi ,  mais  où  l'on  veut  forcer  les  autres  à. 
partager  son  appréciation.  Il  inspire  l'horreur  de 
l'injustice  sous  toutes  ses  formes,  injustice  politique, 
injustice  judiciaire.  Il  en  veut  à  tous  les  tyrans  de 
l'humanité,  aux  moines  qui  ne  se  contentent  pas 
d'être  ignorants,  mais  qui  persécutent  ceux  qui  veu- 
lent s'instruire,  aux  pédants  qui  n'admettent  pas  qu'on 
soit   instruit  ou   que  l'on  parle  autrement  qu'eux, 


LA    MORALE   DE   RABELAIS.  305 

aux  convenances  ridicules ,  au  faux  bel-esprit,  aux 
superstitions,  à  ceux  qui  sacrifient  tout  à  leur  ven- 
tre, et  à  ceux  qui  sacrifient  tout  à  leurs  préjugés. 
Il  y  a  peu  de  vices  qu'il  ne  flagelle  en  passant,  peu 
d'iniquités  qu'il  ne  déconcerte  de  son  rire  joyeux, 
bruyant  et  sincère. 

Les  femmes  seules  lui  inspirent  assez  peu  de 
sympathie.  Mais  elles  apparaissent  à  peine  dans  son 
livre.  Rabelais  ne  les  connaît  pas,  et  il  en  convient 
implicitement  en  ne  leur  donnant  pas  de  rôle.  La 
«belle  dame  de  Paris»,  que  nous  voyons  un  moment, 
n'est  là  que  pour  fournir  à  Panurge  un  prétexte  à 
l'exhibition  de  divers  procédés  qui  passaient  alors  pour 
des  secrets  et  qui  circulent  à  travers  le  moyen  âge,  de 
la  compilation  de  Pline  l'Ancien  aux  écrits  apocry- 
phes publiés  sous  le  nom  de  Grand  et  de  Petit  Al- 
bert. Ailleurs  la  femme  est  mise  sur  le  même  rang 
que  le  vin.  Rabelais  ne  parle  de  la  femme  chaste 
et  digne  qu'en  deux  occasions:  lorsqu'il  nous  décrit 
les  mœurs  de  Thélème,  ou  nous  entretient  des  occu- 
pations des  Muses.  Dans  ces  deux  cas ,  la  parole 
moqueuse  de  Rabelais  devient  respectueuse ,  déli- 
cate, exquise.  On  regrette  que  ces  passages  soient 
si  rares  et  si  courts.  Mais  Rabelais  était  moine  et 
sa  profession  lui  interdisait  la  fréquentation  des 
femmes.  Il  n'a  pas  vécu  avec  elles.  Le  fait  d'être 
moine  ou  prêtre  n'a  pas  empêché  d'autres  écri- 
vains de  bien  connaître  le  sexe  féminin.  Bourda- 
loue,  Fénelon,  Massillon  nous  ont  laissé  des  obser- 
vations d'une  grande  finesse  sur  le  caractère  des 
femmes  ;  mais  Bourdaloue,  Fénelon,  Massillon  étaient 
confesseurs ,  et  le  confessionnal  était  pour  eux  un 
observatoire,  un  cabinet  d'études,  aussi  minutieuses 
ii  20 


306  LA   POLITIQUE    ET    LA   MORALE. 

que  profondes.  Rabelais  ne  parait  pas  avoir  profité 
de  ce  moyen,  et  nous  aurions  quelque  peine  à  nous 
représenter  le  R.  P.  Rabelais  écoutant  les  péchés 
mignons  de  ses  pénitentes.  S'il  l'avait  fait,  son  li- 
vre en  porterait  la  trace. 

Ainsi  donc  Rabelais,  tout  en  étant  très  libre  en 
paroles,  ne  prêche  pas  le  libertinage.  Prêche-t-il  d'a- 
vantage la  gourmandise,  prêche-t-il  l'amour  du  viu  ? 
En  apparence,  oui,  peut  être.  L'éloge  du  vin,  l'in- 
vitation à  boire  reviennent  à  chaque  instant  sous  sa 
plume,  mais  hors  le  chapitre  où  il  nous  redit  les 
propos  des  buveurs,  ses  personnages  s'enivrent-ils 
jamais  ?  Pantagruel,  dès  qu'il  n'est  plus  géant,  est 
d'une  grande  sobriété  ;  il  s'emporte  avec  une  viva- 
cité sincère  contre  les  gastrolâtres  et  contre  les 
ivrognes.  S'il  est  un  moment  où  les  personnages 
sont  pris  d'une  sorte  de  délire  bachique  et  prophé- 
tisent, c'est  lorsqu'ils  ont  bu  de  l'eau  de  la  Dive 
Bouteille ,  c'est  lorsqu'ils  ont  découvert  le  mot  de 
la  destinée  humaine,  et  cette  ivresse  à  un  caractère 
tout  spirituel. 

Partout  ailleurs  lorsque  Rabelais  provoque  à  boire, 
c'est  une  contenance  qu'il  se  donne  ;  il  s'écriera  bien 
comme  Béranger  : 

Mes  bons  amis,  que  je  vous  prêche  à  table, 
mais  il  se  contentera  de  vous  regarder  boire.  Les 
poètes  buveurs  ont  de  tout  autres  allures.  Ecou- 
tons plutôt  Olivier  Basselin,  ou,  si  on  le  veut,  Jean 
Le  Houx  puisqu'il  parait  décidément  que  le  joyeux 
foulon  de  Vire  doit  passer  à  l'état  de  personnage 
légendaire, — répétant  sur  tous  les  tons  pendant  150 
pages:  Il  faut  boire;  vidons  nos  tonneaux.1 

1  Voir  la  Dissertation  placée  en  tête  de  la   dernière  édi- 


LA    SCIENCE    DE   rvAr.ELAÏS.  307 

On  sent  que  Rabelais  joue  la  comédie  en  affectant 
dans  ses  prologues  ces  transports  bachiques  qui  ne 
reparaissent  pas  dans  l'ouvrage.  Ce  n'est  pas  ainsi 
que  procèdent  les  vrais  buveurs  :  St-Amant,  Maître 
Adam,  Chaulieu,  Gallet,  Desaugiers  et  ses  amis  du 
Caveau.  Il  n'y  a  pas  d'intermittence  chez  eux.  Rabe- 
lais, quoi  qu'en  ait  dit  Ronsard,  parait  avoir  été  aus- 
si sobre  que  Béranger,  qui  a  aussi  chanté  le  vin  avec 
chaleur,    mais   qui  buvait  assez  peu. 

La  morale  de  lïabelais  est,  comme  nous  l'avons 
répété  plusieurs  fois,  le  libre  développement  de  tou- 
tes les  facultés  humaines,  les  facultés  intellectuelles 
en  tête,  les  facultés  aimantes  ensuite,  mais  sans  que 
les  facultés  physiques  doivent  être  négligées.  Cette 
morale  se  résume  dans  l'ancien  adage  :  Mens  sana 
in  corpore  sano. 

Nous  reviendrons  sur  les  idées  littéraires  de  Ra- 
belais en  parlant  de  son  style.  Il  ne  nous  reste  à 
ajouter  ici  que  quelques  mots  sur  la  science  dont  il 
fait  preuve  dans  son  livre. 

XVII. 

Rabelais  était  un  érudit.  Chaque  page  de  son  ro- 
man le  prouve.  11  avait  lu  surtout  les  auteurs  qui 
traitent  des  sciences  naturelles  et  médicales  :  Pline 
l'Ancien ,  Sénèque ,  Hippocrate,  Galien  ;  mais  il  ne 
connaissait  pas  moins  bien,  entre  les  Grecs,  Platon, 
Aristophane,  Plutarque  et  surtout  Lucien.  Il  savait 
aussi  à  fond  tout  ce  qu'ont  écrit,  les  auteurs  du  moyen 
âge  et  ceux  de  son  temps.  —  Mais  a-t-il,  pour  son 
compte,  rendu  des  services  directs  à  la  science  ?  A 

tion  dos  Vaux  de  Vire,   par  M,  Armand   Gasté.   (Lemerre, 
1875,  petit  in  8.) 

n  20* 


308  LA  TÉDAGOGIE  DE  EABELAIS. 

sou  époque,  Léonard  de  Vinci  —  nous  avons  déjà  eu 
occasion  de  le  mentionner  —  dans  des  manuscrits 
confus  écrits  de  droite  à  gauche,  qu'on  ne  peut 
lire  que  dans  une  glace,  et  où  il  entasse  pêle-mêle  des 
vers,  des  croquis,  des  caricatures,  des  observations  sur 
la  peinture  — a  consigné  aussi  de  savantes  découver- 
tes scientifiques ,  qu'il  a  fallu  refaire  plus  tard  : 
la  chute  des  graves  combinée  avec  la  rotation  de 
la  terre,  la  cause  de  la  scintillation  des  étoiles  et 
de  la  lumière  cendrée  de  la  lune  ,  l'explication  des 
vents  alises,  l'état  antique  de  la  terre,  fondement 
de  la  géologie,  la  théorie  du  plan  incliné,  une  théo- 
rie de  la  lumière  et  des  ombres,  —  plus  une  quantité  de 
problèmes  de  géométrie  résolus  ,  une  quantité  plus 
considérable  de  machines  inventées  ,   etc. 

Le  contingent  de  Rabelais  est  beaucoup  plus  mo- 
deste. Nous  l'avons  vu  cependant  tout  près  d'affir- 
mer la  circulation  du  sang  ;  il  a  reconnu  le  sexe  de 
certaines  plantes ,  il  a  aperçu  le  système  de  l'at- 
traction universelle  des  astres  ;  il  se  prononça  pour 
le  système  de  Copernic  aussitôt  qu'il  fut  formulé  par 
le  savant  Polonais.  Il  a  entrevu  les  aérostats,  et 
montré  son  entente  de  l'architecture  dans  son  plan 
de  l'abbaye  de  Thélème. 

Rabelais  ne  s'est  donné  à  nous  que  pour  un  ro- 
mancier, et  sa  part  serait  encore  belle  pour  un  sa- 
vant de  profession. 

XVIII. 

Nous  avons  exposé  avec  détail  dans  le  premier 
volume  les  idées  de  Rabelais  sur  la  pédagogie.  Il 
nous  reste  à  présenter  l'histoire  de  ces  idées. 

Tous  ceux  qui  se  sont  occupés  du  plan  d'éducation  de 


LES   ÉDUCATEURS   DU    XVIe   ET   DU   XVIIe   SIÈCLES.     309 

Gargantua  et  de  Pantagruel  en  ont  parlé  avec  ad- 
miration. 

<Ce  plan,  dit  M.  Demogeot,  est  prodigieux  pour 
le  siècle.  Locke,  Montaigne,  J.-J.  Rousseau  n'ont 
fait  que  le  développer.»  Pendant  de  longues  années 
cependant  il  est  resté  inaperçu.  «Un  enfant  qui  avait 
une  chemise  de  neuf  cents  aunes ,  dit  St-Marc- 
Girardin  ,  ne  devait  pas  être  élevé  comme  un  au- 
tre écolier.  >  On  vit  là  «une  éducation  chimérique, 
comme  le  personnage  lui-même.» 

Il  y  avait  une  autre  raison  contre  ce  plan.  La 
révolution  préconisée  par  Rabelais  était  trop  radi- 
cale. 11  protestait  contre  la  tyrannie  des  mots  ;  il 
faisait  la  guerre  à  la  science  qui  n'est  basée  que 
sur  les  mots.  Or  de  son  temps  on  ne  comprenait 
guère  l'étude  autrement.  Tout  l'enseignement  por- 
tait sur  trois  choses  :  l'art  de  parler,  l'art  d'écrire, 
l'art  de  raisonner  —  et  de  raisonner  sur  des  paroles 
plus  ou  moins  habilement  agencées.  On  avait  poussé 
cet  amour  du  mot  jusqu'à  imaginer  une  machine, 
—  plusieurs  machines  même ,  car  plusieurs  savants 
s'étaient  mis  à  l'œuvre  —  pour  arriver  à  raisonner 
sans  penser,  rien  qu'eu  faisant  manœuvrer  un  mé- 
cauisme  et  en  combinant  des  mots,  des  phrases,  comme 
ou  combine  des  chiffres.  Partout  on  enseigne  la  sci- 
ence des  mots,  rieu  de  plus.  Catholiques  et  protes- 
tants sont  d'accord  sur  ce  point. 

XIX. 

L'établissement  d'éducation  le  plus  célèbre  du 
XVIe  siècle  fut  celui  que  Sturm  créa  en  1538  à 
Strasbourg.  Cet  établissement  servit  de  modèle  à 
ceux  qu'on  fonda  alors  dans  une  grande  partie  de 


310  LA   PÉDAGOGIE    DE    RABELAIS. 

l'Europe.  Les  cours  prennent  l'élève  à  sept  ans,  et 
le  retiennent  jusqu'à  vingt.  Qu'apprend-on  pen- 
dant ce  temps-là  V  La  langue  latine,  un  peu  la  lan- 
gue grecque ,  mais  surtout  la  langue  latine  ;  six  au- 
teurs figurent  seulement  sur  le  programme  :  Cicéron, 
Virgile,  Horace,  Plaute,  Téreuce  et  Salluste,  mais  Ci- 
céron avant  tout.  Ce  qu'on  lit  constamment ,  ce 
qu'on  s'efforce  d'imiter,  c'est  Cicéron.  C'est  avec  le 
vocabulaire  cicéronien  qu'on  explique  le  catéchisme, 
et  l'un  des  exercices  qui  reviennent  le  plus  sou- 
vent, c'est  la  traduction  des  épîtres  de  St  Paul  en 
latin  classique.  Pour  le  grec,  on  étudiait  Homère, 
Pindare,  Aristophane,  Euripide,  Sophocle  et  Démos- 
thène. 

Mais  ce  qu'on  cherchait  dans  tous  ces  livres,  ce 
n'étaient  pas  des  idées  ,  des  sentiments ,  des  ren- 
seignements sur  la  civilisation  d'une  époque ,  sur 
l'histoire  de  l'esprit  humain  ;  ce  qu'on  y  cherchait, 
c'étaient  des  mots.  Sturm  a  résumé  son  système  dans 
cette  phrase  :  «Connaissance,  pureté  et  ornement  du 
langage,  tels  sont  les  éléments  de  l'éducation  scien- 
tifique. » 

Chez  les  Jésuites,  dont  les  maisons  d'éducation 
apparaissent  aussi  au  XVP  siècle  (1588),  toujours 
même  préoccupation  des  mots,  de  la  phrase  sonore, 
du  style  élégant.  Les  études  commencent  par  la 
grammaire,  et  finissent  par  la  rhétorique.  Une  an- 
née ,  il  est  vrai ,  était  consacrée  à  la  philosophie  et 
à  ce  que  l'on  savait  de  physique ,  de  sciences  na- 
turelles, y  compris  la  géographie.  Mais  tout  cela 
était  considéré  comme  secondaire.  La  grande  af- 
faire, c'était  de  savoir  parler  latin  élégamment.  La 
langue  française  était  banuie  de  la  conversation.  Un 


LES    ÉDUCATEURS   DU   XVIe   ET   DU   XVIIe   SIÈCLES.     311 

apprenait  aussi  un  peu  de  grec,  mais  très  peu.  En 
revanche,  on  apprenait  par  cœur  des  textes  d'écri- 
vains choisis,  de  manière  à  s'approprier  leurs  phra- 
ses. On  jouait  des  pièces  de  théâtre  en  latin,  des 
pièces  composées  généralement  par  les  supérieurs. 
Il  existe  des  collections  de  ces  tragédies ,  de  ces 
comédies  de  collège,  publiées  par  les  Jésuites.  Beau- 
coup d'élégance  et  de  fausse  élégance  dans  la  for- 
me ,  un  fond  généralement  peu  intéressant,  des  plai- 
santeries fades ,  des  sentiments  faux  ;  une  littéra- 
ture de  devises,  d'emblèmes,  de  petites  finesses  ;  des 
dissertations  sans  fin  sur  des  pensées  ingénieuses  et 
vides.  Bouhours  est  le  prosateur  par  excellence  de 
cette  école,  Ducerceau  en  est  le  poète,  en  attendant 
Gresset.  Mais  celui-ci  avait  déjà  trop  d'esprit  pour 
un  régent  de  collège,  il  fut  forcé  de  sortir  de  Tordre. 

Montaigne  et  Charron  au  XVIe  siècle  et  au  com- 
mencement du  XVIIe,  protestent  contre  cette  étude 
des  mots.  Ils  veulent,  comme  Rabelais,  qu'on  en- 
seigne à  l'enfant  des  choses  utiles,  que  l'étude  soit 
attrayante ,  qu'elle  consiste  surtout  en  exercices 
pratiques.  Il  ne  suffit  pas  pour  savoir  danser ,  de 
regarder  faire  les  autres,  dit  à  ce  sujet  Montaigne. 
Tous  deux  empruntent  de  petits  détails  au  vaste 
plan  de  Rabelais,  rapetisses  et  adaptés  à  l'éducation 
d'un  gentilhomme.  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  son- 
gent à  emprunter  à  Gargantua  des  arguments  ni 
des  exemples. 

Un  Morave,  Coméni,  s'empare  d'une  des  idées  de 
Rabelais;  il  veut  que  l'enfant  étudie  la  chose  avant 
de  s'occuper  du  mot.  Il  forme  un  établissement  où 
l'on  commence  par  étudier  les  choses,  par  les  exa- 
miner minutieusement  avant  de  les  nommer  et  de 


312  LA   PÉDAGOGIE   DE   RABELAIS. 

les  décrire.  Pour  propager  son  système  au  dehors, 
il  imagine  le  premier  ouvrage  d'images  à  l'usage 
de  l'enfance,  VOrlis  picfus,  «le  Monde  peint»,  où 
la  gravure  est  appelée  à  faire  connaître  les  objets. 
L' Orbis  pktus  a  été  refait  bien  des  fois  depuis,  les 
dernières  éditions  n'ont  plus  rieu  de  commun  avec 
celles  qu'à  données  Coméni  ou  Comenius,  mais  sa 
méthode  est  restée.  Coméni,  du  reste,  ne  connais- 
sait évidemment  pas  Rabelais. 

Les  Solitaires  de  Port-Royal,  qui  établirent  vers 
le  même  temps  que  Coméni  leurs  petites  et  leurs 
grandes  écoles,  citent  parfois  Montaigne  et  le  réfu- 
tent; mais  ils  ne  semblent  pas  avoir  lu  Rabelais.  Les 
quelques  réminiscences  de  Pantagruel  qui  apparais- 
sent dans  les  Pensées  de  Pascal,  sont  évidemment 
dues  à  des  oui-dire,  à  des  transmissions  orales.  Chez 
eux  cependant,  on  applique  quelques-unes  de  ses 
idées,  timidement  à  la  vérité.  Ils  s'occupent  encore 
beaucoup  des  mots,  mais  ils  tiennent  à  ce  que  l'é- 
lève soit  en  communication  directe  avec  les  choses. 
On  étudie  le  latin  chez  eux ,  le  grec  surtout ,  mais 
on  commence  par  le  français  —  et  c'est  une  innova- 
tion. Les  premières  études,  après  la  lecture,  sont 
l'histoire  sainte,  la  géographie,  le  calcul  ;  les  leçons 
se  font  souvent  en  plein  air  et  sont  entremêlées 
de  courses,  de  promenades,  d'exercices  gymnastiques, 
et  surtout  de  causeries  sur  les  livres  qu'on  lit  et 
sur  les  choses  qu'on  voit.  L'étude  est  rendue  agréa- 
ble; les  préceptes  sont  réduits  à  un  petit  nombre,  et 
les  exercices  multipliés.  Quant  aux  punitions,  on  les 
emploie  aussi  peu  que  possible. 

Ce  n'est  pas  là  tout  Rabelais ,  mais  le  système 
de  Port-Royal    s'en  rapproche  instinctivement.  Le 


LES   ÉDUCATEURS   DU   XVIe   ET   DU  XVIIe   SIÈCLES.     313 

point  de  départ  était  différent  cependant.  Rabelais 
croyait  Tentant  naturellement  bon,  Port-Royal  le 
supposait  instinctivement  mauvais  ;  on  y  exagérait 
donc  quelque  peu  les  précautions  pour  empêcher  le 
mal  de  naître,  mais  la  bienveillance  des  institu- 
teurs et  des  institutrices,  —  car  il  y  avait  des  éco- 
les pour  les  deux  sexes.  —  corrigeait  ce  que  la  théo- 
rie pouvait  avoir  de  trop  austère. 

Fénelon  ne  paraît  pas  plus  connaître  Rabelais 
que  les  Solitaires  de  Port-Royal,  mais  comme  eux 
il  s'en  rapproche  sur  plusieurs  points  importants:  faire 
étudier  les  choses,  rendre  l'étude  agréable,  dévelop- 
per surtout  l'intelligence  et  non  la  mémoire.  Mais 
l'évêque  de  Cambray  a  puisé  ses  préceptes  dans  son 
intelligence,  dans  son  expérience,  et  aussi  dans  le 
traité  de  St  Augustin:  De  docendo  pueros.  Il  en  est 
de  même  des  autres  pédagogues  qui  viennent  après 
lui.  Claude  Fleury  a  étudié  aussi  St  Augustin,  mais 
il  s'inspire  surtout  de  Platon  et  de  Quintilien.  Il 
est  d'accord  avec  Rabelais  sur  la  nécessité  de  ren- 
dre l'étude  agréable,  de  faire  connaître  les  choses 
avant  d'enseigner  les  mots,  d'étudier  les  sciences  en 
même  temps  que  les  lettres,  de  mêler  les  exercices 
physiques  aux  excercices  intellectuels.  Mais  ni  Fleury, 
ni  le  jésuite  Jouvency,  lorsqu'il  développe  et  com- 
mente le  plan  d'études  des  écoles  de  son  ordre  (De 
ratione  discendi  et  docendi),  ni  Rollin,  lorsqu'il  dé- 
veloppe avec  tant  de  charme  et  de  sagesse  le  plan 
des  études  uuiversitaires  —  où  il  introduit  l'étude  de 
la  langue  française,  de  l'histoire  et  des  sciences  qui 
s'y  rattachent  (Traité  des  Etudes),— ne  songent  à  in- 
voquer Rabelais ,  qui  cependant  aurait  eu  tant  de 
choses  à  leur  apprendre. 


314  LA   PÉDAGOGIE   DE    EABELAIS. 

XX. 

Le  docteur  Arnstœdt  signale  dans  Y  Emile  divers 
passages  :  la  première  leçon  de  cosmographie,  l'idée 
de  faire  fabriquer  par  l'élève  ses  propres  instru- 
ments, de  lui  faire  apprendre  un  travail  manuel,  etc., 
etc. ,  où  il  voit  l'inspiration  directe  de  Rabelais- 
Tout  cela  est  dans  Gargantua  sans  doute,  mais  il 
est  douteux  que  Rousseau  soit  allé  l'y  chercher.  Jean- 
Jacques  ne  cite  Rabelais  nulle  part.  Son  nom  n'ap- 
paraît ni  dans  les  Confessions,  ni  dans  la  Corres- 
pondance, ni  dans  la  liste  —  assez  longue  cepen- 
dant —  des  livres  qu'il  lisait  aux  Charmettes.  M. 
Arnstœdt  indique  huit  éditions  plus  ou  moins  com- 
plètes de  Rabelais,  publiées  pendant  la  vie  de  Rous- 
seau, dont  deux  à  Genève,  mais  cela  prouve  tout 
au  plus  que  l'auteur  d1 'Emile  aurait  pu  lire  le  Gar- 
gantua, et  non  pas  qu'il  l'a  lu  en  effet. 

Ce  n'est  pas  à  dire  que  Jean-Jacques  n'ait  pas 
reçu  l'influence  de  Rabelais,  mais  il  l'a  reçue  indi- 
rectement, tandis  qu'il  reçut  directement  celle  de 
Montaigne.  Rabelais  a  agi  sur  Rousseau  par  l'in- 
termédiaire de  Daniel  de  Foe  et  de  son  Robin- 
son. 

Robinson,  en  effet,  est  une  mise  en  œuvre  des 
idées  de  Rabelais  sur  l'éducation.  L'héritier  du  trône 
a  été  placé  en  relation  directe  avec  les  choses;  il  a 
appris  la  théorie  dans  les  livres ,  mais  il  a  vu ,  il  a 
manié  les  objets  lui-même;  il  les  a  vus  tels  que 
la  nature  les  produit ,  il  les  voit  se  transformer  en- 
tre les  mains  de  l'homme  ;  non  seulement  il  voit  les 
travailleurs  à  l'œuvre ,  mais  il  prend  lui-même  les 
outils  en   main,   il  scie  du  bois,  il  bat  du  blé,  il 


EMILE.   —    ROBINSON.  315 

travaille  dans  les  champs.  Placez-le  dans  l'île  dé- 
serte de  Kobinson ,  il  se  tirera  aussi  bien , 
il  se  tirera  mieux  d'affaire  que  Kobinson,  pareequil 
est  plus  instruit  que  lui. 

La  principale  différence  entre  les  situations,  c'est 
que  Gargantua  est  jeune  et  a  besoin  que  Ponocrates 
le  dirige,  et  que  Kobinson  se  trouve  placé  directement 
en  face  de  la  nature  ;  mais  la  différence  n'est  pas  aus- 
si grande  qu'elle  le  paraît  au  premier  coup  d'œil. 
Kobinson  a  aussi  son  Ponocrates;  Robinson  n'est 
plus  un  enfant,  c'est  un  homme;  son  gouverneur, 
c'est  l'expérience  acquise.  Il  a  aussi  l'équivalent  de 
la  bibliothèque  de  Gargantua,  c'est  le  bateau  où  il 
trouve  les  outils,  inventés  et  fabriqués  par  1  indus- 
trie de  ceux  qui  l'ont  précédé  dans  la  vie.  Au  point 
de  vue  de  l'idée,  l'analogie  est  complète  entre  les 
deux  situations  ;  ce  que  Gargantua  fait  librement 
sous  un  maître ,  Robinson  le  fait  forcément  sous 
un  autre  maître  bien  plus  exigeant,  la  nécessité  ; 
mais  les  deux  livres  mettent  l'homme  en  présence 
des  exigences  de  la  vie  et  nous  le  montrent  s'instrui- 
sant  par  la  pratique. 

Daniel  de  Foe  avait-il  lu  Gargantua,  dans  la  tra- 
duction anglaise  ou  dans  le  texte  français  ?  Les  deux 
suppositions  sont  admissibles.  La  traduction  an- 
glaise circulait  depuis  longtemps  à  l'époque  où 
vivait  l'auteur,  et  il  connaissait  la  langue  française  ; 
mais  rien  n'indique  que  cette  lecture  ait  été  faite.  L'i- 
dée de  placer  un  homme  seul  en  face  de  la  nature 
est  bien  anglaise  et  aurait  fort  bien  pu  venir  à  l'au- 
teur, lors  même  que  l'histoire  sur  laquelle  il  a  bâti 
son  livre  ne  lui  aurait  pas  été  racontée.1 

1  L'histoire  du  matelot  Selkirk  est  très  connue.  On  la  trouve 


316  LA    PÉDAGOGIE   DE  RABELAIS. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  Robinson  fit  le  tour  de  l'Eu- 
rope dès  qu'il  parut;  tout  le  monde  s'intéressa  à 
cette  lutte  de  la  volonté  humaine  contre  la  nature. 
J.-J.  Rousseau  surtout  en  reçut  une  profonde  im- 
pression et  certaines  parties  d' Emile,  et  des  plus  im- 
portantes, procèdent  de  là  ;  ce  sont  précisément 
celles  qui  rappellent  le  plus  l'éducation  de  Gar- 
gantua. 

Un  autre  point  commun  entre  l'éducation  de  Gar- 
gantua et  celle  d'Emile,  c'est  que  dans  les  deux  ou- 
vrages, l'homme  est  supposé  naturellement  bon.  L'en- 
fant doit  être  dirigé,  éclairé,  mais  il  n'est  pas  ques- 
tion de  le  refaire.  S'il  ne  subit  pas  de  mauvaise  in- 
fluence extérieure,  il  suffit  de  lui  montrer  le  bien 
pour  qu'il  s'y  conforme-  Fonocrates  n'a  pas  l'idée 
de  punir  Gargantua,  pas  plus  que  Rousseau  n'a  l'i- 
dée d'infliger  une  punition  à  Emile.  Gargantua  avait 
pris  des  habitudes  de  paresse  et  de  cancrerie  ;  on  lui 
en  fait  prendre  d'autres;  mais  comment  ?  en  appe- 
lant son  activité  ailleurs,  en  le  dirigeant  vers  le 
bien,  sans  qu'il  soit  nécessaire  d'user  jamais  de  re- 
pression ou  de  compression.  Rousseau  corrige  de  mê- 
me Emile  en  laissant  ses  fautes  produire  leurs  con- 
séquences. Rousseau  l'emporte  dans  son  livre  par 
l'abondance  des  observations  de  détail ,  mais  l'er- 
reur dans  ses  pages  se  mêle  souvent  à  la  vérité,  et 
la  préoccupation  de  raisonner  toujours  y  est  trop 
apparente.  Il  y  a  quelque  chose  de  plus  grand  dans 
la  conception  de  Rabelais.  Le  curé  de  Meudon 
a  l'esprit  plus  large  que  le  philosophe  de  Ge- 
nève. 

entre  autres  dans  les  Biographical  and  critical  notices  of  emi- 
nent  noveliats,  de  W.  Scott. 


RABELAIS   JUCHÉ    TAR    FR.    GUIZOT.  317 

XXI. 

Ginguené  fut  le  premier,  dans  une  fameuse  bro- 
(liiue  que  nous  analyserons  plus  loin,  à  appeler 
l'attention  d'une  manière  détaillée  sur  les  parties 
sérieuses  de  l'œuvre  de  Rabelais  et  en  particulier 
sur  son  système  d'éducation.  En  1812,  François 
(iuizot  inséra  dans  les  Annales  d'éducation,  qu'il 
avait  fondées  l'année  précédente  avec  Mu,c  Pauline 
Guizot,  auteur  de  quelques  jolis  romans  à  l'usage 
des  enfants — un  article  étendu  sur  les  Idées  de  Ra- 
belais  en  fait  d'éducation,  article  provoqué  évidem- 
ment par  la  brochure  de  Ginguené.  Ce  travail  que 
l'auteur  a  reproduit  en  1852  daus  ses  Méditations  et 
Eludes  morales,  contient  l'analyse  et  l'appréciation  de 
tout  ce  qui,  dans  le  livre  de  Rabelais,  se  rapporte  soit 
à  l'éducation  de  Gargantua,  soit  à  celle  de  Pan- 
tagruel. 

Voici  comment  l'auteur  entre  en  matière: 

Un  écrivain  qui  a  exagéré  la  licence  à  une  époque  où  la 
licence  était  excessive ,  qui  n'a  presque  jamais  été  gai  sans 
bouffonnerie  et  est  souvent  resté  bouffon  sans  gaîté ,  qui  a 
dépensé  en  inventions  aiulacieusement  bizarres  les  richesses 
de  son  imagination,  et  qui  semble  s'être  imposé  la  loi  de  ne 
jamais  dire  sérieusement  que  des  extravagances,  Rabelais  ne 
paraît  pas  devoir  être,  en  fait  d'éducation,  un  grand  maître. 
Et  pourtant,  il  a  reconnu  et  signalé  les  vices  des  systèmes  et 
des  pratiques  d'éducation  de  son  temps  ;  il  a  entrevu,  au  dé- 
but du  seizième  siècle,  presque  tout  ce  qu'il  y  a  de  sensé  et 
d'utile  dans  les  ouvrages  des  philosophes  modernes,  entre  au- 
tres de  Locke  et  de  Rousseau. 

Rabelais  a  tracé  tout  un  plan  et  raconté  toute  une  histoire 
d'éducation  sensée,  douce  et  libérale 

Pantagruel  est  au  berceau  ;  il  est  lié  et  emmailloté  comme 
tous  les  enfants  d'alors ,  mais  bientôt  Gargantua ,  son  père, 
s'aperçoit  que  ces  liens  gênent  ses  mouvements  et  qH'il  fait 


318  LA    PÉDAGOGIE    DE    RABELAIS. 

effort  pour  les  rompre;    aussitôt  il  commande  «qu'il  soit  dé- 
lié desdictes  chaînes». 

L'emmaillottement  existait  encore  partout  à  la  fin 
du  XVIIIe  siècle.  Il  n'a  été  aboli  qu'après  les  élo- 
quents plaidoyers  de  J.-J.  Rousseau. 

Sa  première  éducation  est  toute  physique,  continue  Guizot. 
Nous  donnons  avec  raison,  au  libre  développement  du  corps, 
une  grande  place  dans  les  premières  années  de  l'enfance  : 
nous  ne  prétendons  pas  cultiver  laborieusement  les  facultés 
intellectuelles  avant  que  les  facultés  corporelles  aient  acquis 
quelque  consistance  ;  nous  laissons  les  enfants  se  traîner,  se 
rouler,  exercer  et  déployer  en  tous  sens  leurs  membres  et 
leurs  forces. 

Mais  cela  était  une  innovation  à  l'époque  de  Ra- 
belais. Qu'on  se  rappelle  le  passage  que  nous  avons 
cité  plus  haut  sur  les  études  précoces  des  fils  du  pré- 
sident de  Mesmes. 

Le  corps  fortifié,  vienneut  les  études. 

Quelles  sciences  étudie-ton  d'abord?  Celles  qui 
sont  les  plus  utiles  dans  la  pratique,  et  celles  qu'on 
peut  acquérir  en  voyant  les  objets  eux-mêmes. 

Ponocrates  savait  que  le  meilleur  moyen  de  rendre  l'étude 
intéressante  et  profitable,  c'est  de  la  rendre  active  et  d'eu  cher- 
cher l'occasion  dans  les  circonstances  ordinaires  de  la  vie. 
Voulait  il  faire  étudier  à  son  élève  ce  qu'on  pouvait  étudier 
alors  des  sciences  naturelles,  c'est-à-dire  lui  faire  connaître 
les  caractères  et  les  propriétés  des  principaux  objets  de  la 
nature  ?  pendant  leur  repas,  «ils  commençoieut  à  deviser  joyeu- 
sement ensemble,  parlant  de  la  vertu,  propriété,  efficace  et 
nature  de  tout  ce  qui  leur  estoit  servy  à  table  > 

Ponocrates  et  son  élève  allaient-ils  se  promener?  la  bota- 
nique les  occupait... 

Et  ainsi  de  la  cosmographie,  de  la  science  numé- 
rale, etc. 

Et  qu'on  ne  croie  pas  qu'en  dirigeant  ainsi   l'attention  de 


RABELAIS   JVàt    PAB    Fil.    GH7.0T.  319 

son  élève  vers  l'étude  de  la  nature,  Ponocrates  lui  laissât  né- 
gliger les  sciences  morales";  il  lui  enseignait ,  au  contraire  ,  à 
chercher,  dans  tout  ce  qu'il  voyait  ou  apprenait,  quelque  bon 
précepte  de  conduite  :  Lorsque  Pantagruel  repassait  dans  sa 
mémoire  les  leçons  qu'il  avait  reçues,  «  il  y  fondoit  quelques 
cas  practiques  concernans  Testât  humain  ,  lesquels  ils  esten- 
doieut  aucunes  fois  jusques  deux  ou  trois  heures» 

XXII. 

Guizot  montre  ensuite  les  effets  de  cette  forte 
éducation  sur  toute  la  vie  de  celui  qui  l'a  reçue. 

Une  éducation  si  bien  dirigée  ne  pouvait  demeurer  vaine. 
Rabelais  a  voulu  montrer,  dans  le  développement  du  carac- 
tère de  Pantagruel,  quels  en  devaient  être  les  fruits.  Ce  ca- 
ractère est  surtout  remarquable  par  la  droiture  et  la  con- 
fiance. A  côté  de  l'immoralité  de  Panurge  et  de  la  grossièreté 
de  frère  Jean,  Pantagruel  apparaît  toujours  plein  de  raison, 
de  facilité,  de  bonté.  I>iscute-t-il  ?  il  abuse  quelquefois  étrange- 
ment de  l'érudition  et  de  la  dialectique  ;  mais  c'est  presque 
toujours  pour  en  revenir  à  des  maximes  simples,  droites,  au 
bon  sens  et  à  la  justice.  A-t-il  à  agir  ?  il  se  montre  ferme  et 
calme.  Lorsque  pendant  ses  voyages  il  essuie  en  mer  cette 
horrible  tempête  décrite  par  Rabelais  d'une  manière  si  vive 
et  si  pittoresque,  tandis  (pie  Panurge  s'abandonne  au  déses- 
poir de  la  peur,  taudis  que  frère  Jean  et  tous  les  matelots 
luttent  contre  les  vents  et  contre  les  vagues,  jurent,  s'empor- 
tent, Pantagruel  tranquille  et  pieux,  reste  debout  sur  le  pont 
du  navire,  tenant  fortement  le  grand  mât  pour  l'empêcher  de 
se  rompre  ;  et  quand,  au  plus  fort  de  l'orage ,  tous  les  nau- 
tonniers  se  croient  perdus ,  il  ne  laisse  échapper  que  ces 
mots  :  «  Le  Dieu  Servatcur  nous  soit  en  aide!  » 

Qu'on  suive  Pantagruel  dans  tout  l'ouvrage  ;  on  verra  que, 
sans  tracas,  sans  ostentation,  probablement  même  sans  inten- 
tion morale,  Rabelais  l'a  peint  tel  qu'il  devait  être  après  l'é- 
ducation qu'il  avait  reçue,  c'est-à-dire  bon  et  raisonnable,  tou- 
jours curieux  d'étendre  ses  connaissances  et  de  garder  ses  ver- 
tus, cherchant  partout  la  vérité,  examinant  et  tolérant  les  opi- 
nions des  autres  sans  laisser  ébranler  ses  propres  principes, 
digne,  simple  et  ferme  au  milieu  des  mœurs  déréglées,  des  in- 


320  LA   PÉDAGOGIE   DE   RABELAIS. 

décentes  brutalités  et  de  l'immoralité  licencieuse  de  ceux  qui 
l'entourent. 

J'en  veux  faire  remarquer  un  trait  particulier ,  d'autant 
plus  frappant  qu'il  se  lie  de  plus  près  aux  résultats  de  l'édu- 
cation que  je  viens  d'exposer;  c'est  le  respect  de  Pantagruel 
pour  son  père.  Nul  écrivain ,  peut-être,  n'a  donné  à  l'amour 
filial  et  à  l'autorité  paternelle  plus  de  force  et  de  gravité  que 
n'a  fait  le  cynique  Rabelais. 

Guizot  termine  ainsi  son  article  : 

Je  n'ai  point  laborieusement  chercbé  et  introduit  dans  l'ou- 
vrage de  Rabelais  ce  qui  n'y  est  point  ;  je  ne  lui  ai  point 
prêté  des  intentions  ou  des  idées  qu'il  n'a  pas  eues.  Mais  telle 
est  la  force  du  bon  sens  qu'il  démêle  et  saisit  quelquefois  les 
vérités  les  plus  hautes,  comme  les  plus  fines,  au  milieu  des 
plus  orageuses  ténèbres.  C'est  ce  qu'a  fait  Rabelais,  en  ma- 
tière d'éducation  comme  sur  plusieurs  autres  sujets,  dans  un 
siècle  qui  n'y  pensait  guères,  et  dans  un  livre  où  l'on  ne  s'at- 
tend pas  à  rien  rencontrer  de  semblable. 

XXIII. 

Dans  son  Tableau  de  la  littérature  française  au 
XVF  siècle  (1828)  St-Marc  Girardin  s'exprimait 
ainsi  : 

Dans  l'éducation  de  Gargantua,  Ponocrates  prend  hardiment 
le  contrepied  de  l'éducation  des  écoles.  Il  laisse  la  raison  se 
développer  peu  à  peu  ;  point  de  contrainte  ni  d'autorité  ma- 
gistrale. 11  enseigne  à  réfléchir  :  Voilà  le  but  de  ses  soins. 
Faisant  déjà  ce  que  nous  essayons  de  faire,  il  mêle,  dans  l'é- 
ducation de  son  élève  à  l'étude  des  lettres  l'étude  des  scien- 
ces naturelles.  La  «science  numérale»,  ce  sont  nos  mathémati- 
ques, notre  géométrie  ;  la  lutte,  le  saut,  la  nage,  le  cri  pour 
fortifier  les  poumons,  c'est  notre  gymnastique;  ces  promenades 
dans  les  ateliers  des  artisans  et  des  fondeurs,  ce  sont  nos 
cours  de  mécanique  et  de  chimie  appliquées  aux  arts.  Enfin 
Gargantua  va  suivre  les  leçons  publiques.  Que  pourrait-il  faire 
de  mieux  aujourd'hui  ? 

St-Marc  Girardin  est  trop  optimiste.  Nous  avons 


RABELAIS   JUGK    rAR   ST-MAKC   GIRARDIN.  321 

beaucoup  plus  à  faire  qu'il  ne  croit  pour  réaliser  l'i- 
déal rêvé  par  Rabelais. 

A  partir  de  ce  moment,  il  y  a  unanimité  entre  les 
critiques,  dans  les  éloges  donnés  à  ce  plan.  Pour 
éviter  les  répétitions,  nous  ne  citerons  plus  que  les 
témoignages  les  plus  caractéristiques. 

Ste-Beuve  a  consacré  plusieurs  articles  à  Rabelais. 
Les  passages  suivants  sont  extraits  des  Causeries 
du  lundi,  III. 

Les  chapitres  XXIII  et  XXIV  du  premier  livre  sont  vrai- 
ment admirables  et  nous  offrent  le  plus  sain ,  le  plus  vaste 
système  d'éducation  qui  se  puisse  imaginer,  un  système  mieux 
ménagé  que  celui  de  VEmile,  tout  pratique,  tourné  à  l'utilité, 
au  développement  de  tout  l'homme,  tant  des  facultés  du  corps 
que  de  celles  de  l'esprit...  C'est  ce  mélange  [d'exercices  phy- 
siques et  de  travaux  intellectuels!  qui  compose  la  complète 
éducation  selon  Rabelais  :  le  médecin,  l'homme  qui  sait  les 
rapports  du  physique  et  du  moral  se  retrouve  en  lui  à  cha- 
que prescription...  On  reconnaît  ici  à  chaque  pas  le  médecin 
éclairé,  le  physiologiste,  le  philosophe.... 

C'est  vraiment  un  admirable  tableau  idéal  d'éducation,  où 
presque  tout  devient  sérieux.  11  y  a  de  l'excès,  de  la  charge 
assurément  dans  l'ensemble ,  mais  c'est  une  charge  qu'il  est 
facile  de  ramener  au  vrai,  et  dans  le  sens  juste  de  l'humaine 
nature.  Le  caractère  tout  nouveau  de  cette  éducation  est  dans 
le  mélange  du  jeu  et  de  l'étude,  dans  ce  soin  de  s'instruire  de 
chaque  matière  en  s'en  servant,  de  faire  aller  de  pair  les  livres 
et  les  choses  de  la  vie,  la  théorie  et  la  pratique,  le  corps  et 
l'esprit,  la  gymnastique  ei  la  musique;  comme  chez  les  Grecs, 
mais  sans  se  modeler  avec  idolâtrie  sur  le  passé  et  en  ayant 
égard  sans  cesse  au  temps  présent  ou  à  l'avenir. 

Ste-Beuve  ajoute  dans  un  autre  endroit  : 

Nous  avons  dans  ce  cours  d'éducation  et  d'étude  à  l'usage 
du  jeune  Gargantua  le  premier  modèle  de  ce  qu'ont  repré- 
senté depuis  plus  au  sérieux,  mais  non  plus  sensément,  Mon- 
taigne, Charron,  l'école  de  Port-Royal  par  endroits  et  parties, 
cette  école  chrétienne  qui  ne  se  savait  pas  si  fort  à  cet  égard 
il  21 


322  LA   PÉDAGOGIE    DE   RABELAIS. 

dans  la  même  voie  que  Rabelais,  l'étrange  précurseur!  Nous 
avons  d'avance,  dans  une  vue  et  une  gaieté  de  génie,  ce  que 
plus  tard  Jean-Jacques  étendra  dans  V Emile  en  le  systéma- 
tisant, et  Bernardin  de  Saint-Pierre  dans  ses  Etudes  de  la 
Nature  en  l'affadissant. 

L'auteur  des  Causeries  ne  croit  pas,  comme  St-Marc 
Girardin ,  que  nous  ayons  encore  tiré  du  plan  de 
Rabelais  tout  ce  qu'il  serait  désirable  de  voir  ap- 
pliqué : 

Ce  plan  d'éducation  avait  une  grande  opportunité  quand 
il  s'agissait  d'émanciper  la  jeunesse ,  de  l'affranchir  des  mé- 
thodes serviles  et  accablantes ,  et  de  ramener  les  esprits  aux 
voies  naturelles.  On  a,  pour  réaliser  ce  programme ,  même 
après  trois  siècles,  bien  des  progrès  à  faire  encore. 

C'est  aussi  l'avis  de  M.  Albert  Réville  {Revue  des 
deux  mondes,  15  octobre  1872). 

Rabelais  s'est  proposé  avant  tout  d'inculquer  à  son  élève 
le  goût,  en  lui  donnant  la  capacité  de  l'étude 

Ce  qui  nous  intéresse  surtout,  c'est  l'art  merveilleux  avec 
lequel  le  précepteur  sait  éveiller  la  curiosité  du  jeune  homme 
et  transformer  des  études  sérieuses  et  prolongées  en  vérita- 
bles plaisirs.  C'est  ainsi  que  dès  le  matin  il  reçoit  une  leçon 
d'astronomie  et,  comme  nous  dirions  aujourd'hui,  de  météo- 
rologie, en  regardant  l'état  du  ciel  et  en  le  comparant  à  ce 
qu'il  a  pu  remarquer  la  veille 

Il  est  évident,  lorsqu'on  examine  ce  plan  d'éducation,  que 
Rabelais  aurait  dû  le  modifier  de  nos  jours,  où  le  programme 
des  études  nécessaires  s'est  considérablement  élargi  ;  mais  les 
principes  et  les  tendances  de  sa  méthode  pédagogique  n'ont 
rien  perdu  de  leur  valeur  :  l'accessoire ,  non  la  substance ,  a 
changé.  Quatre  grands  principes  dominent  tout  le  système. 
Le  premier ,  c'est  que  l'étude  doit  être  pour  le  jeune  homme 
une  joie  plutôt  qu'une  tâche  pénible  ;  il  doit  aimer  à  étudier, 
et  il  faut  qu'on  lui  rende  l'étude  aimable.  Le  second  repose 
sur  l'idée  que  l'homme  instruit  doit  posséder  un  ensemble  de 
connaissances  qui  le  mette  en  état  de  s'intéresser  à  tout  avec 
intelligence.  Le  troisième,  c'est  qu'il  faut  mettre  de  bonne 


RABELAIS  JUGÉ  PAR  ARNSTiEDT.         323 

heure  le  jeune  homme  en  face  des  réalités,  l'habituer  à  appli- 
quer immédiatement  ses  connaissances  théoriques  et  mettre  à 
profit  pour  cela  tout  ce  que  la  nature  et  la  société  nous  pré- 
sentent. L'élève  de  l'onocrates  sera  instruit ,  savant  même  ; 
mais  sa  science  ne  sera  pas  une  série  d'abstractions  sans  rap- 
port réel  avec  le  monde  et  la  vie  :  ce  sera  une  science  d'ap- 
plication continue.  En  un  mot,  Rabelais  prend  grand  soiu  de 
mener  de  front  le  développement  corporel  et  le  progrès  in- 
tellectuel. Il  n'est  pas  flatteur  pour  notre  civilisation  moderne 
de  penser  que,  dès  le  XVIe  siècle,  on  pouvait  émettre  des  vues 
aussi  sages  sur  les  conditions  d'une  bonne  éducation,  et  qu'on 
en  a  tenu  si  peu  de  compte  jusqu'à  présent.  Que  de  métho- 
des et  de  principes  passent  aujourd'hui  pour  modernes  en  ma- 
tière d'éducation,  et  que  l'on  trouve  déjà  très  nettement  énon- 
cés par  le  joyeux  conteur  ! 

XXIV. 

Cet  article  de  M.  Réville  a  été  provoqué  par  la 
publication  en  Allemagne  d'un  ouvrage  intitulé 
«  François  Rabelais  und  sein  Traité  d'éducation, 
mit  besonderer  Berucksichtigung  der  pâdagogischen 
Grundsatze  Montaigne's,  Locke' s  und  Rousseau's.  » 
[F.  Rabelais  et  son  traité  d'éducation  comparé  avec 
les  principes  pédagogiques  de  Montaigne ,  de  Loche 
et  de  Rousseau.]  L'auteur  de  cet  ouvrage,  le  doc- 
teur Fred.  Aug.  Arnstœdt,  est  professeur  supérieur 
à  la  Realschule  ou  école  professionnelle  de  Plauen. 
On  trouvera  plus  loin  l'analyse  complète  de  l'ou- 
vrage. Nous  nous  bornerons  ici  à  ce  qui  regarde 
spécialement  la  pédagogie. 

L'auteur  commence  par  reproduire  en  français, 
avec  une  double  traduction  allemande  en  appen- 
dice, tous  les  chapitres  de  Rabelais  qui  ont  trait  à 
l'éducation  de  Gargantua  et  la  lettre  de  Gargan- 
tua à  son  fils,  puis  il  commente  longuement  ce  ré- 
cit en  comparant  les  idées  de  Rabelais  sur  chaque 
n  21* 


324  LA   PÉDAGOGIE   DE    RABELAIS. 

sujet  avec  celles  de  Montaigne,  avec  les  enseigne- 
ments de  Locke  et  de  Rousseau.  Il  discute  ce  qu'il 
y  a  de  pratique  dans  les  uns  et  dans  les  autres,  ce 
qui  a  été  appliqué  et  ce  qui  mérite  de  l'être-  C'est 
un  travail  très  complet,  très  intéressant,  mais  que  nous 
ne  saurions  analyser  ici  sans  tomber  dans  des  re- 
dites. Ce  que  nous  devons  constater,  c'est  que  cette 
étude  des  idées  de  Rabelais  est  faite  d'une  manière 
judicieuse,  avec  impartialité  et  fort  élogieuse  pour 
l'auteur  de  Gargantua.  Cela  est  d'autant  plus  flat- 
teur pour  nous  que  les  Allemands  sont  très  fiers 
de  leur  science  pédagogique  et  qu'ils  se  montrent 
ordinairement  très  dédaigneux  de  ce  qui  se  fait  en 
France  dans  cette  voie. 

XXV. 

Le  docteur  Arnstsedt  trouve  le  système  de  Rabe- 
lais supérieur  à  ceux  de  Montaigne ,  de  Locke  et 
de  Rousseau.  C'est  aussi  lavis  de  Michelet.  Voici 
comment  le  célèbre  historien  s'exprime  dans  une 
de  ses  dernières  publications:  Nos  Fils  (ISIO, in  12). 

Il  vient  de  nous  entretenir  de  l'état  des  esprits 
au  XVIe  siècle. 

L'homme  d'alors  est  tel,  continue-t-i! ,  de  matérialité  très 
basse.  Tel  l'a  pris  Rabelais.  L'enfant  dès  le  berceau,  mal  en- 
touré, puis  cultivé  à  contresens,  offre  un  parfait  miroir  de  ce 
qu'il  faut  éviter.  A  un  mauvais  commencement ,  l'éducation 
scolastique  ajoute  tout  ce  qu'elle  peut  de  vices  et  de  pa- 
resse, mauvaises  mœurs  et  vaines  sciences. 

Voilà  le  point  de  départ,  et  il  le  fallait  tel. 

Cela  donné  au  temps ,  la  supériorité  de  Rabelais  sur  ses 
successeurs,  Montaigne,  Fénelon  et  Rousseau,  est  évidente. 
Son  plan  d'éducation  reste  le  plus  complet  et  le  plus  raison- 
nable. 11  est  fécond  surtout  et  positif. 

11  croit ,  contre  le  moyen  ûge ,  q  ue  l'homme  est  bon  ,  que 


EABELAIS   JUGÉ   PAR   MICHELET.  325 

loin  île  mutiler  sa  nature,  il  faut  la  développer  tout  entière, 
le  cœur,  l'esprit,  le  corps. 

Il  croit,  contre  Vcuje  moderne,  contre  les  raisonneurs,  les 
critiques,  Montaigne  et  Rousseau,  que  l'éducation  ne  doit  pas 
commencer  par  être  raisonneuse  et  critique.  Rousseau,  Mon- 
taigne, tout  d'abord,  mettent  leur  élève  au  pain  sec,  de  peur 
qu'il  ne  mange  trop.  Rabelais  donne  au  sien  toutes  les  bon- 
nes nourritures  de  Dieu  ;  la  nature  et  la  science  l'allaitent  à 
pleines  mamelles  ;  il  comble  ce  bienbeureux  berceau  des  dons 
du  ciel  et  de  la  terre,  le  remplit  de  fruits  et  de  fleurs. 

On  dira  que  cette  éducation  est  trop  riebe,  trop  pleine, 
trop  savante.  Mais  l'art  et  la  nature  y  sont  pour  charmer  la 
science.  La  musique ,  le  botanique ,  l'industrie  en  toutes  ses 
branches,  tous  les  exercices  du  corps,  en  sont  le  délassement. 
La  religion  y  naît  du  vrai  et  de  la  nature  pour  réchauffer  et 
féconder  le  coeur.  Le  soir,  après  avoir  ensemble,  maître  et 
disciple  ,  résumé  la  journée  ,  «  ils  alloient ,  en  pleine  nuit ,  au 
lieu  de  leur  logis  le  plus  découvert,  voir  la  face  du  ciel,  obser- 
ver les  aspects  des  astres.  Ils  prioient  Dieu  le  créateur  en 
l'adorant  et  ratifiant  leur  foy  envers  luy,  et  le  glorifiant  de  sa 
bonté  immense.  Et,  lui  rendant  grâce  de  tout  le  temps  passé, 
se  recommandoient  à  sa  divine  clémence  pour  tout  l'avenir. 
Cela  fait,  entroient  en  leur  repos.  > 

Cette  éducation  porte  fruit.  Gargantua  n'a  pas  été  formé 
seulement  pour  la  science.  C'est  un  homme,  un  héros.  Il  sait 
défendre  son  père  et  son  pays.  Il  est  vainqueur,  parce  qu'il 
est  juste,  et  courageux  avec  l'esprit  de  paix. 

Un  droit  nouveau  surgit  contre  les  Charles-Quint,  contre 
les  conquérants  :  «Foi.  loi,  raison,  humanité,  Dieu,  vous  coni 
damnent,  et  vous  périrez  ;  le  temps  n'est  plus  d'aller  ains- 
couquêter  les  royaumes.» 

La  vraie  grandeur  de  Rabelais,  c'est  que,  tout  en  s'occu- 
pant  d'un  géant ,  d'un  roi,  d'un  être  exceptionnel ,  il  élève 
l'homme  même  en  toutes  ses  facultés,  et  au  complet.  Il  le 
remue,  ce  roi,  bravement  et  vigoureusement.  Il  le  fait  travail- 
ler. Il  lui  impose  toutes  sortes  d'activité,  de  gymnastiques  que 
l'on  eût  jugées  peu  royales,  battre  en  grange  et  fendre  du 
bois.  Il  le  fait  non  seulement  travailleur,  mais  fabricateur, 
créateur. 

L'enfant  se  crée  son  corps  par  une  variété  de  mouvements 


326  LA    PEDAGOGIE    DE    RABELAIS. 

bien  combinée.  On  l'intéresse  à  toute  création.  On  le  mène 
chez  les  ouvriers  pour  les  voir  travailler.  On  le  fait  cultiver, 
planter ,  soigner  des  arbres.  Enfin  ce  grand  prophète ,  Rabe- 
lais ,  anticipant  les  temps  qui  ne  sont  pas  encore ,  veut  qu'il 
s'essaye  à  faire  des  engins,  des  machines  qui  remuent,  travail- 
lent elles-mêmes. 

XXVI. 

Michelet  et  le  docteur  Arnstaedt  ont  raison.  Tout 
ce  qui  a  été  fait  de  meilleur  dans  la  pédagogie  de- 
puis trois  siècles  se  trouve,  tout  au  moins  en  germe, 
dans  Rabelais. 

Avant  J.-J.  Rousseau,  il  avait  demandé  la  sup- 
pression des  vêtements  qui  emprisonnent  le  corps  de 
l'enfant,  et  des  prescriptions  qui  emprisonnent  son 
intelligence  et  empêchent  l'un  et  l'autre  de  se  dé- 
velopper en  liberté  :  avant  le  philosophe  de  Genève, 
il  avait  demandé  l'alternance  des  exercices  physi- 
ques et  des  exercices  intellectuels  ;  avant  que  Rous- 
seau fît  apprendre  à  son  jeune  gentleman  le  mé- 
tier de  menuisier,  Rabelais  nous  avait  montré  son 
fils  de  roi  sciant  du  bois  et  bottelant  du  foin. 
Avant  Rousseau,  Rabelais  avait  montré  son  élève 
fabriquant  lui-même  ses  instruments,  étudiant  les  cho- 
ses avant  d'étudier  les  mots,  apprenant  la  géométrie 
sur  le  terrain,  la  botanique  dans  les  champs,  l'as- 
tronomie en  regardant  le  ciel,  et  n'ouvrant  un  li- 
vre théorique  que  lorsqu'il  est  familiarisé  par  la 
pratique  avec  les  choses.  Il  l'avait  montré  se  péné- 
trant de  l'idée  de  Dieu  et  de  la  providence,  non  par 
un  enseignement  dogmatique,  mais  par  le  sentiment 
et  l'étude  de  la  nature.  Il  l'avait  montré  observant 
d'abord  les  objets  qu'on  voit  chaque  jour,  et  s'élè- 
vent peu  à  peu  aux  connaissances  supérieures ,  mais 


INFLUENCE   DE   RABELAIS.  327 

s'iustruisant  par  l'étude  de  l'utile,  à  apprécier  le  beau 
et  le  grand,  l'art  et  la  poésie.  A  certains  égards 
même,  Rabelais  est  plus  complet,  et  les  critiques 
qu'on  a  faites  du  système  de  Rousseau  n'atteignent 
pas  le  sien. 

Avant  Coniéni,  Rabelais  avait  montré  à  ne  pas 
séparer  le  mot  de  l'objet  étudié.  Avant  Pestalozzi 
il  avait  imaginé  les  travaux  et  les  exercices  sur  les 
nombres,  les  récréations  arithmétiques  et  géométri- 
ques, les  jeux   de   combinaisons,  comme  moyen  de 
développer  l'intelligence.  —  Avant  Ch.   Fourier  il 
avait  tracé  le  plan  d'une  éducation  attrayante,  de 
l'étude  par  entraînement,    les   visites    aux  ateliers 
donnant  l'exemple  et  inspirant  à  l'enfant  l'envie, — 
aussitôt    satisfaite  —  d'agir    à   son   tour.  —  Avant 
Frœbel  il  avait  rendu  son  élève  créateur  ;  il   nous 
l'avait  montré  fabriquant  ses  jouets,  et  utilisant  son 
activité  dans  mille  travaux  à  sa  portée,  et  préludant 
ainsi  à  des  travaux  plus  sérieux.  —  Avant  Mme  Pape- 
Carpantier,  il   avait  imaginé  les  leçons  de  choses, 
les  leçons  données  sur  les  objets  mêmes,  la  description, 
l'histoire  de  tous  les  objets  naturels  ou  fabriqués, 
que  le  hasard  met  successivement  sous  les  yeux  de 
l'enfant.  Ces  éminents  pédagogues  n'ont  évidemment 
pas  pris  leurs  inventions  dans  Rabelais.  Chacun  d'eux 
y  est  arrivé  de  son  côté  et  par  ses  propres  obser- 
vations. Mais  ce  n'est  pas  un  petit  mérite  au  curé  de 
Meudon  d'avoir  eu,  longtemps  avant  eux,  les  idées 
où  les  ont  conduits  leurs  méditations  et  les  observa- 
tions qu'ils  ont  faites  sur  le  mode  de  développement 
des  jeunes  intelligences. 


328  LA   PÉDAGOGIE    DE   RABELAIS. 

XXVII. 

On  reproche  à  la  méthode  de  Rabelais  son  carac- 
tère individuel.  La  difficulté,  dit-on,  est  de  trouver 
un  gouverneur  qui  possède  cette  science  encyclopé- 
dique que  Rabelais  a  donnée  à  son  Ponocrates  —  et 
lors  même  qu'on  le  rencontrerait,  il  ne  pourrait  exer- 
cer sa  double  science  des  choses  et  de  l'enseigne- 
ment qu'en  faveur  d'un  seul  élève  ou  tout  au  plus 
d'un  petit  nombre  d'élèves. 

C'est  là  une  erreur.  La  méthode  n'a  pas  besoin 
d'être  appliquée  dans  tous  ses  détails  par  un  maî- 
tre unique.  Il  suffit  qu'il  y  ait  une  tête  qui  dirige 
l'ensemble  de  l'enseignement,  et  cet  enseignement 
peut  aussi  bien  être  donné  à  un  groupe  d'élèves  qu'à 
un  individu.  La  seule  condition,  c'est  que,  pour  cha- 
que degré  de  développement ,  les  élèves  ne  soient 
pas  trop  nombreux  et  tous  de  force  à  peu  près  égale. 
Mais  il  n'est  nullement  nécessaire  que  le  maître 
qui  accompagne  les  élèves  dans  leurs  excursions  bo- 
taniques, soit  le  même  que  leur  enseigne  la  gymnas- 
tique ou  l'astronomie  —  l'escrime  où  la  versification 
française.  Il  suffit  que  tous  les  pédagogues  soient 
imbus  ,  pénétrés  de  la  méthode  et ,  sauf  quelques 
restrictions ,  quelques  modifications  de  détail ,  les 
idées  de  Rabelais  sont  aussi  pleinement  applicables 
à  une  réunion  d'individus  qu'à  un  seul  individu,  à 
l'éducation  des  jeunes  filles  qu'à  l'instruction  des 
jeunes  garçons. 

Les  petits  jardins,  les  petites  constructions  de  Frœ- 
bel,  les  leçons  de  choses,  les  images  de  M",c  Pape-Car- 
pantier,  le  système  établi  par  elle  pour  l'enseignement 
dans  les  salles  d'asile,  peuvent  être  considérés  comme 


APPLICATIONS  DE  SES  IDÉES.  329 

un  commencement  d'application  de  la  pédagogie  rabe- 
laisienne. Le  problème  n'est  plus  que  de  l'appliquer 
aux  études  supérieures.  Ce  second  pas  est  évidem- 
ment moins  difficile  que  le  premier.  Si  l'Etat  a  trop 
de  responsabilité  pour  oser  se  lancer  dans  cette  ex- 
périence ,  il  faut,  espérer  que  l'industrie  privée  y 
suppléera. 


CHAPITRE  XVII. 

L'ART  CHEZ  RABELAIS. 


60MMAIRE.  i.  les  types.  —  1.  Les  géants.  Typhon.  —  2.  Polyphème 
chez  Homère,  Euripide,  Théocrite,  Ovide  et  Poussin.  —  3.  Les 
géants  de  lluon  de  Bordeaux.  —  4.  Les  géants  de  Pulci.  —  5.  Les 
géants  de  Rabelais. —6.  Grandgousier,  Gargantua,  Pantagruel. — 
7.  Les  bons  rois.  —  8.  Les  mauvais  rois.  —  9.  Frère  Jean.  — 
10.  Le  père  Jean  de  Domfront.  —  11.  Les  Aieux  de  Figaro.  — 
12.  Les  paysans  madrés:  Sancho  Panza.  —  13.  Cervantes  et  Ra- 
belais. —  14.  Figaro.  —  15.  Le  neveu  de  Rameau.  —  16.  J.  Ja- 
nin  et  le  Neveu  de  Rameau.  —  17.  Rabelais,  Diderot  et  Beaumar- 
chais. —  18.  Les  compagnons  de  Pantagruel.  —  19.  Portraits 
divers. 

ii.  la  composition.  —  20.  La  composition  au  XVIe  siècle.  — 
21.  Les  scènes  comiques  chez  Rabelais.  —  22.  Le  récit.  Le  Bû- 
cheron et  Mercure.  L'assemblée  des  dieux.  —  23  et  24.  Suite.  — 
25.  La  fable  d'Esope.  —  26.  Citation  de  Lucien.  —  27.  Rabelais 
conteur.  —  28.  Maulevrier.  —  29.  Rabelais  écrivain. 


I. 

Nous  avons  parlé  des  idées  et  de  la  science  de 
Rabelais.  Voyons  maintenant  quelle  est  la  part  de 
l'art  dans  son  œuvre. 

Il  y  a  tout  un  monde  dans  sou  roman.  Commençons 
pour  préciser  ses  types.  D'autres  écrivains  d'un  mé- 
rite moindre  en  ont  créé  de  plus  nombreux,  mais  il  en 
a  créé  quelques  uns  qui  sont  immortels ,  et  dont  on 
se  souviendra  tant  qu'il  existera  une  littérature  fran- 
çaise. 

Parlons  d'abord  de  ses  géants.  Il  y  en  a  trois  dans 
son  livre  :  le  père,  le  fils  et  le  petit  fils. 


LES  GÉANTS.  POLYPHÊME.  331 

Les  géants  ne  sont  pas  rares  dans  les  contes  popu- 
laires ,  ni  surtout  dans  les  inythologies  qui  nous  ra- 
content l'histoire  primitive  de  la  terre.  Voyons  rapi- 
dement en  quoi  les  géants  de  Rabelais  diffèrent  de 
leurs  aînés. 

Nous  pouvons  négliger  ces  personnifications  des 
forces  de  la  nature  devenues  des  personnages  légen- 
daires, ces  géants 

A  qui  cent  bras  longs  comme  gaules 
Sortaient  de  deux  seules  épaules, 

ces  monstres  à  cent  mains  qui  entassèrent  montagnes 
sur  montagnes  pour  escalader  le  ciel,  et  ceux  qui,  à 
ce  que  nous  raconte  Scarron ,  jetèrent  des  pierres 
dans  le  jardin  de  Jupiter,  sans  malice  et  en  se  jouant, 
lorsque 

Un  dimanche,  bon  jour,  bonne  œuvre, 
Typhon  aux  cheveux  de  couleuvre 
Après  avoir  très-bien  dîné  .  . . 
Invita  tous  messieurs  ses  frères  . . . 
A  vouloir,  pour  chasser  l'ennui, 
Jouer  aux  quilles  avec  lui  ; 

d'où  survint  la  terrible  guerre  des  dieux  et  des 
géants.  *  Nous  pourrons  aussi  négliger,  comme  n'a- 
yant pas  un  caractère  suffisamment  accentué  l'ogre 
aux  bottes  de  sept  lieues  dont  se  débarrassa  si  heu- 
reusement le  Petit  Poucet.  Glanons  parmi  les  géants 
que  les  poètes  ont  rendus  célèbres. 

II. 

Le   plus  illustre   des  géants  poétiques  est  Poly- 
phème,   que  nous  rencontrons  successivement  chez 

1  Le  Typhon.  Œuvres  de  Monsieur  Scarron.  Amsterdam, 
1752,  in  12.  Tome  V . 


332  l'art  chez  eabelais.  les  types. 

Homère,  Euripide,  Théocrite  et  Ovide,  pour  nous  en 
tenir  aux  poètes  d'éclatante  renommée. 

Homère  et  Euripide  nous  présentent  Polyphonie  à 
peu  près  dans  la  même  situation.  Ulysse  et  ses  com- 
pagnons ont  débarqué  dans  son  île  et  viennent  lui 
demander  des  vivres  pour  continuer  leur  navigation. 
Polyphènie,  qui  était  allé  garder  ses  troupeaux,  re- 
vient ramenant  ses  vaches,  ses  chèvres,  ses  brebis  ;  il 
accueille  bien  les  voyageurs,  il  plaisante  avec  eux, 
mais  ses  plaisanteries  sont  sinistres.  Le  lait ,  le  fro- 
mage de  ses  troupeaux  lui  fournissent  une  nourriture 
abondante,  mais  il  n'est  pas  fâché  d'y  joindre  de 
temps  à  autre  quelque  friandise.  11  aime  «la  chair 
fraîche  >,  comme  l'ogre  du  Petit  Poucet,  la  chair  hu- 
maine surtout.  Il  commence  par  manger  bon  nombre 
des  compagnons  d'Ulysse,  et  il  le  mangerait  lui-même, 
si  le  prudent  roi  d'Ithaque  ne  parvenait  à  l'enivrer  et 
à  se  débarrasser  de  lui  par  la  ruse.  Polyphènie  est 
donc  une  sorte  d'être  intermédiaire  entre  l'animal  et 
l'enfant,  que  sa  force  a  rendu  féroce,  qui  est  rusé 
jusqu'à  un  certain  point,  mais  peu  intelligent  et  faci- 
lement dupé. 

Chez  Théocrite  et  chez  Ovide2,  Polyphème  est  de- 
venu amoureux  ;  il  s'est  épris  de  Galatée,  la  blanche 
Néréide,  et  il  cherche  à  la  charmer  par  son  chant.  Ce 
chant  est  presque  touchant  chez  Théocrite.  Le  géant 
ne  se  dissimule  pas  sa  laideur,  ni  l'épais  sourcil 
qui  ombrage  son  front  et  va  rejoindre  ses  deux  oreil- 
les ;  il  avoue  qu'il  n'a  qu'uu  œil  au  milieu  du  front  et 
que  son  nez  élargi  descend  jusqu'à  ses  lèvres;  mais  il 
a  des  talents  :  nul  ne  l'égale  à  jouer  du  haut-bois.  Il 

1  Homère.  Odyssée,  livre  IX.  -Euripide.  Le  Cyclope.  — 
3  Théocrite.  Idylle  XII.  -  Ovide.  Métamorphoses,  lib.  XIII. 


LES    GÉANTS.    IIUON    DE    BORDEAUX.  333 

est  riche  en  troupeaux  qui  lui  donnent  du  lait  et 
des  fromages  délicieux.  11  a  pris  onze  jeunes  faons 
qu'il  a  ornés  de  beaux  colliers  et  qu'il  veut  offrir  à 
celle  qu'il  aime.  Il  a  même  attrapé  quatre  charmants 
oursons,  qu'il  élève  pour  elle.  Pourquoi  se  cache-t- 
elle au  fond  de  la  mer  où  il  ne  peut  la  rejoindre  ?  il 
veut  apprendre  à  plonger  pour  aller  lui  porter  le  lis 
éclatant  ou  le  pavot  dont  la  feuille  résonne  sous  les 
doigts. 

Ovide  prête  au  Cyclope  les  mêmes  sentiments, 
mais  il  les  exagère.  On  sent  trop  le  poète  derrière  le 
géant.  Ovide  nous  apprend,  du  reste,  pourquoi  Poly- 
phème  n'est  pas  aimé.  C'est  que  Galatée  est  éprise 
du  berger  Acis  ;  le  poète  nous  peint  même  les  deux 
amants  cachés  dans  une  grotte  —  comme  l'a  fait 
Toussin  dans  le  grand  paysage  qui  est  au  musée  de 
St-Pétersbourg,  —  causant  et  riant  ensemble,  pen- 
dant que  le  géant,  assis  sur  un  rocher  et  presque  rocher 
lui-même,  soupire  sur  sa  rlûte  des  amours  qui  n'ont 
pas  d'écho.  Le  géant  dédaigné  finit  par  se  fâcher,  il 
jette  des  rochers  sur  Acis,  comme  il  en  avait  jeté  au- 
trefois sur  Ulysse,  avec  plus  de  succès  cette  fois. 
Acis  est  écrasé,  mais  il  ne  meurt  pas,  les  dieux  le 
changent  en  fleuve,  et  il  va  dans  la  mer  retrouver  la 
Néréide  qu'il  aime  et  qui  l'attend. 

III. 

Ainsi  aux  approches  du  christianisme ,  on  plaint 
presque  le  géant,  qui  est  repoussé  pour  sa  laideur, 
mais  qui  intéresse  par  ses  sentiments.  Au  moyen  âge, 
le  géant  redevient  cruel  et  ridicule.  Dans  Huon  de 
Bordeaux  —  nous  choisissons  ce  poème  parce  qu'il 
n'a  pas  disparu  comme  tant  d'autres  pendant  de  Ion- 


334  l'art  chez  eabelais.  les  types. 

gués  années  et  que,  célèbre  à  son  apparition,  il  n'a 
pas  cessé  de  figurer  dans  la  littérature  populaire  jus- 
qu'à ce  que  Wieland  l'en  ait  retiré  pour  en  faire  son 
poème  à'Oberon,  resté  inférieur  à  l'original,1  et 
Weber  pour  en  faire  un  des  chefs-d'œuvre  de  la  mu- 
sique romantique  —  dans  Huon  de  Bordeaux ,  il  y  a 
deux  géants  qui  jouent  un  rôle  considérable  :  l'Or- 
gueilleux et  son  frère  Agrapart.  L'Orgueilleux  est 
défendu  par  deux  hommes  de  cuivre  qui  ne  cessent 
de  battre  sur  une  enclume  à  la  porte  de  son  château. 
Huon  n'y  pénètre  pas  moins  et  le  somme  de  rendre 
la  liberté  à  la  charmante  Sébile,  sa  cousine,  qu'il  re- 
tient prisonnière.  Le  géant,  qu'il  avait  réveillé  de 
son  lourd  sommeil,  lui  impose  d'abord  de  revêtir  cer- 
taine armure  magique  où  un  homme  sans  péché  pou- 
vait seul  entrer  ;  il  s'apprêtait  à  se  moquer  de  lui, 
mais  Huon  revêtit  le  haubert  sans  effort.  Le  géant 
lui  offrit  alors,  s'il  voulait  lui  laisser  la  vie,  un  anneau 
qui  lui  serait  d'un  grand  secours  pour  la  triple  com- 
mission queCharlemagne  lui  avait  imposée.  — Il  faut 
dire  que  cette  triple  commission  n'était  pas  facile.  Il 
s'agissait  de  pénétrer  un  jour  de  grande  fête  dans  le 
palais  du  calife  de  Bagdad  (l'amiral  Gaudisse),  de 
tuer  le  fiancé  de  sa  fille ,  d'embrasser  trois  fois  la 
belle  Esclarmonde  elle-même,  et  d'arracher  au  calife 
une  poignée  de  barbe  et  deux  dents  molaires.  —  Huon 
refuse;  il  tue  le  géant,  s'empare  de  son  anneau  et 
de  sa  captive. 

1  Wieland  ne  connaissait  pas  l'œuvre  originale.  Il  a  pris 
le  sujet  de  son  poème  dans  l'aDalyse  assez  infidèle  insérée  par 
Tressan  dans  la  Bibliothèque  des  romans  (avril,  1778).  Voir 
Huon  de  Bordeaux,  chanson  de  geste  publiée  pour  la  pre- 
mière fois  par  F.  Guessard  et  C.  Grandmaison,  petit  in  8°, 
1870,  p.  147  et  s.,  188  et  s. 


LES  GÉANTS  DE  TULCI.  335 

Le  géant  Agrapart  a  dix-sept  pieds  de  haut, 
comme  son  frère;  il  n'est  ni  moins  brave,  ni  moins 
enfant.  Il  arrive  furieux  chez  le  calife ,  en  lui  re- 
prochant de  n'avoir  pas  vengé  la  mort  de  l'Orgueil- 
leux. Il  consent  cependant  à  ne  pas  ravager  son  em- 
pire si  on  lui  trouve  un  chevalier  qui  ose  se  battre 
avec  lui.  On  tire  Huon  de  prison  pour  le  lui  opposer. 
Le  géant  se  prend  de  sympathie  pour  lui  :  s'il  veut  se 
faire  musulman,  il  lui  donnera  un  domaine  et  lui  fera 
épouser  sa  sœur,  qui  est  encore  plus  grande  que  lui, 
noire  comme  l'encre,  et  qui  a  des  dents  longues  d'un 
pied.  Quelque  engageantes  que  ces  offres  puissent 
lui  paraître,  Huon  les  refuse  et  tue  son  formidable 
adversaire,  après  un  combat  dont  le  poète  aime  à  nous 
retracer  les  péripéties. 

Le  type  varie  peu  comme  on  voit.  Le  géant  s'an- 
nonce comme  formidable,  il  s'adoucit  un  moment,  puis 
se  fâche  de  voir  ses  avances  mal  reçues  et  le  lecteur 
finit  par  rire 

De  voir  l'affreux  géant  trè3  bête 
Vaincu  par  un  naiu  plein  d'esprit. 

rv. 

Les  poètes  italiens ,  en  empruntant  aux  Français 
le  sujet  de  leurs  poèmes  chevaleresques,  leur  ont 
aussi  emprunté  leurs  géants.  Mais  ces  géants  tournent 
de  plus  en  plus  au  grotesque.  Celui  qui  donne  son 
nom  auMorgante  maggiore,  de  Pulci,  fait  partie  d'un 
trio  de  géants  sarrasins  qui,  nichés  dans  les  Pyré- 
nées, infestent  de  leurs  brigandages  la  frontière  his- 
pano-française. Roland  en  tue  deux.  Comme  il  s'ap- 
prête à  tuer  le  troisième ,  celui-ci  demande  le  bap- 
tême, Roland  s'empresse  de  le  satisfaire  et  dès  lors 


336  l'art  chez  rabelais.  les  types. 

Morgante  met  sa  force  gigantesque  au  service  du  ne- 
veu de  Charleraagne.  N'ayant  pas  d'armes ,  il  s'em- 
pare du  battant  d'une  cloche,  comme  plus  tard  frère 
Jean  du  manche  de  la  croix,  et  avec  cet  instrument 
contondant,  il  accomplit  des  prodiges  du  genre  de 
ceux  que  nous  avons  vu  accomplir  par  Gargantua  dans 
la  Chronique.  Un  tel  personnage  ne  pouvait  périr  dans 
une  bataille.  Sa  fin  est  plus  vulgaire.  Pincé  au  talon 
par  un  crabe ,  il  néglige  sa  blessure,  elle  s'enve- 
nime, et  il  en  meurt. 

L'auteur  de  Huon  de  Bordeaux  damne  sans  pitié 
ses  géants,  Pulci  aime  à  sauver  les  siens.  Morgante 
s'étant  fait  chrétien  ,  nul  doute  que  son  âme  ne  soit 
allée  au  paradis.  Le  poète  n'en  dit  rien  cependant, 
mais  quelques  pages  auparavant,  il  nous  a  montré  un 
autre  géant  qui,  vaincu  par  un  chevalier  chrétien,  lui 
a  demandé  en  grâce  de  le  baptiser.  Le  chevalier  va 
chercher  de  l'eau  au  fleuve  voisin ,  il  le  baptise  et 
son  âme  va  droit  au  ciel.  On  sait  que  le  Tasse  a 
transporté  cette  scène  dans  la  Jérusalem  délivrée, 
où  il  nous  montre  Clorinde  vaincue  demandant  le 
baptême  à  ïancrède,  dont  elle  est  aimée.  La  scène 
est  touchante  chez  le  Tasse,  tandis  qu'elle  est  gro- 
tesque chez  Pulci.  C'est  un  des  cas  bien  rares  où  la 
parodie  a  précédé  la  scène  sérieuse 

Tous  les  géants  de  Pulci  ne  sont  pas  des  saints,  il 
s'en  faut  ;  Margutte  surtout  est  un  audacieux  mé- 
créant. —  Qui  es-tu  ?  lui  dit  Morgante  lorsqu'il  le 
rencontre.  Crois-tu  en  Jésus-Christ  ou  en  Mahomet  ? 
—  Moi  ?  dit  Margutte,  je  ne  crois  pas  plus  au  noir 
qu'au  bleu.  Je  crois  au  chapon  bouilli  ou  rôti  ;  je 
crois  quelquefois  au  beurre,  à  la  bière,  au  vin  doux  ; 
mai  j'ai  foi  par  dessus  tout  au  bon  vin ,  et  je  crois 


GRANDGOUSiriî,   GARGANTUA,   PANTAGRUEL.  337 

que  quiconque  y  croit ,  doit  être  sauvé.  >  Margutte 
énumère  ensuite  ses  vices,  et  l'énumération  est  lon- 
gue, car  il  les  a  tous.  Morgante  est  charmé  de  sa 
gatté  et  l'emmène  avec  lui  en  Asie.  Margutte  accom- 
plit une  foule  d'exploits,  comme  Morgante  ,  mais  ce 
n'est  pas  dans  un  combat  non  plus  qu'il  périt;  sa  fin 
est  digne  de  sa  vie.  Un  jour  qu'il  avait  très  bien 
dîné  ,  comme  à  l'ordinaire ,  un  peu  plus  qu'à  l'ordi- 
naire, il  s'aperçut  qu'il  avait  perdu  ses  bottes  ;  il 
les  cherchait  en  vomissant  mille  imprécations,  lors- 
qu'il les  reconnut  aux  jambes  d'un  singe  qui  les  mettait 
et  les  était  en  faisant  force  grimaces  ;  les  gestes  du 
singe  étaient  si  comiques  que  le  géant  éclata  de 
rire;  il  rit  tant  qu'il  en  mourut. 


Ainsi  jusqu'à  Rabelais  le  géant  est  un  être  très 
brave ,  très  fort  physiquement ,  agissant  par  soubre- 
sauts et  par  fantaisie  ,  une  sorte  d'être  humain  non 
encore  dégagé  de  l'animalité,  malfaisant  par  instinct, 
mais  pouvant  acquérir,  comme  Morgante,  les  qualités 
de  l'animal  apprivoisé.  Les  géants  de  Rabelais ,  à 
l'origine  surtout,  conservent  la  plupart  de  ces  allures. 
Ils  sont  forts,  emportés,  capricieux,  fantasques,  ce 
sont  des  êtres  d'instinct  et  non  de  raisonnement. 
Mais  ils  ont  tous  une  qualité  cependant  qu'on  ne 
trouve  que  par  exception  ou  presque  jamais  chez  les 
autres  :  ils  sont  bons.  Rabelais  a  créé  le  bon  géant. 

L'homme  d'ailleurs,  et  l'homme  sage,  l'homme  su- 
périeur se  dégage  peu  à  peu  chez  lui  du  géant.  Nous 
assistons  à  la  transformation  du  monstre  en  être  hu- 
main. 

Tant  qu'ils  restent  géants,  les  personnages  de  Rabe- 
ii  22 


338  l'aet  chez  rabelais.  les  types. 

lais  nous  amusent  par  leurs  caprices  et  leurs  drôleries, 
mais  ils  ne  se  distinguent  pas  très  nettement  les 
uns  des  autres  ;  ils  ne  prennent  un  caractère  bien 
marqué  que  lorsqu'ils  agissent  en  leur  qualité  d'hom- 
mes et  de  rois. 

Chez  Grandgousier,  c'est  le  géant  qui  préside  à  ce 
dîner  monstre  à  la  suite  duquel  sa  femme  court  ris- 
que de  perdre  la  vie  ;  c'est  le  géant  qui  s'extasie  aux 
grosses  plaisanteries  de  Gargantua  enfaut  et  qui 
préside  à  la  première  éducation  de  ce  fils  bien  aimé. 
A  partir  de  l'apparition  de  Ponocrates,  le  géant  dis- 
paraît presque  complètement,  sauf  quelques  courtes 
échappées.  Il  persiste  un  peu  plus  longtemps  chez 
Gargantua,  mais  disparaît  aussi,  une  certaine  époque 
passée.  C'est  le  géant  qui  entre  dans  le  monde  en 
criant  :  «  A  boire  !  à  boire  !  >  et  qui  se  délecte  au 
bruit  des  flacons.  C'est  le  géant  qui  arrose  les  Pari- 
siens et  leur  vole  leurs  cloches.  Le  géant  disparaît 
quand  il  étudie  sous  Ponocrates,  mais  nous  le  retrou- 
vons quand  il  mange  les  pèlerins  en  salade  et  quand 
il  faut  en  finir  plus  vite  avec  la  guerre  par  la  prise 
de  laRoche-Clermaud.  C'est  lui  encore  qui  pleure  et  rit 
tour  à  tour  en  pensant  à  la  mort  de  sa  femme  et  à  la 
naissance  de  son  héritier  ;  mais  ce  chapitre  avait  été 
écrit  antérieurement  à  ceux  où  Piabelais  nous  montre 
Gargantua  à  la  fois  si  sage  et  si  ferme  après  sa  vic- 
toire sur  Picrochole. 

Pantagruel  est  plus  longtemps  géant  que  son  aïeul 
et  que  son  père.  C'est  le  géant  qui  emporte  son  ber- 
ceau pour  venir  banqueter  avec  ses  parents  ;  c'est  le 
géant  qui  guerroie  contre  les  soldats  d'Anarche  et 
emploie  contre  eux  des  armes  plus  médicales  que  che- 
valeresques.  C'est  encore  le  géant  qui  abrite  toute 


GRANDGOl'SIKR,  GARGANTUA,  PANTAGRUEL.     339 

une  armée  sous  sa  langue  et  se  guérit  en  avalant  des 
pilules  remplies  d'hommes  qui  nettoient  son  corps 
comme  on  nettoierait  un  égout.  Mais,  hors  les  eas  de 
guerre  où  Rabelais  emploie  le  géant  pour  se  débar- 
rasser plus  vite  de  batailles  qui  l'ennuient ,  Panta- 
gruel perd  tout-à-fait  ce  caractère  et,  à  partir  du 
troisième  livre,  c'est  non  seulement  un  homme,  mais 
c'est  un  sage,  un  contemplateur.  Depuis  ce  moment, 
les  géants  ne  figurent  plus  que  pour  mémoire  dans 
l'œuvre  de  Rabelais. 

VI. 

En  tant  que  géants  les  trois  personnages  se  res- 
semblent, mais  comme  hommes,  ils  se  distinguent 
par  des  caractères  spéciaux. 

Grandgousier  est  un  vieux  bonhomme  rempli  de 
bons  sentiments,  ami  de  la  science,  mais  peu  ins- 
truit, ne  comprenant  pas  le  mal  et  toujours  prêt 
à  chercher  des  circonstances  atténuantes,  un  roi  sans 
malice,  mais  non  sans  finesse,  —  ami  du  repos  et  de 
la  bonne  chère,  mais  actif  quand  il  le  faut,  —  excel- 
lent père  de  famille ,  aimant  ses  sujets  comme  ses 
enfants,  sans  cour,  sans  entourage,  vivant  en  bon 
propriétaire  compagnard  dans  son  vieux  château  à 
large  cheminée  et  aimant  à  raconter  des  histoires 
d'autrefois  ;  mais  plein  de  bon  sens,  ami  de  la  jus- 
tice et  trouvant  au  besoin  de  l'éloquence,  comme  lors- 
qu'il s'adresse  aux  pèlerins  imbus  de  superstitions 
païennes  ou  lorsqu'il  pardonne  à  Touquedillon. 

Gargantua  appartient  à  une  génération  plus  avan- 
cée. Il  a  autant  de  bonté,  mais  moins  de  bonhomie  que 
son  père.  Il  est  d'ailleurs  beaucoup  plus  instruit,  parce 
qu'il  a  eu  Ponocrates  pour  gouverneur;  il  l'est  moins 
il  22* 


340  L'ART   CHEZ   RABELAIS.   LES   TYPES. 

cependant  que  Pantagruel,  parce  que  celui-ci  a  pu 
profiter  de  toutes  les  découvertes  du  siècle,  se  ser- 
vir de  livres  imprimés  au  lieu  de  manuscrits  ,  et 
qu'il  a  vécu  dans  un  milieu  plus  savant.  Gargan- 
tua place  la  science  au-dessus  de  tout;  il  établit 
une  imprimerie  lui-même  et  y  fait  travailler  ceux 
des  vaincus  qu'il  veut  punir.  C'est  lui  aussi  qui 
fonde  l'abbaye  de  Thélème,  asile  de  la  science  et 
de  la  liberté.  Le  discours  qu'il  fait  aux  vaincus,  après 
la  guerre,  les  lettres  qu'il  adresse  à  son  fils  au  mo- 
ment de  son  départ  pour  chercher  le  secret  de  la 
destinée  humaine,  montrent  à  la  fois  un  sens  droit 
et  élevé,  et  une  grande  sagesse.  Gargantua  est  en- 
core Grandgousier  à  quelques  égards,  mais  un  Grand- 
gousier  poli  par  la  science,  l'étude  et  la  culture  in- 
tellectuelle. Les  qualités  du  cœur  sont  les  mêmes, 
l'intelligence  est  plus  développée. 

L'intelligence  arrive  à  tout  son  développement  dans 
Pantagruel,  non  pas  toutefois  dans  celui  du  livre  II. 
Celui-là  a  conservé  encore  une  large  part  de  sa 
grossièreté  première,  il  a  peine  encore  à  se  déga- 
ger de  la  Chronique  gargantuine.  Ce  n'est  que  dans 
la  seconde  partie  de  l'ouvrage  qu'il  se  révèle  com- 
plètement à  nous.  A  partir  de  ce  moment,  il  parle 
peu,  mais  il  observe,  il  rêve,  il  réfléchit.  Comme  nous 
l'avons  dit,  il  laisse  souvent  la  parole  à  Pauurge,  il 
lui  permet  de  développer  à  l'aise  ses  paradoxes  et 
d'exposer  ses  folies,  mais  c'est  lui  qui  dirige  la  dis- 
cussion, et  qui,  lorsqu'elle  s'égare,  la  remet  dans  sa 
voie  par  quelques  paroles  sensées.  Il  ne  s'oppose  pas 
aux  expériences  que  Panurge  veut  tenter  pour  con- 
naître l'avenir;  il  croit  peu  au  succès,  mais  il  n'est 
pas  fâché  que  l'expérience  se  fasse,  parce  qu'il  n'est 


GRANDGOUSIEB,  GARGANTUA,  PANTAGRUEL.     341 

pas  sûr  lui-même  de  sa  théorie,  et  que  la  sagesse 
humaine  en  est  toujours  réduite  aux  conjectures  dans 
tout  ce  qui  n'est  pas  la  science  positive. 

Très  tolérant  du  reste,  aussi  bon,  aussi  aimant, 
aussi  dévoué,  aussi  indulgent  aux  faiblesses  humaines 
que  son  père  et  son  aïeul,  il  a  de  plus  qu'eux  une 
certaine  tendance  au  mysticisme.  Il  faut  s'entendre 
cependant  sur  ce  mysticisme  contemplateur  que  nous 
lui  voyons  quelquefois.  Ce  n'est  pas  le  mysticisme 
de  Ste  Thérèse  qui  s'identifie  avec  Dieu;  ce  n'est 
pas  le  mysticisme  de  Vlmitation  où  l'âme  s'entre- 
tient directement  avec  Jésus-Christ.  C'est  plutôt  un 
mysticisme  savant ,  une  foi  inébranlable  dans  les 
lois  de  la  nature,  de  l'harmonie  des  êtres,  une  con- 
fiance optimiste  en  une  providence  régulatrice  des 
mondes  ;  d'où  résulte  ce  que  Rabelais  lui-même  ap- 
pelle le  <  Pantagruélisme>,  certaine  gaîté  d'esprit 
confite  en  mépris  des  choses  fortuites.  Le  caractère 
de  Pantagruel  résume  l'idéal  intellectuel  de  Rabe- 
lais, comme  l'abbaye  de  Thélème  résume  son  idéal 
matériel. 

VII. 

Ces  trois  personnages  ont  en  commun  une  ex- 
trême simplicité  d'allures.  Pas  de  faste,  pas  de  ma- 
gnificence, rien  qui  sente  la  royauté,  non  pas  d'un 
Louis  XIV,  mais  même  d'un  François  Ier.  Ce  sont 
de  bons  souverains  bourgeois,  qui  gouvernent  leurs 
états  comme  leur  maison  et  ne  posent  jamais.  Les 
flatteurs  n'entrent  pas  chez  eux;  ils  n'admettent  au- 
tour d'eux  que  des  serviteurs  dévoués  et  honnêtes 
—  Panurge  est  une  exception,  c'est  une  sorte  de 
bouffon  à  qui  on  pardonne  beaucoup  à  cause  de  son 


342  l'art  chez  Rabelais,  les  types. 

esprit.  Panurge  d'ailleurs  est  honnête  à  sa  façon, 
il  ne  flatte  pas,  il  ne  vend  pas  son  crédit,  il  n'est 
pas  à  la  piste  des  bonnes  aubaines.  Il  a  les  vices 
de  la  bohème  et  non  ceux  de  la  cour.  Il  n'y  a  pas 
de  gaspillages  autour  des  rois  géants  de  Rabelais. 
Grandgousier  thésaurise ,  les  conseillers  de  Picro- 
chole  lui  en  font  un  reproche  et  l'opposent  à  leur 
roi,  dont  les  largesses  tombent  si  abondamment 
sur  eux.  Gargantua  et  Pantagruel  sont  généreux 
pourtant  envers  ceux  qui  les  entourent,  mais  ils 
ne  prodiguent  pas  leurs  biens  à  tort  et  à  travers  ; 
ils  peuvent  s'amuser  à  jeter  quelque  argent  à  un 
imbécile  comme  Janotus,  à  un  faux  savant  comme 
Thubal  Holoferne,  à  un  joyeux  compère  comme  Pa- 
nurge ,  à  des  moines  qu'ils  méprisent  comme  ceux 
de  Chaneph;  mais  ils  n'ont  rien  pour  les  flagorneurs, 
et  il  n'y  a  personne  à  leur  cour  qui  ressemble 
aux  avides  conseillers  de  Picrochole  et  d'Anarche. 
—  Ils  n'ont  même  pas  de  cour  à  proprement  par- 
ler. Rabelais  qui  se  complaît  à  nous  étaler  le  luxe 
qui  régnera  à  Thélème,  l'asile  des  sages  et  des 
penseurs,  ne  nous  parle  pas  une  seule  fois  du  pa- 
lais et  de  la  cour  de  ces  rois  dont  il  nous  raconte 
minutieusement  la  vie. 

VIII. 

Les  deux  rois  ennemis,  Picrochole  et  Anarche, 
forment  un  contraste  complet  avec  les  bons  rois  ; 
mais  tous  deux  se  ressemblent.  Tous  deux  sont  éga- 
lement infatués  d'eux-mêmes,  prompts  à  croire  la 
flatterie,  sans  pitié  pour  ceux  qui  leur  disent  la  vé- 
rité. Le  premier  s'empare  du  prétexte  le  plus  fu- 
tile pour  lancer,  lui  et  son  peuple,  dans  une  guerre 


FRERE    JEAN. 


343 


désastreuse,  l'autre  ne  prend  pas  même  de  pré- 
texte. L'un  et  l'autre  sont  entourés  de  gens  qui, 
dans  leur  intérêt  personnel,  les  poussent  à  la 
guerre ,  sauf  à  les  abandonner  au  premier  revers. 
Tous  deux  ont  l'impatience  et  l'emportement  que 
donnent  l'habitude  d'être  constamment  obéis.  Tous 
deux  sont  braves  personnellement ,  et  ne  sont  im- 
prudents que  par  l'ignorance  du  danger  et  par  la 
foi  qu'ils  ont  en  leur  étoile  ;  tous  deux  sont  égale- 
ment vaincus  et  durement  traités  par  l'auteur.  Pi- 
crochole,  battu  par  des  meuniers,  va  attendre  à 
Lyon  l'arrivée  des  coquesigrues  qui  lui  annonce- 
ront sa  restauration.  Anarche  est  marié  à  une 
vieille  lanternière,  qui  le  bat  et  le  force  à  vendre 
de  la  sauce  verte  par  les  rues ,  et  Panurge ,  l'ar- 
bitre de  son  sort,  profite  de  l'occasion  pour  médire 
des  rois  et  de  la  royauté. 

En  y  regardant  de  près,  cependant,  on  trouve 
que  le  caractère  de  Picrochole  est  mieux  étudié- 
C'est  le  même  portrait,  mais  l'exécution  est  plus 
soignée. 

IX. 

Dans  la  seconde  partie  du  roman,  Grandgousier 
disparaît.  Gargantua  ne  paraît  plus  guère ,  et  les 
seuls  personnages  au  premier  plan  sont  Pantagruel 
de  plus  en  plus  rêveur  et  contemplateur,  frère  Jean 
et  Panurge. 

Frère  Jean  et  Panurge 

Restent  jusqu'à  la  fin  tels  qu'on  les  vit  d'abord. 

On  se  rappelle  la  première  apparition  de  frère 
Jean  et  son  portrait  tracé  d'une  façon  si  pittores- 
que, lorsque  les  gens  de  Picrochole  viennent  atta- 


344  l'art  chez  rabelais.  les  tïpes. 

quer  la  vigne  des  moines,  et  la  manière  dont  frère 
Jean  les  met  en  fuite  avec  le  manche  de  la  croix. 
Ce  personnage  de  moine,  doublé  d'un  soldat,  est 
singulièrement  sympathique,  avec  ses  jurons  entre- 
mêlés de  citations  du  bréviaire,  sa  franchise  qui  ne 
se  dément  jamais,  son  courage,  son  activité  pendant 
la  tempête  ;  l'accident  qui  lui  arrive  le  jour  où  l'on 
s'obstine  à  l'armer  en  chevalier  ne  lui  fait  rien  per- 
dre de  notre  estime,  au  contraire  ;  nous  aimons  à 
l'entendre  se  fâcher  contre  les  embrasseurs,  veiller 
partout  aux  provisions  de  bouche,  se  railler  de  Pa- 
nurge  et  trouver  encore  le  moyen  de  s'employer 
utilement  pour  le  bien  commun  lorsque  les  autres 
se  bornent  à  tuer  le  temps.  Ce  qui  le  caractérise 
surtout,  c'est  sa  sincérité  pleine  et  entière,  sa  dé- 
licatesse de  sentiment  au  milieu  de  ses  propos  sou- 
vent grossiers ,  délicatesse  qui  contraste  avec  les 
sentiments  de  Panurge,  plus  savant,  plus  spirituel, 
mais  sans  conscience.  Lorsque  celui-ci  se  venge  si 
impitoyablement  de  la  plaisanterie  de  Dindenault, 
Jean,  auprès  duquel  il  cherche  une  approbation,  ne 
la  lui  donne  pas,  et  lui  rappelle  un  passage  du  bré- 
viaire :  Mihi  vindictam.  Jean  est  ignorant  et  gros- 
sier ,  mais  c'est  un  noble  cœur.  Le  type  est  mer- 
veilleusement saisi:  mauvais  moine  et  bon  soldat. 

X. 

Dans  la  seconde  moitié  du  XVIIIe  siècle,  il  parut 
en  Hollande  un  roman,  assez  spirituel  et  assez  cy- 
nique pour  que  les  lecteurs  superficiels  pussent  l'at- 
tribuer t\  Voltaire  ou  à  Diderot ,  le  Compère  Ma- 
thieu. C'était  l'œuvre  d'un  moine  défroqué,  l'abbé 
Dulaurens,  homme  d'esprit  et  de  science,  mais  de  peu 


LE    PÈRE   JEAN   DE   DOMFRONT.  345 

de  tenue,  qui,  poursuivi  pour  divers  écrits  satiriques, 
demeura  presque  toujours  à  l'étranger,  vivant  mi- 
sérablement de  sa  plume,  et  mourut  à  l'hôpital  près 
de  Mayence  en  1797.  II  y  a  certes  beaucoup  d'es- 
prit et  môme  d'observation  dans  le  Compère  Ma- 
thieu; il  y  a  des  pages  que  Voltaire  aurait  avouées, 
mais  l'ouvrage  est  décousu ,  bizarre ,  rempli  de 
bavardages,  de  déclamations  à  effet,  de  citations  en 
grec,  en  latin ,  en  italien  ,  cyniques  quelquefois  et 
mal  rattachées  au  sujet;  on  sent  à  chaque  page 
la  précipitation  du  travail  et  l'improvisation.  Nous 
n'en  parlerions  donc  pas  si  l'intention  d'imiter  Ra- 
belais n'était  évidente,  si  l'auteur  ne  semblait  pas 
s'êt»e  proposé  de  reproduire  dans  son  livre,  en  les 
modifiant,  les  principaux  types  de  Pantagruel. 

L'action,  si  tant  est  qu'il  y  en  ait  une ,  se  passe 
tour  à  tour  en  France,  dans  les  Pays  Bas,  en  An- 
gleterre, et  nous  transporte  de  l'Asie  centrale  aux 
prisons  de  l'inquisition.  Les  trois  principaux  per- 
sonnages sont  le  compère  Mathieu,  sorte  de  philo- 
sophe, athée,  absolu,  dogmatique  et  indéterminé,  — 
Diego,  un  Espagnol  dévot  qui  sait  à  fond  la  lé- 
gende de  tous  les  saints,  qui  ne  marche  qu'un  cha- 
pelet à  la  main  et  ne  parle  que  d'aller  en  pèleri- 
nage. On  pourrait  à  toute  force  retrouver  en  ces 
deux  personnages ,  un  Panurge  dédoublé ,  Panurge 
libertin  et  Panurge  poltron;  mais  ils  ont  quelque 
chose  de  dur,  de  brutal,  de  déplaisant,  que  n'a  ja- 
mais Panurge.  Ajoutons  que  le  caractère  du  Compère 
est  indécis  et  manque  de  cette  franchise  qu'ont  tous 
les  personnages  de  Rabelais.  Quant  au  père  Jean 
de  Domfront ,  l'auteur  a  voulu  évidemment  le  cal- 
quer sur  frère  Jean  des  Entommeures,  et  la   plu- 


846  l'art  chez  eabelais.  les  types. 

part  des  critiques  qui  se  sont  occupés  de  Dulau- 
rens  déclarent  que  la  ressemblance  est  bien  saisie. 
Nous  ne  saurions  être  de  leur  avis.  Le  père  Jean 
a  pris  de  son  homonyme  les  jurons,  les  allures  bru- 
tales, le  contraste  entre  le  froc  et  les  idées ,  mais 
il  nous  est  impossible  de  reconnaître  le  frère  Jean 
dans  ce  personnage  qui  s'approprie  la  bourse  d'au- 
trui ,  comme  aurait  pu  faire  Panurge  ;  qui  voyant 
son  neveu  Mathieu  empêcher  un  Anglais  de  se  tuer, 
lui  en  fait  d'amers  reproches,  et  parle  si  bien  qu'il 
amène  l'Anglais  à  se  pendre  ;  puis  nettoie  le  corps 
du  pendu,  en  fait  griller  des  tranches,  dont  il  se 
régale  en  engageant  ses  compagnons  à  en  faire  au- 
tant. Ce  n'est  pas  notre  brave  frère  Jean  qu'on  nous 
rend  sous  ce  déguisement  prétendu  philosophique. 
Dulaurens  dans  cet  ouvrage  n'a  pas  été  l'imitateur, 
il  n'a  été  que  le  singe  de  Rabelais. 

Si  l'on  prenait  la  peine  de  fouiller  dans  la  litté- 
rature comiqne  et  romanesque  du  Directoire  et  des 
commencements  du  1er  Empire,  dans  les  œuvres  de 
Pigault-Lebrun  et  consorts,  par  exemple,  on  trou- 
verait quelques  nouvelles  imitations  de  frère  Jean, 
mais  toutes,  aussi  malheureuses  par  l'exagération  et 
la  rudesse  des  traits.  Aucun  de  ces  écrivains  de 
troisième  et  quatrième  ordre  n'a  réussi  ni  à  faire 
revivre,  ni  à  gâter  la  vivante  création  de  Rabelais. 

Ceux  qui  ont  entrepris  de  faire  parler  Pantagruel 
ont  été  encore  plus  malheureux.  Pantagruel  est  de 
tous  les  personnages  de  Rabelais,  celui  que  l'on  a 
cité  le  plus  souvent  et  qui  a  été  le  moins  compris. 

XI. 

Les  incarnations  de  Panurge   ont  été   plus  heu- 


LES   AÏEUX   DE  FIGARO.  347 

reuses.  Nous  avons  assez  largement  parlé  des  an- 
técédents de  ce  personnage,  dans  notre  première 
partie,  pour  n'avoir  pas  à  y  revenir  ici.  Nous  avons 
indiqué  aussi  quelques-unes  de  ses  incarnations.  Gil 
Blas,  par  exemple,  au  XVIIe  siècle;  mais  Gil  Blas 
est  un  Panurge  qui  a  vu  la  cour  de  Louis  XIV;  il 
a  gagné  en  tenue,  en  honnêteté  même,  mais  non 
pas  en  verve  comique.  Gil  Blas  est  un  Panurge 
bourgeois ,  bon  enfant ,  médiocrement  scrupuleux, 
mais  sage  et  modéré ,  qui  sait  faire  son  chemin  à 
travers  le  monde,  devient  secrétaire  de  deux  minis- 
tres, et,  après  une  vie  passablement  agitée,  va  abriter 
ses  vieux  jours  dans  un  château  dont  il  est  le  pro- 
priétaire. Le  châtelain  de  Salmigondin  a  quelque 
peine  à  se  reconnaître  dans  cet  héritier. 

Figaro  a  une  fin  à  peu  près  semblable,  et  pour- 
tant, s'il  peut  y  avoir  des  doutes  sur  la  filiation  de 
Gil  Blas,  il  ne  peut  y  en  avoir  sur  celle  du  joyeux 
barbier;  il  a  même  gardé  quelque  chose  du  lan- 
gage de  son  aïeul,  qu'il  imite  et  qu'il  cite  au  be- 
soin. 

Nous  avons  sous  les  yeux  un  spirituel  volume  de 
M.  Marc-Monnier  :  les  Aïeux  de  Figaro,  dans  lequel 
l'auteur  passe  en  revue  les  différentes  incarnations 
de  son  personnage  à  travers  l'histoire.  Il  évoque 
les  esclaves  de  la  comédie  grecque,  les  esclaves  in- 
trigants de  la  comédie  latine  ;  il  passe  en  revue  les 
valets  de  la  renaissance  italienne  et  française;  il 
fait  comparaître  devant  nos  yeux  le  gracioso  es- 
pagnol —  mais  il  laisse  de  côté  le  Falstaff  anglais, 
cousin  germain  de  notre  Panurge, —  et  Panurge  lui- 
même.  Il  est  vrai  qu'il  nous  signale  certain  autre 
type  qui,  né  dans  la  comédie  française  du  XVe  siè- 


348  l'art  chez  rabelais.  les  types. 

cle,  fait  son  tour  d'Europe  et  mérite  bien  d'obte- 
nir une  place  à  côté  de  Panurge,  quoique  le  type 
soit  loin  d'être  identique.  Il  s'agit  du  paysan  madré. 
Un  des  premiers  en  date,  c'est  Thibault  Aigne- 
let  de  la  farce  de  Patelin.  Le  berger  Thibault  a 
tout  l'extérieur  d'un  paysan  naïf  et  niais  ,  mais  il 
a  remarqué  que  lorsqu'une  de  ses  bêtes  meurt  de 
maladie,  on  le  charge  de  l'enfouir  sans  lui  en  de- 
mander autrement  compte  ;  depuis  ce  jour  une  épi- 
zootie  pèse  sur  le  bétail  ;  les  brebis  meurent  les 
uoes  après  les  autres,  —  avec  l'aide  du  berger  bien 
entendu.  Son  maître  le  cite  devant  le  juge.  Thi- 
bault va  trouver  un  avocat,  maître  Pierre  Pate- 
lin, un  des  plus  retors  de  son  temps;  craignant  que 
son  client  ne  se  compromette,  Pierre  lui  conseille 
de  répondre  à  toutes  les  questions  qu'on  pourra  lui 
faire  :  bée  bée,  comme  font  ses  moutons.  Le  moyen 
réussit,  le  berger  prévaricateur  est  acquitté  ;  Pate- 
lin veut  alors  se  faire  payer.  Mais  le  berger  répond 
comme  il  a  répondu  au  juge,  et  Patelin  est  réduit  à 
se  contenter  de  cette  réponse.  Le  Panurge  du  Pa- 
lais est  dépassé  en  adresse  par  le  paysan. 

M.  Marc-Monnier  suit  ce  type  dans  le  Mari  re- 
trouvé et  dans  le  Galant  jardinier  de  Dancourt. 
Il  y  a,  dans  cette  dernière  comédie,  un  jardinier  Lu- 
cas des  plus  amusants.  Il  a  reçu  de  l'argent  pour  ne 
pas  dire  où  se  cache  un  certain  personnage  ;  puis 
il  trouve  un  papier  où  l'on  promet  une  somme  dou- 
ble à  celui  qui  découvrira  le  personnage  caché. 
Lucas  est  pris  alors  de  scrupules-  Il  faut  pour  les 
calmer  qu'on  égalise  la  récompense  des  deux  parts, 
et  qu'on  lui  donne  pour  se  taire  autant  qu'on  lui 
donnerait  pour  parler.  La  somme  égalisée,  ses  scru- 


LES    PAYSANS   MADRÉS.  349 

pules  recommencent,  obéira-t-il  à  droite  ou  à  gau- 
che ?  Pour  faire  pencher  la  balance  d'un  côté ,  il 
faut  encore  une  addition  de  numéraire.  Le  jardinier 
Lucas  est  pris  sur  nature  et  d'une  grande  vérité.  Les 
paysans  de  Marivaux,  son  Paysan  parvenu,  ne  sont 
pas  moins  rusés  ;  ils  ont  pour  caractère  spécial  d'en- 
velopper de  locutions  rustiques  et  quelquefois  niai- 
ses, des  pensées  abstraites  et  compliquées,  souvent 
très  difficiles  à  exprimer  dans  le  style  ordinaire. 

XII. 

Thibault  et  Aignelet,  les  paysans  de  Dancourt  et 
de  Marivaux ,  n'ont  que  les  apparences  de  la  naï- 
veté. C'est  à  Cervantes  que  revient  la  création  d'un 
caractère  bien  autrement  profond,  du  paysan  naïf, 
crédule  et  rusé  tout  à  la  fois  :  Sancho  Panza  est 
aussi  rusé  que  Thibault  Aignelet  ou  que  le  Lucas 
de  Dancourt;  il  est  aussi  intéressé,  mais  il  est  plus 
naïvement  crédule.  Aignelet  exploite  la  bonhomie 
du  Drapier,  Lucas  la  passion  amoureuse  de  Léandre; 
ils  se  moquent  de  leurs  dupes.  Il  y  a  quelque  chose 
de  plus  compliqué  chez  Sancho  Panza.  Il  croit  à 
son  maître  en  général,  bien  qu'en  détail  il  le  re- 
connaisse pour  fou ,  semblable  à  ces  gens  qui  pro- 
clament la  fausseté  de  tous  les  détails  d'un  sys- 
tème philosophique  et  ne  laissent  pas  de  l'accepter 
dans  son  ensemble.  Sancho  trompe  son  maître  sur 
Dulcinée ,  il  le  trompe  sur  la  pénitence  qu'il  s'im- 
pose ,  il  le  trompe  sur  son  vol  aérien,  et  sur  une 
multitude  d'autres  points;  mais  il  le  croit  lorsqu'il 
est  question  de  conquérir  une  lie  dont  on  lui 
donnera  le  gouvernement  ;  il  le  croit  toutes  les 
fois  que  son  intérêt ,   à  lui   Sancho ,   se  trouve  en 


350  l'ABT    CHEZ    RABELAIS.    LES    TYPES. 

jeu.  Et  cette  crédulité  sur  certains  points,  cette 
incrédulité  sur  les  autres  nous  semblent  com- 
plètement naturelles.  Sancho  est  vivant  avec  ses 
contradictions,  tandis  que  les  personnages  du  Com- 
père Mathieu,  par  exemple,  dont  nous  parlions  tout 
à  l'heure,  nous  semblent  faux,  bien  qu'ils  soient  con- 
séquents avec  eux-mêmes.  Le  grand  art  pour  un 
romancier,  pour  un  auteur  dramatique,  c'est  de  nous 
faire  croire  aux  abstractions  qu'il  réalise  à  nos  yeux. 
Si  nous  ne  les  sentons  pas  vivre,  nous  disons  avec 
Horace  :  Incredulus  odi. 

XIII. 

Y  a-t-il  un  rapport  entre  Sancho  Panza  et  Pa- 
nurge  ?  Un  seul.  L'un  et  l'autre  représentent  la 
réalité,  la  prose,  en  face  d'un  personnage  qui  re- 
présente l'idéal,  la  poésie.  Mais  l'idéal  de  Don  Qui- 
chotte n'est  pas  celui  de  Pantagruel.  Le  brave  gen- 
tilhomme espagnol  regarde  le  passé  et  le  regrette; 
le  géant  français  regarde  l'avenir  et  l'appelle  de 
ses  vœux.  L'idéal  de  Don  Quichotte  s'est  jusqu'à 
un  certain  point  réalisé  et  ne  peut  plus  renaître  ; 
l'idéal  de  Pantagruel  ne  peut  se  réaliser  que  plus 
tard.  L'idée  qui  inspire  Rabelais  et  Cervantes  est 
également  élevée  :  mais  l'impression  est  bien  diffé- 
rente. Cervantes  nous  montre  un  noble  cœur  sur  le- 
quel il  attire  toutes  nos  sympathies,  se  débattant  à 
la  poursuite  d'une  chimère;  son  livre  très  gai  dans 
la  forme  est  profondément  triste  au  fond.  Le  senti- 
ment qu'il  laisse  a  quelque  chose  d'amer ,  tandis 
que  la  lecture  de  Pantagruel  est  fortifiante.  Il  y  a 
entre  les  deux  livres  la  différence  du  regret  à  l'es- 
pérance. 


CERVANTES  ET  RABELAIS.  351 

Mais  l'œuvre  de  Rabelais  est  inférieure  comme 
œuvre  d'art.  Cervantes  était  avant  tout  un  poète 
dramatique,  un  romancier.  Quand  il  a  commencé 
Bon  Quichotte,  il  avait  écrit  presque  tout  son 
Théâtre,  il  avait  composé  ces  charmantes  Nou- 
velles exemplaires,  trop  peu  lues,  qui  attestent 
un  talent  d'observation  et  surtout  un  talent  de 
composition  si  élevé.  Il  était  habitué  à  faire  vivre 
et  agir  ses  personnages.  Quand  il  a  commencé 
son  œuvre,  il  savait  ce  qu'il  voulait  faire.  Rabe- 
lais était  un  savant,  Gargantua  était  sa  composi- 
tion d'essai,  et  quand  il  le  commença  il  ne  son- 
geait qu'à  s'amuser  un  peu  et  à  faire  rire  le  pu- 
blic. C'est  peu  à  peu  que  l'œuvre  prit  la  forme  que 
nous  lui  voyons.  De  là  incohérence  inévitable  dans 
l'ensemble,  et  manque  de  netteté  dans  le  but. 

Si  Rabelais  avait  pu  recommencer  son  livre,  re- 
prendre son  œuvre  par  le  commencement  et  donner 
aux  deux  parties  qui  la  composent  l'unité  qui  leur 
manque,  il  eût  évidemment  fait  une  œuvre  supé- 
rieure. Il  en  eut  l'intention  peut-être.  Les  Privilèges 
qu'il  obtint  l'y  autorisaient,  mais  les  obstacles  qu'il 
rencontra ,  et  qui  se  dressèrent  de  plus  en  plus  me- 
naçants devant  lui,  à  mesure  qu'il  annonça  plus  clai- 
rement son  but,  dans  son  quatrième  livre  par  exem- 
ple, le  forcèrent  bien  vite  à  renoncer  à  cette  idée. 
11  fut  obligé  de  s'enfermer  dans  sa  conception  pre- 
mière, tout  imparfaite,  tout  insuffisante  qu'elle  était. 
Il  en  résulta  l'œuvre  bizarre  et  énigmatique  que 
nous  avons  sous  les  yeux. 

Cependant  il  est  non  seulement  très  supposable,  il 
est  presque  certain,  que  même,  avec  une  liberté  en- 
tière de  parole,   Rabelais  serait  resté  inférieur  à 


352  l'art  chez  rabelais.  les  types. 

Cervantes  au  point  de  vue  de  la  perfection  esthé- 
tique. Cervantes  était  essentiellement  un  homme 
d'action,  Rabelais  était  au  contraire  un  homme  de 
spéculation.  L'un  avait  fait  sou  apprentissage  d'é- 
crivain dramatique  dans  la  vie,  l'autre  ne  l'avait  fait 
que  dans  les  livres.  A  intelligence  égale  l'avan- 
tage devait  rester  au  premier.  Chacun,  du  reste, 
à  sa  part  très  belle.  Au  point  de  vue  esthétique, 
c'est  Cervantes  qui  l'emporte,  au  point  de  vue  philo- 
sophique, c'est  Rabelais. 

XIV. 

Le  point  de  vue  différent  où  se  sont  placés  les  deux 
écrivains,  se  traduit  jusque  dans  un  détail  qui  peut 
sembler  futile.  Panurge  et  Sancho  Panza  demandent 
l'un  et  l'autre  ;  tous  deux  désirent  recevoir  et  rece- 
voir le  plus  possible,  mais  le  compagnon  de  l'adora- 
teur du  passé  ne  songe  qu'à  économiser  soigneusement 
ce  qu'on  lui  donne;  il  accumule  l'argent  qu'il  reçoit, 
comme  son  maître  accumule  dans  son  esprit  les  sou- 
venirs du  vieux  temps  ;  le  compagnon  de  l'homme  de 
l'avenir  ne  reçoit  que  pour  dépenser,  que  pour  jeter 
aux  quatre  vents  ce  qu'il  vient  de  recevoir.  11  sème 
au  hasard,  d'autres  recueilleront.  Le  passé  a  donné 
tout  ce  qu'il  donnera ,  il  ne  s'agit  que  de  ne  pas 
perdre  le  trésor;  mais  l'avenir  est  vaste,  demain 
rendra  au  double  ce  que  l'on  disperse  aujourd'hui. 

L'histoire  littéraire  nous  fournit  à  la  fin  du  XVIIIe 
siècle  deux  incarnations  célèbres  de  Panurge  :  Figaro 
et  le  neveu  de  Rameau,  Panurge  ambitieux  et  actif 
—  et  Panurge  insouciant. 

Figaro,  comme  son  célèbre  ancêtre,  est  un  enfant 
du  peuple,  enfant  perdu,  abandonné,  car  la  famille 


FIGARO   ET    PANURGE.  353 

que  Beaumarchais  lui  fait  retrouver  après  coup  est 
passablement  énigmatique  ;  elle  n'a  d'ailleurs  exercé 
aucune  influence  sur  son  éducation  ni  sur  ses  pre- 
mières années.  Cette  éducation,  il  ne  la  doit  qu'à  lui- 
même,  à  sa  fièvre  de  savoir  et  d'agir.  Il  nous  raconte 
sa  vie  à  deux  reprises,  dans  le  Barbier  de  Scvllle, 
puis  dans  le  Mariage,  d'assez  bonne  humeur  dans  la 
première  pièce,  et  non  sans  aigreur  dans  la  seconde. 
Il  a  été  tour  à  tour  apothicaire,  auteur  de  madri- 
gaux et  autres  petits  vers,  ce  qui  ne  l'a  pas  empêché 
de  faire  des  affaires  et  de  tenter  la  fortune  au  théâ- 
tre. Sifflé  sur  la  scène,  il  s'est  jeté  dans  le  journa- 
lisme ;  le  public  Ta  encouragé,  mais  il  s'est  brouillé 
avec  la  censure  et  avec  ses  confrères.  «Fatigué  d'é- 
crire, abimé  de  dettes  et  léger  d'argent,  il  s'est  fait 
barbier.  » 

Accueilli  dans  une  ville,  emprisonné  dans  une  autre  et  par- 
tout supérieur  aux  événements ,  loué  par  ceux-ci ,  blâmé  par 
ceux-là,  aidant  au  bon  temps,  supportant  le  mauvais,  se  mo- 
quant des  sots,  bravant  les  méchants,  riant  de  la  misère  et 
faisant  la  barbe  à  tout  le  monde. 

Il  s'émancipe  par  ci  par  là  à  rencontre  des  puis- 
sances. 11  est  «persuadé  qu'un  grand  nous  fait  assez 
de  bien  quand  il  ne  nous  fait  pas  de  mal,»  et  demande 
«si  aux  vertus  qu'on  exige  d'un  domestique  on  trouve- 
rait beaucoup  de  maîtres  dignes  d'être  valets.» 

Dans  le  fameux  monologue  du  Mariage,  Panurge- 
Figaro  devient  tout  à  fait  amer  et  révolutionnaire  : 

Fils  de  ne  je  sais  pas  qui,  volé  par  des  bandits,  élevé  dans 
leurs  maius,  je  m'en  dégoûte  et  veux  courir  une  carrière  bon. 
nête  ;  et  partout  je  suis  repoussé  !  J'apprends  la  chimie  ,  la 
pharmacie,  la  chirurgie,  et  tout  le  crédit  d'un  grand  seigneur 
peut  à  peine  me  mettre  en  main  une  lancette  de  vétérinaire. 
....  Je  me  jette  à  corps  perdu  au  théâtre...  Je  broche  une  comédie 

il  23 


354  l'art  chez  kabelais.  les  types. 

dans  les  mœurs  du  sérail...  à  l'instant  un  envoyé  se  plaint  que 

j'offense  dans  mes  vers  la   Sublime  Porte Il  s'élève  une 

question  sur  la  nature  des  richesses  ;  j'écris  sur  la  valeur  de 
l'argent  et  le  produit  net....  aussitôt  je  vois  baisser  pour  moi 
le  pont  d'un  château  fort...  Las  de  me  nourrir,  on  me  met  un 
jour  dans  la  rue...  on  me  dit  que,  pourvu  que  je  ne  parle  en 
mes  écrits  ni  de  l'autorité ,  ni  du  culte,  ni  de  la  morale,  ni 
des  gens  en  place,  ni  des  corps  en  crédit,  ni  de  l'opéra,  ni  des 
autres  spectacles,  ni  de  personne  qui  tienne  à  quelque  chose, 
je  puis  tout  imprimer  librement,  sous  l'inspection  de  deux  ou 
trois  censeurs..-  J'annonce  un  écrit  périodique...  on  me  sup- 
prime... On  pense  à  moi  pour  une  place,  mais  par  malheur  j'y 
étais  propre  ;  il  fallait  un  calculateur,  ce  fut  un  danseur  qui 
l'obtint.  Il  ne  me  restait  plus  qu'à  voler  ;  je  me  fait  banquier 
de  pharaon ,  alors  je  soupe  en  ville ,  et  les  personnes  dites 
comme  il  faut  m'ouvrent  poliment  leurs  maisons,   en  retenant 

pour  elles  les  trois  quarts  du  profit Mais  comme  chacun 

pillait  autour  de  moi  en  exigeant  que  je  fusse  honnête,  il  fal- 
lut bien  périr  encore 

Il  se  représente  ensuite  comme 

un  jeune  homme  ardent  au  plaisir,  ayant  tous  les  goûts  pour 
jouir,  faisant  tous  les  métiers  pour  vivre  ;  maître  ici,  valet  là, 
selon  qu'il  plaît  à  la  fortune  ;  ambitieux  par  vanité,  laborieux 
par  nécessité,  mais  paresseux...  avec  délices  !  orateur  selon  le 
danger,  poète  par  délassement  ;  musicien  par  occasion,  amou- 
reux par  folles  bouffées...  [il]  a  tout  vu,  tout  fait ,  tout  usé. 

Figaro  se  calomnie,  il  n'a  jamais  été  paresseux, 
il  a  toujours  été  au  contraire  tourmenté  du  besoin 
d'agir,  d'intriguer,  de  mener  à  la  fois  quatre  intri- 
gues bien  compliquées,  c'est  lui  qui  nous  le  dit.  Il 
vieillit  cependant  et  lorsque,  de  longues  années  après, 
Beaumarchais  le  replaça  sur  la  scène,  dans  la  Mère 
coupable,  tout  cet  enthousiasme  s'était  évanoui,  il 
était  devenu  vertueux,  quelque  peu  déclamateur  et 
ne  songeait  plus  qu'à  démasquer  un  adversaire  de 
son  père  Beaumarchais,  Bergasse,  à  peine  déguisé 
sous  le  nom  de  Bégears.  —  Un  autre  écrivain  ce- 


LE   NEVEU    DE   BAMEAU.  355 

pendant,  Népomucène  Lemercier,  ranime  Figaro  une 
fois  encore,  et,  sous  le  nom  de  Pinto,  lui  donne  à 
conduire  une  comédie  où  il  s'agit  de  mettre  sur  le 
trône  de  Portugal  l'indolent  duc  de  Bragance ,  qui 
se  borne  à  laisser  faire  son  intelligent  factotum. 
Nous  laissons  de  côté  les  nombreuses  imitations 
où  l'on  a  tenté  de  faire  revivre  le  joyeux  barbier  : 
les  Deux  Figaro,  la  Vieillesse  de  Figaro,  Les  pre- 
mières Armes  de  Figaro  un  des  heureux  essais  de 
V.  Sardou,  etc.  Figaro  vieilli  s'est  fait  journal,  mais 
il  a  changé  de  parti.  Le  diable  devenu  vieux  s'était 
fait  ermite,  Figaro  devenu  vieux  s'est  fait  Basile. 

XV. 

L'autre  face  de  Panurge,  Panurge  insoucieux  et 
débraillé,  s'est  incarné  au  XVIIIe  siècle  dans  le 
Neveu  de  Hameau. 

Un  mot  d'abord  sur  le  livre.  C'est  un  dialogue  en- 
tre Diderot  et  un  neveu  du  musicien  Rameau,  auteur 
d'un  assez  grand  nombre  d'opéras,  célèbres  en  leur 
temps,  Castor  et  Pollux,  entre  autres  —  et  le  pre- 
mier qui  ait  trouvé  le  moyen  d'expliquer  les  lois  de 
la  musique  par  celles  de  la  résonnance  d'un  corps 
sonore.  Diderot  a-t-il  rencontré  réellement  Rameau 
neveu  au  Palais-Royal  ?  a-t-il  eu  avec  lui  la  con- 
versation qu'il  nous  raconte  ?  ou  bien,  cette  conver- 
sation a-t-elle  été  imaginée  par  l'auteur?  Pour  qui 
connaît  le  mode  de  composition  de  Diderot,  les  deux 
suppositions  doivent  être  vraies.  Le  philosophe  aura 
causé  plusieurs  fois  avec  Rameau  neveu,  mais  quand 
il  aura  voulu  reproduire  ces  conversations,  il  y  aura 
ajouté  beaucoup  du  sien,  et  transformé  son  person- 
nage au  point  d'en  faire  un  type. 

ii  23* 


356  l'art  chez  rabelais.  les  types. 

Mais  pourquoi  Diderot  ne  publia-t-il  pas  cette  œu- 
vre curieuse  ?  Pourquoi  n'en  trouve-t-on  aucune 
mention  dans  ses  papiers  ?  Par  la  raison  toute  sim- 
ple que  Diderot  négligeait,  oubliait  volontiers  ses 
écrits  les  plus  importants  et  qu'un  assez  grand  nom- 
bre n'ont  été  publiés  qu'après  sa  mort,  à  mesure 
qu'on  les  a  retrouvés.  Un  manuscrit  du  Neveu  de 
Bameau,  égaré  en  Allemagne  tomba  entre  les  mains 
de  Gœthe,  qui  le  traduisit  et  le  publia  en  allemand 
en  1805  avec  une  préface  très  élogieuse.  La  pré- 
face fut  traduite  en  français,  mais  l'ouvrage  lui- 
même  ne  fit  son  apparition  dans  sa  langue  origi- 
nale que  dans  l'édition  de  1822  des  Œuvres  de 
Diderot,  21e  volume. 

Eameau  neveu,  c'est  Panurge  transporté  au  XVIIP 
siècle,  dans  cette  société  mêlée  de  grands  seigneurs 
d'actrices,  et  de  gens  de  lettres,  qui  s'amusait  et  riait 
insoucieusement  à  la  veille  d'une  révolution  ;  il  n'a 
pas  moins  étudié  que  Panurge  les  livres  et  surtout 
les  hommes.  Il  raconte  à  Diderot  comment  il  en- 
seignait la  musique  sans  la  savoir;  comment  il  aurait 
pu,  s'il  l'eût  voulu,  détourner  de  la  vertu  quelque 
charmante  jeune  fille  de  la  bourgeoisie  ou  du  com- 
merce en  se  faisant  bien  payer  ;  comment  lui-même 
il  avait  une  femme  ravissante ,  qu'on  ne  lui  eût  cer- 
tainement pas  laissée  si  elle  n'était  pas  morte  ;  comme 
quoi  il  compose  des  pièces  de  théâtre  qui  transportent 
les  comédiens  et  le  public  ;  il  exécute  par  la  pensée 
et  la  pantomime  des  sonates  sur  le  violon  et  le  cla- 
vecin, de  manière  à  se  faire  applaudir  à  tout  rom- 
pre. Enfin  il  sait  tout,  il  est  propre  à  tout  et  n'est 
rien  ;  —  assis  aujourd'hui  à  la  table  d'un  grand  sei- 
gneur ,  il  dînera  demain  à  la  cuisine ,  heureux  qu'on 


LE    NEVEU    DE    HAMEAU.  357 

l'y  tolère  ;  il  fait  les  bons  mots  des  hauts  personna- 
ges et  se  met  à  la  solde  des  comédiennes  vieillies  et 
démodées  ;  il  laisse  tomber  les  épigrammes  comme  des 
gerbes  d'étincelles,  il  professe  que  l'argent  des  sots 
est  le  domaine  des  gens  d'esprit,  il  ne  pèche  point  par 
excès  de  délicatesse,  et  n'en  est  pas  moins  atteint 
sans  cesse  de  la  maladie  de  Panurge  :  faute  d'argent, 
parce  que  s'il  a,  comme  Panurge,  63  manières  d'en 
gagner,  il  en  a  comme  lui,  125  d'en  dépenser,  dont  la 
plus  commune  est  une  incurable  insouciance,  une  in- 
vincible paresse,  un  manque  total  de  constance  et  de 
volonté,  qui  paralyse  ses  éminentes  qualités. 

XVI. 

J.  Janin  a  terminé  le  récit  laissé  sans  conclusion 
par  Diderot.  Son  ouvrage  s'appelle  :  La  fin  d'un  siècle 
et  du  Neveu  de  Hameau-  C'est  Diderot  qui  parle  ;  il 
raconte  qu'un  jour,  en  se  promenant  dans  Paris,  son 
attention  fut  appelée  par  un  homme  qui  jouait  en 
plein  air  une  foule  de  fantaisies  charmantes  sur  le 
violon,  afin  de  récolter  quelques  sous  pour  aller  dîner. 
C'était  Rameau  neveu  lui-même.  Diderot  le  mène  ou 
plutôt  se  laisse  mener  par  lui  à  un  restaurant  et  là 
Rameau  poursuit  le  récit  de  ses  aventures.  C'est  un 
tableau  animé  d'un  certain  côté  de  la  vie  des  grands 
seigneurs  et  des  gens  de  lettres  au  XVIIIe  siècle,  un 
supplément  aux  Mémoires  de  Marmontel,  de  Grimm, 
de  Bachaumont,  etc.  Le  tableau  est  fidèle,  l'imita- 
tion du  style  est  assez  exacte,  mais  l'ouvrage  serait 
beaucoup  plus  intéressant,  s'il  pouvait  être  dépouillé 
d'une  partie  de  ce  verbiage  à  la  Janin  qui  gâte  et  ra- 
lentit les  meilleurs  récits,  —  et  réduit  de  deux  bons 
tiers.  Diderot  voyant  Rameau  à  l'agonie  fait  venir  un 


358  l'art  chez  rabelais.  les  types. 

prêtre,  qui  le  réconcilie  avec  ses  ennemis,  artistes  et 
littérateurs,  puis  le  bénit  et  l'enterre. 

Cette  incarnation  de  Panurge  n'est  pas  la  der- 
nière qui  ait  été  tentée,  mais  c'est  la  dernière  qui 
mérite  d'être  citée.  Nous  y  reviendrons  en  parlant  de 
ceux  qui  ont  imité  Rabelais  de  parti  pris.  Figaro,  Ra- 
meau neveu  ne  sont  pas  des  imitations  de  Rabelais, 
ce  sont  de  créations  à  côté  et  dans  la  ligne  colla- 
térale. 

XVII. 

Pendant  que  Panurge,  Figaro,  le  Neveu  de  Rameau 
posaient  devant  leur  pensée,  les  trois  peintres  ne 
leur  ont-ils  pas  attribué,  sans  s'en  douter  ou  en  s'en 
doutant,  quelques-uns  de  leurs  traits  personnels?  Ce- 
la est  vrai  pour  le  second  ;  nous  en  avons  la  preuve 
écrite.  Il  }T  a  eu  dans  le  rôle  de  Figaro,  entre  le  ma- 
nuscrit primitif  et  celui  qui  a  servi  à  la  représenta- 
tion, nombre  de  détails  ajoutés,  nombre  d'allusions  à 
la  vie  même  de  Beaumarchais  ;  son  biographe  con- 
sciencieux, M.  Louis  deLoménie1  en  cite  divers  exem- 
ples. Que  Diderot  ait  prêté  au  Neveu  de  Rameau  quel- 
ques traits  de  son  propre  caractère,  de  son  insou- 
ciance, de  sa  distraction,  le  fait  ne  saurait  guère  être 
mis  en  doute.  Il  a  dû  en  être  de  même  pour  Rabelais 
et  Panurge.  Rabelais  partageait  avec  son  héros  l'a- 
mour du  savoir,  et  le  désir  d'en  faire  parade  ;  il  y  a 
pu  avoir  chez  lui  de  ces  exaltations  comme  nous  en 
voyons  au  commencement  du  livre  III,  de  ce  goût 
pour  la  plaisanterie  même  forcée  et  le  calembour,  qui 
se  manifeste  dans  les  conversations  de  Panurge.  Mais 

1  Beaumarchais  et  son  temps,  etc.  par  Louis  de  Loménie, 
2  vol.  in  8,  1856. 


LES    COMPAGNONS    DE   PANTAGRUEL.  359 

il  faut  se  garder,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  d'al- 
ler trop  loin  dans  cette  voie.  Figaro  parle  très  lé- 
gèrement de  ses  parents ,  et  Beaumarchais  était  un 
excellent  père  de  famille;  Diderot,  tout  enthou- 
siaste, tout  prodigue  de  son  talent  qu'il  était,  fut 
toujours  étranger  à  la  vie  débraillée  de  Rameau 
neveu. 

XVIII. 

Il  y  a  peu  de  chose  à  dire  des  personnages  se- 
condaires qui  gravitent  autour  des  trois  rois,  Grand- 
gousier,  Gargantua  et  Pantagruel.  S'ils  ne  sont  pas 
tout-à-fait  aussi  insignifiants  que  les  compagnons 
d'Enée:  le  fidèle  Achates,  le  fort  Gyas,  le  fort  Clo- 
anthe,  l'ardent  Oronte,  Sergeste,  et  autres,  —  leur 
rôle  cependant  est  passablement  effacé.  Ponocrates 
est  un  sage  instituteur,  Carpalim  un  adroit  gym- 
naste, Epistémon  n'éveillerait  aucun  souvenir  sans 
sa  descente  aux  enfers,  et  ainsi  des  autres.  Chacun 
d'eux  a  pourtant  son  caractère,  et,  dans  le  dialo- 
gue, on  ne  pourrait  guère  prêter  à  l'un  ce  que  l'au- 
teur met  dans  la  bouche  de  l'autre;  mais  la  diffé- 
rence est  peu  sensible.  Au  IVe  livre,  Rabelais  pro- 
fite d'un  moment  de  navigation  calme  pour  les  dif- 
férencier par  leurs  occupations.  Comme  nous  avons 
négligé  ce  passage,  nous  le  plaçons  ici  : 

Pantagruel  tenant  un  Hélioclore  grec  en  main  sus  un  trans- 
pontin  [strapontin]  au  bout  des  escoutilles,  sommeilloit.  Epis- 
témon reguardoit  par  son  astrolabe  en  quelle  élévation  nous 
estoit  le  pôle.  Frère  Jean  s'estoit  en  la  cuisine  transporté  : 
et  en  l'ascendant  des  broches  et  horoscopes  des  fricassées,  con- 
sideroit  quelle  heure  lors  pouvoit  estre.  Panurge  avec  la  lan- 
gue parmy  un  tuyau  de  pantagruélion  Lchanvre]  faisoit  des  bul- 
les et  gargoulles.   Gymnaste  appoinctait   [appointissait]   des 


360  L'ART    CHEZ    RABELAIS.   LES    TYPES. 

curedens  de  lentisce  [lentisque],  Ponocrates  resvant  resvoit,  se 
chatouilloit  pour  se  faire  rire,  et  avec  un  doigt  la  teste  se 
grattoit,  Carpalim  d'une  coquille  de  noix  grosliere  faisoit  un 
beau,  petit,  joyeux,  et  harmonieux  moulinet  à  aisle  de  quatre 
belles  petites  aisses  [planchettes]  d'un  tranchouer  de  vergne. 
Khizotome  de  la  coque  d'une  tortue  composoit  une  escarcelle 
veloutée.  Xenomanes  avec  de3  jects  [attachesl  d'esmerillon 
rapetassoit  une  vieille  lanterne.  Notre  pilot  tiroit  les  vers  du 
nez  a  des  matelotz 

•  Nous  pourrions  aussi  mentionner  les  conseillers  de 
Picrochole  et  d'Anarche,  les  agents  de  Grandgou- 
sier,  etc.  Tiravant,  l'écervelé  Hastiveau,  toujours  prêts 
à  se  lancer  en  avant,  Touquedillon,  qui  écoute  les 
bons  conseils  et  qui  s'en  trouve  mal  ;  le  sage  Gal- 
let,  messager  de  Grandgousier ,  et  nombre  d'autres 
qui,  bien  que  n'apparaissant  qu'un  moment,  ne  lais- 
sent pas  d'avoir  leur  physionomie. 

XIX. 

Mais  c'est  dans  le  portrait  des  personnages  épi- 
sodiques  qui  apparaissent  çà  et  là,  que  Rabelais 
triomphe. 

•Qui  ne  se  rappelle  maître  Janotus  de  Bragmardo, 
le  pédant  crasseux,  radoteur,  rabâcheur  imbécile, 
se  grisant  de  latin  qu'il  écorche ,  caricature  outrée, 
mais  sous  laquelle  on  sent  la  nature  vivante? 

Puis  voici  un  autre  vieillard,  presque  aussi  naïf, 
presque  aussi  dépourvu  de  jugement,  le  juge  Bridoye. 
Mais  Janotus  est  prétentieusement  stupide,  Bridoye 
n'a  aucune  prétention  ;  il  a  fait  seulement  deux  re- 
marques, l'une  que,  lorsque  le  procès  a  duré  long- 
temps, les  plaideurs  sont  toujours  satisfaits,  quelle  que 
soit  la  sentence  qui  intervienne,  —  l'autre  que  les 
jugements  des  procès  ont  souvent  l'air  d'être  remis 


PORTRAITS   DIVERS.  361 

au  hasard,  et  il  s'est  fait  là-dessus  une  double  théo- 
rie :  faire  durer  les  procès  autant  que  possible,  et  s'en 
remettre  ensuite  aux  dés  pour  les  juger.  Le  brave 
homme  n'en  revient  pas  quand  il  apprend  que  ses  con- 
frères affirment  qu'ils  agissent  autrement. 

Pantagruel  a  quelque  pitié  de  lui.  Il  y  a,  en  effet, 
des  juges  plus  dignes  de  colère,  les  représentants  de 
la  justice  criminelle  ,  par  exemple,  Grippeminaud  et 
ses  Chats  fourrés,  avides  et  cruels,  que  la  vue  de  l'in- 
nocence ne  désarme  pas ,  au  contraire,  mais  dont  la 
colère  ne  tient  pas  contre  un  sac  d'écus  adroitement 
jeté  sur  la  table. 

Rabelais  n'est  pas  tendre  à  l'égard  des  gens  de 
loi. — Qu'on  se  rappelle  ce  procès  des  deux  seigneurs, 
auquel  personne  n'entend  rien  et  qui  se  termine  par 
un  jugement  que  l'on  n'entend  pas  davantage  —puis 
cette  île  des  Chicanous,  habitée  par  les  employés  in- 
férieurs de  la  justice. 

Rabelais  n'est  guère  plus  favorable  aux  pédants, 
soit  qu'ils  cachent  leur  ignorance  sous  les  apparences 
du  savoir  pour  tromper  les  ignorants,  comme  Thubal 
Holoferne  le  précepteur,  Janotus  le  professeur,  — 
soit  qu'ils  fassent  parade  d'une  science  de  plus  ou 
moins  bon  aloi,  comme  l'écolier  limousin  qui  écorche 
le  langage  français,  ou  comme  la  Quinte-Essence, 
reine  et  prototype  des  Précieuses. 

Il  n'a  pas  plus  de  tendresse  pour  les  amateurs  de  la 
guerre  à  quelque  ordre  qu'ils  appartiennent,  porteurs 
de  couronnes,  comme  Anarche  et  Picrochole  —  com- 
mandants d'armée  comme  Tripet  et  Touquedillon,  — 
mauvais  conseillers  des  rois  comme  Menvail,  Spadas- 
sin et  Merdaille. 

Les  moines ,  les  gens  d'église   ne  sont  pas   plus 


362  l'akt  chez  rabelais.  les  types. 

heureusement  traités  —  depuis  ceux  de  Seuillé  qui 
chantent  des  antiennes  au  lieu  de  défendre  leur  vi- 
gne, ceux  qui  prêchent  des  pèlerinages  ridicules,  ceux 
qui  viennent  importuner  les  malades  au  moment  de 
la  mort  afin  d'obtenir  pour  leur  couvent  une  part 
de  la  succession  ;  jusqu'aux  oisifs  de  l'Ile  Sonnante 
et  aux  frères  Esclotz  qui  passent  leur  vie  à  inventer 
les  moyens  les  plus  compliqués  de  ne  pas  faire  comme 
les  autres  et  d'être  inutiles  à  la  société. 

Rabelais  dans  ses  critiques  n'épargne  ni  les  pro- 
testants de  Papefiguière  et  de  l'île  des  Andouilles  — 
ni  les  catholiques  de  Papimanie  et  de  l'île  Sonnante. 
Entre  les  personnages  de  ce  genre,  il  faut  distinguer 
Homenaz,  l'évêque  de  Papimanie,  naïf  et  rusé,  à  che- 
val sur  les  règlements,  les  cérémonies  secondaires, 
tout  confit  en  dévotion,  dont  les  yeux  ne  pleurent 
qu'eau  bénite  comme  certain  personnage  de  Régnier, 
larmoyant  d'attendrissement  au  seul  nom  des  décréta- 
is, surtout  lorsqu'il  a  bu  quelques  verres  de  bon  vin 
versés  par  les  charmantes  jeunes  filles  dont  il  aime  à 
s'entourer  —  en  tout  bien  tout  honneur  —  et  ne  dé- 
daignant pas  le  petit  mot  pour  rire  et  le  calembour, 
pourvu  que  l'adoration  du  pape  ne  soit  pas  compro- 
mise. 

La  satire  domine  chez  Rabelais  ,  mais  elle  ne 
tombe  pas  au  hasard  sur  tous  les  personnages  se- 
condaires. Un  homme  d'église,  par  exemple,  le  théo- 
logien Hipothadée,  parle  avec  beaucoup  de  sagesse  ; 
le  médecin  Rondibilis  figure  de  la  manière  la  plus 
honorable  dans  la  fameuse  délibération  de  Panurge 
au  sujet  de  son  mariage. 


LA    COMPOSITION    AU    XVIe    SIÈCLE.  363 

XX. 

La  composition  du  livre  de  Rabelais  est  loin  d'ê- 
tre parfaite,  ainsi  que  nous  avons  déjà  eu  occasion  de 
le  dire.  Les  deux  premiers  livres  se  reproduisent, 
Picrochole  et  Auarche  se  ressemblent  et,  ce  qui  est 
contraire  aux  lois  de  l'art,  le  premier  de  ces  per- 
sonnages est  mieux  dessiné  que  le  second.  Il  n'y  a 
réellement  de  plan  qu'à  partir  du  troisième  livre, 
encore  la  fin  des  livres  traîne-t-elle  quelque  peu, 
parce  que  l'auteur  ne  sait  pas  où  s'arrêter. 

Si  Rabelais  eût  pu  parler  franchement  et  en  toute 
liberté,  il  eût  refait  probablement  son  livre  ;  il  au- 
rait pu  élaguer  certains  détails  inutiles  ou  même 
fastidieux,  il  aurait  pu  en  développer  quelques  au- 
tres qui,  pour  être  trop  écourtés,  ne  produisent  pas 
tout  leur  effet.  Il  nous  a  donné  un  exemple  de  ce 
qu'il  pouvait  faire  en  ce  genre  quand,  de  l'informe 
Chronique  gargantuine,  il  a  tiré  son  Gargantua,  une 
des  parties  maîtresses  de  l'œuvre  et  la  plus  par- 
faite peut-être  pour  la  forme. 

Ajoutons  qu'à  l'époque  de  Rabelais,  on  était  beau- 
coup moins  exigeant  en  France  sur  cette  juste  pro- 
portion entre  les  différentes  parties,  qui  pour  nous 
constitue  un  livre  bien  fait.  Ce  qui  est  devenu  plus 
tard  la  préoccupation  constante  de  nos  écrivains 
était  alors  rejeté  au  second  plan.  Faut-il  rappeler 
Henri  Estienne  et  ses  ouvrages  français  les  plus 
connus  :  Y  Apologie  d'Hérodote,  le  Traité  de  la  con- 
formité du  langage  français  avec  le  grec  ,  la  Précel- 
lence  du  langage  français,  etc.  Il  n'y  a  dans  ces  ou- 
vrages ni  plan  ni  ensemble.  Les  Essais  de  Mon- 
taigne ne  sont  qu'une  causerie  à  bâtons  rompus  sur 


364  l'aut  chez  kabelais. 

toutes  sortes  de  sujets,  et  l'étendue  du  chapitre  est 
généralement  sans  proportion  avec  le  sujet  traité. 
Le  manifeste  de  la  Pléiade ,  la  Défense  et  illustration 
de  la  langue  française  par  Joachim  du  Bellay  (1549) 
se  compose  d'une  série  de  petits  chapitres  sans  pro- 
portion et  souvent  sans  liaison.  Les  curieux  travaux 
de  Bernard  Palissy  :  la  Recepte  véritable-,  et  même 
le  Traité  des  eaux  et  des  fontaines,  si  remarquables 
pour  la  science  et  aussi  pour  le  style,  manquent  égale- 
ment d'ordre  et  de  méthode ,  bien  que  l'auteur  fût  un 
artiste  hors  ligne. 

Il  y  avait  des  exceptions  sans  doute.  Le  livre  de 
X Institution  chrétienne  de  Calvin  est  disposé  avec 
beaucoup  d'art-  Il  en  est  de  même  de  la  République 
de  Jean  Bodin,  malgré  la  surabondance  des  dévelop- 
pements,— du  Livre  des  Marchands-,  piquant  pam- 
phlet de  Régnier  de  la  Planche  contre  le  duc  de  Guise, 
et  de  quelques  autres.  Mais  ces  écrits  font  réellement 
exception.  L'ordre  dans  ce  cas  dépendait  de  l'esprit 
plus  ou  moins  logique  de  l'auteur  et  de  la  nature  du 
sujet  à  traiter.  La  liberté  que  Ton  accordait  à  l'écri- 
vain pour  disposer  sa  phrase  ,  on  la  lui  laissait  pour 
la  disposition  des  matières  de  son  livre,  et  ce  manque 
de  proportion  qui  nous  choque  dans  le  roman  de  Ra- 
belais, nous  qui  avons  passé  par  le  XVIIe  et  le  XVIIIe 
siècle,  choquait  évidemment  assez  peu  ses  contempo- 
rains :  parmi  ceux  qui  ont  parlé  de  lui,  il  n'en  est  pas 
un  seul  qui  y  fasse  allusion. 

XXL 

Si  l'ensemble  laisse  à  désirer  chez  Rabelais,  en  re- 
vanche quelle  perfection  dans  les  détails  !  Qu'il  dia- 
logue, qu'il  raconte,  qu'il  décrive,  qu'il  discute,  c'est 


LES    SCÈNES    COMIQUES.  365 

toujours  un  merveilleux  artiste.  Qu'on  se  rappelle  ces 
charmantes  scènes  de  comédie  dont  il  émaille  son 
récit.  Comme  elles  sont  finement  préparées,  dévelop- 
pées, terminées  !  Il  développe  largement,  il  ne  craint 
pas  de  prodiguer  les  détails  et  cependant  tout  mot 
porte.  C'est  la  vigueur  railleuse  d'Aristophane ,  la 
finesse  malicieuse  de  Voltaire,  et  la  profonde  obser  • 
vation  de  Molière,  avec  quelque  chose  de  plus  vaste 
dans  la  pensée.  S'il  s'attarde  quelquefois  aux  petites 
finesses  et  aux  jeux  de  mots,  ce  n'est  qu'une  fleurette 
qu'il  cueille  en  passant,  l'idée  n'a  rien  à  y  perdre. 
C'est  le  sourire,  ou  si  l'on  veut  la  grimace  du  géant  ; 
tout  en  souriant  le  géant  n'en  poursuit  pas  moins  sa 
marche  vigoureuse. 

En  fait  de  comédies  piquantes  ,  il  suffira  de  rap- 
peler la  harangue  de  Maître  Janotus  de  Bragmardo, 
toutes  les  scènes  qui  se  rapportent  à  la  guerre  de  Pi- 
crochole,  entre  autres  la  scène  fameuse  des  châteaux 
en  Espagne;  frère  Jean  et  les  moines,  quand  l'abbaye 
est  à  sac;  Grandgousier  et  les  pèlerins;  Gargantua 
pleurant  sa  femme  et  se  réjouissant  de  la  naissance 
de  son  fils;  toutes  les  piquantes  scènes  de  Bridoye 
et  de  ses  juges  ;  Panurge  entre  le  médecin  et  le  théo- 
logien, Panurge  avec  le  marchand  de  moutons  ;  les 
noces  de  Basché,  Homenaz  et  ses  visiteurs  ;  la  scène 
des  Chats  fourrés,  etc.,  etc.  Il  faut  s'arrêter  :  l'énu- 
mération  dégénérerait  en  table  de  matières. 

Rabelais  n'excelle  pas  moins  dans  le  récit,  soit 
qu'il  raconte  en  quelques  mots  rapides  et  piquants  à 
la  façon  des  Cent  Nouvelles  nouvelles  et  de  Voltaire  — 
soit  qu'il  développe  ses  récits.  C'est  cette  dernière 
forme  qu'il  préfère.  Il  aime  surtout  à  faire  ce  que 
les  musiciens  appellent  des  variations  sur  un   thème 


366  l'art  chez  eabelais. 

donné.  De  quelques  phrases  ramassées  n'importe  où, 
il  fait  un  chef  d'œuvre  de  malice  et  de  style  ;  il  tire 
une  comédie  charmante  de  ce  qui,  dans  l'origine, 
n'était  qu'un  bon  mot  et  quelquefois  moins. 

xxn. 

Nous  l'avons  vu  transformer  de  cette  façon  cer- 
tains récits  de  Lucien,  de  Merlin  Coccaye,  de  Plutar- 
que  et  autres.  Qu'on  nous  permette  de  citer  ici  en- 
core un  exemple  de  ce  genre  de  développement.  Nous 
l'extrayons  du  Nouveau  Prologue  du  Quart  Livre, 
en  émondant  beaucoup  et  en  traduisant  souvent  : 

A  propos  de  souhaits  médiocres  —  avertissez-moi  quand 
il  sera  temps  de  boire  —  je  vous  raconterai  ce  qui  est 
écrit  parmi  les  apologues  du  sage  Ésope. 

De  son  temps  était  un  pauvre  homme  natif  de  Gravot 
—  en  Cninonais  —  nommé  Couillatris,  abatteur  et  fendeur 
de  bois ,  et  à  cet  humble  métier  gagnant  cahin  caha  sa 
pauvre  vie.  Advint  qu'il  perdit  sa  coignée.  Qui  fut  bien 
fâché  et  marri  ?  Ce  lut  lui  :  car  de  sa  coignée  dépendait 
son  bien  et  sa  vie  ;  par  sa  coignée ,  il  vivait  en  honneur 
et  réputation  entre  tous  les  riches  bûcherons  ;  sans  coi- 
gnée, il  mourait  de  faim.  La  Mort,  six  jours  après,  le 
rencontrant  sans  coignée,  avec  sa  faux  l'eût  fauché  et  sar- 
clé comme  une  mauvaise  herbe,  de  ce  monde.  Dans  sa 
détresse,  il  commença  à  crier,  prier,  implorer,  invoquer 
Jupiter  par  oraisons  très-disertes  —  vous  savez  que  Né- 
cessité fut  inventrice  d'éloquence  —  levant  la  face  vers  les 
cieux,  les  genoux  en  terre,  la  tête  nue,  les  bras  haut  en 
l'air,  les  doigts  des  mains  écarquillés  disant  à  chaque  re- 
frain de  ses  prières,  à  haute  voix  infatigablement:  «Ma 
coignée ,  Jupiter ,  ma  coignée ,  ma  coignée.  Rien  de  plus 
que  ma  coignée ,  Jupiter ,  ou  de  l'argent  pour  en  acheter 
une  autre.  > 

Le  récit  va  lentement,  on  voit  bien  que  l'auteur 
s'amuse  à  le  prolonger;   il   reprend  quelquefois  sa 


LE  BÛCHERON  ET  MERCURE.  367 

phrase  pour  la  compléter,  il  n'oublie  aucune  circons- 
tance, mais  il  fait  un  tableau.  Il  vous  dirait  vo- 
lontiers avec  Grcsset: 

Je  ne  serai  point  court,  mais  qui  m'aime,  me  suive. 

(Le  Parrain  magnifique.) 

Il  est  impossible  de  ne  pas  aimer  ce  joyeux  con- 
teur. C'est  un  vieillard  d'ailleurs,  il  a  ses  G7  ans 
bien  comptés,  suivons-le. 

Jupiter,  en  ce  moment,  tenait  conseil  sur  certaines  af- 
faires urgentes.  La  vieille  Cybèle  opinait  alors,  à  moins 
que  ce  ne  fût  le  jeune  Phébus ,.  ce  m'est  tout  un.  Mais 
Couillatris  criait  si  haut  qu'on  l'entendit  en  plein  conseil 
et  consistoire  des  dieux.  —  Quel  diable,  demanda  Jupiter, 
est  là-bas  qui  burle  si  borrifiquement  ?  Vertus  de  Styx, 
n'avons-nous  pas  à  régler  encore  assez  d'affaires  et  dis- 
cussions d'importance  sans  qu'on  vienne  encore  nous  dé- 
ranger ?  Nous  avons  vidé  le  débat  de  Presthan,  roi  des 
Perses ,  et  du  sultan  Soliman ,  empereur  de  Constantino- 
ple.  Nous  avons  terminé  l'affaire  entre  les  Tatares  et  les 
Moscovites. 

Les  Moscovites  ont  pris  Casan,  1550,  et  ils  pren- 
dront bientôt  Astracan,  1554. 

Nous  avons  répondu  à  la  requête  du  shérif;  nous  avons 
aussi  répondu  à  la  dévotion  de  Dragut-Raïs.... 

Amiral  ottoman  qui  pilla  la  Sicile,  1552. 

L'état  de  Parme  est  expédié ,  aussi  bien  que  celui  de 
Maydenbourg ,  de  la  Mirandole  et  d'Afrique.  C'est  ainsi 
que  les  mortels  appellent  la  ville,  sur  la  Méditerranée,  que 
nous  appelons  Aplirodisium. 

Cette  ville  est  maintenant  Madhia,  dans  l'état 
de  Tunis.  Charles  Quint  la  prit  après  un  loDg  siège 
en  1550.  Rabelais  fait  ici  allusion  à  une  distinction 
que  nous  trouvons  souvent  dans  Homère.  Les  im- 


368  l'abt  chez  eabelais. 

mortels  appellent  telle  ville,  tel  pays,  d'un  nom,  et 
les  hommes  lui  en  donnent  un  autre. 

Tripoli  a  changé  de  maître  pour  avoir  été  malgardée. 

Elle  avait  été  enlevée  aux  chevaliers  de  St-Jean 
de  Jérusalem,  par  Dragut  Raïs,  dont  il  a  été  ques- 
tion tout  à  l'heure. 

Le  temps  était  venu  ,  continue  Jupiter.  Ici  sont  les 
Gascons  renians  et  demandais  le  rétablissement  de  leurs 
cloches. 

Les  Gascons  s'étaient  en  effet  révoltés  au  sujet 
de  l'impôt  sur  le  sel  ;  la  révolte  fut  bientôt  apai- 
sée ;  on  priva  les  habitants  de  leurs  cloches  parce 
qu'elles  avaient  servi  à  sonner  le  tocsin.  Mais  le 
connétable  de  Montmorency  qu'on  envoya  dans  le 
pays  après  la  révolte  calmée,  se  souilla  par  d'épou- 
vantables cruautés.  C'est  sous  le  coup  de  ces  cruau- 
tés que  La  Boétie  écrivit  son  éloquent  réquisitoire 
contre  la  monarchie  :  De  la  Servitude  volontaire. 

En  ce  coin,  continue  Jupiter  —  qui  passe  en  revue  les 
affaires  du  monde,  —  en  ce  coin  sont  les  Saxons,  les  Estre- 
lins,  les  Ostrogoths  et  Alemans,  peuple  jadis  invincible, 
maintenant  abattus  et  subjugués  par  un  petit  homme  es- 
tropié. Il  nous  demandent  vengeance,  secours  et  restitu- 
tion de  leur  premier  bon  sens  et  liberté  antique. 

Les  Estrelins  sont  les  habitants  des  petites  ré- 
publiques anséatiques  de  la  Baltique  ;  les  Ostro- 
goths sont  les  Germains  de  l'orient.  Le  petit  homme 
estropié  qui  les  a  soumis  contre  leur  gré ,  c'est 
Charles-Quint,  alors  tout  perclus  de  goutte. 

Jupiter  a  parcouru  l'Europe  et  l'Asie  occiden- 
tale ;  il  va  s'occuper  maintenant  de  deux  profes- 
seurs de  l'Université  de  Paris,  Ramus  ou  la  Ramée 
et  Galland  dont  Rabelais  avait  à  se  plaindre.   Ra- 


LE  BÛCHERON  ET  MERCURE.  369 

mus  attaquait  la  philosophie  d'Aristote  —  ou  plu- 
tôt la  philosophie  scolastique  qui  se  plaçait  sous 
l'invocation  d'Aristote,  qu'elle  avait  défiguré  —  et 
Galland  la  soutenait  avec  un  emportement  égal  à 
l'attaque.  Ramus  préludait  à  la  philosophie  de  l'a- 
venir, Galland  défendait  l'ignorance  traditionnelle. 
Ramus  fut  plus  tard,  quoique  catholique,  une  des 
victimes  de  la  St-Barthélemy. 

Après  avoir  parlé  des  Allemands ,  Jupiter  pour- 
suit: 

Mais  que  faire  de  ce  Pierre  Rameau  et  de  ce  Pierre  Gal- 
land, qui  se  faisant  une  petite  armée  de  leurs  marmitons, 
nourris  par  eux ,  suppôts  et  répondants,  brouillent  toute 
l'académie  de  Paris?  Je  suis  en  grande  perplexité  là-des- 
sus et  ne  sais  encore  de  quel  côté  je  dois  incliner.  Tous 
deux  me  semblent  bons  compagnons  ;  l'un  a  des  écus  au 
soleil  et  l'autre  voudrait  bien  en  avoir  ;  l'un  a  du  savoir, 
l'autre  n'est  pas  ignorant;  l'un  aime  les  gens  de  bien, 
l'autre  est  de  gens  de  bien  aimé.  L'un  est  un  fin  et  cault 
renard,  l'autre  mesdisant,  mesescrivant  et  aboyant  comme 
un  cbien  contre  les  antiques  philosophes  et  orateurs  ; 
que  t'en  semble,  dis,  grand  viédaze  de  Priape? 

—  Roi  Jupiter,  répondit  Priape,  en  levant  la  tête,  puis- 
que vous  comparez  l'un  à  un  chien  aboyant,  l'autre  à  un 
fin  fretfé  [rusé]  renard,  je  suis  d'avis  que  vous  fassiez 
d'eux  ce  que  vous  avez  fait  jadis  d'un  chien  et  d'un  re- 
nard. —  Quoi  ?  demanda  Jupiter.  Quand  ?  Qui  estoient  ils? 
Où  fut-ce? 

Jupiter  fait  allusion  au  vers  technique  destiné  à 
résumer  les  lieux  communs  de  rhétorique  : 

Quis  ?  quid  ?  ubi  ?  quibus  auxiliis  ?  cur  V  quomodo  ?  quando  ? 
[Qui  ?  quoi  ?  par  quels   moyens  ?  quand  ?   pourquoi  ?  com- 
ment ?  où  ?J 

Quelle  belle  mémoire  vous  avez  !  dit  Priape.  — Notre  véné- 
rable père  Bacchus  à  face  cramoisie,  ici  présent,  avait  fait 
pour  se  venger  des  Thebains  un  renard  fée  et  tel  qu'il  ne 
h  24 


370  L'ART    CHEZ    RABELAIS. 

pouvait  être  pris  par  bête  au  monde,  quelque   mal  qu'il 
pût  faire. 

Notre  collègue  Vulcain  avait  de  son  côté  fabriqué  un 
chien  d'airain  et,  à  force  de  souffler,  l'avait  rendu  vivant 
et  animé.  Il  vous  en  fit  présent,  vous  le  donnâtes  à  Eu- 
rope, votre  mignonne.  Elle  le  donna  à  Minos  ;  Minos  à 
Pocris,  et  Pocris  enfin  le  donna  à  Céphalus.  Il  était  pa- 
reillement fée  et  —  comme  les  avocats  de  maintenant  — 
il  devait  prendre  toutes  les  bêtes  qu'il  rencontrerait,  rien 
ne  pourrait  lui  échapper.  Les  deux  animaux  se  rencon- 
trèrent: qu'arriva-t-il?  En  vertu  de  son  destin  le  cbien 
devait  prendre  le  renard ,  mais  en  vertu  du  sien  ,  le  re- 
nard ne  pouvait  être  pris. 

Le  cas  fut  rapporté  a  votre  conseil.  On  consulta  les 
Destins.  Les  Destins  étaient  contradictoires.  Comment  les 
concilier  ?  la  sueur  vous  en  coula  du  front  et  c'est  de  cette 
sueur  que  sont  nés  les  choux  cabus  [pommés].  Le  noble 
consistoire  des  dieux  mit  l'affaire  en  délibération,  il  en  ré- 
sulta pour  tous  une  soif  si  grande  qu'on  ne  but  pas  ce 
jour  là  moins  de  78  banques  de  nectar.  Je  vous  conseil- 
lai de  changer  les  deux  animaux  en  pierres.  Tous  les 
dieux  furent  de  mon  avis,  et  l'on  cria  par  tout  l'Olympe 
qu'il  était  inutile  d'apporter  d'autre  vin. 

Je  suis  d'avis  que  vous  changiez  ce  nouveau  chien  et 
ce  nouveau  renard  en  pierres.  Aussi  bien  s'appellent-ils 
Pierre  tous  les  deux.  Et  comme,  selon  le  proverbe  des  Li- 
mousins ,  à  faire  la  gueule  d'un  four  sont  trois  pierres 
nécessaires,  vous  les  associerez  à  maître  Pierre  du  Coignet 
par  vous  jadis  pour  mêmes  causes  pétrifié. 

Le  Pierre  du  Coignet  ou  de  Cugnières,  dont  il  est 
question  ici,  était  un  avocat  général  qui,  sous  le  rè- 
gne de  Philippe  de  Valois,  avait  défendu  les  droits  de 
l'Etat  contre  les  prétentions  du  clergé.  Pour  se  ven- 
ger de  lui,  on  imagina,  dans  plusieurs  églises,  de 
donner  le  nom  de  pierre  du  coignet,  ou  du  petit  coin, 
à  des  statues  qui  rappelaient  les  traits  du  célèbre 
avocat,  et  dont  le  nez  servait  à  éteindre  les  cierges. 
J.  du  Bellay  écrivit  à  propos  de  Ramus  et  Galland  une 


LE  LÛCHEUON  ET  UEBCURE.  371 

satire  qui  fit  grand  bruit  à  l'époque  :  la  Pétromachie, 
où  Pierre  du  Coignet,  qui  a  entendu  la  dispute  du 
petit  coin  où  il  a  été  relégué,  donne,  en  vers  médio- 
cres, de  sages  conseils  aux  deux  adversaires. 

—  On  les  disposera  en  triangle,  continue  Priape,  dans 
la  grande  église  de  Paris,  leur  nez  servira  à  éteindre  les 
cierges  et  leur  exemple  à  éteindre  les  discordes  et  dispu- 
tes au  sein  de  l'Université  et  ailleurs.  J'ai  dit. 

On  voit  comme  les  récits  s'enchevêtrent  les  uns 
dans  les  autres,  et  comme  les  parenthèses  s'inter- 
calent au  milieu  du  récit ,  se  prolongent ,  et  en 
reçoivent  d'autres,  sans  que  cependant,  il  y  ait  con- 
fusion. Nous  voilà  bien  loin  de  Couillatris;  patience, 
nous  y  reviendrons ,  mais  avec  le  temps.  «  Toutes 
choses  viennent  en  leur  fin>,  nous  a  dit  Rabelais. 
Nous  sommes  pour  le  moment  au  conseil  des  dieux. 

Vous  favorisez  ces  messieurs,  dit  Jupiter  à  Priape. 
Leur  but  est  de  perpétuer  leur  mémoire,  ils  y  arriveront, 
s'ils  sont  changés  en  pierres  au  lieu  de  l'être  en  terre  et 
pourriture. 

Jupiter  se  plaint  ensuite  des  agitations  de  l'Italie, 
il  craint  de  n'avoir  plus  de  foudre  depuis  que  ses 
co-dieux  en  lancent  une  telle  quantité.  —  Il  s'agit 
évidemment  des  foudres,  des  excommunications  lan- 
cées par  l'Eglise  à  cette  époque.  —  Il  trouve  qu'on 
a  tort  de  jeter  ainsi  sa  poudre  aux  moineaux,  puis 
il  revient  enfin  à  Couillatris.  «Expédions  ce  criard, 
(lit  Jupiter.  Mercure,  voyez  ce  que  c'est  et  sachez 
ce  qu'il  demande.  > 

XXIII. 

Mercure  regarde  par  la  trappe  des  cieux.  C'est  par 
là  que  les  dieux  entendent  ce  qui  se  fait  sur  la  terre; 
ii  24* 


372  l'art  chez  babelais. 

elle  ressemble  à  un  écoutillon  de  navire  ,  ou  à  la 
gueule  d'un  puits,  si  nous  en  croyons  Lucien.  Mer- 
cure voit  CouillatrL  en  prière  et  il  en  fait  son  rap- 
port au  conseil. 

Nous  voilà  bien,  dit  Jupiter,  comme  si  nous  n'avions 
autre  chose  à  faire  qu'à  rendre  des  coignées  perdues. 
Rendez-la  lui  pourtant.  Cela  est  écrit  dans  les  livres  des 
Destins,  tout  aussi  bien  que  si  elle  valait  le  duché  de 
Milan. 

Les  prétentions  du  roi  de  France  sur  le  duché 
de  Milan  avaient  été  la  cause  première  des  guerres 
d'Italie.  Milan  appartenait  alors  aux  Espagnols.  Il 
y  a  ici  évidemment  une  raillerie  à  l'endroit  des  li- 
vres du  Destin ,  où  l'on  s'occupe  aussi  bien  de  la 
coignée  du  bûcheron  que  du  sort  des  empires. 

Sa  coignée ,  reprend  Jupiter ,  a  autant  de  valeur  pour 
lui  qu'un  royaume  peut  en  avoir  pour  un  roi.  Qu'on  lui 
rende  sa  coignée  et  qu'on  n'en  parle  plus.  Résolvons  le 
différend  du  clergé  et  de  la  taupetière  de  Landerousse  — 
Où  en  étions-nous? 

Priape  interrompt  de  nouveau  la  délibération  par 
une  polissonnerie  qui  égaie  fort  les  dieux ,  si  bien 
que  Vulcain  en  danse  une  danse  bretonne. 

Descendez  à  terre,  dit  Jupiter  à  Mercure,  et  jetez  aux 
pieds  de  Couillatris  trois  coignées  ;  la  sienne,  une  d'or  et 
une  d'argent,  toutes  massives  et  d'un  calibre.  Laissez-le 
choisir.  S'il  prend  la  sienne,  donnez-lui  les  deux  autres, 
s'il  en  prend  une  autre,  coupez  lui  la  tête  avec  la  sienne. 
Ces  paroles  achevées,  Jupiter  contournant  la  tête  comme 
un  singe  qui  avale  des  pilules ,  fit  une  figure  si  épouvan- 
table que  tout  le  grand  Olympe  trembla. 

Allusion  à  ce  vers  de  Virgile  : 

...  Et  totum  nutu  tremefecit  Olympum. 
Mercure  avec  son  chapeau  pointu,  sa  capeline,  talonnières 
et  caducée,  se  jette  par  la  trappe  des  cieulx,  fend  le  vuide  de 
l'air,  descend  légèrement  en  terre  :  et  jette  aux  pieds  de  Couil- 


LE  RÛCHKKON  ET  MERCURE.  373 

latris  les  trois  coignées,  puis  il  luy  dit  :  Tu  as  assez  crié  pour 
boire.  Tes  prières  sout  exliaulsées  de  Jupiter.  Regarde,  la- 
quelle de  ces  trois  est  ta  coignée  et  l'emporte  ;  Couillatris 
soubleve  la  coignée  d'or  :  il  la  regarde  et  la  trouve  bien 
poisante  :  puis  dit  à  Mercure  :  Marmes  [sur  mon  âme] ,  ceste 
cy  n'est  mie  la  mienne  Je  n'en  veulx  grain.  Autant  fait  de 
la  coignée  d'argent  et  dit  :  Non  est  ceste-cy.  Je  la  vous  quitte 
[laisse].  Puis  prend  en  main  la  coignée  de  bois  :  il  regarde  au 
bout  du  manche  :  en  iceluy  recognoit  sa  marque  :  et  tressail- 
lant tout  de  joie,  comme  un  renard  qui  rencontre  poulies  es- 
guarées,  et  soubriant  du  bout  du  nez,  dit  :  Merdigues  [Merci 
Dieu],  ceste  cy  estoit  mienne.  Si  me  la  voulez  laisser,  je  vous 
sacrifiray  un  bon  et  grand  pot  de  laict  tout  fin  couvert  de 
belles  frayres  [fraises]  aux  Ides  de  may. 

Bon  homme,  dist  Mercure,  je  te  la  laisse,  prends  la.  Et 
pour  ce  que  tu  as  opté  et  souhaité  médiocrité  en  matière  de 
coignée ,  par  le  veuil  [volonté]  de  Jupiter ,  je  te  donne  ces 
deux  autres.  Tu  as  de  quoi  dorénavant  te  faire  riche.  Sois 
homme  de  bien. 

On  adressait  cette  dernière  phrase  à  ceux  à  qui 
on  faisait  l'aumône. 

La  Fontaine ,  comme  on  sait ,  a  fait  aussi  une 
fable  sur  le  même  sujet  :  Le  Bûcheron  et  Mercure 
(V,  1).  Voici  comment  il  raconte  cette  partie  de 
l'aventure  : 

Mercure  vient  .  .  . 

Je  crois  l'avoir  près  d'ici  rencontrée  .... 
Lors  une  d'or  à  l'homme  étant  montrée, 
Il  répondit  :  Je  n'y  demande  rien. 
Une  d'argent  succède  à  la  première, 
Il  la  refuse.  Enfin  une  de  bois. 
Voilà,  dit-il,  la  mienne  cette  fois. 
Je  suis  content  si  j'ai  cette  dernière. 
—  Tu  les  auras,  dit  le  dieu,  toutes  trois, 
Ta  probité  sera  récompensée. 

XXIV. 

Continuons  la  citation  de  Rabelais. 


374  l'art  chez  kabelais. 

Couillatris  courtoisement  remercie  Mercure  :  révère  le  grand 
Jupiter  :  sa  coignée  antique  attache  à  sa  ceinture  de  cuir,  et 
s'en  ceinct  comme  Martin  de  Cambray  [statue  qui  frappait 
les  heures  sur  la  cloche  de  Cambray].  Les  deux  autres  plus 
poisantes  il  charge  à  son  coul.  Ainsi  s'en  va  prélassant  par 
le  pays,  faisant  bonne  troigne  [visage]  parmi  ses  paroissiens 
et  voisins,  et  leur  disait  le  petit  mot  de  Patelin  :  En  ay-je  ? 
Au  lendemain,  vestu  d'une  [souquenille]  blanche,  charge  sur 
son  Idos]  les  deux  précieuses  coignées,  se  transporte  à  Chi- 
non...  [Là]  il  change  sa  coignée  d'argent  en  beaux  testons  et 
autre  monnoye  blanche  ;  sa  coignée  d'or  en  beaux  salutz, 
beaux  moutons  à  la  grand  laine,  beaux  e3cuz  au  soleil.  Il  en 
achapte  force  mestairies.... 

Rabelais  a  trouvé  une  occasion  d'entasser  des 
substantifs,  il  en  profite  : 

.  .  .  force  granges  ;  force  mas  [lots  de  terre],  force  bordes  [mai- 
sons] et  bordieux,  force  cassines  [chaumières]  ;  force  prés,  force 
vignes,  bois,  terres  labourables,  pastis,  estangs,  moulins,  jar- 
dins ,  saulsayes  ;  bœufs  ,  vaches  ,  brebis ,  moutons ,  chèvres, 
truyes,  pourceaulx,  asnes,  chevaulx,  poulies,  coqs,  chappons, 
poulletz  ;  oyes,  jars,  canes,  canars,  et  du  menu.  En  peu  de 
temps  fut  le  plus  riche  homme  du  pays  ;  voire  plus  que  Mau- 
levrier  le  boiteux. 

Les  francs  gontiers  [paysans  libres]  et  Jacques  bons  homs 
[paysans  serfs]  du  voisinage,  voyans  cette  heureuse  rencontre 
de  Couillatris,  furent  bien  estonnés  ...  Si  commencèrent  cou- 
rir, s'enquérir,  guementer  [quémander,  demander],  informer 
par  quel  moyen,  en  quel  lieu,  en  quel  jour,  à  quelle  heure, 
comment  et  à  quel  propous  luy  estoit  ce  grand  thesaur  (trésor) 
advenu.  Entendans  que  c'estoit  par  avoir  perdu  sa  coignée.  Hen, 
hen,  dirent-ilz,  ne  tenoit-il  qu'à  la  perte  d'une  coignée  que 
riches  ne  fussions?  Le  moyen  est  facile  et  de  coust  bien  pe- 
tit... Hen  !  hen,  pardieu,  coignée,  vous  serez  perdue  et  ne  vous 
en  desplaise. 

Ne  croiriez-vous  pas  entendre  La  Fontaine? 

Adonc  perdirent  leurs  coignées.  Au  diable  l'un  à  qui  de- 
moura  coignée.  Il  n'estoitfilz  de  bonne  mère  qui  ne  perdist  sa 
coignée.  Plus  n'estoit  abattu,  plus  n'estoit  fendu  bois  on  pays, 
en  ce  default  de  coignées. 


LE    BÛCHERON    ET    MERCURE.  375 

Encores  dit  l'apologue  esopique  que  certains  petits  jan- 
pillehommes  [gentilhomme],  qui  à  Couillatris  avoient  le  pe- 
tit pré  et  le  petit  moulin  vendu  pour  soy  guorgiaser  à  la 
monstre  |revue] ,  advertiz  que  ce  thesaur  luy  estoit  ainsi ,  et 
par  ce  moyeu  seul  advenu  ,  vendirent  leurs  cspées  pour 
achapter  coignées,  afin  de  les  perdre  comme  faisoient  les  pay- 
sans, et  par  icelle  perte  recouvrir  [recouvrer]  montjoie  [mon- 
ceau] d'or  et  d'argent.  Vous  eussiez  dit  proprement  que  ce 
fussent  petits  Romipetes  [pèlerins  se  rendant  à  Rome],  ven- 
dans  le  leur,  empruntans  l'aultruy,  pour  achapter  mandats  à 
tas  d'un  pape  nouvellement  créé  [pour  recevoir  les  indulgen- 
ces d'un  nouveau  pape].  Et  de  crier  et  de  lamenter  et  invoc- 
quer  Jupiter.  «Ma  coignée,  ma  coignée,  Jupiter!  Ma  coignée 
de  çà,  ma  coignée  de  là,  ma  coignée,  ho,  ho.  ho,  ho!  Jupiter, 
ma  coignée  !»  L'air  tout  autour  retentis  soit  aux  cris  et  hurle- 
mens  de  ces  perdeurs  de  coignées. 

On  trouve  dans  ce  paragraphe  l'application  de 
deux  procédés  habituels  à  Rabelais,  une  épigramme 
lancée  en  passant  —  ici  contre  les  Romipetes  —  et 
l'insistance  dans  le  détail. 

Mercure  fut  prompt  à  leur  apporter  coignées,  à  un  chascun 
offrant  la  sienne  perdue,  une  autre  d'or,  et  une  tierce  d'argent. 
Tous  choisissoient  celle  qui  estoit  d'or ,  et  l'ammassoient  [la 
ramassaient],  remercians  le  grand  donateur  Jupiter.  Mais  sus 
l'instant  qu'ils  la  levoient  de  terre ,  courbés  et  enclins  [incli- 
nés] ,  Mercure  leur  tranchoit  les  testes ,  comme  estoit  l'edict 
de  Jupiter.  Et  fut  de  testes  coupées  le  nombre  equal  et  cor- 
respondant aux  coignées  perdues. 

La  Fontaine  rend  ainsi  ce  passage  : 

A  chacun  d'eux  il  en  montre  une  d'or  ; 

Chacun  eût  cru  passer  pour  une  bête, 

De  ne  pas  dire  aussitôt  :  la  voilà! 

Mercure  au  lieu  de  donner  celle-là, 

Leur  en  décharge  un  grand  coup  sur  la  tête. 

XXV. 

Rabelais  a  tiré  le  fonds  de  son  récit  d'Esope  : 
EuXeûfievo;  xoi  Éfjj.yjî,  (éd.  Tauchnitz,  n°  127). 


376  l'art  chez  rabelais. 

Un  bûcheron  avait  laissé  tomber  sa  coignée  dans  un  fleuve 
dont  le  courant  l'entraîna.  Accablé  de  chagrin,  il  errait  sur 
la  rive  en  se  lamentant.  Hermès ,  le  dieu  du  fleuve,  eut  pitié 
de  lui  et  lui  demanda  pourquoi  il  se  désolait  de  la  sorte.  Le 
bûcheron  le  lui  ayant  appris,  le  dieu  plongea  dans  le  fleuve, 
il  en  rapporta  une  coignée  d'or  et  demanda  au  bûcheron  si 
c'était  celle-là  qu'il  avait  perdue.  Le  bûcheron  ayant  répondu 
que  non,  Hermès  plongea  une  seconde  fois  et  reparut  avec 
une  coignée  d'argent.  Le  bûcheron  déclara  cette  fois  encore 
que  ce  n'était  pas  la  sienne,  et  le  dieu  ayant  plongé  une  troi- 
sième lois ,  rapporta  enfin  la  coignée  du  bûcheron.  Il  lui  de- 
manda si  c'était  celle-là  qu'il  avait  perdue.  Le  bûcheron  ré- 
pondit que  c'était  elle.  Hermès  le  loua  de  sa  bonne  foi  et  de 
sa  véracité  et  lui  donna  les  trois  coignées. 

Le  bûcheron,  retourné  vers  ses  amis  leur  raconta,  ce  qui 
lui  était  arrivé  ;  un  d'eux  lui  porta  envie  et  songea  à  obtenir 
les  mêmes  dons.  Etant  allé  couper  du  bois  près  du  fleuve,  il 
y  jeta  sa  coignée  et  s'assit  sur  la  rive  en  pleuvant.  Hermès 
paraît  et  lui  demande  la  cause  de  ses  larmes.  Le  bûcheron 
répond  qu'il  a  perdu  sa  coignée  dans  le  fleuve.  Hermès  plonge 
dans  le  fleuve,  il  en  apporte  une  coignée  d'or,  et  lui  demande 
si  c'est  celle-là  qu'il  a  perdue.  Le  bûcheron,  plein  de  joie,  dé- 
clare que  c'est  bien  celle-là.  Le  dieu  en  voyant  cette  impu- 
dence et  ce  mensonge,  non  seulement  ne  lui  donne  pas  la  coi- 
gnée d'or,  mais  il  ne  lui  rend  même  pas  sa  propre  coignée. 

Cette  fable  nous  montre  qu'autant  la  divinité  est  compa- 
tissante pour  les  justes ,  autant  elle  est  ennemie  de  ceux  qui 
ne  le  sont  pas. 

XXVI. 

Tel  est  le  récit  original  ;  Rabelais  n'a  pas  ce- 
pendant inventé  tous  les  autres  détails  dont  il  Ta 
embelli.  Il  a  emprunté  au  Timon  de  Lucien  l'idée 
des  plaintes  de  Couillatris ,  et  c'est  dans  Ylcaro- 
ménippe,  du  même  auteur  qu'il  a  trouvé  la  plai- 
sante idée  de  cette  trappe  que  Jupiter  ouvre  de 
temps  en  temps  pour  eutendre  les  prières  des  hom- 
mes. Voici  le  passage  de  Lucien  : 


RABELAIS    CONTEUR.  377 

En  devisant  ainsi,  nous  arrivons  à  l'endroit  où  Jupiter  de- 
vait s'asseoir  pour  entendre  les  prières.  Il  y  avait  à  la  suite 
l'une  de  l'autre  plusieurs  trappes,  semblables  cà  des  orifices 
de  puits  et  fermées  avec  un  couvercle;  devant  chacune  d'el- 
les était  placé  un  trône  d'or.  Jupiter  s'assied  à  côté  de  la  pre- 
mière, lève  le  couvercle  et  se  met  à  écouter  les  voix  qui  le 
supplient.  Or,  elles  lui  arrivaient  des  différents  points  de  la 
terre,  avec  une  merveilleuse  variété.  Je  me  penchai  moi-même 
du  côté  de  la  trappe  et  j'entendis  tous  ces  vœux.  Voici  quelle 
en  était  à  peu  près  la  forme  :  «  0  Jupiter,  fais-moi  parvenir 
à  la  royauté  !  0  Jupiter,  fais  pousser  mes  oignons  et  mes  ci- 
boules! 0  Jupiter,  fais  que  mon  père  meure  bientôt!»  Ail- 
leurs un  autre  disait  :  «  Si  je  pouvais  hériter  de  ma  femme  !  » 
Ou  bien  :  «  Puissé-je  ne  pas  être  surpris  tendant  des  pièges  à 
à  mon  frère  !  »  Ou  bien  encore  :  «  Si  je  pouvais  gagner  mon 
procès!  Si  j'étais  couronné  à  Olympie  !  »  Les  navigateurs  de- 
mandaient, les  uns,  le  souffle  de  Borée,  les  autres  celui  de 
Notus  Le  laboureur  voulait  de  la  pluie,  et  le  foulon  du  so- 
leil. Le  père  des  dieux  écoutait,  examinait  attentivement  cha- 
que prière,  mais  ne  les  exauçait  pas  toutes. 

Il  accordait  à  l'un  et  refusait  à  l'autre. 

XXVII. 

La  Fontaine  qui  avait  les  mêmes  matériaux  sous 
les  yeux,  s'est  contenté  d'en  tirer  un  récit  naturel, 
facile,  agréable,  mais  Rabelais  en  a  tiré  toute  une 
comédie,  où  il  a  trouvé  le  moyen  de  faire  inter- 
venir l'histoire  politique  et  littéraire  de  son  temps, 
de  semer  en  chemin  force  polissonneries  et  de  for- 
mer de  l'ensemble  un  tout  charmant.  C'est  ainsi 
qu'il  procède  quand  il  emprunte.  Il  transforme  tel- 
lement ce  qu'il  prend  aux  autres  qu'il  en  fait  son 
bien  propre.  Parfois ,  comme  ici ,  il  se  contente 
de  développer  et  de  combiner  ;  d'autrefois  il  trans- 
forme, il  transpose  la  pensée  de  l'auteur,  et  soit 
qu'il  invente,  soit  qu'il  emprunte,  — ce  qui  lui  arrive 
souvent,  nous  l'avons  montré,  —  il  sait  toujours  être 


378  l'art  chez  Rabelais. 

original  et  donner  à  son  œuvre  un  charme  tout  per- 
sonnel. La  Fontaine  embellit  généralement  les  su- 
jets qu'il  emprunte  à  d'autres,  mais  ceux  qu'il  em- 
prunte à  Rabelais  perdent  tous  à  sa  traduction. 

XXVIII. 

Parmi  les  allusions  que  Rabelais  a  semées  dans 
le  récit  qui  précède,  il  en  est  une  qui  ne  laissait  pas 
d'être  passablement  audacieuse.  Il  compare  la  fortune 
de  Couillatris  après  le  faveur  divine  à  celle  de  Mau- 
lévrier  le  boiteux.  Ce  Maulévrier ,  nommé  en  tou- 
tes lettres,  n'était  autre  que  le  mari  de  cette  Diane 
de  Poitiers ,  qui  fut  successivement  la  favorite  de 
François  Ier  et  de  Henri  II,  son  fils.  Maulévrier 
gagna  à  ce  marché  de  grandes  richesses,  qui,  comme 
celles  de  Couillatris,  excitèrent  l'envié  autour  de  lui. 
On  vit  alors  arriver  à  la  cour  maints  gentilshom- 
mes, pauvres  de  biens,  mais  riches  d'une  belle 
femme  ou  d'une  belle  fille,  dans  l'espoir  de  réussir 
comme  lui.  L'auteur  n'appuie  pas,  le  nom  de  Mau- 
lévrier paraît  arriver  là  comme  par  hasard ,  mais 
l'allusion  n'en  est  que  plus  piquante.  Rabelais  abonde 
en  ces  sortes  de  malices,  dont  Voltaire  et  Courier 
lui  ont  dérobé  le  secret. 

XXIX. 

Nous  venons  de  voir  Rabelais  dans  le  dialogue 
et  dans  le  récit.  Il  n'excelle  pas  moins  dans  la 
peinture  des  objets.  Dès  qu'il  touche  à  quelque  chose, 
vite  un  tableau  se  dresse  devant  nos  yeux  ,  com- 
plet, étendu  ou  en  miniature  ,  car  ce  peintre  qui 
est  disposé  à  voir  les  choses  en  grand  et  à  les  des- 
siner dans  leur  ensemble,  sait  devenir  exquis  au  be- 


BABELAIS    ÉCRIVAIN.  379 

soin.  S'il  lui  faut  décrire  une  scène  violente  de  la 
nature ,  une  bataille  ,  il  le  fait  à  grands  traits  et 
nous  transporte  au  centre  même  de  l'action.  Qu'on 
se  rappelle  la  tempête  ou  l'apparition  de  Jean  des 
Eutomineures  au  milieu  des  soudards  qui  ravagent 
la  vigne  de  Seuillé.  Mais  nous  l'aimons  mieux  en- 
core dans  des  pages  tempérées,  lorsqu'il  célèbre 
par  exemple  les  conquêtes  dues  à  l'estomac  ,  lors- 
qu'il nous  énumère  les  vertus  du  chanvre,  lorsque 
Panurge  disserte  sur  les  débiteurs  et  les  emprun- 
teurs, et  surtout  lorsque,  par  la  bouche  de  Rondi- 
bilis,  il  nous  expose  les  charmes  de  l'étude  et  dé- 
crit les  occupations  des  Muses- 

Nous  aimons  moins  ses  discours  apprêtés ,  ses 
morceaux  d'éloquence  ;  ce  n'est  pas  qu'il  y  soit  in- 
férieur à  lui-même.  Ces  morceaux,  hâtons-nous  de 
le  dire,  feraient  la  gloire  de  tout  autre,  qu'il  nous 
suffise  de  rappeler  les  lettres  écrites  par  Grandgou- 
sier  et  par  Gargantua  à  leurs  fils,  la  harangue  de 
Gargantua  aux  vaincus,  les  chapitres,  si  solides,  où 
Rabelais  expose  en  son  nom  ses  idées  en  matière 
de  conquête  et  de  colonisation.  Mais  quand  il  ra- 
conte ou  décrit,  au  lieu  de  haranguer,  il  est  plus 
original  et  plus  lui-même. 

Cherchons  maintenant  à  saisir  quelques-uns  des 
procédés  de  son  style  —  chaque  auteur  a  les  siens 
—  la  disposition  favorite  de  ses  phrases ,  l'agence- 
ment préféré  de  ses  mots.  Il  est  bien  entendu  que 
nous  ne  pousserons  pas  cette  étude  à  fond.  Une 
étude  approfondie  du  style  et  de  la  langue  de  Ra- 
belais exigerait  tout  un  volume. 


CHAPITRE  XVIII. 

STYLE,  LANGUE  ET  GRAMMAIRE. 


SOMMAIRE,  i.  le  style.  —  1.  Richesse  et  souplesse  du  style  de  Rabe- 
lais.—  2.  Énumérations  et  litanies. — 3.  Accumulation  de  noms 
et  d'adjectifs.  —  4.  Accumulation  de  propositions.  —  5.  Accumu- 
lation de  verbes.  Rabelais  et  Montaigne.  —  6.  Gradations.  Kabe- 
lais  et  V.  Hugo.  —  7.  Phrases  compliquées.  —  8.  Comparai- 
sons. —  9.  Phrases  symétriques  et  récurrentes.  —  1.0.  Répéti- 
tions, etc.  —11.  Jeux  de  mots.  —  12.  Locutions  proverbiales.  — 
13.  Mo's  forgés.  —  l'i.  Précision  dans  l'absurde.  —  15.  Pastiches 
de  Rabelais:   Beaumarchais,  Nodier,  Balzac. 

».  la  lanovb  et  la  gbammaire.  —  16.  La  langue  de  Rabelais  et 
les  critiques.  —  17.  Mots  étrangers.  —  18.  Dans  quel  dialecte 
écrit  Rabelais.  — 19.  La  grammaire  de  XVIe  siècle,  M.  Brachet. — 
Disposition  des  mots  dans  la  phrase.  —  £0.  Propositions  infini- 
tives.  —  21.  Sujets  et  verbes.  —  22.  Subjonctif.  —  23.  Complé- 
ments absolus.  —  24.  Participes  présents.  —  25.  Participe  passé. 
Règle  unique  sur  l'accord  des  participes.  —  26.  Prépositions  et 
adverbes.  —  27.  Pronoms.  —  28.  Articles  et  déterminatifs.  — 
29.  Formation  .lu  pluriel.  —  30,  31.  Remarques  diverses.  — 
32.  Résumé.  —  33.  Comparaison  de  la  langue  de  Rabelais  avec 
celle  de  Montaigne,  d'Amyot  et  de  Calvin. 

m.  la  prononciation  et  l'orthographe.  —  34  La  prononciaiion 
au  XVIe  siècle.  Lettres  dormantes.  —  35.  Prononciation  de  /  et 
r  finals.  —  36.  Pr.  des  finales  en  er,  «r.  — 37.  Sons  qui  disparais- 
sent de  la  langue.  —  3S.  Diphthongues  perdues.  —  39.  Instabi- 
lité des  mots.  —  40.  L'orthographe  de  Rabelais.  Comparaison 
de  quelques  éditions. 

I. 

Rabelais  se  complaît  singulièrement  aux  énumé- 
rations. Théophile  Gauthier,  qui  était  aussi  un  ar- 
tiste en  fait  de  style,  lisait  assiduement  le  Dic- 
tionnaire pour  se  meubler  l'esprit  de  mots  à  em- 
ployer au  besoin.  Rabelais  n'en  pouvait  faire  autant 


LE    STYLE    DE    RABELAIS.  381 

puisqu'il  n'avait  pas  de  Dictionnaire  français  à  sa 
disposition ,  le  plus  ancien  Dictionnaire  latin-fran- 
çais, celui  de  Robert  Estienne,  n'ayant  paru  qu'en 
1543  ,  dix  ans  après  la  première  édition  des  deux 
premiers  livres  du  roman.  Mais  Rabelais  éprouve 
un  singulier  plaisir  à  entasser  les  mots  ,  à  rap- 
procher des  synonymes  et  à  les  charger  d'épithè- 
tes,  souvent  disposées  en  série.  Il  cherche  à  des- 
sein les  choses  les  plus  difficiles  à  exprimer  pour 
montrer  avec  quelle  aisance,  avec  quelle  souplesse 
il  manie  cette  langue  encore  incertaine  et  flottante, 
pour  avoir  le  plaisir,  comme  l'avare  de  plonger  ses 
mains  dans  son  or  et  de  le  faire  miroiter. 

Il  décrit  avec  amour  les  géants  avec  leurs  ha- 
billements ,  il  disserte  avec  bonheur  sur  les  cou- 
leurs ou  les  formes  ;  s'il  se  complaît  à  dépeindre 
des  festins  ou  des  ripailles ,  il  n'excelle  pas  moins 
dans  la  description  des  exercices  gymnastiques,  dans 
le  récit  des  batailles  et  même  dans  ces  conversa- 
tions que  Panurge  engage  par  signes  avec  l'Anglais 
et  avec  le  muet.  Quand  il  s'agit  de  construire  Thé- 
lème,  Rabelais  parle  de  constructions  comme  un  ar- 
chitecte ;  quand  il  nous  décrit  le  chanvre,  il  en  parle 
comme  un  botaniste  ;  mais  comme  un  architecte  et 
un  botaniste  qui  seraient  en  même  temps  poètes. 
Quand  il  s'agit  d'une  tempête ,  les  termes  de  ma- 
rine abondent  sous  la  plume,  comme  les  termes  de 
philosophie  quand  il  s'agit  de  raconter  ce  qui  se 
dit  chez  la  dame  Quintessence,  et  les  termes  de  ju- 
risprudence quand  nous  sommes  en  présence  de  la 
justice  criminelle  avec  Grippeminaud.  On  reconnaît 
le  médecin  et  le  savaut  à  la  précision  de  ses  descrip- 
tions médicales ,  et  de  ses  connaissances  érudites.  Il 


332  LE    STYLE    DE    KABELAIS. 

jongle  avec  la  langue ,  il  la  manie ,  il  la  pétrit  à 
son  gré  avec  une  maestria  qui  n'a  été  égalée  de- 
puis que  par  V.  Hugo.  Mais  il  a  plus  de  désinvol- 
ture que  notre  grand  contemporain,  et,  à  la  puis- 
sance pittoresque  de  Hugo,  il  joint  la  souplesse  de 
Voltaire. 

Tous  les  critiques  sont  unanimes  à  admirer  cette 
souplesse  du  style  de  Rabelais. 

Voici  ce  que  dit  M.  Albert  Réville  : 

Il  raconte  quelque  part  une  partie  d'échecs  qu'on  peut  sui- 
vre dans  toutes  ses  péripéties.  Il  fait  parler  une  heure  de 
temps  ses  farceurs  en  signes ,  et  l'on  comprend.  Son  plaisir 
et  son  talent,  c'est  de  forcer  la  langue  écrite  à  représenter  aux 
yeux  ce  qu'une  série  de  tableaux  ne  pourrait  reproduire  aussi 
bien. 

Ste-Beuve  enchérit  encore  : 

Dans  la  description  des  divers  exercices,  manège,  chasse 
lutte,  natation,  Rabelais  s'amuse  :  ces  tours  de  force  de  maî- 
tre gymnaste  deviennent ,  sous  sa  plume,  des  tours  de  force 
de  la  langue  La  prose  française  fait  là  aussi  sa  gymnastique, 
et  le  style  s'y  montre  prodigieux  pour  l'abondance,  la  liberté, 
la  souplesse,  la  propriété  à  la  fois  et  la  verve.  Jamais  la  lan- 
gue, jusque-là,  ne  s'était  trouvée  à  pareille  fête. 

M.  Nisard,  le  critique  classique,  pour  qui  le  dix- 
septième  siècle  est  l'idéal  en  littérature,  admire  sur- 
tout la  facilité  avec  laquelle  Rabelais  passe  du  ton 
grave  à  la  causerie  familière  : 

fne  des  qualités  de  cette  langue ,  parmi  tant  d'autres  qui 
méritent  d'être  étudiées,  c'est  cette  souplesse  dont  il  donnait 
le  premier  exemple ,  et  qui  consiste  à  passer  du  noble  au  fa- 
milier, sans  gêne  et  sans  disparate. 

Le  critique  rapproche  cette  souplesse  d'expres- 
sion de  celle  de  Platon,  qui  «fait  couler  l'âme  d'un 
son  à  un  autre  par  un  mouvement  si  insensible  et 
si  naturel  qu'elle  ne  s'aperçoit  pas  du  passage.  > 


SA  RICHESSE  ET  SA  SOUPLESSE.  383 

Ainsi  fait  Rabelais ,  si  ce  n'est  qu'il  s'élève  rarement  au 
sublime  et  que  fort  souvent  il  descend  au-dessous  du  familier 
jusqu'au  grotesque  et  au  bas.  Mais  dans  cette  gamme  plus 
grossière,  j'admire  la  même  harmonie.  Cette  langue  merveil- 
leuse ne  se  guindé  pas  pour  exprimer  de  hautes  pensées,  et 
de  même  qu'elle  ne  s'étonne  point  quand  elle  devient  élo- 
quente, elle  ne  croit  pas  déroger  quand  elle  exprime  des 
idées  familières. 

Ecoutons  maintenant  Delécluze  : 

La  phrase  de  Rabelais  est  correcte  et  divisée  en  parties 
qui  se  coordonnent.  La  pensée  principale  y  est  toujours  évi- 
dente, relevée  constamment  par  une  expression  forte,  pittores- 
que et  brillante  ;  ses  tours  sont  variés  à  l'infini  ;  loin  de  se 
laisser  aller  à  la  paresse  et  de  reproduire  plusieurs  fois  les 
mêmes  formes  de  langage,  il  est  ingénieux  jusqu'à  la  coquet- 
terie pour  donner  une  nouvelle  forme  à  sa  pensée.... 

Mais  c'est  peu  de  l'observer  tournant  et  retournant  sa 
phrase  en  mille  manières,  il  faut  le  suivre  quand  il  multiplie 
les  épithètes  pour  orner  son  discours  comme  un  amant  riche 
et  prodigue  couvrirait  de  bijoux  de  toute  forme  et  de  toute 
couleur  l'idéal  de  son  âme. 

Delécluze  n'admire  pas  moins  l'art  avec  lequel 
Rabelais  a  enrichi  la  langue  ordinaire  en  y  faisant 
entrer  sans  effort  les  termes  de  la  science  et  de  la 
philosophie,  et  en  frayant  sous  ce  rapport  la  voie 
à  Bayle,  à  Fontenelle  et  à  Voltaire. 

M.  Paul  Stapfer  dans  son  Etude  sur  Sterne  nous 
montre  Rabelais  travaillant  et  écrivant  sous  l'ob- 
session d'idées  et  d'images  bonnes  ou  mauvaises, 
belles  ou  laides,  qui  se  pressent  dans  son  cerveau  : 

Sa  science  et  sa  mémoire  sont  prodigieuses  comme  sa  fan- 
taisie :  médecine,  j  urisprudence,  théologie,  métaphysique,  mo- 
rale, histoire,  critique,  poésie,  éloquence,  il  a  tout  lu,  et  il  a 
tout  retenu.  Quand  son  cerveau  travaille,  souvenirs  et  inven- 
tions se  pressent  ensemble  pour  sortir ,  et  il  accueille  tout.... 
Son  génie  ressemble  à  la  mer,  qui  donne  à  la  fois  des  perles 
et  du  limon  ;  à  la  nature ,  qui  fait  naître  avec  indifférence 
l'ortie  à  côté  de  la  rose,  et  qui  les  trouve  bonnes  toutes  deux. 


384  LE    STYLE    DE    KARELAIS 

Delécluse  ajoute  au  sujet  de  ce  mélange  : 
Comme  Benvenuto  Cellini,  Rabelais  est  un  artiste  dont  la 
composition  dans  son  ensemble  pèche  souveDt  par  la  bizarre- 
rie des  détails  ;  mais  comme  les  détails  sont  précieux  et  ad- 
mirablement bien  mis  en  œuvre!  comme  cette  littérature, par- 
fois guillochée  qui  se  trouve  dans  le  Pantagruel,  est  achevée 
avec  soin  et  avec  amour!  Comme  on  sent  que  l'écrivain  ar- 
tiste touche  et  pèse  en  quelque  sorte  chacun  des  mots  qu'il 
veut  employer  !  Dans  le  livre  de  Rabelais ,  il  y  a  un  art  ex- 
cessif, mais  admirable. 

M.  Baudry  lui  reproche  —  non  sans  raison  —  d'être 
trop  cicérouien  dans  ses  discours  et  ses  morceaux 
d'apparat  :  les  lettres  de  Gargantua ,  par  exem- 
ple, ou  la  concion  aux  vaincus.  Dans  ces  circons- 
tances, dit-il,  Rabelais  perd  de  son  originalité. 

Mais  quand  il  ne  songe  plus  à  l'éloquence  et  au  grand 
genre ,  quand  il  s'abandonne  librement  à  sa  verve ,  le  poète 
comique  se  dégage,  les  idées  et  les  images  lui  arrivent  en 
foule,  et  son  style  propre  apparaît  avec  l'extrême  relief,  la 
gaîté  incisive  et  l'abondance  lyrique  qui  le  caractérisent. 

Nodier  était  un  grand  admirateur  du  style  de 
Rabelais.  Il  copia,  dit-on,  trois  fois  tout  l'ouvrage 
de  sa  main,  afin  de  se  l'assimiler  en  quelque  sorte. 

Mérimée,  à  qui  nous  empruntons  ce  détail,  ajoute 
(Portraits  historiques  et  littéraires,  p.  143): 

En  effet,  pour  un  esprit  si  curieux  des  détails ,  c'était  le 
modèle  par  excellence.  L'historien  de  Gargantua  n'a  pas ,  il 
est  vrai,  une  seule  page  qu'on  puisse  lire  tout  haut ,  mais  il 
n'a  pas  une  ligne  qui  n'offre  un  sujet  de  méditations  à  qui 
veut  écrire  notre  langue.  Nul  mieux  que  lui  ne  sut  donner  à 
la  pensée  cette  forme,  je  dirais  si  française,  que  chacune  de 
ses  phrases  est  comme  un  proverbe  national.  Nul  mieux  que 
lui  ne  connut  ce  que  la  position  d'un  mot  peut  ôter  ou  ajou- 
ter de  grâce  à  une  période.  Esprit  cultivé  par  la  connaissance 
la  plus  approfondie  de  l'antiquité  classique,  Rabelais,  vivant 
à  la  cour,  mais  nourri  parmi  le  peuple,  savait  de  Platon  que 
le  peuple  est  le  meilleur  maître  de  langue.... 


SA    RICHESSE    ET    SA    SOUPLESSE.  385 

M.  Albert  Réville  insiste  sur  le  nombre,  sur  l'har- 
monieuse distribution  de  la  phrase  : 

Il  a  le  rhythme,  le  sentiment  du  nombre  clans  la  phrase  et 
de  son  effet  pittoresque.  Le  style  de  Montaigne  sera  plus  sou- 
ple et  plus  gracieux,  celui  de  Calvin  plus  serré,  plus  vigou- 
reux, celui  d'Amyot  plus  coulant,  plus  limpide  ;  nul  n'aura  un 
sens  plus  vif  de  l'harmonie  et  de  la  cadence.  S'il  s'agissait  de 
musique ,  nous  dirions  que  chacune  de  ses  phrases  finit  régu- 
lièrement sur  la  dominante. 

Le  même  critique  met  en  relief  un  caractère 
prédominant  de  l'imagination  de  Rabelais  : 

Il  aime  \&planté,  ce  mot  que  les  Anglais  ont  conservé,  [plenty] 
c'est-à-dire  la  superabondance,  l'exubérance,  la  quantité  énorme, 
et  il  l'aime  en  tout ,  qu'il  s'agisse  de  tripes  ou  de  livres ,  de 
flacons  ou  de  citations  des  anciens.  Ce  n'est  pas  seulement  par 
caprice  qu'il  a  choisi  des  géans  pour  héros  de  son  roman. 

Il  ajoute  plus  loin: 

Le  grand  phénomène  vital,—  c'est-à-dire  la  concomitance  de 
choses  qui ,  prises  chacune  à  part ,  ne  seraient  pas  vivantes, 
mais  qui  font  la  vie  par  leur  concours  organique,  se  trouve 
à  chaque  instant  reflété  dans  ses  tournures  favorites. 

Il  aime  la  phrase  pleine,  mais  sa  phrase,  à  travers  sa  forêt 
touffue  d'incidences  de  tout  genre ,  est  toujours  en  équilibre, 
toujours  relevée  par  le  trait  final.  La  forme  de  prédilection 
de  son  génie  littéraire  est  l'épanouissement... 

Ou  plutôt  c'est  une  gerbe  de  feu  d'artifice,  qui 
monte  ,  monte  et  retombe  en  une  pluie  de  fleurs 
lumineuses. 

En  effet,  la  phrase  de  Rabelais  toute  surchargée 
qu'elle  est  d'incises,  de  parenthèses,  de  complé- 
ments et  de  circonstances  de  toutes  sortes ,  n'est 
jamais  embarrassée  de  cet  attirail  qui  semblerait  de- 
voir l'alourdir;  les  énumérations  s'y  accumulent,  les 
verbes  s'y  entassent ,  les  périodes  s'y  échelonnent, 
les  circonstances  s'y  coudoient,  rien  ne  l'arrête,  elle 
n  25 


386  LE    STYLE    DE    RABELAIS. 

circule  librement  à  travers  cette  forêt  d'accessoires 
et  arrive  à  son  but,  dominant  tout  ce  nombreux 
cortège,  comme  Calypso,  dans  Télémaque,  domine  le 
cortège  de  charmantes  nymphes  qui  l'entourent. 
Partout  le  luxe  des  idées,  des  images,  des  couleurs, 
et  l'ordre  le  plus  parfait.  La  richesse  de  l'imagi- 
nation ne  nuit  en  rien  à  la  netteté  du  coup  d'œil, 
à  la  rectitude  de  la  pensée. 

II. 

Entrons  maintenant  dans  quelques  détails.  Com- 
mençons par  ces  énumérations  où  Rabelais  se  com- 
plaît. Il  en  est  qui  se  composent  de  simples  listes 
de  noms  disposés  en  colonnes,  d'adjectifs  qu'il  rat- 
tache par  centaines  à  un  seul  substantif  pour  se 
donner  la  satisfaction  de  montrer  sous  combien  d'as- 
pects différents  on  peut  envisager  un  même  objet. 

Au  premier  livre,  il  n'y  a  qu'une  liste  énuméra- 
tive,  mais  elle  est  longue,  c'est  celle  des  153  jeux 
de  Gargantua  enfant. 

Au  second  livre,  les  listes  énumératives  sont  par- 
faitement justifiées  ;  il  y  a  celles  des  ancêtres  de 
Pantagruel,  au  nombre  de  59,  le  catalogue  des  li- 
vres de  la  Bibliothèque  de  St-Victor,  au  nombre  143, 
la  liste  des  morts  qu'Epistémon  trouve  dans  l'au- 
tre monde,  79  personnages,  et  enfin  celles  des  vil- 
les où  il  y  a  des  bains  chauds,  au  nombre  de  15, 
en  tout  quatre  listes. 

Il  y  a  trois  énumérations  au  troisième  livre  et 
celles-ci,  assez  mal  amenées,  prennent  la  forme  de 
litanies.  La  première  contient  153  épithètes ,  plus 
ou  moins  justement  appliquées  à  un  objet  quand  il 
est  en  bon  état,   et  147  épithètes  pour   ce  même 


ÉNUMÉRATIONS    ET    LITANIES.  387 

objet  en  mauvais  état ,  en  tout  300  adjectifs  ou 
déterminatifs.  Le  troisième  liste  est  double  et  con- 
tient 208  épithètes,  appliquées,  souvent  sans  qu'on 
sache  trop  pourquoi,  au  fou  Triboulct,  104  par  Pa- 
nurge  et  104  par  Pantagruel. 

Les  listes  énumératives  du  livre  IV  ont  un  peu 
plus  d'à-propos  que  celles  du  livre  III,  mais  il  n'y 
en  a  pas  moins  de  cinq,  et  l'une* d'elles  occupe 
trois  chapitres. 

C'est  celle  où  Rabelais  s'amuse  à  faire  l'anato- 
mie  de  Quaresme-prenant  par  comparaison  : 

Il  avait  les  muscles  comme  un  soufflet,  la  moelle  comme 
un  bissac,  etc. 

Et  ainsi  de  suite:  En  tout  61  comparaisons  pour 
les  parties  intérieures,  et  51  pour  les  qualités  in- 
tellectuelles : 

Il  avait  l'imagination  comme  un  carillonnement  de  clo- 
ches, les  pensées  comme  un  vol  d'estourneaulx,  l'entende- 
ment comme  un  bréviaire  déchiré,  etc. 

Les  parties  externes  du  monstre  sont  représen- 
tées par  64  comparaisons  : 

Il  avait  la  bouche  comme  une  lanterne ,  le  menton 
comme  un  potiron,  les  oreilles  comme  deux  mitaines,  etc. 

Viennent  ensuite  36  comparaisons  pour  les  di- 
vers actes  de  sa  vie  : 

S'il  pleurait,  c'étaient  canards  à   la  dodine  [avec  une 

sauce  à  l'oignon]  ;  s'il  éternuait ,   c'était  barils  pleins  de 

moutarde  ;  s'il  soupirait ,  c'était  langues  de  bœuf  fu- 
mées, etc. 

Nous  trouvons  ensuite  la  liste,  disposée  en  deux 
colonnes,  des  cuisiniers  qui  entrèrent  dans  la  Truie 
imitée  du  cheval  de  Troie,  sous  les  ordres  de  frère 
n  25* 


388  LE    STYLE   DE   RABELAIS. 

Jean,  pour  se  battre  contre  les  Andouilles  farfelues, 
154  noms. 

Puis  deux  listes  symétriques,  Pane,  des  13S  mets 
offerts  à  Manduce  les  jours  gras,  et  l'autre,  des  132 
mets  qu'on  lui  offre  les  jours  maigres. 

La  dernière,  celle  des  serpents  et  animaux  ve- 
nimeux, se  compose  de  98  noms. 

III. 

Dans  le  style  suivi ,  Rabelais  procède  de  même 
par  accumulation ,  entassement  de  mots  ;  il  semble 
qu'il  n'en  a  jamais  assez  dit  pour  donner  plus  de 
couleur  et  plus  de  force  à  sa  phrase. 

Non  seulement  il  accole  deux  substantifs  ou  deux 
adjectifs,  comme  c'était  la  mode  de  son  temps  et 
comme  on  le  fait  encore  en  style  judiciaire  ,  mais 
il  se  plaît  à  mettre  en  tas  les  substantifs  et  les  in- 
finitifs. 

Toute  leur  vie  estoit  employée  non  par  lois,  statuts  ou  rè- 
gles, mais  selon  leur  vouloir  et  franc  arbitre  (1,57). 

En  leurs  repas  disputent  de  la  bonté,  excellence,  salubrité, 
rarité  des  vents,..  (IV,  43). 

Une  seule  cause  les  avoit  en  mer  mis,  sçavoir  est,  studieux 
désir  de  voir,  apprendre,  cognoistre,  visiter  l'oracle  de  Bacbuc 
(IV,  35). 

Voulez-vous  trouver  en  temps  de  paix  un  homme  apte  et 
suffisant  à  bien  gouverner  Testât  d'une  république ,  d'un 
royaume,  d'un  empire,  d'une  monarchie,  entretenir  l'église,  le 
sénat,  la  noblesse  et  le  peuple  en  richesse,  amitié,  concorde, 
obéissance,  vertus,  honnestété  ?  Prenez-moi  un  décrétaliste 
(IV,  53). 

Parfois  c'est  le  même  substantif  qu'il  répète  en 
y  ajoutant  des  attributs: 

Seule  Minerve  fut  de  retenue,  pour  fouldroyer  avec  Jupiter, 
comme  déesse  des  lettres  et  de  guerre ,  de  conseil  et  exécu- 


ACCUMULATION   D'ADJECTIFS.  389 

tion;  déesse  née  armée,  déesse  redoubtée  au  ciel,  en  l'air,  eu 
la  mer,  et  eu  terre  (III,  12). 

Il  accumule  de  même  les  adjectifs.  Il  dit  en  par- 
lant de  la  sibylle  de  Panzoust  : 

La  vieille  estoit  mal  en  point,  mal  vestue,  mal  nourrie, 
edentée.  chassieuse,  courbassée,  roupieuse,  langoureuse  et  faisoit 
un  potaige  de  choux  verts,  avec  une  couane  de  lard  jaune  et 
un  vieil  savorados  (III,  17). 

[L'île]  de  tous  coustés  pour  le  commencement  estoit  sca- 
breuse, pierreuse,  montueuse,  infertile  et  peu  moins  accessi- 
ble que  le  mons  du  Daulphiné  (IV,  57). 

Les  gastrolatres  se  tenoient  serrés  par  trouppes  et  par 
bandes,  joyeux,  mignars,  douilletz  aucuns,  autres  tristes,  gra- 
ves, sévères,  rechignes  :  tous  ocieux,  rien  ne  faisans,  point  ne 
travaillans,  poids  et  charge  inutile  de  la  terre,  comme  dit 
Hésiode  (IV,  58). 

Il  se  plaît  à  employer  les  diminutifs  : 

Tout  le  sert  et  dessert  fut  porté  par  les  filles  pucelles  ma- 
riables  du  lieu,  belles,  je  vous  afâe,  saffretes,  blondelettes, 
doulcettes  et  de  bonne  grâce  ;  lesquelles  vestues  de  longues 
blanches  et  déliées  aubes  à  doubles  ceintures ,  le  chef  ouvert 
[découvert],  les  cheveulx  inscrophiés  [entortillés]  de  petites 
bandelettes  et  rubans  de  soye  violette  semés  de  roses,  œilletz, 
marjolaine,  aneth,  aurande  [fleurs  d'orangerl  et  autres  fleurs 
odorantes,  à  chascune  cadence  nous  invitoient  à  boire  avec 
doctes  et  mignonnes  révérences  (IV,  51). 

Quand  les  diminutifs  n'existent  pas,  il  en  forge  : 

Tous  sont  respondit  Xenomanes,  hypocrites,  hydropicques, 

patenostriers,   chatemites,    santorons,   cagotz,  hermites 

-Y  a  il  du  féminin  genre  ?-Ouy  dea.  Là  sont  belles  et  joyeu- 
ses hypocritesses,  chatemitesses,  hermitesses,  femmes  de  grande 
religion.  Et  y  a  copie  [abondance]  de  petits  hypocritillons,  cha- 
temitillons,  hermitillons. 

Il  entasse  de  même  les  verbes: 

Bruslez,  tenaillez,  cizaillez,  noyez,  pendez,  empaliez,  espaul- 
trez,  démembrez,   exenterez  [arrachez  les  entrailles],  decoup- 


390  LE    STYLE    DE    RABELAIS. 

pez,  fricassez,  grisiez,  transonnez,  crucifiez,  bouillez,  escar- 
bouillez  [écrasez],  escartelez,  debezillez  [mettez  en  pièces] , 
debinguandez,  carbonnadez  ces  meschans  hérétiques  Decreta- 
lifuges  ,  Decretalicides,  pires  qu'homicides,  pires  que  parrici- 
des, decretalictones  [tueurs  de  décrétales]  du  diable  (IV,  53). 

Il  aime  aussi  à  accumuler  les  participes  avec 
leurs  compléments  : 

Ainsi  fut  par  Hercules  tout  le  continent  possédé  ,  les  hu- 
mains soulageant  des  monstres  oppressions,  exactions,  ty- 
rannies ;  en  bon  traictement  les  gouvernant,  en  équité  et  jus- 
tice les  maintenant ,  en  bénigne  police  et  loix  convenantes  à 
l'assiette  des  contrées  les  instituant,  suppléant  à  ce  que  dé- 
faillit, ce  que  abondait  avalluant  [retranchant]  et  pardon- 
nant tout  le  passé,  avec  oubliance  sempiternelle  de  toutes  les 
offenses  précédentes,  comme  estoit  la  amnestie  des  Athéniens, 
lorsque  furent  par  la  prouesse  et  industrie  de  Thrasibulus  les 
tyrans  exterminés  (II,  1). 

IV. 

11  y  a  dans  le  prologue  du  troisième  livre  une 
véritable  orgie  des  mots,  substantifs  et  verbes  : 

Quand  Philippe,  roy  de  Macedonie,  entreprint  assiéger  et 
ruiner  Corinthe,  les  Corinthiens,  par  leurs  espions  advertis  que 
contre  eulx  il  venoit  en  grand  arroy  et  exercite  numereux, 
tous  feurent  non  à  tort  espouvantés ,  et  ne  feurent  négligens 
soy  soigneusement  mettre  chascun  en  office  et  debvoir,  pour 
à  son  hostile  venue  résister  et  leur  ville  défendre.  Les  uns 
des  champs  es  forteresses  retiroient  meubles,  bestail,  grains, 
vins,  fruicts,  victuailles  et  munitions  nécessaires. 

Voilà  sept  substantifs  dépendant  d'un  seul  verbe, 
maintenant  chaque  verbe  va  avoir  son  complément: 

Les  aultres  remparoient  murailles,  dressoient  bastions,  es- 
quarroient  ravelins  ,  cavoient  fossés  ,  escuroient  contremines, 
gabionnoient  défenses ,  ordonnoient  platesformes ,  vidoient 
chasmates ,  rembarroient  faulses  brayes ,  erigeoient  cavaliers, 
ressapoient  contrescarpes,  enduisoient  courtines,  produi- 
soient  moineaulx,   talluoient  parapetes,    enclavoient  barbaca- 


ACCUMULATION    DE    VEKBES.  391 

nés,  asseroient  machicolis,  renouoient  herses  sarrazinesques 
et  cataractes,  assoyoient  sentinelles,  forissoient  patrouilles. 

Pour  éviter  la  monotonie  tout  en  conservant  son 
énumération ,  l'auteur  va  quelque  peu  varier  sa 
phrase,  et  mélanger  les  deux  formes  employées  jus- 
qu'ici : 

Chascun  estoit  au  guet,  chascun  portoit  la  hotte. 

Les  uns  polissoient  corselets ,  vernissoient  alecrets ,  net- 
toyoient  bardes,  chanfrains,  aubergeons,  brigandines,  salades, 
armetz,  capelines,  bavieres,  morions,  mailles,  jazerans,  bras- 
salz,  tassettes,  goussetz,  guorgeris,  hoguines,  plastrons,  lamines, 
haulberts,  pavoys,  boucliers,  caliges,  grèves,  soleretz,  espérons. 
Les  aultres  apprestoient  arcs ,  fondes ,  arbalestes ,  glands ,  ca- 
tapultes, phalarices,  micraines,  potz,  cercles  et  lances  à  feu  ; 
balistes,  scorpions  et  aultres  machines  belliques,  repugnatoires, 
et  destructives  des  helepolides.  Aiguisoient  vouges ,  piques, 
rançons,  hallebardes,  hanicroches,  volains,  lances,  azes  guayes, 
fourches  fières,  pertuisanes,  genitaires,  massues,  hasches,  dards, 
dardelles,  javelines,  javelotz,  espieux.  Affiloient  cimeterres, 
brands  d'acier,  badelaires,  paffuz,  espées,  verduns,  estocz, 
pistoletz,  viroletz,  dagues,  mandousianes,  poignards,  coulteaulx, 
allumelles ,  raillons.  Chascun  exerçoit  son  penard,  chascun 
desrouilloit  son  braquemard. 

L'explication  des  mots  qui  entrent  dans  cette 
énumération  nous  mènerait  trop  loin  et  nous  dé- 
tournerait de  notre  but.  L'auteur  a  rassemblé  ici 
tout  ce  qu'il  a  pu  trouver  de  noms  d'armes  et  d'en- 
gins militaires  : 

Mousquet,  poignard,  épée  ou  tranchante  ou  pointue, 
Tout  est  bon,  tout  va  bien,  tout  sert  pourvu  qu'on  tue. 

(Voltaire,  la  Tactique.) 

V. 

Poursuivons  ;  nous  allons  maintenant  voir  défiler 
devant  nous  le  bataillon  des  verbes ,  avec  complé- 
ment quelquefois ,  isolés  le  plus  souvent ,  c'est-à- 
dire  avec  le  complément  le  placé  en  avant. 


392  LE    STYLE    DE    RABELAIS. 

Diogenes  les  voyant  en  telle  ferveur  mesnage  remuer  et  n'es- 
tant par  les  magistrats  employé  à  chose  aucune  faire,  contem- 
pla par  quelques  jours  leur  contenance  sans  mot  dire  :  puis, 
comme  excité  d'esprit  martial,  ceignit  son  palle  en  escharpe, 
recoursa  ses  manches  jusques  es  couldes,  se  troussa  en  cuilleur 
de  pommes,  bailla  à  un  sieu  compagnon  vieux  sa  besasse,  se3 
livres  et  opistographes,  fist,  hors  la  ville,  tirant  vers  le  Crauie 
(qui  est  une  colline  et  promontoire  lez  Corinthe),  une  belle 
esplauade  ;  y  roula  le  tonneau  fictil  qui  pour  maison  luy  es- 
toit  contre  les  injures  du  ciel ,  et  en  grande  véhémence  d'es- 
prit, desployant  ses  bras,  le  tournoit,  viroit,  brouilloit,  barbouil- 
loit,  hersoit,  versoit,  renversoit,  nattoit,  grattoit,  flattoit,  barat- 
toit,  bastoit,  boutoit,  butoit,  tabustoit,  culJebutoit,  trepoit,  trem- 
poit,  tapoit,  timpoit,  estoupoit,  destoupoit,  détraquoit,  triquo- 
toit,  tripotoit,  chapotoit,  croulloit,  eslanceoit,  chamailloit,  brans- 
loit,  esbransloit,  levoit,  lavoit,  clavoit,  entravoit,  bracquoit,  bric- 
quoit,  bloquoit,  tracassoit,  ramassoit,  clabossoit,  affestoit,  aff us- 
toit,  baffouoit,  enclouoit,  amadouoit,  goildronnoit,  mittonoit,  tas- 
tonnoit,  bimbelotoit,  terrassoit,  bistorioit,  vreloppoit,  chalup- 
poit,  charmoit,  armoit,  gizarmoit,  enharnachoit,  empennachoit, 
caparassonnoit  :  -  le  devaloit  de  mont  à  val,  et  precipitoit 
par  le  Cranie  :  puis  de  val  en  mont  le  rapportoit ,  comme  Si- 
syphus  fait  sa  pierre  :  tant  que  peu  s'en  faillit  qu'il  ne  le  de- 
fonçast.  Ce  voyant,  quelqu'un  de  ses  amis  lui  demanda  quelle 
cause  le  mouvoit  à  son  corps ,  son  esprit,  son  tonneau  ainsi 
tormenter  ?  Auquel  respondit  le  philosophe,  qu'à  autre  office 
n'estant  pour  la  republique  employé,  il,  en  ceste  façon  son  ton- 
neau tempestoit,  pour,  entre  ce  peuple  tant  fervent  et  occupé, 
n'estre  vtu  seul  cessateur  et  ocieux. 

Il  n'y  a  pas  moins  de  60  verbes  à  l'imparfait 
seulement- 

Au  reste  ces  orgies  de  verbes  ne  sont  pas  tout 
à  fait  particulières  à  Rabelais.  En  voici  une  que 
nous  trouvons  dans  Montaigne.  «  Que  ne  faisons-nous 
pas  des  mains  ?  »  dit-il  : 

Nous  requérons ,  nous  promettons  ,  appelons ,  congédions, 
menassons,  prions,  supplions,  nions,  refusons,  interrogeons, 
admirons,  nombrons,  confessons,  repentons,  craignons,  ver- 
goignons  [faisons  bontej,   doubtons,  instruisons,  commandons, 


GRADATIONS.  393 

incitons,  encourageons,  jurons,  tesmoignons,  accusons,  con- 
damnons, absolvons,  injurions,  mesprisons,  deffions,  despitons, 
flattons,  applaudissons,  bénissons,  humilions,  moquons,  recon- 
cilions, recommandons,  exaltons,  festoyons,  resjouyssons,  com- 
plaignons,  attristons,  desconfortons,  désespérons,  estonnons, 
écrivons,  taisons....  De  la  teste  nous  convions,  renvoyons,  ad- 
vouons,  desadvouons,  desmentons,  bienveignons  [accueillons], 
honorons  ,  vénérons ,  desdaignons  ,  demandons  ,  esconduisons, 
esgayons,  lamentons,  caressons,  tansons,  soubmettons,  bravons, 
exhortons,  menassons,  asseurons,  enquerons,  etc.  (Essais,  livre 
second,  12.  Apologie  de  Baimond  de  Sebonde,  p.  373,  et  s.) 

Nous  ne  donnerons  aucun  exemple  d'énumera- 
tions  de  choses,  parce  que  nous  en  avons  déjà  cité 
plusieurs.  M.  Albert  Réville  dit  à  ce  sujet: 

S'agit-il  du  chanvre,  cette  plante  vulgaire  qu'il  déguise 
sous  le  nom  de  pantagruélion ,  il  vous  accable  d'une  énumé- 
ration  interminable  des  usages  auxquels  le  chanvre  peut  ser- 
vir. S'agit-il  de  l'estomac  ?  le  roi  Gaster,  avec  ses  besoins, 
ses  ordres  impérieux ,  ses  inventions  ingénieuses ,  préside  à 
tout  un  petit  traité  de  philosophie  sociale,  d'une  richesse  d'ob- 
servation merveilleuse.  Même  remarque  à  propos  de  cette  île 
où  Oui-dire  tenait  «école  de  tesmoignerie» ,  pays  de  tradition 
où  tout  se  fait  par  Oui-dire. 

Rabelais  se  plaît  à  entasser  les  proverbes  en  les 
détournant  quelquefois  de  leur  sens  naturel.  Nous 
en  avons  donné  des  exemples.  (I,  p.  180  et  182). 

VI. 

Quelquefois,  au  lieu  d'énumérer  simplement,  Ra- 
belais procède  par  enchérissement. 

Si  de  ce  vous  esmerveillez,  esmerveillez-vous  d'avantaige  de 
la  queue  des  béliers  de  Scythie,  qui  pesoit  plus  de  trente  li- 
vres (1, 16). 

Si  croyez  que  le  feu  soit  le  grand  maistre  des  ars,  comme 
escrit  Ciceron,  vous  errez,  et  vous  faites  tort,  car  Ciceron  ne 
le  creut  oncques.  Si  croyez  que  Mercure  soit  premier  inven- 
teur des  ars,  comme  jadis  croyoient  nos  anticques  Druides,  vous 


394  LE    STYLE    DE    RABELAIS. 

fourvoyez  grandement.  La  sentence  du  satyrique  est  vraye,  qui 
dit  messere  Gaster  estre  de  tous  ars  le  maistre.  (IV,  57.) 

Ici  c'est  la  phrase  qui  enchérit  sur  la  phrase, 
ailleurs  ce  sont  les  idées,  les  tableaux  qui  vont 
crescendo.  Qu'on  se  rappelle  le  passage  où  les  com- 
pagnons de  Pantagruel  indiquent  les  moyens  qu'ils 
emploieront  pour  pénétrer  dans  le  camp  du  roi 
Anarche. 

Moi,  dist  Panurge,  j'entreprends  d'entrer  en  leur  camp 
par  le  milieu  des  gardes  et  du  guet...  le  diable  ne  m'af- 
tinerait,  car  je  suis  de  la  lignée  de  Zopire. 

Moi,  dit  Épistémon,  je  scay...  toutes  les  ruses  et  fines- 
ses de  discipline  militaire...  car  je  suis  de  la  lignée  de 
Sinon. 

Moi,  dist  Eusthènes,  entreray  par  à  travers  leurs  tran- 
chées ,  maulgré  le  guet  et  tous  les  gardes  .  ■  .  car  je  suis 
de  la  lignée  de  Hercules. 

Moi ,  dist  Carpalim ,  j'y  entreray  si  les  oiseaux  y  en- 
trent... car  je  suis  de  la  lignée  de  Camille  Amazone. 

Victor  Hugo,  qui  a  emprunté  à  Rabelais  son  goût 
pour  les  énumérations  et  qui  en  abuse  quelquefois 
comme  lui,  a  emprunté  aussi  au  curé  de  Meudon 
ses  gradations  par  enchérissement  : 

Ils  savent  que  je  suis  un  homme  qui  les  aime... 
Que  je  riais  comme  eux,  et  plus  qu'eux,  autrefois. 

(Contemplations,  I,  6.) 

Il  y  en  a  une  très  belle  à  la  fin  du  premier  acte 
des  Burgraves.  On  annonce  l'approche  d'un  men- 
diant. Gorlois  lui  jette  des  pierres,  Hatto  lui  don- 
nerait volontiers  un  morceau  de  pain,  Magnus  lui 
offre  à  manger  et  à  boire,  mais  Job  veut  qu'on  le 
reçoive  avec  solennité,  comme  si  c'était  un  roi. 

MAGNCS. 

...En  quel  temps  sommes-nous,  Dieu  puissant? 
On  chasse  à  coups  de  pierre  un  vieillard  qui  supplie  ! 


mtUSES    COMPLIQUÉES.  395 

De  mon  temps,  —  nous  avions  aussi  notre  folie, 
Nos  festins,  nos  chansons...  —  on  était  jeune,  enfin, 
Mais  qu'un  vieillard,  vaincu  par  l'âge  et  par  la  faim, 
Au  milieu  d'un  banquet,  au  milieu  d'une  orgie, 
Vînt  à  passer  tremblant,  la  main  de  froid  rougie, 
Soudain  on  remplissait,  cessant  tout  propos  vain, 
Un  casque  de  monnaie,  un  verre  de  bon  vin. 
C'était  pour  ce  passaut,  que  Dieu  peut-être  envoie. 
Après,  nous  reprenions  nos  chants,  car  plein  de  joie, 
Un  peu  de  vin  au  cœur,  un  peu  d'or  dans  la  main, 
Le  vieillard  souriant  poursuivait  son  chemin. 
Sur  ce  que  nous  faisions  jugez  ce  que  vous  faites  ! 

job  à  Magnus 
Jeune  homme,  taisez-vous.  De  mon  temps,  dans  nos  fêtes, 
Quand  nous  buvions,  chantant  plus  haut  que  vous  encor 
Autour  d'un  bœuf  entier  posé  sur  un  plat  d'or, 
S'il  arrivait  qu'un  vieux  passât  devant  la  porte, 
Pauvre,  en  haillons,  pieds  nus,  suppliant  ;  une  escorte 
L'allait  chercher  ;  sitôt  qu'il  entrait,  les  clairons 
Eclataient  ;  on  voyait  se  lever  les  barons  ; 
Les  jeunes,  sans  parler,  sans  chanter,  sans  sourire, 
S'inclinaient,  fussent-ils  princes  du  saint-empire  ; 
Et  les  vieillards  tendaient  la  main  à  l'inconnu 
En  lui  disant:  Seigneur,  soyez  le  bienvenu! 
Va  quérir  l'étranger  ! 

VII. 

La  phrase  de  Rabelais,  quelque  compliquée  qu'elle 
puisse  être,  reste  dans  son  ensemble,  aussi  légère, 
aussi  dégagée  que  ces  belles  cariatides  qui  soutien- 
nent l'entablement  du  temple  de  Pandrose  à  Athènes. 

En  voici  une  toute  surchargée  d'adjectifs,  de  dé- 
terminatifs  et  de  compléments  et  qui  n'en  est  pas 
moins  svelte. 

Tel  disoit  (Alcibiades)  estre  Socrates  :  parceque,  le  voyans 
au  dehors  et  l'estimans  par  l'extérieure  apparence,  n'en  eussiez 
donné  un  coupeau  d'oignon  (bout),  tant  laid  il  estoit  de  corps, 
et  ridicule  en  son  maintien  ;  le  nez  pointu,  le  regard  d'un  tau- 


396  LE   STYLE   DE    RABELAIS. 

reau,  le  visage  d'un  fou,  simple  en  mœurs,  rustique  en  veste- 
mens,  pauvre  de  fortune,  infortuné  en  femmes,  inepte  à  tous 
offices  de  la  république  ;  toujours  riaut,  toujours  beuvaut  d'au- 
tant à  un  cbascun,  tousjours  se  gabelant,  tousjours  dissimulant 
son  divin  savoir.  Mais,  ouvrans  ceste  boite,  eussiez  au  dedans 
trouvé  une  céleste  et  impreciable  drogue,  etc.  (I,  Prologue). 

La  phrase  suivante  se  compose  d'une  longue  sé- 
rie de  verbes,  suivis  et  non  précédés  de  leurs  sujets. 
C'est  Pantagruel  qui  parle: 

Gargantua,  mon  père,  ....  nous  a  souvent  dit  les  escrits  de 
ces  hermites  jeûneurs  autant  estre  fades ,  jejunes  et  de  mau- 
vaise salive,  comme  estoient  leurs  corps, ... .  nous  baillant  exem- 
ple d'un  philosophe,  qui,  en  solitude  pensant  estre  et  hors  la 
tourbe,  pour  mieux  commenter,  discourir  et  composer  ;  ce  pen- 
dant toutesfois  autour  de  luy  aboyent  les  chiens,  ullent  les  loups, 
rugient  les  lions ,  hannissent  les  chevaulx ,  barrient  les  ele- 
phans,  sifflent  les  serpens,  braislent  les  asnes,  sonnent  les 
cigales,  lamentent  les  tourterelles  ;  c'est-à-dire  plus  estoit 
troublé,  que  s'il  fust  à  la  foyre  de  Fontenay,  ou  Niort  ;  car  la 
faim  estoit  on  corps  :  pour  à  laquelle  remédier  abaye  l'esto- 
mac, la  veue  esblouit,  les  veines  sugcent  de  la  propre  subs- 
tance des  membres  carniformes,  et  retirent  en  bas  cestuy 
esprit  vagabond,  négligent  du  traiciement  de  son  nourrisson 
et  hoste  naturel ,  qui  est  le  corps  :  comme  si  l'oiseau ,  sur  le 
poing  estant ,  vouloit  en  l'air  son  vol  prendre ,  et  incontinent 
par  les  longes  seroit  plus  bas  déprimé  (III,  13). 

En  voici  une  toute  chargée  de  parenthèses  et 
d'adjectifs,  qui  n'est  pas  moins  légère- 

Mais  tout  ainsi  que  Noé,  le  saint  homme  à  qui  nous  som- 
mes tous  obligés  et  tenus  de  ce  qu'il  nous  planta  la  vigne  - 
dont  nous  vient  ceste  nectareique,  délicieuse,  précieuse,  céleste, 
joyeuse  et  déificque  liqueur  qu'on  nomme  le  piot  :  fut  trompé 
en  le  beuvant,  car  il  ignoroit  la  grande  vertu  et  puisance  d'i- 
celuy  ;  semblablement  les  hommes  et  femmes  de  celuy  temps 
mangeoient  en  grand  plaisir  de  ce  beau  et  gros  fruict  lies 
nèfles]  ;  mais  accidens  bien  divers  leur  en  advinrent,  car  à  tous 
survint  au  corps  une  enfleure  très  horrible,  mais  non  à  tous  en 
un  mesme  lieu.    Car  les  uns  enlloient  par  le  ventre  et  leur 


COMPARAISONS.  397 

ventre  devenoit  bossu  comme  une  grosse  tonne  ;  desquels 
est  escrit  :  Vent  rem  omnipotentem  :  lesquels  furent  tous  gens 
de  bien  et  bons  raillards.  Et  de  ceste  race  nasquit  Saint-Pan- 
sard  et  Mardygras,  etc.,  etc.  (II,  1). 

VIII. 

Rabelais  procède  souvent  par  comparaisons.  En 
est-il  une  plus  gracieuse  et  plus  artistement  pré- 
sentée que  celle  ci  ? 

Voyez  comment  la  lune  ne  prend  lumière  ne  de  Mercure' 
ne  de  Jupiter,  ne  de  Mars,  ne  d'autre  planète  ou  estoille  qui 
soit  on  ciel  Elle  n'en  reçoit  que  du  soleil  son  mary,  et  de 
luy  n'en  reçoit  point  plus  qu'il  luy  en  donne  par  son  infusion 
et  aspectz.  Ainsi  serez^vous  à  vostre  femme  en  patron  et 
exemplaire  de  vertus  et  bonnesteté  (III,  30). 

La  comparaison  suivante  est  plus  développée  et 
n'en  est  pas  moins  gracieuse  : 

Vous  l'entendez  par  exemple  vulgaire,  quand  vous  voyez,  lors- 
que les  enfans  bien  nettis  [nettoyés],  bien  repuz  et  alaictés,  dor- 
ment profondément,  les  nourrices  s'en  aller  esbattre  en  liberté, 
comme  pour  icelle  beure  licentiées  à  faire  ce  que  voudront,  car 
leur  présence  autour  du  bers  [berceau]  sembleroit  inutile.  En 
ceste  façon,  nostre  ame,  lorsque  le  corps  dort,  et  que  la  con- 
coction  est  de  tous  endroits  parachevée,  rien  plus  n'y  estant 
nécessaire  jusques  au  réveil,  s'esbat  et  revoit  sa  patrie,  qui  est 
le  ciel.  De  là,  reçoit  participation  insigne  de  sa  prime  et  di- 
vine origine  ;  et ,  en  contemplation  de  ceste  infinie  et  intellec- 
tuelle sphère,  le  centre  de  laquelle  est  en  chascun  lieu  de  l'u- 
nivers, la  circonférence  point  (c'est  Dieu,  selon  la  doctrine  de 
Hermès  Trismegistus),  à  laquelle  rien  n'advient,  rien  ne  passe, 
rien  ne  déchet,  tous  temps  sont  presens,  note  non  seulement 
les  choses  passées  en  mouvemens  inférieurs,  mais  aussi  les 
futures  :  et,  les  rapportant  à  son  corps,  et  par  les  sens  et  or- 
ganes d'iceluy  les  exposans  aux  amis,  est  dite  vaticinatrice  et 
prophète  (III,  13). 

Il  aime  à  disposer  symétriquement  sa  phrase  en 
antithèse  ou  en  dilemme  : 


398  LE    STYLE    DE   RABELAIS. 

Si  on  l'interrogeait  des  cas  presens  ou  passés ,  il  en  res- 
pondoist  pertinemment,  jusques  à  tirer  les  auditeurs  en  admi- 
ration. Si  des  choses  futures,  toujours  mentoit,  jamais  n'en 
disoit  la  vérité  (IV,  58). 

Voici  UDe  émunération  dont  toutes  les  parties 
sont  symétriques  et  qui  se  termine  par  une  com- 
paraison : 

On  pourra  prendre  les  lions  par  les  jubés  [crinières] ,  les 
chevaulx  par  les  crains,  les  bufes  [bufies]  par  le  museau  ;  les 
bœufs  par  les  cornes  ;  les  loups  par  la  queue  ;  les  chèvres  par 
la  barbe  ;  les  oiseaux  par  les  pieds  ;  mais  jà  ne  seront  tels 
philosophes  par  leurs  paroles  pris  (III,  36). 

La  comparaison  suivante  se  développe  par  oppo- 
sition : 

Comme  la  torche  ou  la  chandelle,  tout  le  temps  qu'elle  est 
vivante  et  ardente,  luist  es  assistans,  esclaire  tout  autour,  dé- 
lecte un  chascun  et  à  chascun  expose  son  service  et  sa  clarté, 
ne  fait  mal  ne  déplaisir  à  personne  :  sus  l'instant  qu'elle  est 
extaincte,  par  sa  fumée  et  évaporation,  elle  infectionne  l'air, 
elle  nuist  es  assistans  et  à  un  chascun  desplaist  (IV,  £6). 

IX. 

Rabelais  affectionne  aussi  les  phrases  qui  revien- 
nent sur  elles-mêmes  : 

C'estoit  à  vous  à  qui  Paris  devoit  adjuger  la  pomme  d'or, 
non  à  Venus,  non,  ny  à  Juno,  ny  à  Minerve  :  car  oncques  n'y 
eut  tant  de  magnificence  en  Juno,  tant  de  prudence  en  Minerve, 
tant  d'élégance  en  Venus,  comme  il  y  a  en  vous  (II,  21). 

De  méchantes  gens  jamais  je  ne  prends  rien.  Rien  jamais 
des  gens  de  bien  je  ne  refuse  (III,  34). 

C'est  à  Rabelais  probablement  que  Molière  a 
emprunté,  en  renversant  les  termes,  cette  fameuse 
phrase  qu'Harpagon  veut  faire  inscrire  sur  la  porte 
de  sa  salle  à  manger.  Les  moines ,  nous  dit  Ra- 
belais, 


RÉPÉTITIONS    SAVANTES.  399 

ne  mangent  mie  pour  vivre ,  ils  vivent  pour  manger  et  n'ont 
que  leur  vie  en  ce  monde  ...  qui  est  la  fin  unique  et  inten- 
tion première  des  fondateurs  (III,  15). 

Cette  phrase  épigrammatique  succédant  brusque- 
ment à  une  autre  où  l'on  a  l'air  de  plaindre  les 
moines,  est  une  malice  à  la  Voltaire. 

Quelquefois  les  mêmes  mots  sont  répétés  avec  ou 
sans  antithèse. 

Jamais  homme  ne  me  fit  plaisir  sans  recompense.  Jamais 
homme  ne  me  fit  desplaisir  sans  repentance  (IV,  8). 

Mieulx  eust-il  fait  soy  contenir  en  sa  maison,  royallement 
la  gouvernant,  que  insulter  en  la  mienne  hostilement  la  pil- 
lant (I,  46). 

Il  n'est  riche  qui  quelquefois  ne  doive.  Il  n'est  si  pau- 
vre de  qui  quelquefois  on  ne  puisse  emprunter  (111,5). 

Il  n'est  debteur  qui  veult;  il  ne  fait  créditeur  qui  veult  (111,3). 

X. 

D'autres  fois  c'est  le  même  mot  que  l'on  répète 
pour  donner  plus  d'énergie  à  l'accumulation  : 

Ils  tous  tenoient  Gaster  pour  leur  dieu,  le  adoroient 
comme  dieu  ;  luy  sacrifioient  comme  à  leur  dieu  omnipotent  : 
ne  reconnoissoient  autre  dieu  que  luy  (IV,  58). 

Qui  fait  le  saint  siège  apostolique  en  Rome,  de  tout  temps 
et  aujourd'huy  tant  redoubtable  en  l'univers,  qu'il  fault  ribon 
ribaine  [bon  gré,  mal  gré],  que  tous  rois,  empereurs,  potentats 
et  seigneurs  [dépendent  de  luy,  tiennent  de  luy,  par  luy  soient 
couronnés,  confirmés,  authorisés,  viennent  là  boucquer  [bai- 
ser par  force]  et  se  prosterner  à  la  mirifique  pantoufle?  (IV,  53). 

Il  aime  à  montrer  la  spontanéité  de  deux  actions, 
en  les  indiquant  à  la  fois  par  le  même  verbe  à 
l'imparfait  et  au  participe  présent: 

(Gargantua)  mordoit  en  riant,  rioit  en  mordant. 

Ennius  beuvant  escrivoit,  escrivoit  beuvant.  Eschylus  (si  a 
Plutarche  foy  avez)  beuvoit  composant,  composant  beuvoit. 
Homère  jamais  n'escrivit  à  jeun  (III,  Prologue). 


400  LE    STYLE   DE    RABELAIS. 

Il  nous  trace  en  phrases  analogues  le  portrait 
de  Quaresme-prenant. 

Cas  estrange.  Travaillent  rien  ne  faisant  :  rien  ne  faisoit 
travaillant.  Rioit  en  mordant,  mordoit  en  riant.  Rien  ne  man- 
geoit  jeûnant,  jeunoit  rien  ne  mangeant.  Grignotoit  par  soub- 
çon,  beuvoit  par  imagination,  etc.  (IV,  32). 

Ces  sortes  de  tournures  reviennent  très  fréquem- 
ment. En  général ,  Rabelais  fait  un  grand  emploi 
des  participes  présents  : 

Democrite  estoit  beraclitizant  et  Heraclite  democratizant 
représenté  (I,  2). 

XI. 

Ceci  nous  conduit  aux  jeux  de  mots  dont  Rabe- 
lais est  fort  prodigue.  Nous  n'en  citerons  que  quel- 
ques-uns. 

Gentilhomme,  Jean  pille  homme. 

N'hasardons  rien  a  ce  que  nous  ne  soyons  nazardés  (III, 
Prologue). 

Dans  les  phrases  suivantes,  il  n'y  a  que  des  rap- 
prochements de  sons  : 

Je  pareillement,  quoique  je  sois  hors  d'effroy,  ne  suis  toutes 
fois  hors  d'esmoy,  de  moy  voyant  n'estrefait  aucun  prix  digne 
d'oeuvre  (Ibid.). 

Le  grand  Dieu  fit  les  planètes  et  nous  faisons  les  platz 
netz.  L'appétit  vient  en  mangeant,  la  soif  s'en  va  en  beuvant 
(I,  5). 

Ce  qui  suit  est  une  imitation  française  de  la 
phrase  macaronique  sur  les  cloches  :  Omnis  clocha 
clochabilis,  etc. 

Un  bon  esmoucheteur  qui  en  esmouchetant  continuelle- 
ment esmouche  de  son  mouchet,  par  mousches  jamais  esmouché 
ne  sera  (II,  15). 

Le  sel  des  phrases  suivantes  est  dans  l'accumu- 
lation des  g. 


LOCUTIONS    PKOVKIM'.IALES.  401 

Les  Fanfreluches  antidotées  furent  trouvées,  avec 
la  généalogie  de  Gargantua,  dans 

un  gros,  gras,  grand,  gris,  joly,  petit,  moisy  livret,  plus, 
mais  non  mieux,  sentant  que  roses  (I,  1). 

Du  costé  de  la  Transmontane  advola  un  grand,  gras,  gros, 
gris  pourceau,  ayant  aisles  longues  et  amples  comme  sont 
les  aisles  d'un  moulin  à  vent  (IV,  41). 

Le  mot  vivat,    qu'il  vive,    se  trouve  transformé 
par  Èpistëfftcra  en  bibat,  qu'il  boive  : 
Vivat,  fifat,  pipat,  bibat  (IV,  53). 

XII. 

Rabelais  se  complaît  à  mettre  en  action  les  lo- 
cutions proverbiales,  mais  il  n'est  pas  toujours  heu- 
reux dans  ces  applications.  Si  l'on  sourit  quand  il 
nous  dit  que  les  voyageurs  passent  Procuration, 
qu'ils  passent  Outre,  que  dans  le  pays  d'Odes,  les 
chemins  allaient  autrefois  où  les  voyageurs  le  dési- 
raient, et  qu'ils  ont  cessé  d'y  aller  parce  qu'ils  ont  été 
trop  battus  par  des  batteurs  d'estrades  ;  on  trouve 
assez  insipide  la  puce  que  Panurge  se  met  à  l'o- 
reille ,  l'histoire  de  l'amie  de  Pantagruel  qui  n'ap- 
paraît que  pour  faire  un  mauvais  calembour  :  Di, 
amant  faux,  etc. 

Il  y  a  des  plaisanteries  que  Rabelais  affectionne, 
et  qui  sont  restées  populaires  depuis  lui,  en  Basse- 
Normandie  du  moins. 

Au  temps  que  les  bestes  parloient  (il  n'y  a  pas  trois  jours), 
un  pauvre  lion  .  .  .  (II,  15). 

C'estoit  le  meilleur  petit  bonhommet  qui  fust  d'ici  au  bout 
d'un  baston  (II,  31). 

Panurge  en  parlant  d'un  incendie  se  préoccupe 
du  sort  des  animaux  parasites. 

ii  26 


402  LE    STYLE    DE    RABELAIS. 

Ah  pauvres  pulces,  ah  pauvres  souris,  vous  aurez  un  mau- 
vais hiver  (II,  14)  ! 

(En)  lisant  les  belles  chroniques  de  ses  ancestres,  il  trouva 
que  Geoffroy  de  Lusignan,  dit  Geoffroy  à  la  Grand  Dent,  grand 
père  du  beau  cousin  de  la  sœur  ainée  de  la  tante  du  gendre 
de  l'oncle  de  la  bru  de  sa  belle  mère,  estoit  enterré  à  Maille- 
zais  (II,  5). 

XIII. 

Il  s'amuse  souvent  à  forger  des  mots  et  des 
phrases,  tantôt  par  simple  gaîté  comme  dans  l'his- 
toire des  Chicanous,  tantôt  par  raillerie  comme  dans 
l'histoire  de  l'écolier  limousin,  dans  les  discours  de 
la  Quinte-Essence,  quelquefois  aussi  pour  déguiser 
quelque  peu  sa  pensée  et  la  rendre  plus  piquante  en 
la  faisant  chercher.  En  voici  un  exemple.  C'est  Pa- 
nurge  qui  parle  à  propos  de  la  mort  de  Raininagrobis  : 

Il  mesdit  des  bons  pères  mendians  cordeliers  et  jacobins 
qui  sont  les  deux  hémisphères  de  la  christienté,  et  par  la  gy- 
rognomonique  circumbilivagination  desquelz,  comme  par  deux 
filipendoles  coelivages,  toute  l'antonomatic  matagrabolisme  de 
l'église  romaine,  quand  elle  se  sent  emburelucoquée  d'aucun 
baragouinage  d'erreur  ou  de  hérésie,  homocentricalement  se  tré- 
mousse (III,  22). 

Voici  l'explication  que  M.  Rathery  donne  de  ce 
passage  : 

...  Et  par  le  tournoiement  circulaire  desquels,  comme  au 
moyen  de  deux  contrepoids  tirés  du  ciel ,  l'hypocrisie  de  l'é- 
glise romaine  se  sentant  entortillée  par  certain  langage  trom- 
peur et  hérétique,  se  trémousse  dans  le  même  centre. 

XIV. 

Il  y  a  un  genre  de  plaisanterie  auquel  Rabelais 
revient  souvent,  c'est  celui  qui  consiste  à  indiquer 
avec  une  précision  technique  des  détails  sur  lesquels 
tout  autre  se  contenterait  d'un  à-peu-près- 


PRÉCISION  dans  l'absurde.  403 

On  se  rappelle  les  chiffres,  avec  fractions  indi- 
quées, des  matériaux  destinés  à  habiller  Gargantua  et 
Pantagruel.  On  n'a  pas  non  plus  oublié  le  revenu  e- 
xact  de  Salmigondin,  le  nombre  des  Parisiens  noyés 
ou  des  guerriers  tués  dans  les  batailles. 

Pantagruel  fit  afficher  9,764  thèses  qu'il  était  prêt 
à  soutenir;  il  transporta  en  Dipsodie  9,876,543,200 
hommes  ,  sans  compter  les  femmes  et  les  enfants. 
Il  y  avait  1,311  chiens  aux  trousses  de  Panurge  et 
600,014  après  la  dame  de  Paris.  Il  se  passa  en 
Afrique  36  mois,  3  semaines,  4  jours,  13  heures  et 
quelque  peu  davantage  sans  qu'il  tombât  une  goutte 
de  pluie,  etc. 

A  partir  du  troisième  livre,  c'est  le  chiffre  78  qui 
revient  constamment.  Les  lecteurs  sont  priés  d'at- 
tendre à  rire  au  7Sme  livre  ;  les  dieux  burent  78 
banques  de  nectar  ;  il  y  a  78  pièces  de  tapisserie 
à  Medamothi  ;  les  moutons  de  Dindenault  donnent 
le  moyen  de  guérir  78  espèces  de  maladies  ;  il  y  a 
chez  les  Macréons  une  forêt  de  78  parasanges.  Pan- 
tagruel envoie  à  Chaneph  78  mille  petits  demi  escuz  à 
la  lanterne,  les  Andouilles  avaient  78  enseignes,  etc. 

Les  détails  ne  sont  pas  moins  précis  quand  il  s'agit 
des  blessures  des  personnages.  Gymnaste  donne  au 
capitaine  Tripet  un  coup  qui  lui  «taille  l'estomac, 
le  colon ,  la  moitié  du  foye ,  dont  tomba  par  terre 
et  tombant  rendit  plus  de  quatre  potées  de  soupes 
et  l'ame  meslée  parmy  les  soupes»  (I,  35). 

Le  maître  de  la  maison  où  Panurge  était  em- 
broché, tua  le  rôtisseur  en 

luy  passant  la  broche  un  peu  au  dessus  du  nombril  vers 
le  flan  droit,  et  luy  perça  la  tierce  lobe  du  foye,  et  le  coup, 
haussant,  luy  pénétra  le  diaphragme,  et  par  à  travers  la  cap- 

ii  26* 


404  LE    STYLE    DE    KABELATS. 

suie  du  cueur  Iuy  sortit  la  broche  par  le  haut  des  espaules, 
entre  les  spondyles  et  l'omoplate  senestre  (II,  14). 

M.  Paul  Stapfer.  <;ui  a  publié  une  curieuse  étude 
sur  Sterne  ,  fait  remarquer  que  l'auteur  de  Tris- 
tram  Shancly  a  imité  en  cela  Rabelais.  Ainsi,  par 
exemple,  Sterne  ne  dira  pas  : 

Mon  père  devint  tout  rouge  ;  il  dira  :  Mon  père  rougit  de 
six  teintes  et  demie,  sinon  d'une  pleine  octave,  au  dessus  de 
la  couleur  naturelle.  Au  lieu  d'écrire:  la  patience  de  Job,  il 
écrit  :  le  tiers,  le  quart,  la  moitié  ou  les  trois  cinquièmes  de  la 
patience  de  Job,  indiquant  exactement  quelle  dose  de  la  vertu 
de  ce  patriarche  est  nécessaire  pour  supporter  telle  ou  telle 
vexation...  La  blessure  de  l'oncle  Tobie,  afin  que  nous  le  sa- 
chions, a  été  reçue  à  environ  trente  toises  de  l'angle  du  re- 
tour de  la  tranchée,  en  face  de  l'angle  saillant  du  demi-bas- 
tion de  St-Roch,  etc. 

Il  y  a  une  différence  cependant  entre  les  deux 
écrivains.  Cette  précision  chez  Rabelais  est  simple- 
ment amusante.  Elle  agace  souvent  chez  Sterne. 

XV. 

Il  serait  fastidieux  de  multiplier  ces  remarque  s 
sur  les  habitudes  du  style  de  Rabelais.  Le  lecteur 
a  dû  en  faire  lui-même  d'autres  en  lisant  nos  citations. 
On  devrait  supposer  d'après  ces  formes  caractéris- 
tiques que  le  style  du  curé  de  Meudon  prête  facile- 
ment au  pastiche.  Il  n'en  est  rien  cependant:  la 
preuve,  c'est  que  beaucoup  s'y  sont  essayés  et  que 
personne  n'a  réussi  de  manière  à  donner  l'illusion 
plus  de  quelques  lignes. 

Les  rédacteurs  du  Ve  livre  ont  dû  faire  tout  leur 
possible  pour  ressembler  au  maître,  et  pourtant  l'on 
reconnaît  assez  facilement  les  passages  qui  ne  sont 
pas  de  lui.  Dufresny,  qui.  au  XVIIe  siècle,  a  voulu  le 


:  :  K  A 1  .MAKCHAIS    l/lMITE.  405 

singer  en  le  faisant  parler,  a  été  tout  simplement  ri- 
dicule. Beaumarchais  a  été  plus  heureux,  et,  sans 
le  chercher  peut-être,  il  a  souvent  donné  à  son  style 
les  allures  de  celui  de  Rabelais. 

Sa  fameuse  phrase  :  [Pour  cette  place]  «  il  fallait 
un  administrateur,  ce  fut  un  danseur  qui  l'obtint  », 
est  calquée  sur  Rabelais  : 

Et  nonobstant  la  remonstrance  d'aucuns  de  l'Université  que 
ceste  charge  mieulx  competoit  à  un  orateur  qu'à  un  sophiste, 
fut  à  cest  office  esleu  nostre  maistre  Janotus  de  Bragmardo 
(I,  17). 

Le  portrait  de  Bartholo,  dans  le  Barbier,  est  dans 
le  style  rabelaisien  : 

C'est  un  beau,  gros,  court,  jeune  vieillard,  gris  pommelé, 
rusé,  rasé,  blasé,  qui  guette,  furète  et  gronde  et  geint  tout  à 
la  fois. 

Comparez  ces  lignes  avec  le  portrait  de  Jean  des 

Entommeures  : 

Jeune,  gallant,  frisque,  de  hait,  bien  à  dextre,  hardy,  adventu- 
reux,  délibéré,  hault,  maigre,  bien  fendu  de  gueule,  bien  ad- 
vantagé  de  nez,  beau  despescheur  d'heures,  beau  desbrideur  de 
messes,  beau  descroteur  de  vigiles,  etc  (Voir  1. 1,  p.  231.) 

N'est-ce  pas  le  même  procédé,  avec  moins  d'abon- 
dance ?  Poursuivons  : 

Voyant  à  Madrid  que  la  république  des  lettres  était  celle 
des  loups. . .  que  tous  les  insectes,  les  moustiques,  les  cousins, 
les  critiques,  les  maringouius,  les  envieux,  les  feuillistes,  les 
libraires,  les  censeurs,  et  tout  ce  qui  s'attache  à  la  peau  des 
malheureux  gens  de  lettres,  achevaient  de  déchiqueter  et  de  su- 
cer le  peu  de  substance  qui  leur  restait  ;  fatigué  d'écrire,  en- 
nuyé de  moi,  dégoûté  des  autres,  abîmé  de  dettes  et  léger  d'ar- 
gent..., j'ai  quitté  Madrid.  (Le  Barbier  de  Séville,  I.  2.) 

Rapprochons  ce  passage  de  la  réponse  de  Panurge 
lorsqu'on  lui  reproche  de  manger  son  blé  en  herbe  : 


406  LA   LANGUE    DE    RABELAIS    ET   LES    CRITIQUES. 

....  Ce  faisant  j'espargne  les  sercleurs  qui  gaignent  ar- 
gent, les  me9tiviers,  qui  beuvent  voluntiers  et  sans  eau,  les  gla- 
neurs, es  quels  il  fault  de  la  fouace  ;  les  batteurs,  qui  ne  laissent 
ail,  oignon  ne  eschalotte  es  jardins  ;  les  meusniers,  qui  sont 
ordinairement  larrons,  etc.  (Voir  t.  I,  p.  410.) 

C'est  à  Rabelais  aussi  que  Beaumarchais  a  em- 
prunté l'idée  de  ces  proverbes  modifiés  qui  font  un 
si  joyeux  effet  dans  ses  comédies  :  Ce  qui  est  bon  à 
prendre  est  bon....  à  garder;  Tant  va  la  cruche  à 
l'eau  qu'à  la  fin  elle...  s'emplit. 

Deux  écrivains,  deux  stylistes  du  XIXe  siècle,  ont 
essayé  d'imiter,  de  pasticher  le  style  de  Rabelais, 
Nodier  dans  son  Histoire  du  roi  de  Bohême,  et  Bal- 
zac dans  ses  Contes  drolatiques  ;  ils  ont  réussi  iné- 
galement. On  trouvera  quelques  détails  à  ce  sujet 
au  chapitre  XIX,  qui  traite  des  Imitateurs  de  Ra- 
belais. 

Nous  ne  citons  que  pour  mémoire  les  essais  du 
bibliophile  Jacob,  sur  lesquels  nous  reviendrons  aussi 
dans  le  même  chapitre.  Quant  à  Victor  Hugo,  qu'il 
l'ait  voulu  ou  non,  il  a  des  pages  qui,  pour  la  maes- 
tria de  la  phrase,  pour  la  couleur  puissante,  pour 
la  précision  technique  de  l'expression,  rappellent 
Rabelais  de  beaucoup  plus  près  que  les  imitations 
savamment  étudiées  de  Balzac  et  de  Nodier.  Les  su- 
jets choisis  par  Rabelais  et  V.  Hugo,  leurs  préoccupa- 
tions ordinaires,  sont  de  nature  tout  à  fait  diffé- 
rente; mais  leur  manière  de  sentir  les  rapproche. 

XVI. 

En  parlant  du  style  de  Rabelais,  nous  avons  eu 
occasion  aussi  de  parler  de  sa  langue.  Mais  il  n'est 
pas  hors  de  propos  d'insister  et  d'entrer  dans  quel- 
ques détails. 


MOTS    ÉTltANGKKS.  407 

Michelet  s'exprime  ainsi  au  sujet  de  la  langue  de 
Rabelais.  (Histoire  de  France.  La  Réforme,  cha- 
pitre XIX.) 

[Chez  lui]  la  langue  française  apparut  dans  une  grandeur 
qu'elle  n'a  jamais  eue,  ni  avant  ni  après.  On  l'a  dit  justement  : 
ce  que  Dante  avait  fait  pour  l'italien,  Rabelais  l'a  fait  pour  no- 
tre langue.  Il  en  a  employé  et  fondu  tous  les  dialectes,  les  élé- 
ments de  tout  siècle  et  de  toute  province  que  lui  donnait  le 
moyen  âge,  en  ajoutant  encore  un  monde  d'expressions  techni- 
ques, que  fournissent  les  sciences  et  les  arts.  Un  autre  succom- 
berait à  cette  variété  immense.  Lui,  il  harmonise  tout.  L'anti- 
quité, surtout  le  génie  grec,  la  connaissance  de  toutes  les  langues 
modernes,  lui  permettent  d'envelopper  et  dominer  la  nôtre. 

Majestueux  spectacle.  Les  rivières,  les  ruisseaux  de  cette 
langue,  reçus,  mêlés  en  lui,  comme  en  un  lac,  y  prennent  un 
cours  commun ,  et  en  sortent  ensemble  épurés.  Il  est  dans 
l'histoire  littéraire  ce  que,  dans  la  nature,  sont  les  lacs  de  la 
Suisse,  mers  d'eaux  vives  qui,  des  glaciers,  par  mille  filets  s'y 
réunissent  pour  en  sortir  en  fleuve,  et  s'appeler  la  Reuss,  ou  le 
Rhône,  ou  le  Rhin. 

Sainte-Beuve  n'admire  pas  moins  la  langue  de 
Rabelais. 

Son  français,  dit-il,  malgré  les  moqueries  qu'il  fait  des  lati- 
nisants et  des  grécisants  d'alors,  est  encore  bien  rempli  et 
comme  farci  des  langues  anciennes  ;  mais  il  l'est  par  une  sorte 
de  nourriture  intérieure,  sans  que  cela  lui  semble  étranger,  et 
tout,  dans  sa  bouche,  prend  l'aisance  du  naturel,  de  la  familia- 
rité et  du  génie.  Chez  lui,  comme  cbez  Aristophane,  bien  que 
plus  rarement,  on  distinguerait  des  parties  pures,  charmantes, 
lucides  et  véritablement  poétiques. 

Et  il  cite  à  ce  propos  le  passage  sur  l'étude,  qu'on 
a  pu  lire  page  42  de  notre  premier  volume. 

XVII. 

De  l'Aulnaye  s'est  amusé  à  dresser  la  liste  des 
mots  empruntés  par  Rabelais  au  grec  et  au  latin, 


408         LA    LANGUE    DE    RABELAIS    ET    LES    CRITIQUES. 

qui  ne  rentraient  pas  dans  la  langue  courante  de  son 
temps.  Ce  glossaire  comprend  952  mots  latins  et  517 
mots  grecs;  mais  parmi  ces  mots  latins  et  grecs  nous 
en  trouvons  beaucoup  qui,  s'ils  étaient  nouveaux  au 
XVIe  siècle,  n'en  ont  pas  moins  passé  dans  la  langue 
usuelle  du  XIXe.  Tels  sont,  pour  le  latin  :  adjurer, 
alluvion,  ambage,  ardu,  aulique,  béat,  besicles,  blatte, 
cantilène,  concussion,  dévot,  discourir,  dispenser, 
durer,  explorer,  etc. 

Et  pour  le  grec  :  anomal,  anthracite,  canon  (rè- 
gle), cataclysme,  chiromancie,  cymaise,  cynocéphale, 
diaphragme,  diastole,  gymnaste,  halot,  isthme,  lamb- 
doïde,  etc.,  etc. 

Rabelais  fait  aussi'  quelques  empruuts  aux  langues 
voisines.  Il  a  des  mots  italiens,  allemands,  anglais 
et  nombre  de  mots  arabes  et  hébreux;  mais  quand 
il  s'en  sert,  il  les  explique;  il  n'est  jamais  pédant 
et  prétentieux  comme  l'école  de  Ronsard;  même  lors- 
qu'il emploie  des  mots  étrangers,  sa  plume  est  tou- 
jours française. 

XVIII. 

Sous  ce  rapport  cependant  il  y  a  une  question  que 
l'on  peut  se  poser. 

Le  XVIe  siècle  met  fin  aux  littératures  dialecta- 
les ;  l'invention  de  l'imprimerie,  la  rapide  propaga- 
tion des  livres,  la  paix  qui  s'établit  en  France,  un 
gouvernement  plus  fort  et  centralisateur  amènent 
la  constitution  d'une  langue  générale.  Il  y  aura  bien 
encore  un  peu  de  gascon  dans  Montaigne;  Calvin 
et  son  école  auront  aussi  leur  langage  un  peu  ter- 
ne, le  style  réfugié.  Cependant  on  reconnaîtra  plutôt 
la  province  de  l'écrivain  à  son  humeur,  à  ses  croyan- 


DANS    Q'  Kl.    MALECTE    IL    A    ÉCRIT.  409 

ces  religieuses,  qu'à  son  langage.  Il  n'y  a  plus  de 
dialectes  à  cette  époque,  la  fusion  s'est  opérée,  il 
y  a  une  langue  française. 

Mais  Rabelais  est  sur  la  limite  des  deux  âges,  et 
il  y  a  lieu  d'examiner  si  cette  langue  si  abondante, 
si  prodigieusement  riche,  si  pittoresque,  ne  se  rat- 
tache pas  à  l'un  des  dialectes  principaux  de  la  langue 
à'oil. 

On  sait  que  Fallot,  le  premier  qui  se  soit  occupé 
de  cette  question,  eu  étudiant  minutieusement  les 
papiers  conservés  dans  chaque  localité  encore  plus 
que  les  livres,  a  divisé  en  trois  ou  quatre  sections 
principales  le  domaine  de  la  langue  française  du 
moyen  âge  :  le  bourguignon,  le  normand  et  le  pi- 
card, dont  le  point  de  jonction  et  de  fusion  était 
l'Ile-de-France  et  Paris.  Le  picard  régnait  au  Nord, 
jusque  clans  la  Belgique;  le  normand  au  Nord-Ouest, 
jusque  dans  la  Bretagne;  le  bourguignon  à  l'Est  et 
au  Sud,  jusqu'en  Suisse.  C'est  du  normand  que  nous 
viennent  nos  imparfaits  en  ais  et  du  bourguignon 
que  nous  avons  reçu  la  conjugaison  en  oir  et  toutes 
les  formes  de  nos  verbes  où  la  syllabe  oi  domine. 
Il  y  a  tel  verbe,  asseoir,  par  exemple,  qui  a  conser- 
vé sa  double  forme:  bourguignonne,  je  m'assois,  et 
normande,  je  m'assieds. 

Rabelais  n'avait  rien  à  démêler  avec  le  picard,  — 
dont  on  a  détaché  depuis  le  wallon,  par  parenthèse, 
— mais  il  vécut  dans  des  pays  où  le  normand  et  le 
bourguignon  étaient  en  contact.  Né  en  Touraine  , 
Rabelais  passa  la  plus  grande  partie  de  sa  jeunesse 
dans  cette  province  et  les  provinces  voisines,  l'An- 
jou et  le  Poitou.  Or,  si  la  Touraine  était  bourgui- 
gnonne, le  Poitou  était  normand,  et  l'Anjou  se  par- 


410  LA    LANGUE    DE    RABELAIS    ET    LES    CRITIQUES. 

tageait  entre  les  deux  dialectes.  Mais  Rabelais  vécut 
aussi  à  Toulouse,  où  il  trouva  la  langue  d'oc,  et  il 
écrivit  les  deux  premiers  livres  de  son  roman  à 
Lyon,  où  il  avait  retrouvé  le  dialecte  bourguignon. 

Il  y  a  un  peu  de  tous  les  dialectes  chez  Rabelais; 
il  a  emprunté  à  tous  des  expressions,  des  ornements, 
des  phrases,  comme  il  en  a  emprunté  au  grec  et 
au  latin;  mais  dans  le  tissu  de  son  style,  la  fusion 
du  bourguignon  et  du  normand  est  complète,  bien 
qu'il  y  ait  une  petite  prédominance  du  bourguignon, 
reconnaissable  moins  aux  formes  caractéristiques  de 
ce  dialecte  qu'à  l'exclusion  des  caractères  que  Fallot 
attribue  au  normand.  Le  normand,  nous  dit-on,  est 
ainsi  caractérisé  :  des  formes  sèches,  peu  de  syllabes 
mouillées,  prédominance  des  lettres  les  plus  tenues, 
Ye  et  l'w;  les  diphthongues  les  plus  communes  sont 
ei,  ue  (presque  ui);  peu  de  nasales. 

Chez  Rabelais,  au  contraire,  les  nasales  sont  nom- 
breuses; il  en  a  même  qui  lui  sont  presque  particu- 
lières :  on  pour  au,  prins  au  lieu  de  pris  ;  les  sons 
mouillés  en  ier,  lier,  prédominent.  Cependant  il  est 
loin  d'être  pur  bourguignon;  il  donnerait  plutôt 
la  main  à  un  dialecte  normand  très  caractéristique, 
que  Fallot  n'a  pas  connu  et  qui  se  parle  dans  le  dé- 
partement de  la  Manche,  dans  la  partie  nord  sur- 
tout, et  dans  les  îles  anglaises  de  Jersey,  Guerne- 
sey,  Aurigny.  La  tournure  des  phrases,  le  genre  de 
style  et  de  plaisanterie,  et  la  majeure  partie  du  vo- 
cabulaire de  Rabelais,  se  retrouvent  là,  avec  une 
prononciation  notablement  différente  à  la  vérité,  mais 
sous  une  forme  très  reconnaissable;  si  bien  que  lors- 
qu'on a  vécu  dans  ce  coin  de  terre  et  qu'on  vient  à 
lire  Rabelais,  on  se  croit  encore  chez  soi. 


LA    GRAMMAIRE    DE    RABELAIS.  411 

Mais,  en  résumé,  Rabelais  n'appartient  en  parti- 
culier par  son  langage  à  aucune  région  spéciale  de 
la  langue  tfoil  II  n'est  ni  normand  ni  bourguignon,  il 
n'a  dans  son  langage  ni  la  finesse  malicieuse  du 
Parisien ,  ni  la  sécheresse  raisonneuse  du  Rouen- 
Dais  ,  ni  l'ampleur  un  peu  lourde  du  Dijonnais.  Il 
conserve  bien  un  peu  du  parfum  des  bords  de  la 
Loire  et  de  la  Manche,  mais  il  est  surtout  et  avant 
tout  français.  La  langue  qu'il  parle  n'est  pas  un  jar- 
gon particulier,  bien  qu'il  l'ait  empruntée  un  peu  par- 
tout, c'est  une  langue  recueillie  au  cœur  même  de  la 
nation,  c'est  la  langue  de  la  France  l. 

XIX. 

La  grammaire  de  Rabelais  est  en  général  celle  du 
XVIe  siècle.  Nous  ne  pouvoos  songer  à  la  faire  ici 
et  nous  nous  contenterons  de  quelques  remarques 
sur  les  cas  les  plus  importants 2- 

1  Nous  avons  sous  les  yeux  un  opuscule  :  Rapports  de  la 
langue  de  Rabelais  avec  les  patois  de  la  Touraine  et  de  V An- 
jou par  A.  Loiseau,  1867,  in  8°,  dans  lequel  on  montre  les  rap- 
ports de  la  langue  de  Rabelais  et  du  patois  angevin.  Le1  choix 
des  mots  indiqués  par  l'auteur  n'est  pas  heureux ,  puisque  la 
liste  de  ceux  qu'il  présente  comme  particuliers  au  patois  an- 
gevin sont  parfaitement  français,  tels  que  :  barguigner,  buée, 
dévaler,  éclopé,  goret,  pinte,  porte-balle,  et  même  «peuplier»  ar- 
bre !  Ce  travail  est,  du  reste,  très  superficiel. 

2  M.  Aug.  Brachet  a  placé  en  tête  de  ses  Morceaux  choi- 
sis des  grands  écrivains  du  X  VIe  siècle  une  prétendue  Gram- 
maire de  la  langue  du  XVI*  siècle,  qui,  bien  qu'occupant 
une  centaine  de  pages  ,  est  non-seulement  insuffisante  ,  mais 
pleine  d'inconcevables  étourderies.  L'auteur  ne  dit  pas  un  mot, 
par  exemple,  sur  la  question  capitale  de  la  construction ,  de 
la  disposition  des  mots  dans  la  phrase  ;  il  ne  parle  pas  de  la 
formation  des  pluriels  en  z  et  x ,  qu'on  avait  tant  de  peine 
à  s'expliquer  aux  siècles  suivants  ;  il  est  très  sobre  sur  la 
conjugaison  des  verbes,  etc.,  etc.  En  revanche,  il  trouve  (120) 
un  subjonctif  dans  cette  phrase  :  lorsque  (vous,)  entrastes  en 


412  la  gkammaik:-:  dk  kabelais. 

Rabelais  et  la  plupart  des  écrivains  de  son  temps 
usent  dans  la  disposition  des  mots  de  la  phrase,  dans 
la  construction,  de  libertés  qui  ne  nous  sont  plus 
permises. 

Il  met  les  compléments   avant   les  verbes  : 

Les  corbeaux ,  les  gays  Igeais] ,  papegays  [perroquets].  Ie3 
estournaulx  ,  il  rend  poètes  ;  les  pies  il  fait  poetrides  et  leur 
apprend  le  langage  humain  proférer,  parler,  chanter  .  .  .  Les 
aigles,  gerfaulx,  faucons,  sacres,  laniers,  autours,  esparvii  rs,  es- 
merillons,  oiseaux  aguars  [fuyant  l'homme] ,  peregrins,  essors 
Ivagabonds],  rapineux,  sauvages,  il  domestique  et  apprivoise. 

Il  s'agit  de  l'appétit,  du  besoin  de  satisfaire  l'esto- 
mac. Rabelais  continue  : 

Les  loups  jette  hors  des  bois,  les  ours  hors  les  rochers, 
les  renards  hors  les  tesnières  itanières] ,  les  serpents  lance 
hors  la  terre  (IV,  57). 

Ces  phrases  ne  sont-elles  pas  plus  élégantes  que 
si   l'on   disait  comme  aujourd'hui  : 

Lybie.  Quelques  lignes  plus  loin  (121)  il  prend  pour  un  sub- 
jonctif le  plus-que-parfait  de  l'indicatif:  j'avais,  et  le  pronom 
relatif  lesquelles  pour  la  conjonction  que.  Il  prend  V adjectif 
placé  en  attribut  à  côté  du  verbe  être  pour  le  régime  du  dit 
verbe  être,  dans  cette  phrase  :  2>ossible  n'estoit  les  garder  (de 
sauter)  (122).  Dans  :  ce  voyant,  comparable  à  ce  pendant,  il 
voit  une  inversion  du  participe  (129).  Il  formule  (1£0)  une  rè- 
gle à  peu  près  inintelligible  sur  l'accord  du  participe  passé 
(qui  s'accorde  avec  son  régime  si  le  régime  est  placé  avant  et 
ne  s'accorde  pas  si  le  régime  suit),  et  conclut  gravement  que 
Molière  n'a  pas  appliqué  la  rè^le  dans  ce  vers  : 

11  m'a  droit  dans  ma  chambre  une  boîte  jetée. 
Ce  qu'il  y  a  de  plus  étrange,  c'est  que  M.  Brachet  a  répété 
cette  belle  observation  dans  sa  Nouvelle  Grammaire  française 
fondée  sur  Vhistoire  de  la  langue  (521).  Au  reste  M.  Brachet 
est  coutumier  de  ces  sortes  de  distractions.  Voir  dans  la  Re- 
nie critique,  décembre  1»75,  un  article  de  M.  Darmsteter,  qui 
n'a  pas  relevé  moins  de  seize  graves  étourderies  dans  la  syn- 
taxe de  ce  dernier  livre.  Cette  syntaxe  n'a  en  tout  que  86 
pages 


PROPOSITIONS    INFINITIVES.  413 

Il  rend  poètes  les  corbeaux,  les  geais,  etc.;  il  fait  les  pies 
poétesses,  il  leur  apprend  à  proférer  le  langage  humain,  il  jette 
les  loups  hors  du  bois,  etc. 

Toutefois  cette  construction  n'est  guère  possible 
que  lorsque  le  sujet  est  un  pronom  personnel  qu'on 
peut  sous -entendre,  ou  lorsque  le  sujet  n'est  pas  au 
même  nombre  que  le  complément. 

Là  en  baufrant,  attendent  les  moines  l'abbé  tant  qu'il  vou- 
dra (III,  15). 

Les  compléments  indirects  se  mettent  volontiers 
avant  le  verbe  : 

De  choses  mal  acquises,  le  tiers  hoir  ne  jouira  (III,  2). 

Nous  avons  rencontré  de  nombreux  exemples  de 
ces  sortes  de  phrases. 

XX. 

Rabelais  et  ses  contemporains  employaient  fré- 
quemment une  tournure  imitée  du  latin  dans  laquelle 
le  verbe  à  l'infinitif  a  pour  sujet  le  complément  du 
verbe  précédent  : 

Je  le  vois  venir,  c'est-à-dire  :  Je  vois  qu'il  vient. 

Dans  ces  locutions,  l'infinitif  a  ordinairement  un 
sens  actif,  mais  quelquefois  aussi  nous  lui  donnons 
un  sens  passif  en  lui  laissant  la  forme  active  : 

Je  l'ai  vu  manger  par  le  loup,  c'est-à-dire  :  être  mangé. 

Ces  propositions  infinitives  ne  sont  guère  usitées 
aujourd'hui  qu'après  les  verbes  voir,  entendre,  sentir, 
laisser,  et  quelques  autres.  Au  XVIe  siècle,  on  les 
place  après  la  plupart  des  verbes ,  et ,  quand  le 
sens  est  passif,  on  donne  la  forme  passive  à  l'in- 
finitif. 

Heraclite?  disait  rien  par  songes  ne   nous  estre  exposé, 


414  LA    GRAMMAIRE    DE    KABELAIS. 

rien  aussi  ne  nous  estre  celé  ;  seulement  nous  estre  donnée 
signification  et  indice  des  choses  advenir  ou  pour  l'heur  ou 
malheur  nostre,  ou  pour  l'heur  et  malheur  d'autruy  (III,  13). 
Voyez  comment  nature  voulant  les  plantes,  arbres,  arbris- 
seaulx  ,  herbes  et  zoophytes ,  une  fois  par  elle  créés ,  perpé- 
tuer et  durer  en  toute  succession  de  temps  ,  sans  jamais  dé- 
périr les  espèces,  encores  que  les  individus  périssent,  curieu- 
sement arma  leurs  germes  et  semences,  es  quelles  consiste  icelle 
perpétuité  ;  et  les  a  munis  et  couvers  par  admirable  industrie 
de  gousses,  vagines  [gaines],  testz,  noyaulx,  calicules,  coques, 
espiz,  pappes  [duvet],  escorces,  échines  poignans  [enveloppes 
épineuses],  etc.  (III,  8). 

Dans  les  propositions  infinitives,  nous  mettons  gé- 
néralement aujourd'hui  le  verbe  à  l'infinitif  avant 
son  sujet  : 

Laissez  venir  à  moi  les  petits  enfants,  disait  Jésus. 

Rabelais  et  ses  contemporains  mettent  ordinaire- 
ment le  verbe  après  : 

Ilerodes  ....  prévoyant  que  à  sa  mort,  les  Juifs  feroient 
feux  de  joie,  fit  en  son  serrail,  de  toutes  les  villes,  bourgades 
et  chasteaulx  de  Judée,  tous  les  nobles  et  magistratz  conve- 
nir, sous  couleur  et  occasion  frauduleute  de  leur  vouloir  cho- 
ses d'importance  communicquer  (IV,  20). 

Avec  un  infinitif,  le  complément  se  met  avant  ou 
après  le  verbe  à  volonté,  le  plus  souvent  avant  ; 
avec  un  participe  précédé  d'un  auxiliaire,  le  complé- 
ment se  met  ordinairement  entre  l'auxiliaire  et  le 
participe  ; 

Iceux  venuz  et  comparens  en  personnes  fit  en  l'hippodrome 
du  serrail  resserrer  (IV,  3b). 

Bringuenarilles  le  géant  avoit  toutes  les  paesles,  chaudrons, 
coquasses,  lichefrites  et  marmites  du  pays  avallc  (IV,  17). 

Cette  construction  n'est  permise  aujourd'hui  qu'a- 
vec tout  et  rien  : 

Je  n'ai  rien  vu,  mais  j'ai  tout  entendu. 


EMPLOI    DES    \EUBES.  415 

XXI. 

Le  sujet  se  met  très  souvent  après  le  verbe  : 

Puis  demanda  Pantagruel  :  Quels  gens  habitent  en  ceste 
belle  isle  de  chien?  (IV,  64). 

Rabelais  profite  quelquefois  de  cette  liberté  pour 
enchevêtrer   gracieusement  ses    phrases  : 

La  Terre  desistoit  leur  prester  nourissement  par  vapeurs 
et  exhalations  :  des  quelles  disoit  Heraclitus ,  prouvoient  les 
Stoïciens ,  Ciceron  maintenoit ,  estre  les  estoiles  alimentées 
(III,  3). 

Le  sujet  est  souvent  sous-entendu  surtout  à  la 
troisième  personne  quand  le  sens  est  parfaitement 
clair  : 

Arrivé  que  fut .  vouloit  baiser  les  pieds  de  mondit  père 
U,  50). 

Mais  après  disner  Hz  demeuroient  dans  !a  maison  et  s'es- 
batoient  à  boteler  du  foin,  à  fendre  et  à  scier  du  bois  .... 
Puis  estudioient  en  l'art  de  peinture   et   sculpture;    ou  revo- 

quoient  en  usage  l'ancien  jeu  des  taies Semblablement, 

ou  alloient  voir  comment  on  tiroit  les  métaulx.  .  .  ou  alloient 
voir  les  lapidaires,  orfèvres  ....  Alloient  ouir  les  leçons  pu- 
bliques, les  actes  solennelz  ....  Passoit  par  les  salles  et 
lieux  ordonnés  pour  l'escrime  et  là  contre  les  maistres  ,  es- 
sayoit  de  tous  bastons  et  leur  monstroit  par  évidence  qu'au- 
tant, voire  plus,  en  savoit  qu'iceux.  Et  au  heu  d'arboriser,  visi- 

toient  les  boutiques  des  drogueurs,  herbiers,  etc Alloit 

voir  les  basteleurs,  etc.  (I,  2-i). 

Ici,  quand  le  verbe  est  au  singulier,  il  a  pour  sujet 
Gargantua  dont  le  nom  ne  se  trouve  pas  exprimé 
une  seule  fois  dans  le  chapitre.  Quand  le  verbe  est 
au  pluriel,  le  sujet  est  Gargantua  et  Ponocrates. 
Cette  manière  de  sous-entendre  le  sujet  se  rencon- 
tre à  chaque  page  de  Rabelais. 

Dans  les  locutions   impersonnelles  composées  du 


416  LA    GKAMM.ULE   DE    BABBLA1S. 

verbe  être  et  d'un  adjectif,  l'adjectif  se  place  en 
avant,  et  le  mot  il,  que  nous  emploierions  aujour- 
d'hui, n'est  jamais  exprimé. 

Vray  est  que  leurs  provisions  estoient  aucunement  endom- 
magées par  la  tempeste  précédente  (IV,  25). 

Le  sujet  apparent  il  ne  s'emploie  pas  non  plus 
quand  le  sujet  réel  figure  immédiatement  après  le 
verbe  impersonnel,  et  que  la  phrase  commence  par 
un  mot  circonstanciel. 

Point  n'estoit  filz  de  bonne  mère  réputé  qui  dedans  ne 
jettast  ce  que  avoit  de  singulier  (I,  50). 

Là  fut  décrété  qu'ilz  feroient  une  belle  procession,  renforcée 
de  beaux  prescbans  et  letanies  contra  Jwstium  insidias  (I,  27). 

Me  souvient  avoir  leu  que  Ptolemée  fils  de  Lagus  .  .  .  es- 
peroit  par  offre  de  nouveautés  l'amonr  de  son  peuple  envers 
soy  augmenter  (III,  Prologue). 

On  se  dispense  également   de  placer    ce   devant 

qui,  que,  etc. 

Ils  entroient  partout  et  jamais  nul  n'en  prit  dangier.  Qui 
est  cas  assez  merveilleux  (I,  27). 

Le  sujet  pronom  peut  être  séparé  de  son  verbe 
par  différents  mots  : 

II,  en  ceste  façon  son  tonneau  tempestoit  pour  .  .  .  n'estre 
vu  seul  ocieux  (III,  Prologue). 

Je,  dist  Panurge,  me  trouve  fort  bien  du  conseil  des  fem- 
mes et  mesmement  des  vieilles  (III,  16). 

Quelquefois  même  ,  à  la  3e  personne  ,  le  verbe 
n'est  pas  exprimé,  quand  c'est  le  verbe  être. 

[Sa  femme  tenoit  boutique].  Il,  de  son  costé,  pauvre  plus 
que  ne  fut  Irus  (III,  2  ). 

Rabelais  et  ses  contemporains  emploient  souvent 
le  verbe  avoir  là  où  nous  employons  l'impersonnel 
il  y  a  ou  l'impersonnel  passif.  C'est  un  reste  de  la 
langue  du  XIIIe  siècle,  en  France  et  en  Italie. 


PARTICIPES    ACTIFS    ET    PASSIFS.  417 

Est  advenu  depuis  certaines  années,  que  la  terre  cultivant, 
il  n'a  eu  pluie  à  propos  ne  en  saison  (IV,  61). 

Et  Dieu  sait  comme  il  y  eut  bu  et  galle  (IV,  25). 

XXII. 

On  emploie  souvent  le  subjonctif  sans  la  con- 
jonction que,  dont  on  le  fait  ordinairement  précé- 
der aujourd'hui. 

Vous  souvienne  qu'Alexandre  le  grand  ayant  obtenu  vic- 
toire du  roy  Darie  en  Arbelles,  presens  ses  satrapes,  quelque- 
fois refusa  audience  à  un  compagnon ,  puis  en  vain  mille  et 
mille  fois  s'en  repentit  (III,  16). 

Mais  si ,  dist  Panurge ,  Dieu  le  vouloit ,  et  advint  que  j'é- 
pousasse quelque  femme  de  bien,  et  elle  me  batist,  je  serais 
plus  que  tiercelet  de  Job  [ph:s  patient  que  Job]  si  je  ne  enra- 
geois  tout  vif  (III,  9). 

Ceux  qui  sont  mariés  soient  comme  non  mariés,  ceux  qui 
ont  femme  soient  comme  non  ayans  femme  (III,  35). 

Soit  employé  dans  le  sens  de  ou  répété ,  n'est 
pas  invariable  comme  à  présent  ;  il  suit  la  règle 
des  verbes  et  s'accorde  avec  son  sujet: 

Trouvez-moy  livres  au  monde  ,  soient  de  philosophie ,  de 
médecine ,  des  lois ,  des  mathématiques  ,  des  lettres  humaines, 
voire  de  la  Sainte  Ecriture,  qui  en  puissent  autant  tirer?  (IV,  53). 

Il  en  est  de  même  de  quelques  autres  vocables  que 
nous  faisons  invariables  quand  ils  sont  placés  de- 
vant le  mot  auquel  ils  se  rapportent  : 

.  .  .  Les  truies  en  leur  gesine  (saulve  l'honneur  de  toute 
la  compagnie)  ne  sont  nourries  que  de  fleurs  d'orangiers.  (IV,  7). 

XXIH. 

Le  participe  présent  s'emploie  au  XVIe  siècle  beau- 
coup plus  fréquemment  qu'aujourd'hui.  On  s'en  sert 
très  souvent  alors  comme  complément  absolu  ou  dé- 
ii  27 


418  LA    GRAMMAIRE   DE   RABELAIS. 

taché,  soit  à  la  manière  de  l'ablatif  absolu  des  La- 
tins, soit  autrement: 

Fut  leur  nauf  portée  près  de  Paxes.  Estant  là  abourdée,  au- 
cuns des  voyageurs  dormans,  autres  veillans,  autres  beuvans  et 
souppans,  fut  de  l'isle  de  Paxes  ouie  une  voix  de  quelqu'un 
qui  hautement  apelloit  Thamoun  (IV,  28). 

Le  messagier  retournant  sans  response  ,  et  au  tilz  racon- 
tant ce  qu'il  avoit  veu,  à  son  père  fut  facile  par  telz  signes 
entendre  qu'il  luy  conseilloit  trancber  les  testes  aux  princi- 
paux de  la  ville  (IV,  63). 

Basché  prie  Chicanous  assister  aux  fiansailles  d'un  sien  of- 
ficier, et  en  recevoir  le  contract,  bien  le  payant  et  contentant 
(IV,  14). 

Noterez  donc  ici  que  la  manière  d'entretenir  et  retenir  pays 
nouvellement  conquestés  n'est  ...  les  peuples  pillant,  for- 
çant, angariant,  ruinant,  mal  vexant  et  régissant  avec  des  ver- 
ges de  fer  ;  brief,  les  peuples  mangeant  et  dévorant  (III,  1). 

XXIV. 

Ces  participes  présents  s'accordent  toujours,  comme 
en  latin,  avec  le  mot  auquel  ils  se  rapportent,  soit  que 
ce  mot  désigne  une  action,  soit  qu'il  désigne  une 
qualité. 

Ce  fait,  issoient  hors,  toujours  conferens  des  propos  de  la 
lecture  et  se  deportoient  es  prés  .  .  .  galantement  s'exerceans 
les  corps,  comme  ilz  avoient  les  âmes  auparavant  exercé  (1, 23). 

Panurge  choisit  de  tout  le  troupeau  un  beau  et  grand  mou- 
ton, et  l'emportait  criant,  bellant,  voyans  tous  les  autres  et 
ensemblement  bellans  et  regardans  quelle  part  on  menoit  leur 
compagnon  (IV,  6). 

Les  poètes,  qui  sont  en  protection  de  Apollon,  approchans 
de  leur  mort,  ordinairement  deviennent  prophètes,  et  chantent 
par  appolline  inspiration,  vaticinans  des  choses  futures  (III,  21). 

Et  là  passoient  toute  la  journée  à  faire  la  plus  grande  chère 
dont  ils  se  pouvoient  aviser  ,  raillans  ,  gaudissans  ,  beuvans 
d'autant  :  jouans,  chantans,  dansans,  se  voytrans  en  quelque 
beau  pré,  denigeans  des  passereaux,  prenans  des  cailles,  pe3- 
chans  aux  grenouilles  et  escrevisses  (I,  24). 


PARTICIPES   ACTIFS    ET    PASSIFS.  419 

XXV. 

Quant  au  participe  passé,  Marot  avait  formulé  en 
vers  la  règle  que  nous  continuons  à  observer. 

Enfans,  oyez  une  leçon. 
Nostre  langue  a  cette  façon 
Que  le  terme  qui  va  devant 
Volontiers  régit  le  suivant... 
La  chanson  fut  bien  ordonnée 
Qui  dit  :  Wamour  vous  ay  donnée. 

Amour  était  alors  du  féminin.  Marot  dit  plus 
loin  : 

Il  faut  dire  en  termes  parfaits  : 
Dieu  en  ce  monde  nous  a  faits, 
Faut  dire  en  paroles  parfaites  : 
Dieu  en  ce  monde  les  a  faites... 

S'il  s'agit  des  dames  bien  entendu: 

Et  ne  faut  point  dire  en  effet 
Dieu  en  ce  monde  les  a  fait, 
Ne  «oms  a  fait  pareillement, 
Mais  nous  a  faits  tout  rondement. 

Marot  allègue  ensuite  l'italien  où  cette  règle  est 
appliquée,  mais  dans  son  exemple,  il  met  par  inadver- 
tance, le  nominatif  pour  l'accusatif,  et  écrit:  Dio  noi 
a  fatti  au  lieu  :  de  Dio  ci  a  fatti. 

Ces  vers  sont  cités  comme  loi  au  commencement 
du  siècle  suivant  par  Vaugelas  et  par  Ménage;  la 
Grammaire  de  Ramus  —  ce  contemporain  de  Rabe- 
lais que  nous  avons  vu  figurer  dans  l'histoire  de 
Couillatris  —  se  prononce  dans  le  même  sens. 

Ces  écrivains  sont  d'avis  que,  lorsque  le  verbe  est 
conjugué  avec  l'auxiliaire  avoir,  le  participe  s'accorde 
avec  son  régime  direct,  si  ce  régime  direct  est  placé 
avant;  et  ne  s'accorde  pas  s'il  est  placé  après, 
n  27* 


420  LA    GRAMMAIKE    DE   RABELAIS. 

Sur  mes  deux  bras  ils  ont  la  main  posée.  Les  sciences  que 
j'ai  apprises. 

et 

Sur  mes  deux  bras  iis  ont  posé  la  main.  J'ai  appris  les 
sciences. 

Ramus,  Vaugelas,  Ménage,  Arnauld  se  livrent  à 
des  considérations  assez  longues  pour  trouver  la  rai- 
son de  cette  différence  dans  l'accord  du  participe  et 
n'y  parviennent  pas. 

Arnauld  (Grammaire  générale)  est  celui  qui  se 
rapproche  le  plus  de  la  vraie  théorie,  et,  en  pres- 
sant bien  les  mots  qu'il  emploie,  on  l'y  trouverait; 
il  est  évident  cependant  qu'il  a  plutôt  entrevu  que 
vu  nettement  la  loi. 

Cette  loi,  que  personne  n'a  encore  formulée  à  no- 
tre connaissance,  la  voici  : 

Quand  on  pense  à  l'action,  le  participe  est  un 
temps  du  verbe  et  reste  invariable. 

Quand  on  pense  à  l'état,  à  la  situation,  le  parti- 
cipe est  un  adjectif  et  s'accorde  avec  le  mot  dont 
il  indique  l'état,  la  situation. 

Cela  dépend  de  la  tournure  de  la  phrase.  Si  je 
dis  : 

J'ai  écrit  une  lettre  ce  matin. 

Je  pense  que  j'ai  fait  l'action  d'écrire.  Je  ne  fais 
pas  accorder  ce  participe. 

La  lettre  que  j'ai  écrite  ce  matin  est  restée  sur  ma  table. 

Je  pense  à  la  lettre,  qui  est  écrite,  et  je  fais  ac- 
corder le  participe  avec  «lalettro.  Dans  la  première 
phrase  ce  qui  me  préoccupe,  c'est  l'acte  que  j'ai 
fait.  Dans  la  seconde,  c'est  le  résultat  de  cet  acte, 
c'est  la  lettre  écrite. 

Cette  théorie  rend  compte  de  toutes  les  anomalies 


PRÉPOSITIONS    ET    ADVERBKS.  421 

que  présente  l'accord  des  participes,  actifs  et  passifs. 
Nous  aurons  occasion  de  la  développer  ailleurs. 

Mais  la  règle  a  eu  quelque  peine  à  s'établir.  Au 
XVIe  siècle  et  même  au  commencement  du  XVIIe,  on 
hésitait  dans  beaucoup  de  cas.  Rabelais  applique  or- 
dinairement la  règle,  mais  pas  toujours. 

Elle  est  appliquée  dans  cette  phrase: 

Le  bon  Dieu  nous  a  fait  ce  bien  qu'il  nous  les  a  révélés 
annoncés,  déclarés  et  apertement  décrits  par  les  sacrés  Bibles 
(III,  30). 

Mais  elle  est  violée  dans  la  suivante  : 

Faites-moy  venir  les  deux  gentilzhommes  personnellement 

devant  moy  :  et,  quand  je  les  auray  ony,  je  vous  en  diray  mon 

opinion  (II,  10). 

Ici,  il  a  plus  pensé  à  l'action  qu'à  l'état. 

XXVI. 

Chez  Rabelais,  les  prépositions  sont  souvent  sépa- 
rées, par  un  assez  grand  nombre  de  mots,  des  infi- 
nitifs qu'elles  régissent,  comme  cela  se  fait  encore 
aujourd'hui  dans  le  style  judiciaire. 

Il  inventa  l'art  militaire  et  armes  pour  grain  défendre,  mé- 
decine et  astrologie,  avec  les  mathématiques  nécessaires,  pour 
grain  en  saulveté  par  plusieurs  siècles  garder  et  mettre  hors 
les  calamités  de  l'air,  deguast  des  bestes  brutes,  larecin  des 
briguands.  (IV,  61.) 

Guignemault  subitement  en  Monspellier  trespassa  pour  de 
biays  s'estre  avec  un  tranche  plume  tiré  un  ciron  de  la  main 
(IV,  17). 

Quelqu'un  de  ses  amis  luy  demanda  quelle  cause  le  mouvoit 
à  son  corps,  son  esprit,  son  tonneau  ainsi  tourmenter  (III,  Pro- 
logue). 

Rabelais  se  sert  souvent  d'une  locution  qu'on 
trouve  rarement  chez  les  autres  écrivains.  Il  supprime 
après  devaDt  le  passé  de  l'infinitif. 


422  LA    GRAMMAIRE    DE   RABELAIS. 

Mais  avoir  diligemment  recherché,  trouvèrent  tout  le  pays, 
à  l'environ  en  paix  et  silence  (I,  26). 

Pantagruel,  avoir  entièrement  conquesté  le  pays  de  Dipso- 
die,  en  iceluy  transporta  une  colonie  de  Utopiens  (III,  1). 

Pantagruel,  avoir  lu  le  totaige  [tout],  dist  à  Panurge  en  sous- 
pirant  :  Vous  estes  bien  en  point  (III,  18). 

Cette  tournure  n'est  pas  tout  à  fait  insolite.  Henri 
Estienne  la  mentionne  dans  son  Traité  de  la  confor- 
mité du  langage  français  avec  le  grec. 

Nostre  langage,  dit-il,  omet,  en  certaines  façons  de  parler, 
les  prépositions,  et  principalement  a  coustume  d'omettre  son 
après.  Quand  elle  dit  :  estre  venu,  avoir  disné,  pour  :  après  estre 
venu,  après  avoir  disné. 

M.  Livet,  dans  son  livre  sur  les  Grammairiens 
du  XVIe  siècle,  dit  qu'il  copie  textuellement  cette 
remarque  sans  la  comprendre.  Lorsqu'il  a  écrit  ces 
mots,  il  n'avait  évidemment  pas  lu  Pantagruel. 

Rabelais  et  ses  contemporains  placent  générale- 
ment l'adverbe  avant  le  verbe,  contrairement  à  ce 
qui  se  fait  aujourd'hui. 

Presque  tous  les  animaulx,  par  fatale  disposition,  se  éman- 
cipèrent de  lui,  et  ensemble  tacitement  conspirèrent  phts  ne  le 
servir,  phts  ne  luy  obéir,  en  tant  que  résister  pourroient  ;  mais 
lui  nuire  selon  leur  faculté  et  puissance  (III;  8). 

XXVII. 

Au  moyen  âge,  on  employait  moy,  toy,  soy,  au  lieu 
me,  te,  se,  lorsque  l'harmonie  de  la  phrase  le  requé- 
rait : 

Nature  a  fait  le  jour  pour  soy  exercer,  pour  travailler.... 
La  nuict  vient,  il  convient  cesser  labeur  et  soy  restaurer  par 
bon  pain,  bon  vin  et  bonnes  viandes  ;  puis  soy  quelque  peu 
esbaudir,  coucher  et  reposer  (III,  15). 

Chez  Rabelais,  les  pronoms  :  dont,  de  quoi,  par 
quoi  commencent  très  bien  une  phrase  qui  se  lie 


DÉTERMINATIFS.  423 

ainsi  à  la  précédente,  bien  qu'elle  en  soit  séparée 
par  un  point. 

Le  premier  que  je  trouvai  fut  un  homme  qui  plantoit  des 
choux,  Dont  tout  esbahy  lui  demandai  :  Mon  ami,  que  fais-tu 
icy  ?  (II,  32). 

Rabelais  écrit  parfois  leur  avec  un  s,  quand  ce  pro- 
nom est  au  datif  pluriel;  niais  il  l'écrit  plus  souvent 
sans  s. 

Mercure  ne  se  voudra  asservir  es  autres,  car  il  ne  leurs  est 
en  rien  debteur  (III,  3). 

XXVIII. 

Quand  le  substantif  est  employé  dans  le  sens  le 
plus  général,  Rabelais  et  ses  contemporains  suppri- 
ment ordinairement  l'article,  comme  nous  faisons 
dans  les  locutions  proverbiales  : 

Si  demandez  comment,  par  couleur  blanche,  nature  nous  in- 
duict  entendre  joye  et  liesse,  je  vous  réponds  que  l'analogie 
et  conformité  est  telle  (1, 10). 

L'article  défini  le,  la,  les  a  chez  Rabelais  et  ses 
contemporains  des  formes  qu'il  a  perdues.  Au  datif, 
Rabelais  emploie  indifféremment  au  et  ou  et  même 
on,  et,  avec  le  pronom  relatif,  auquel,  ouquel  et 
onquel. 

Panurge  le  saluant  lui  mit  on  doigt  médical  de  la  main  gau- 
che un  anneau,  en  la  palle  duquel  estait  un  saphyr  oriental 
(III,  H). 

Il  convenait  tout  mangeable  manger,  le  reste  jeter  on  feu, 
rien  ne  reserver  au  lendemain.  (III,  2.) 

....  Onquel  lieu  ils  ont  trouvé  vos  garnisons.  (I,  33.) 

Cependant  on,  onquel  signifie  proprement  dans  le, 
dans  lequel. 

J'amène  mes  moutons  d'un  pays  onquel  les  pourceaux  ne 
mangent  que  myrobolans.  (IV,  7.) 


424  LA   GRAMMAIRE    DE    RABELAIS. 

Au  lieu  de  aux,  auxquels,  dans  les,  dans  lesquels, 
il  emploie  souvent  es,  esquels. 

Es  uns  escarbouilloit  la  cervelle,  es  autres  rompoit  bras  et 
jambes,  es  autres  avalloit  le  nez,  poschoit  les  yeulx   (I,  27). 

Fuis  les  compagnies  des  gens  esquelz  tu  ne  veulx  point  res- 
sembler (II,  £•). 

En  jouant,  recoloient  les  passages  des  auteurs  anciens  esquelz 
est  faite  mention,  ou  prise  quelque  métaphore  sur  k.eluy  jeu 
(1,  24). 

Nous  ayons  conservé  cette  forme  de  l'article  dans 
quelques  locutions  spéciales  :  bachelier  ès-lettres, 
docteur  ès-sciences. 

Quand  il  y  a  plusieurs  substantifs,  on  ne  met  qu'un 
déterminât  if,  qui  s'accorde  avec  le  mot  le  plus  voisin. 

Le  vieil  Macrobe  demandait  à  Pantagruel  comment  et  par 
quelle  industrie  et  labeur  estoit  abordé  en  leur  port  celle  jour- 
née (IV,  25). 

XXIX. 

Les  pluriels  en  ant,  ent  s'écrivent  toujours  par  s 
sans  t.  Après  l,  t  et  /,  le  pluriel  est  toujours  marqué 
par  s  —  excepté  dans  les  mots  en  au  et  eu,  qui  re- 
çoivent un  x  après  l. 

Les  geans,  voyan3  que  tout  leur  camp  estoit  noyé,  emportè- 
rent leur  roy  Anarche  à  leur  col  le  mieulx  qu'ils  peurent  hors 
du  fort  (II,  29). 

Quand  jadis,  en  Gaule,  les  serfz,  varletz  et  appariteurs 
estoient  tous  vifz  bruslés  aux  funérailles  et  exeques  de  leurs 
maistres  et  seigneurs,  n'avoient-ilz  belle  peur  que  leurs  mais- 
tres  et  seigneurs  mourussent  ?  (111,3). 

On  trouve  souvent  aussi  ces  terminaisons  en  aux 
et  en  eux,  sans  l.  On  a  supprimé  cette  dernière  let- 
tre, mais  on  a  conservé  x,  dont  l'emploi  s'est  alors 
trouvé  sans  explication. 


REMARQUES    DIVERSES.  425 

XXX. 

Les  mots  qui  sont  terminés  maintenant  en  cher, 
gcr,  etc.,  étaient  terminés  alors  en  ier:  bergier,  bou- 
langier,  mesnagier,  orangier,  rochier,  etc. 

Dans  les  premiers  livres,  Rabelais  dit  constamment 
les  yeulx,  mais  dans  le  quatrième  nous  trouvons  trois 
fois  les  ϕlz. 

Rabelais  décline  le  mot  famille  dans  cette  phrase  : 

Comme  si,  le  père  familles  [pater  familias]  estant  à  table 
opulente,  en  bon  appétit,  au  commencement  de  son  repas,  on 
voyait  en  sursault  espouvanté  soy  lever...  (III,  14.) 

Rabelais  conjugue  généralement  les  verbes  comme 
nous  les  conjuguons.  Quelquefois,  mais  rarement,  il 
donne  la  terminaison  arent  à  la  troisième  personne 
plurielle  du  passé  défini  :  ils  conquestamrô.  Il  ter- 
mine beaucoup  plus  souvent  les  passés  définis  et  les 
imparfaits  du  subjonctif  de  la  première  conjugaison 
en  is  et  isse  :  Il  torabit.  que  vous  tenissiez.  Il  em- 
ploie conjointement  les  deux  futurs:  lairra  et  lais- 
sera. Il  emploie  le  participe  présent  savant  au  lieu 
de  sachant,  le  participe  passé  dissolu  au  lieu  de 
dissous,  etc.,  etc.  Dans  les  verbes  où  le  passé  défini 
s'écrit  maintenant  comme  le  présent  de  l'indicatif,  il 
indique  la  voyelle  longue  par  s  :  il  finit  maintenant, 
il  finist  hier. 

Il  emploie  des  diminutifs  et  des  augmentatifs  peu 
ou  point  usités  aujourd'hui,  mais  il  n'en  abuse  pas 
autant  que  le  feront  les  poètes  de  la  Pléiade. 

XXXI. 

Quelques  mots  que  nous  ne  séparons  pas,  se  trou- 
vent écrits  séparément  chez  lui.  —  Le  verbe  voir  se 
conjugue  dans  voici,  voilà. 


426  RABELAIS    COMPARÉ 

Voyez  ci  nos  ennemis  qui  accourent  (II,  25).  -  Voyez  ci  notre 
songeur  (III,  14).  -  Or,  voyez  ci  que  vous  ferez  (III,  10). 

Voy  ci  les  géants  (II,  29).  -  Voy  la  quant  à  la  première  par- 
tie du  sermon  (III,  27).  -  Voyez  la  votre  argent  (IV,  6). 

Le  mot  cependant  (pendant  cela)  est  toujours 
écrit  en  deux  mots  ;  quelquefois  on  le  décompose  : 

Iceluy  temps  pendant  a  donné  plus  de  quatre  mille  senten- 
ces définitives  (III,  36). 

XXXII. 

Résumons  en  quelques  mots  les  caractères  du 
style  et  de  la  langue  de  Rabelais  : 

Large  emploi  des  inversions  ;  le  régime  très  sou- 
vent placé  en  avant  ;  avec  les  verbes  neutres  et  pas- 
sifs, le  sujet  placé  souvent  après  le  verbe.  —  Omis- 
sion fréquente  des  pronoms  sujets,  et  presque  cons- 
tante du  pronom  impersonnel  il. 

Usage  très  fréquent  du  participe  présent,  quel- 
quefois se  rapportant  au  sujet  de  la  phrase,  et  for- 
mant le  plus  souvent  ce  que  les  Latins  appellent  un 
ablatif  absolu. 

Emploi  du  subjonctif  sans  conjonction;  emploi  de 
l'infinitif  comme  substantif;  les  noms  abstraits 
évités. 

Omission  de  l'article  dans  un  certain  nombre  de 
cas  ;  phrasés  longues,  souvent  entrecoupées  par  des 
parenthèses;  mots  disposés  savamment,  de  manière 
à  faire  image  ou  à  produire  un  effet  voulu  d'harmo- 
nie ;  tournures  un  peu  tourmentées  ;  ellipses  fré- 
quentes. 

Richesse  extrême  du  style  et  du  vocabulaire;  en- 
tassement de  synonymes,  de  mots  disposés  en  gra- 
dation, jeux  de  mots  ;  style  chaud,  bruyant  et 
sanguin. 


AVEC    MONTAIGNE.  427 

XXXIII. 

Pour  se  rendre  bien  compte  du  caractère  spécial 
de  ce  style  et  de  cette  langue,  il  est  bon  de  mettre 
en  regard  quelques  lignes  des  trois  écrivains  les 
plus  éminents  de  l'époque. 

L'écrivain  du  XVIe  siècle  dont  le  style  ressemble 
le  plus  à  celui  de  Rabelais,  c'est  Montaigne.  Il  a 
autant  de  couleur  et  d'entrain,  mais  sa  couleur  est 
moins  riche,  son  faire  moins  large;  ses  images  ont 
moiDS  d'ampleur.  Le  style  de  tous  deux  est  lumi- 
neux, mais  d'une  lumière  différente.  Quand  on  passe 
de  Montaigne  à  Rabelais,  on  se  sent  comme  ébloui, 
comme  si  l'on  passait  d'un  paysage  richement  éclairé 
par  la  lune  à  une  scène  éclairée  par  un  splendide 
soleil  de  midi. 

Prenons  pour  établir  la  comparaison  une  des  pa- 
ges les  plus  animées  de  Montaigne,  une  page  où  l'au- 
teur des  Essais  nous  entretient  de  l'éducation  des 
enfants  et  nous  prêche  en  théorie  ce  que  Rabelais 
nous  a  montré  en  action  :  il  s'agit  des  leçons  con- 
fiées à  la  mémoire  de  l'enfant. 

On  ne  cesse  de  criailler  à  nos  oreilles,  comme  qui  verseroit 
dans  un  entonnoir  ;  et  nostre  charge  ce  n'est  que  de  redire  ce 
qu'on  nous  a  dit.  Je  voudrois  que  [le  maître]  corrigeast  cette 
partie,  et  que  de  belle  arrivée  selon  la  portée  de  l'ame,  qu'il 
a  en  main,  il  commençast  à  la  mettre  sur  la  montre,  luy  fai- 
sant gouster  les  choses ,  les  choisir  et  discerner  d'elle  mesme. 
Quelquefois  luy  ouvrant  le  chemin,  quelquefois  le  luy  laissant 
ouvrir.  Je  ne  veulx  pas  qu'il  invente  et  parle  seul  :  je  veulx 
qu'il  escoute  son  disciple  parler  à  son  tour.  Socrate  et  depuis 
Arcesilaus  faisoient  premièrement  parler  leurs  disciples,  et  puis 
ils  parloient  à  eux.  Il  est  bon  qu'il  le  face  trotter  devant  luy 
pouf  juger  de  son  train  :  et  juger  jusques  à  quel  point  il  se 
doibt  ravaller  pour  s'accomoder  à  sa  force.   A  faute  de  cette 


428  RABELAIS    COMPARÉ 

proportion,  nous  gaston3  tout.  Et  de  la  sçavoir  choisir  et  s'y 
conduire  bien  mesurement,  c'est  une  de  plus  ardues  besongnes 
que  je  sçache.  Et  est  Peffect  d'une  haute  ame  et  bien  forte, 
sçavoir  condescendre  à  ses  allures  puériles  et  les  guider,  Je 
marche  plus  ferme  et  plus  seur,  à  mont  qu'à  val ...  .  Que 
[le  maître]  ne  demande  pas  seulement  [à  l'enfant]  compte  des 
mots  de  sa  leçon,  mais  du  sens  et  de  la  substance.  Et  qu'il 
juge  du  profit  qu'il  aura  faict ,  non  par  le  tesmoignage  de 
sa  mémoire,  mais  de  sa  vie.  Que  ce  qu'il  viendra  d'appren- 
dre, il  le  lui  face  mettre  en  cent  visages  et  accommoder  à  au- 
tant de  divers  subjets,  pour  voir  s'il  l'a  bien  pris  et  bien  faict 
sien...  C'est  tesmoignage  de  crudité  et  indigestion  que  de  re- 
gorger la  viande  comme  on  l'a  avallée  ;  l'estomach  n'a  pas  fait 
son  opération,  s'il  n'a  fait  changer  la  façon  et  la  forme,  à  ce 
qu'on  lui  aura  donné  à  cuire....  Les  abeilles  pillotent  deçà  de- 
là les  fleurs,  mais  elles  en  font  après  le  miel,  qui  est  tout 
leur  ;  ce  n.est  plus  thin  ny  marjolaine.  Ainsi  les  pièces  em- 
pruntées d'autruy,  il  les  transformera  et  confondra  pour  en 
faire  un  ouvrage  tout  sien.  {Essais,  livre  1er,  ch.  25.  De 
l'institution  de3  enfants.  1580). 

Certes  voilà  un  style  merveilleux  d'entrain.  On 
ne  peut  dire  que  les  images  y  manquent  ;  il  y  en  a 
une  à  chaque  partie  de  phrase  ;  mais  chez  Rabelais 
l'image  se  développe.  Montaigne  se  borne  à  l'indi- 
quer. Le  style  y  gagne  en  rapidité,  il  y  perd  en  am- 
pleur. Montaigne  est  plus  philosophe  dans  son  style, 
mais  Rabelais  est  plus  poète  dans  le  sien. 

Voilà  pour  f  ensemble.  Quant  aux  détails  gramma- 
ticaux, la  phrase  est  tout  autre.  Il  n'y  a  presque  plus 
d'inversions  ;  le  sujet  commence,  puis  vient  le  verbe, 
puis  le  complément.  S'il  y  a  quelques  exceptions,  elles 
sont  rares  ;  les  pronoms  sujets  sont  généralement 
exprimés  ;  il  y  a  peu  de  ces  compléments  absolus 
avec  ou  sans  participes  présents,  si  chers  à  Rabelais; 
les  articles  sont  à  la  place  où  nous  les  mettrions  au- 
jourd'hui, et  comme  la  phrase  est  courte,  l'auteur  n'a 


AVEC   AMÏOT.  429 

pas  besoin  de  recourir  à  ces  combinaisons  de  mots 
qui  font  en  même  temps  une  harmonie  pour  l'oreille, 
un  tableau  pour  l'intelligence.  Montaigne  n'est  pas 
inférieur  à  Rabelais  comme  écrivain,  mais  il  est  moins 
artiste. 

Amyot  a  moins  de  fermeté,  moins  de  vigueur, 
moins  de  rapidité  que  Montaigne,  il  s'attarde  volon- 
tiers en  chemin  à  la  poursuite  des  images  et  des 
finesses  de  style;  mais  il  est  loin  de  l'élévation  et  de 
l'ampleur  de  Rabelais.  Rabelais  déroule  à  nos  yeux 
un  vaste  tableau  où  s'épanouissent  toutes  les  cou- 
leurs, d'où  s'exhalent  toutes  les  effluves  de  la  vie  ; 
les  couleurs  sont  voyantes;  Rubens  semble  avoir 
passé  par  là.  Il  y  a  plutôt  du  Van  Dyck  chez  Mon- 
taigne. C'est  plus  fin,  plus  discret  et  moins  vigou- 
reux. Le  paysage  est  peint  largement  chez  tous  deux 
cependant,  et  les  fleurs  y  sont  semées  avec  discré- 
tion. Elles  surabondent  chez  Amyot.  Avec  lui,  les 
larges  horizons  disparaissent,  mais  les  petits  sentiers 
par  où  il  nous  mène  sont  si  frais,  que  nous  n'avons 
pas  le  droit  de  nous  plaindre. 

On  a  déjà  pu  remarquer  le  caractère  de  son  style 
dans  quelques  passages  que  nous  lui  avons  emprun- 
tés. Les  lignes  suivantes  sont  extraites  de  sa  traduc- 
tion des  Pastorales  de  Longus,  publiée  en  1559, 
quelques  années  seulement  après  la  mort  de  Ra- 
belais : 

Or  estoit-il  environ  le  commencement  du  printemps  que 
toutes  fleurs  sont  eu  vigueur,  celles  des  bois,  celles  des  prez, 
et  celles  des  montaignes  ;  aussi  ja  commenceoient  les  abeilles 
à  bourdonner,  les  oyseaux  à  rossignoler,  et  les  aigneaux  à  sau- 
teler  ;  les  petits  moutons  bondissoient  par  les  montaignes,  les 
mouches  à  miel  murmuroient  par  les  prairies,  et  les  oyseaux 
faisaient  resonner  les   buissons  de  leurs  ebantz.   Ainsi  ces 


430  KABELMS   COMPARÉ 

deux  [enfants]  voyans  que  toutes  choses  faisoient  bien  leur  deb- 
voir  de  s'esgayer  à  la  saison  nouvelle,  se  mirent  pareillement 
à  imiter  ce  qu'ilz  voyoient  et  qu'ilz  oyoient  aussi  ;  car  oyans 
cbaDter  les  oyseaux,  ilz  chantoient  ;  voyans  saulter  les  ai- 
gneaux,  ilz  saultoient;  et  comme  les  abeilles,  alloyent  cueil- 
lans  des  fleurs,  dont  ils  jettoient  une  partie  en  leurs  seins,  et 
de  l'autre  faisoient  de  petits  cbapeletz ,  qu'ilz  portoient  aux 
Nymphes,  et  faisoient  toutes  choses  ensemble,  paissans  leurs 
troupeaux  l'un  auprès  de  l'autre, 

Ici  la  phrase  ne  va  pas  droit  au  but  comme  chez 
Montaigne.  Il  y  a  de  la  recherche  dans  la  coupe  des 
propositions,  et,  dans  la  disposition  des  mots,  une  re- 
cherche un  peu  enfantine,  un  peu  mignarde.  Du  reste, 
presque  tout  ce  qui  caractérise  la  phrase  rabelai- 
sienne a  disparu.  Pas  d'inversions ,  le  pronom  sujet 
est  partout  exprimé  ;  un  seul  participe  présent,  mais 
se  rapportant  au  sujet  de  la  phrase  ,  et  précédé  de 
son  sujet ,  pas  de  complément  absolu ,  l'article  par- 
tout où  nous  le  mettrions  aujourd'hui.  La  seule  diffé- 
rence notable  avec  notre  grammaire  moderne  est 
tout  orthographique  :  l'accord  du  participe  présent, 
z  employé  pour  marquer  le  pluriel  dans  certains 
cas,  etc. 

Le  style  de  Calvin  diffère  plus  notablement  encore 
de  celui  du  curé  de  Meudon.  Avec  Calvin,  sauf  quel- 
ques mots  vieillis,  nous  pourrions  nous  croire  au 
dix-septième  siècle.  Une  construction  toute  logique, 
partout  le  sujet,  puis  le  verbe,  puis  le  complément; 
l'adverbe  va  se  placer  après  le  verbe  ;  pas  d'ellipse, 
pas  de  mots  sous  entendus,  pas  le  moindre  caprice  ; 
tout  au  plus  un  adjectif  que  nous  mettrions  aujour- 
d'hui après  le  substantif  et  que  Calvin  place  avant. 
Des  propositions  courtes,  non  détachées  comme  dans 
les  Nouvelles  Nouvelles,  mais  toutes  enchaînées.  Des 


AVEC   CALVIN  431 

alinéas  solides  et  d'une  seule  pièce ,  construits  non 
à  l'aide  des  mots,  mais  par  la  force  du  raisonnement. 
Entre  le  style  de  Calvin  et  celui  de  Rabelais  ,  il  y 
a  toute  une  révolution.  De  la  Renaissance  joyeuse, 
ivre  d'elle-même,  et  souriant  à  la  vie,  nous  avons 
passé  à  la  Réforme,  grave,  sombre,  et  voyant  partout 
les  effets  de  la  colère  divine. 

Le  passage  suivant  a  pour  but  de  prouver  l'exis- 
tence de  Dieu  : 

Veu  que  Dieu  a  voulu  que  la  fin  principale  de  la  vie  bien- 
heureuse fust  située  en  la  cognoissance  de  son  nom  :  afin  qu'il 
ne  semble  point  qu'il  veuille  forclorre  à  aucuns  l'entrée  en 
félicité,  il  se  manifeste  à  tous  clairement.  Car  comme  ainsi 
soit  que  de  nature  il  soit  incompréhensible  et  caché  à  l'in- 
telligence humaine  :  il  a  engravé  en  chascune  de  ses  œu- 
vres certains  signes  de  sa  majesté  :  par  lesquelz  il  se  donne 
à  cognoistre  à  nous  selon  notre  petite  capacité.  Je  dy  signes  si 
evidens  et  si  notoires  que  toute  excuse  d'ignorance  est  os- 
tee  aux  plus  aveugles  et  aux  plus  rudes  du  monde.  Par  quoy 
combien  que  son  essence  nous  soit  occulte  :  neantmoins  ses 
vertuz,  lesquelles  apparaissent  as9iduellement  devant  nos 
yeulx,  le  desmontrent  tel ,  qu'il  nous  est  expédient  de  le  co- 
gnoistre pour  nostre  salut.  Premièrement  de  quelque  costé 
qu'on  tourne  les  yeulx,  il  n'y  a  nulle  si  petite  portion  du 
monde,  en  laquelle  ne  reluyse  pour  le  moins  quelque  estincelle 
de  sa  gloire.  Singulièrement  on  ne  peut  d'un  regard  contem- 
pler ce  beau  chef  d'œuvre  du  monde  universel  en  sa  longueur 
et  largeur  qu'on  ne  soit ,  par  manière  de  dire ,  tout  esblouy 
d'abondance  infinie  de  lumière. 

Qui  croirait  que  V Institution  chrétienne  d'où  ces  li- 
gnes sont  tirées,  a  été  publiés  en  1558,  un  an  avant  le 
passage  d'Amyot  que  nous  venons  de  citer,  quelques 
années  seulement  après  le  quatrième  livre  de  Pan- 
tagruel1? 

Rabelais,  comme  on  le  voit,  a  un  style  bien  à  lui. 


432  LA   PRONONCIATION    ET    L'ORTHOGRAPHE 

XXXIV. 

On  a  beaucoup  discuté  sur  l'orthographe  à  em- 
ployer dans  la  reproduction  de  ses  œuvres.  Chaque 
éditeur  a  son  système.  Avant  de  pouvoir  émettre  un 
jugement  sur  ce  sujet,  il  y  a  une  question  prélimi- 
naire à  débattre,  c'est  celle  de  la  prononciation. 

Il  y  a,  comme  le  fait  remarquer  M.  Brachet,  deux 
systèmes  d'orthographe,  celui  qui  peint  la  prononcia- 
tion et  celui  qui  rappelle  l'étymologie.  Aux  douzième 
et  treizième  siècles,  on  ne  songea  qu'à  la  prononcia- 
tion et  l'on  écrivit  comme  on  parlait.  Aux  quinzième 
et  seizième  siècles,  on  voulut  indiquer  les  lettres  éty- 
mologiques et  on  le  fit  souvent  à  tort  et  à  travers, 
comme  nous  avons  déjà  eu  occasion  de  le  faire  re- 
marquer. 

Nous  sommes  donc  en  présence  d'un  système  mixte, 
maintenu  encore  aujourd'hui.  Certains  mots  ,  s'écri- 
vent comme  on  les  prononce  et,  dans  d'autres,  il  y  a 
des  lettres  parasites  ou  dormantes. 

Les  lettres  parasites  ajoutées  au  quinzième  et  sur- 
tout au  seizième  siècle  pour  rappeler  l'origine  du 
mot,  se  prononçaient-elles? — Non,  tout  le  monde  est 
d'accord  là-dessus. 

Mais,  à  l'époque  antérieure,  losqu'on  écrivait  uni- 
quement pour  peindre  le  son,  y  avait-il  des  lettres 
parasites,  des  lettres  non  prononcées  ? 

C'est  ici  que  commencent  les  divergences  entre  les 
écrivains.  Nous  ne  pouvons  discuter  ici  les  systèmes, 
et  pour  ne  pas  trop  nous  écarter  de  notre  sujet,  nous 
nous  bornerons  à  émettre  notre  opinion  en  la  moti- 
vant sommairement,  sauf  à  l'établir  plus  complète- 
ment dans  un  autre  ouvrage. 


AU   XVI"    SIÈCLE.  433 

On  s'habitue  depuis  trois  quarts  de  siècle  à  pronon- 
cer toutes  les  lettres  écrites,  mais  il  était  loin  d'en 
ptre  ainsi  au  siècle  dernier.  Cuax  à  qui  il  est  arrivé 
de  causer  avec  des  personnes  parvenues  à  lTige 
d'homme  avant  1789  ont  pu  s'assurer  du  fait. 

Citons  quelques  exemples  au  hasard  :  neufs  (nou- 
veaux) se  prononçait  neus,  des  souliers  neus  ;  expo- 
ser, esposer;  chasseur,  chasseux  ;  le  roi  se  prononçait 
le  roué  en  une  syllabe  ;  royal,  ro-ial  ;  on  disait  il 
aime,  et  îs  (ils)  aiment,  etc. 

A  défaut  de  témoignages  vivants  de  cette  pronon- 
ciation, on  peut  consulter,  soit  les  Grammaires  et  au- 
tres livres  qui  l'indiquent,  soit  les  poètes  qui  font  ri- 
mer entre  eux  des  mots  qui  ne  riment  plus  pour  nous. 

Ainsi  Quicherat  dans  son  Traité  de  la  versification 
française.,  nous  montre  qu'autrefois  —  antérieure- 
ment au  dix-septième  siècle,  il  est  vrai  — serfs  rimait 
avec  revers  ;  Juifs  avec  je  fuis  et  avec  ennuis  ;  je 
vis  avec  vifs  ;  neufs  avec  cheveux  ;  Egypte  eweepetite, 
David  avec  fini  ;  les  coqs  avec  les  échos,  etc. 

Dans  un  sonnet  de  Joachim  du  Bellay  publié  en 
1558,  nous  trouvons  les  mots  suivants  placés  à  la 
rime  ;  Grecs,  regrets,  sacrez,  secrets,  qui  nous  mon- 
trent à  la  fois  le  c  muet  dans  grec,  et  l'è  grave  ne 
différant  pas  de  Yé  aigu. 

Nous  n'avons  plus  qu'un  petit  nombre  de  con- 
sonnes à  peu  près  constamment  muettes  à  la  fin  des 
mots  :  s,  t,  x,  s  :  je  crois,  il  croi£,  la  crois;,  le  ne-?. 

D'autres  se  prononcent  ou  ne  se  prononcent  pas 
suivant  l'occasion  :  le  troc  et  l'estomac  ;  Davir?  et  le 
nid,  la  cle/  et  la  nef;  le  gvog  et  le  rah#  ;  subtil  et 
le  cheni?  ;  le  cap  et  le  champ  ;  le  fer  et  le  berger. 

La  règle  générale  est  aujourd'hui  de  prononcer  la 
n  28 


434  LA    PRONONCIATION    ET    L'OIITHOGRAPHE. 

finale  ;  on  dit  envers-z-elle  et  non  enver  elle  ;  le 
respec  et  non  le  respè;  seulement,  ce  qui  est  aujour- 
d'hui la  règle,  était  autrefois  l'exception. 

Mais  à  l'époque  même  où  l'on  ne  reconnaissait  de 
règles  d'orthographe  que  la  prononciation,  pourquoi 
écrivait-on  ces  consonnes,  qui  devaient  rester  muet- 
tes ?  C'est  qu'elles  n'étaient  pas  muettes  complète- 
ment, elles  étaient  seulement  dormantes,  elles  repa- 
raissaient dans  les  dérivés  ;  on  les  prononçait  même 
quelquefois,  lorsque  le  mot  suivant  commençait  par 
une  voyelle,  par  exemple  on  prononçait  :  cheva,  ma, 
ruissè,  marte,  etc.  ;  mais  on  disait  :  un  cheva?  entier  ; 
le  ma?  aux  yeux,  le  misse?  au  moulin,  avoir  marte? 
en  tête,  etc. 

XXXV. 

Aujourd'hui  l  final  se  prononce ,  quelques  mots  en 
il  font  presque  seuls  exception:  cheni?,  feni?,  fusi?,  ou- 
tïl,  etc.  ;  r  final  se  prononce,  excepté  dans  les  mots  en 
cher,  ger,  lier,  1er,  yer  et  les  infinitifs  de  la  première 
conjugaison.  Autrefois  ces  lettres  ne  se  prononçaient 
presque  jamais. 

Nombre  d'auteurs,  —  M.  Brachet  entre  autres,  — 
nous  disent  que  r  final  sonnait  au  seizième  siècle  et 
au  commencement  du  dix-septième  dans  les  verbes 
de  la  première  conjugaison  en  er,  comme  dans  ceux 
de  la  seconde  en  ir.  C'est  une  erreur.  LV  ne  se 
prononçait  alors  ni  dans  les  verbes  de  la  première 
ni  dans  ceux  de  la  seconde  conjugaison. 

On  allègue  les  rimes  hiver,  mer,  air,  dair,  qu'on 
voit  figurer  dans  les  vers  suivants: 

Les  oiseaux  estourdis  les  entendant  hurler 

Quittèrent  aussi  tost  les  campagnes  de  l'air.      Béllem. 


FINALES    EN    «L>.    EN    «ER»    ET    EN    «IR».  435 

Que  dans  ]'air  les  oyseaux,  les  poissons  dans  la  nier 
Se  plaignent  doucement  du  mal  qui  vient  d'aimer. 

Régnier. 

On  cite  des  exemples  du  dix-septième  siècle,  de 
Molière  qui  fait  rimer  arracher  avec  chair,  de  Ra- 
cine qui  fait  rimer  marcher  avec  cher.  On  aurait 
pu  ajouter  à  ces  rimes  les  vers  connus  de  Corneille: 

Ah,  ruses  de  V enfer  ! 
Faut-il 'tant  de  fois  vaincre  avant  de  triompher  ? 

Corneille  abonde  en  rimes  de  ce  genre,  qu'au 
siècle  suivant  on  appelait  rimes  normandes. 

Il  est  évident  que  ces  rimes  ne  sont  légitimes 
que  si  er,  d'arracher,  et  air,  de  chair,  ont  le  même 
son  ;  mais  il  s'agit  de  savoir  quel  était  ce  son,  si 
l'on  prononçait  arrachazV  avec  r  sonore  et  è  ou- 
vert, ou  ché  avec  r  muet  et  é  fermé. 

Nous  avons  sur  la  prononciation  de  Paris  au  XVIe 
siècle  un  assez  curieux  document.  Ce  sont  deux 
épîtres  entre  un  jeune  bourgeois  qui  veut  parler  le 
langage  de  la  cour  et  une  jeune  marchande  dont 
il  est  épris.  Les  deux  correspondants  écrivent  comme 
ils  prononcent  ;  ils  remplacent  IV  par  z ,  etc.  On 
lit  dans  cette  correspondance  : 

f  Je]  vou  Fay  bien  voulu  ecrize 
Afin  de  pallé  de  plu  loing. 
Pensé  que  j'avoy  bien  beroing. 
De  deveni  si  amouzeu. 

'Pallé  remplace  ici  l'infinitif  parler  ;  deveni  rem- 
place devenir;  donc  IV  ne  sonnait  pas  à  cette  épo- 
que dans  les  infinitifs  «  en  langage  courtisan».  Ces 
épîtres  sont  imprimées  dans  les  œuvres  de  Marot, 
mais  on  prétend  qu'elles  ne  sont  pas  de  lui. 

Cette  prononciation  s'est  conservée  pendant  une 
ii  28* 


436  LA    PitONOftCIATION    ET    h  ORTHOSRAPHK. 

partie  du  XVIIe  et  même  du  XVIIIe  siècle.  Les  té- 
moignages abondent  et  il  a  fallu  une  grande  pré- 
vention pour  ne  pas  les  voir.  Que  l'on  ouvre  par 
exemple  les  Bemarques  de  Vaugelas,  un  livre  clas- 
sique en  fait  de  grammaire  et  de  langue,  on  trou- 
vera, à  l'article  H  aspirée  ou  consonne,  (t.  I,  p.  197, 
éd.  de  169.0)  que  r  ne  se  prononce  point  aux  infi- 
nitifs, et  que  aller,  courir  se  prononcent  comme  si 
Ton  écrivait  allé,  court.  Thomas  Corneille  cite  à  ce 
propos  Chapelain,  qui  est  de  l'avis  de  Vaugelas  pour 
les  deux  premières  conjugaisons,  mais  qui  déclare 
que  IV  doit  se  prononcer  dans  les  verbes  en  oir  : 
recevoir  et  non  recevoi  Ménage ,  dans  ses  Obser- 
vations sur  la  langue  française,  chap.  CXI,  dit 
exactement  la  même  chose.  Régnier  Desmarais  aussi, 
dans  son  Traité  de  la  Grammaire  française,  1707. 
On  voit  que  non  seulement  attacher  ne  se  prononçait 
par  attachaire,  mais  que  mourir  se  prononçait  mouri. 
Dans  Y  Art  de  bien  parler  français ,  œuvre  d'un 
réfugié,  De  la  Touche,  qui  écrivait  pour  les  étran- 
gers, on  trouve  : 

La  consonne  r  se  prononce  à  la  fin  des  mots  excepté  1°)  à 
l'infinitif  de  la  première  et  de  la  seconde  conjugaison.  Exem- 
ples :  parler,  finir  ;  parlé,  fini,  etc.  * 

A  défaut  de  ces  autorités  nous  aurions  pu  invo- 
quer les  chants  populaires.  La  Chanson  de  Mal- 
broug,  quelle  qu'en  soit  l'origine ,  reproduit  fidèle- 
ment le  rhythme  et  la  disposition  de  nos  vieilles 
chansons  de  geste  en  alexandrins  à  tirades  mono- 
rimes. Les  rimes  ne  sont  pas  riches  dans  ces  com- 
positions, mais  elles  sont  assonantes  et  indiquent  la 

»  Edition  de  1710,  p.  27.  La  première  édition  de  ce  livre 
est  de  1696,  la  sixième  de  1700. 


FINALES    EX    <L»,    EN    «ER»    ET    EN    «IK».  437 

prononciation  de  là  voyelle.  Or  nous  y  voyons 
partout  les  infinitifs  en  er  rimant  avec  d'autres  mots 
en  é  fermé. 

Madame  à  sa  tour  monte  si  haut  qu'ell'  put  monter; 
EH'  voit  venir  son  page  tout  de  noir  habillé. 

—  Beau  page,  mon  beau  page,  quel  nouvel  apportez  ? 

—  Aux  nouvels  que  j'apporte  vos  beaux  yeux  vont  pleurer. 
Monsieur  Malbroug  est  mort,  est  mort  et  enterré,  etc. 

Même  remarque  pour  la  chanson  qui  se  trouve  dans 
le  Misanthrope,  et  qui  remonte  au  moins  à  Henri  IV  : 

Si  le  roi  n'avait  donné 

Paris  sa  grand  ville, 
Et  qu'il  me  voulût  ôte?- 

L'amour  de  ma  mie,  etc. 

Pour  les  infinitifs  de  la  seconde  conjugaison  nous 
pouvons  invoquer  une  chanson  populaire  non  moins 
connue,  et  qui  date  au  moins  du  XVIe  siècle  : 

Il  monta  sur  un  arbre 
Pour  voir  son  chien  courir, 

Carabt". 
Mais  v'ia  qu'  la  branche  casse 
Et  Guilleri  tomb «'£.... 

Compère  Guilleri, 
Te  lairras-tu  mourir  ? 

XXXVL 

Il  ne  saurait  donc  pas  y  avoir  de  doute  pour  les 
infinitifs  en  er  et  en  ir.  Reste  maintenant  à  prou- 
ver que  chair \  se  prononçait  ché,  enfer,  enfé,  Jupi- 
ter ,  Jupité.  Nous  pourrions  citer  également  en 
preuve  des  chansons  populaires,  mais  nous  avons  un 
texte  irrécusable.  Dans  la  Nouvelle  Méthode  pour 
apprendre  la  langue  latine,  de  Port-Royal,  aux  Règles 
de  la  poésie  française  qui  y  sont  annexées,   art.  III 


438  LA    PRONO5CIA-TÏ0K    ET    L'ORTHOGRAPHE. 

(p.  884  de  l'édition  de  165*),  Lancelot  après  avoir 
cité  ces  deux  vers  de  Ronsard  : 

Sers-moy  de  phare  et  garde  d'abismer 
Ma  nef  qui  flotte  en  si  profonde  mer. 

dit  que  cette  rime  doit  être  réprouvée,  aussi  bien 
que  celle  de  philosopher  avec  enfer  dont  Malherbe 
s'est  rendu  coupable  ,  et  d'autres  rimes  semblables 
qui  se  trouvent  souvent  chez  des  poètes  anciens  et 
nouveaux.  Il  ajoute  : 

Et  il  faut  croire  que  ce  qui  a  introduit  ce  mauvais  usage 
n'a  esté  que  la  mauvaise  prononciation  de  quelques  provinces 
de  France,  principalement  vers  la  Loire  et  dans  le  Yendos- 
mois,  d'où  estoit  Ronsard,  et  dans  la  Normandie  d'où  estoit 
Malherbe,  où  l'on  prononce  mer,  enfer,  Jupiter  avec  un  c 
fermé  comme  aimer,  triompher,  assister. 

Ainsi  dans  les  provinces  du  nord-ouest ,  dans  le 
pays  de  Rabelais  ,  de  Gringoire  ,  de  Marot ,  (né  à 
Caen),  de  Belleau,  de  Baïf,  de  Ronsard,  de  J.  du 
Bellay,  de  Régnier,  de  Vauquelin,  de  Malherbe,  de 
Corneille,  on  prononçait  mé,  enfé,  Jupitê,  et  cette 
prononciation  s'est  maintenue  jusqu'à  présent  dans 
ces  pays.  Il  en  résulte  que,  dans  ce  qu'on  a  appelé 
les  rimes  normandes  de  Corneille ,  ce  n'était  pas 
l'infinitif  qu'on  prononçait  autrement  qu'à  présent, 
c'était  le  mot  rimant  avec  l'infinitif ,  et  Polyeucte 
dans  les  deux  vers  cités  plus  haut  ne  prononçait 
pas  enfère  et  triomphere ,  mais  il  prononçait  ces 
mots  comme  les  prononcent  encore  les  villageois 
du  pays  de  Corneille  : 

Ah  ruses  de  l'enfé  ! 
Faut-il  tant  de  fois  vaincre  avant  de  triomphé  v 

Comme  l'erreur  que  nous  attaquons  ici  est  gêné- 


SONS   QUI    DISPARAISSENT.  439 

ralement  répandue,   on    nous    excusera   sans   doute 
d'avoir  iusisté. 

Revenons  à  Rabelais,  dont  cette  diseussion  nous 
a  quelque  peu  écartés. 

XXXYII. 

Nous  n'avons  pas  fini  sur  la  prononciation  du  XVIe 
siècle  et  par  conséquent  sur  l'orthographe  qu'il  faut 
adopter  quand  on  réimprime  Rabelais. 

Nous  avons  montré  que  la  prononciation  moderne 
tend  à  mettre  au  jour,  à  faire  entendre  des  lettres 
qu'on  laissait  dormir  aux  siècles  précédents.  Mais 
la  langue  a-t-elle  gagné  des  sons?  Loin  de  là,  elle 
en  a  laissé  perdre. 

Depuis  un  siècle,  un  son  a  disparu,  un  autre  est 
en  train  de  disparaître. 

Vh  aspiré  se  prononçait  au  XVIIe  siècle,  toutes 
les  Grammaires  en  font  foi.  Ceux  d'entre  nous  qui 
sont  avancés  en  âge  ont  entendu  leurs  grand'pères 
ou  leurs  grand'mères  le  prononcer.  Aujourd'hui  les 
Grammaires  sont  unanimes  à  attester  que  cette  lettre 
ne  se  prononce  plus. 

L'autre  son  lutte  encore,  c'est  celui  de  II  mouillé. 
Le  français  a  ce  son  en  commun  avec  toutes  les 
langues  romanes,  comme  il  avait  le  son  de  Yh  as- 
piré en  commun  avec  les  langues  germaniques.  L'i- 
talien écrit  notre  II  mouillé  gl,  l'espagnol  IL  sans  i 
avant,  et  le  portugais  Ih.  Ce  son  tend  à  s'effacer 
chez  nous.  Littré  lutte  pour  lui  dans  son  Diction- 
naire, mais  le  Parisien  rési-te.  A  Paris,  il  n'y 
a  que  ceux  qui  sont  venus  du  dehors  qui  sachent 
prononcer:  le  Havre,  paille,  merveille.  Le  Parisien 
prononce  invariablement  le  Avre,  paye,  meruéye. 
ii  28 :f» 


440  LA    PRONONCIATION    ET    i/OKTHOGRAPHE. 

XXVIII. 

C'est  dans  la  classe  des  diphthongues  surtout  que 
le  français  moderne  a  fait  des  pertes.  On  affirme 
par  exemple  que,  dès  le  XVIe  siècle,  ue  se  pronon- 
çait eu,  que  au  se  prononçait  o-  On  se  fonde  sur  ce 
que  les  syllabes  ainsi  écrites  ne  comptent  que  pour 
une  dans  les  vers.  La  raison  n'est  pas  recevable. 
Voix  ne  compte  en  vers  que  pour  une  syllabe;  on 
n'y  entend  pas  moins  distinctement  deux  voyelles 
oa, —  ouè  autrefois;  pied,  lieu  ne  forment  non  plus 
qu'une  syllabe,  et  il  n'y  en  a  pas  moins  une  diph- 
thongue.  Le  mot  eau,  dans  divers  écrits  du  moyen 
âge,  se  présente  sous  cette  forme  iawe,  et  forme 
quelquefois  deux,  mais  aussi  très  souvent  une  seule 
syllabe.  Le  prononçait-on  comme  aujourd'hui?  Evi- 
demment non. 

Au  lieu  de  tout  rapporter  à  notre  prononciation 
actuelle,  comme  ces  historiens  qui  transportaient 
les  allures  de  la  cour  de  Louis  XIV  chez  Clovis  ou 
chez  Dagobert,  cherchons  à  reconnaître  ce  qu'a  pu 
être  la  prononciation  à  d'autres  époques.  Les  dif- 
férences d'accent  qui  existent  aujourd'hui  encore 
entre  deux  villages  limitrophes  doivent  nous  tenir 
en  garde  contre  toute  assimilation  prématurée. 

Mais  quel  témoignage  invoquerons-nous?  Il  en 
est  de  deux  sortes-,  les  uns  morts,  les  autres  vi- 
vants. Les  morts,  ce  sont  les  écrits,  surtout  ceux 
qui  ont  été  confiés  au  papier  à  une  époque  où  la 
préoccupation  de  l'étymologie  ne  s'était  pas  encore 
emparée  des  esprits.  Les  vivants,  ce  sont  les  pay- 
sans, surtout  ceux  qui  sont  isolés  des  grands  cen- 
tres, et  qui  ont  conservé,  sinon  la  langue   d'autre- 


SONS    QUI    DISPARAISSENT.  441 

fois,  au  moins  des  habitudes  de  prononciation  qui 
ont  peu  changé. 

Il  n'est  personne  qui,  en  entendant  parler  les  pay- 
sans, n'ait  été  frappé  de  la  variété  des  sons  émis  par 
eux,  si  bien  que,  si  l'on  veut  noter  leur  prononcia- 
tion, on  a  la  plus  grande  peine,  en  admettant  même 
qu'on  y  parvienne.  On  trouve  dans  leur  langage 
une  foule  de  sons  que  notre  alphabet  n'exprime  pas 
ou  n'exprime  que  d'une  manière  compliquée,  comme 
cette  lettre  russe,  par  exemple,  dont  la  reproduction 
exacte  exige  cinq  de  nos  consonnes  (m,,  chtch).  Eh 
bien,  toutes  les  fois  qu'une  syllabe  prononcée  lettre 
à  lettre  comme  on  l'écrivait  au  XIIIe  siècle,  corres- 
pondra à  un  son  conservé  dans  un  patois  de  la  lan- 
gue d'o?7,  nous  serons  sûrs  de  retrouver  la  pronon- 
ciation que  cette  syllabe  avait  alors. 

Passons  en  revue  quelques-unes  de  ces  prononcia- 
tions encore  existantes,  que  les  linguistes,  auxquels 
elles  sont  inconnues,  suppriment  purement  et  sim- 
plement. 

Ue ,  quoi  qu'on  en  dise ,  ne  représente  pas  le 
son  eu.  Les  Picards  prononcent  encore  aujour- 
d'hui le  mot  feuille  —  fuelle,  et  les  Cotentinais  : 
fueuille ,  en  faisant  de  u-e  une  diphthongue,  qui 
sonne  :  u-e  ou  u-eu.  Au  commencement  du  XVIIIe 
siècle  (voir  notre  citation  de  Cyrano ,  p.  219)  on 
écrivait  encore  feuille,  parce  que,  tout  en  ne  faisant 
eii  que  d'une  syllabe ,  on  prononçait  séparément 
les  deux  lettres.  La  contraction  de  ue,  eu  en  eu,  est 
une  prononciation  toute  moderne,  comme  celle  de 
au  en  o. 

Il  en  est  de  même  de  la  diphthongue  aen,  dans 
le  mot   Caen.  Ceux  qui  parlent  avec  élégance  pro- 


442  LA    PRONONCIATION   ET   L'ORTHOGRAPHE. 

noncent  lan,  mais  les  vieux  habitants  disent  Ca-en 
en  une  syllabe,  dans  laquelle  en  a  le  même  son  que 
dans  examen. 

Palsgrave ,  qui  a  composé  au  XVe  siècle  une 
Grammaire  française  à  l'usage  des  Anglais ,  nous 
dit  que  dans  les  mots  en  aigne,  aige  on  doit  en- 
tendre le  son  de  fi.  M.  Brachet  en  conclut  qu'il 
faut  prononcer  comme  s'il  y  avait  ègne.  C'est  une 
erreur.  Quand  le  son  e  doit  être  entendu,  on  écrit 
e.  La  prononciation  de  ces  mots  devait  être  celle 
qui  s'est  conservée  aux  environs  de  Cherbourg  :  mon- 
tai g  ne,  en  faisant  aï  d'une  seule  syllabe  diplnhon- 
guée.  Les  grammairiens  du  XVIe  siècle  nous  l'af- 
firment d'ailleurs.  Ramus  nous  dit  que  feindre  ne 
doit  pas  se  prononcer  findre,  mais  feindre,  bien  que 
êin  forme  une  seule  syllabe.  Robert  Estienne  nous 
dit  de  même  que  dans  pain ,  vain ,  on  doit  faire 
entendre  l'a  avant  le  son  nasal,  et  ne  pas  pronon- 
cer comme  s'il  y  avait  pin,  vin.  Ainsi  quand  Rabe- 
lais écrit  dedamgner,  gamgner,  on  n'a  pas  le  droit 
de  supprimer  la  nasale,  attendu  que  la  prononcia- 
tion de  ain  dans  ces  mots  n'est  ni  è ,  ni  a ,  mais 
une  diphthongue  nasale  dans  laquelle  on  entend 
a  et  in. 

An,  au  XVIe  siècle  et  au  commencement  du  XVIIe, 
ne  se  prononçait  pas  en.  Henri  Estienne  se  moque 
des  Picards  qui  prononçaient  et  prononcent  encore 
dedens  et  non  dedans.  Corneille  a  grand  soin  d'é- 
crire toujours  :  Flavian ,  Appian  ,  avec  a  et  non 
avec  e. 

Au  se  prononçait  autrefois,  et  se  prononce  en- 
core en  divers  patois  aou,  comme  il  se  prononçait 
chez  les  Romains,  comme  il  se  prononce  dans  tou- 


BONS    QUI    DISPARAISSENT.  443 

tes  les  autres  langues  romanes  et  dans  les  langues 
germaniques,  mais  en  une  seule  syllabe.  Ce  n'est 
que  peu  à  peu  et  presque  de  nos  jours,  que  ce  son 
est  devenu  uniformément  o. 

De  même,  dans  les  mots  où  Ton  trouve  e  devant 
une  autre  voyelle  :  eage,  Jean,  veoir,  cet  e  n'était 
pas  muet  du  tout;  il  formait  une  sorte  d'appoggia- 
ture.  Dans  neige,  on  entendait  également  IV,  mais 
on  appuyait  sur  Vé  ;  c'était  le  contraire  dans  :  je 
veis,  ou  l'on  appuyait  sur  Vi  à  cause  de  Vs  qui  le 
rendait  long.  Dans  le  mot  eau,  on  entendait  une  triph- 
thoDgue  :  é-a-ou. 

Ay  se  prononçait  ê  au  futur  ;  mais  au  passé  dé- 
fini, il  y  avait  diphthongue  et  l'on  appuyait  sur  l'y/, 
si  bien  que  dans  la  prononciation  le  son  de  Va 
s'eflaçait,  et  l'on  avait  pour  la  première  conjugaison 
un  passé  défini  en  i  ;  j'aimai'  (amavi),  il  ama-ït,  nous 
aima-ïines ,  vous  aima-ïtes ,  etc.  Voyez  plutôt  les 
grammairiens  du  XVIe  siècle. 

C'est  cette  forme  que  nous  avons  trouvée  dans 
la  chanson  de  Guilleri  ;  nous  la  trouvons  aussi  dans 
les  épîtres  attribuées  à  Marot,  dont  nous  avons  parlé 
plus  haut  : 

A  propo  vous  souvienty  point 

Du  jour  de  la  sin  Nieoula 

Que  j'etieu  tous  deu  si  tresla 

D'avoir  daucé  ?  Vou  conimensife, 

Aussi  trèsbien  vou  racheviYe  ; 

C'est  au  jardin  mon  peze  entry 

D'avantuze  me  rencontry 

Auprès  de  vou  '. 
A  propos  vous  souvient-il   point   du  jour  de  la  saint 

1  Edition  de  1702,  I,  p.  212  et  suiv.  Dans  l'édition  d'Au- 
guis,  ces  deux  épîtres,  qui  se  trouvent  tome  II,  p.  265  et  sui- 
vantes, sont  indiquées  comme  n'étant  pas  de  Marot. 


444      LA  PRONONCIATION  ET  L  ORTHOGRAPHE. 

Nicolas,  que  nous  étions  tous  deux  si  las  d'avoir  dansé  V 
Vous  commencîtes ,  aussi  très  bien  vous  achevîtes.  C'est 
au  jardin,  mon  père  entry  [entra],  d'aventure  me  rencon- 
try  [rencontra]  auprès  de  vous. 

'Eu  se  prononçait  comme  il  est  écrit:  J'ai  sceu, 
j'ai  veu ,  bewverie ,  etc.,  c'est  encore  la  prononcia- 
tion ordinaire  dans  divers  patois  ;  mais  on  pro- 
nonce aussi:  j'ai  su,  j'ai  vu,  dans  les  mêmes  pays. 
Les  deux  prononciations  paraissent  avoir  coexisté 
de  même  au  XVIe  siècle ,  puisque  nous  trouvons 
dans  Vauquelin  de  la  Fresnaye,  un  poète  normand, 
ces  deux. vers  qui  ne  peuvent  laisser  de  doute: 

—  A  quelle  fin  es-tu  de  ces  ailes  pourveue  ? 

—  J'apprends,  l'homme  a  voler  au-dessus  de  la  nue. 

Tandis  que  nous  trouvons  clans  Th.  de  Beze  : 

L'un  avec  sa  couleur  bleue 
Nous  veult  esblouyr  la  veue. 

Les  finales  en  rier  et  lier,  lorsque  cette  termi- 
naison est  précédée  d'une  consonne,  comme  ouvrier, 
templier  ne  formaient  qu'une  seule  syllabe  au  XVIe 
siècle  et  jusqu'au  milieu  du  XVIIe,  témoin  ce  vers  de 
Rémi  Belleau  : 

L'un  portait  en  sa  main.  .  .  . 

La  hure  d'un  sanglier  aux  défenses  meurtrières. 

Corneille  et  La  Fontaine  ont  nombre  de  vers 
semblables  ,  et  cette  prononciation  s'est  conservée 
en  Basse-Normandie;  seulement  Ye  n'est  pas  tout 
à  fait  fermé  et  penche  un  peu  vers  Yi  :  sangliév, 
meurtrier ,  en  prononçant,  bien  entendu,  iéi  en  une 
seule  syllabe.  L'é  aigu  serait  ici  difficile  à  pro- 
noncer. 


MOTS    MULTIFORMES.  445 

XXXVIII. 

Les  mots  au  XVI0  siècle  n'ont  pas  cette  forme 
arrêtée  et  immuable  qu'ils  ont  prise  depuis  l'épo- 
que de  Louis  XIV.  Ainsi  l'on  trouve  souvent  chez 
Rabelais,  comme  chez  ses  contemporains,  le  même 
mot  sous  des  formes  variées.  Cette  liberté  du  choix 
entre  des  mots  analogues  existait  encore  au  com- 
mencement du  XVIIe  siècle.  Il  faut  consulter  sur 
ce  point  les  Remarques  de  Vaugelas,  mais  surtout 
les  Observations  de  Ménage.  Le  précepteur  de  Mme 
de  Sevigné  et  de  M,,K  de  La  Fayette  discute  longue- 
ment pour  savoir  s'il  faut  dire  :  adversaire  ou  aver- 
saire,  agneau  ou  anneau,  aiguille  ou  aigulle  ;  aume- 
lette  ou  omelette  ;  aragne ,  aragnée ,  arignée  ou 
areignée  ;  arsenal ,  arsénac  ;  balayer  ,  balier  ;  boi- 
ray,  beuvray  ;  cette  femme,  ste  femme;  chose  et 
chouse  ;  armoire  ou  ormoire  ;  guitare  ou  guiterne  ; 
hirondelle  ou  arondelle  ;  nettoyer,  netter  ;  pons,  pon- 
nu,  pondu  ;  promener,  proumener,  pourmener.  Main- 
tenant le  triage  est  fait.  C'est  à  peine  s'il  nous 
reste  quelques  mots  comme  souvenir  de  cette  épo- 
que d'antique  liberté  :  le  roc,  la  roche,  le  rocher  ; 
la  nue,  la  nuée,  le  nuage,  etc. 

L'invention  des  accents  date  du  XVIe  siècle,  mais 
ils  ne  deviennent  d'un  emploi  fréquent  qu'au  XVIIe 
et  même  au  XVIIIe  ;  au  XVIe  siècle,  on  mettait  gé- 
néralement une  s  muette  au  commencement  et  au 
milieu  des  mots  là  où  nous  mettons  maintenant  un 
accent  :  escrire,  tempeste.  On  ajoutait  souvent  un  g 
aux  nasales  pour  indiquer  la  nasalité  :  ung  pour  un. 
Ce  g  bien  entendu  ne  se  prononçait  pas  plus  qu'il 
ne  se  prononce  dans  Péking,  Nauking,  Hoang-ho,  etc. 


446  LA    PRONONCIATION   ET    I/ÛRTHOGRAPHE. 

On  avait  aussi  souvent  recours  aux  abréviations  ;  au 
début,  on  n'employait  pas  l'apostrophe.  La  ponctua- 
tion était  toute  différente  et  fondée  sur  d'autres  prin- 
cipes que  celle  qui  nous  est  familière. 

XXXIX. 

Il  résulte  de  ces  observations,  que  nous  pourrions  sin- 
gulièrement multiplier,  qu'il  ne  faut  pas  toucher  légè- 
rement à  l'orthographe  de  Rabelais,  parceque ,  en  gé- 
néral, elle  réprésente  la  prononciation  et  donne  à  cha- 
que mot,  à  chaque  phrase  un  certain  accent  qu'il  faut 
respecter.  On  n'a  donc  pas  le  droit  d'imprimer  comme 
l'a  fait  M.  Barré:  il  fut,  ils  fussent,  bu,  buvant,  âge, 
eau,  ménage,  clarté,  chef,  relève,  arroser,  cœur,  co- 
gnaistre,  voir,  etc.,  au  lieu  de  :  il  feut,  ils  feussent, 
beu,  beuvant,  eage,  eauë,  mesnage,  clairté,  chief,  re- 
liève,  arrouser,  cueur,  congnoistre,  veoir.  M.  Barré 
allègue  l'étymologie  ;  ce  n'est  pas  d'étymologie  qu'il 
s'agit  ici,  mais  de  la  forme  du  mot  en  lui-même.  En 
poussant  ce  principe  jusqu'au  bout,  on  arriverait  à 
écrire  le  mot  latin  au  lieu  du  mot  français  ;  agir  ainsi, 
ce  n'est  pas  simplifier  l'orthographe,  c'est  changer 
la  langue. 

L'idéal,  ce  serait  de  présenter  Rabelais  avec  son 
orthographe  ;  mais  la  difficulté  est  de  déterminer  l'or- 
thographe de  Rabelais.  11  en  a  changé  à  chaque  pu- 
blication ;  elle  est  plus  simple  au  début,  plus  chargée 
de  lettres  étymologiques  dans  les  dernières  éditions. 
Mais  ce  n'est  pas  tout ,  dans  une  même  page  —  et  il 
en  est  ainsi  dans  les  livres  les  plus  corrects  du  XVIe 
siècle,  —  le  même  mot  est  quelquefois  écrit  de  trois  ou 
quatre  manières  différentes.  Déplus,  la  première  édi- 
tion a  été  faite  en  caractères  gothiques,  sans  apos- 


l'outhosuaphe  uk  Rabelais.  447 

trophes,  saùs  distinction  entre  les  j  et  les  •',  entre  les 
u  et  les  y;  il  n'y  a  pas  un  seul  accent  final,  etc. 

Chaque  éditeur  s'est  fait  un  système  à  cet  égard. 
Les  uns  ont  conservé  la  confusion  des  i  et  des ,;',  des 
m  et  des  v  ,  mais  ils  n'ont  pu  se  dispenser  de  mettre 
quelques  accents  ;  d'autres  ont  tâché  de  simplifier  en 
prenant  dans  les  diverses  éditions  de  Rabelais  la  for- 
me la  plus  simple  de  chaque  mot  ;  mais  sans  jamais 
inventer  l'orthographe  d'aucun.  C'est  ce  qu'ont  fait 
MM.  Burgaud  des  Marets  et  Rathery.  Même  difficulté 
et  plus  grande  encore  pour  la  ponctuation.  Cette 
partie  de  l'orthographe  était  complètement  flottante 
au  XVIe  siècle,  et  il  a  été  impossible  jusqu'à  présent 
de  la  réduire  à  des  règles. 

C'est  ainsi  que  pour,  les  œuvres  de  Rabelais,  on  se 
trouve  réduit  à  faire  de  l'éclectisme  ,  malgré  qu'on, 
en  ait,  si  l'on  veut  rendre  l'ouvrage  facilement  acces- 
sible à  la  masse  du  public  ;  mais  il  faut  prendre 
garde  d'aller  trop  loin,  et  quelques  éditeurs  ont  dé- 
passé le  but  et  falsifié  leur  auteur  sous  prétexte  de 
l'éclaircir. 

XL. 

Xous  donnons  ici  un  échantillon  de  quelques  édi- 
tions : 

Édition  Le  Dcchat,  1711.  Retournant  à  noz  moutons  ,  je 
dy  que  par  don  souverain  des  cieulx,  nous  ha  esté  réservée 
l'antiquité  et  généalogie  de  Gargantua,  plus  entière  que  nulle 
aultre  :  exceptée  celle  du  Messias,  dont  je  ne  parle,  car  il  ne 
m'appartient  :  Aussi  les  diables  (ce  sont  les  calumniateurs  et 
capharts)  s'y  opposent.  Et  feut  trouvée  par  Jean  Audeau,  en 
ung  pré  qu'il  avoit  près  l'Arceau  Gualeau.  au  dessoubs  de 
l'Olive,  tirant  à  Narsay  (1, 1). 

Édition  de  l'Aulnave  ,  1823.   Retournant  a  noz  moutons,  ie 


448  LA    PRONONCIATION    ET    i/OF.THOGPAPHE. 

vous  dy  que,  par  don  souverain  des  cieulx,  nous  ha  esté  re- 
seruee  lanticquité  et  généalogie  de  Gargantua,  plus  entière 
que  nulle  aultre  ;  exceptez  celle  du  Messias,  dont  ie  ne  parle, 
car  il  ne  me  appartient  :  aussy  les  dyabies  (ce  sont  les  calum- 
niateurs  et  caphartz  )  sy  opposent.  Et  feut  trouuee  par  Ian 
Audeau ,  en  ung  pré  que  il  auoyt  près  larceau  Gualeau ,  au 
dessoubs  de  lOliue,  tirant  à  Narsay. 

Édition  Burgaud  des  Marets  et  Rathery  ,  1557-58.  -  Re- 
tournant à  nos  moutons,  je  vous  dis  que,  par  don  souverain 
des  cieulx  ,  nous  a'  esté  réservée  l'antiquité  et  généalogie  de 
Gargantua,  plus  entière  que  nulle  autre,  excepté  celle  du  Mes - 
sias,  dont  je  ne  parle,  car  il  ne  m'appartient  :  aussi  les  dia- 
bles (ce  sont  les  calumniateurs  et  caffars)  s'y  opposent.  Et  fut 
trouvée  par  Jean  Audeau,  en  un  pré  qu'il  avoit  prés  l'arceau 
Gualeau,  au  dessous  de  l'Olive,  tirant  à  Narsay. 

Édition  A.  de  Moxtaiglox  et  Lacour,  18G8  et  s.  Retour- 
nant à  noz  moutons,  je  vous  dietz  que  par  don  souverain  des 
Cieulx  nous  a  esté  réservée  l'antiquité  et  généalogie  de  Gar- 
gantua plus  entière  que  nulle  autre,  exceptez  celle  du  Mes- 
sias ,  dont  je  ne  parle ,  car  il  ne  me  appartient  —  aussi  les 
Diables,  ce  sont  les  calumniateurs  et  caffars,  se  y  opposent  — 
et  fut  trouvée  par  Jean  Audeau  en  un  pré  qu'il  avoit  près 
l'Arceau  Gualeau.  au  dessoubz  de  l'Olive,  tirant  à  Narsay.  du- 
quel, etc. 


CHAPITRE  XIX. 

PRÉDÉCESSEURS   ET  SUCCESSEURS  DE  RABELAIS. 


SOMMAIRE.  —  1.  Pantagruélistes  et  Panurgistcs.  —  2.  Rabelais  et  Mon- 
taigne. —  3.  Aristophane.  —  4.  Aristophane  et  Littré.  —  5.  Plu- 
tarque.  —  6.  Lucien.  —  7.  Écrits  du  moyen  âge.  Pathelin.  — 
8.  Le  chevalier  de  la  Tour  Landry,  le  Violier  des  histoires  romaines, 
les  prédicateurs.  Les  Cent  nouvelles  Nouvelles.  —  9.  La  reine  de 
Navarre. —  10,  Bonaventure  Despériers. —  11.  Henri  Estienne. — 
12.  Les  Panurgistes  du  XVIe  siècle.  Etienne  Tabourot.  —  13.  Bé- 
roalde  de  Verville.  —  14.  Noël  du  Fail.  —  15.  A.  d'Aubigné,  la 
Ménippée.  —  16.  Les  Caquets  de  l'accouchée,  —  17.  L'Ilexaméron 
rustique.  Sorel,  Scarron,  Furetière,  Le  Sage.  —  18.  Quevedo.  Le 
grand  Tacano.  —  19.  Les  Visions.  —  20.  Cyrano  de  Bergerac.  — 
21.  Swift.  Le  Conte  du  Tonneau.  — 22.  Les  voyages  de  Gulliver.  — 
23.  Les  romans  de  Voltaire.  —  24.  Dulaurens,  Diderot,  Beaumar- 
chais, Restif  de  la  Bretonne.  —  25.  Sterne.  —  26.  Nodier.  Hi- 
stoire du  roi  de  Bohême.  —  27.  Balzac.  Contes  drolatiques.  — 
28.  Ouvrages  où  figure  Rabelais.  Le  Suire,  le  bibliophile  Jacob, 
Constant.  —  29.  Pièces  de  théâtre  où  figure  Rabelais. —  30.  Piè- 
ces de  théâtre  où  figurent  les  héros  de  Rabelais. 

I. 

Nous  avons  vu  les  géants  de  Rabelais  passer  sans 
transition  des  exploits  les  plus  formidables  aux  occu- 
pations les  plus  infimes.  Gargantua,  qui  vient  de  met- 
tre une  armée  en  déroute,  va  lui-même  cueillir  de  la 
salade  et  l'épluche.  Pantagruel  emploie  sa  laDgue, 
cette  langue  assez  vaste  pour  couvrir  toute  une 
troupe  de  combattants,  à  faire  des  calembours,  qui 
ne  sont  pas  toujours  du  meilleur  goût. 

Rabelais  est  comme  ses  géants,  il  trouve  un  égal 
plaisir  à  développer  une  grande  idée  et  à  combiner  un 
ii  29 


450  PRÉDÉCESSEURS  DE  RABELAIS. 

jeu  de  mots.  Les  polissonneries  de  Panurge  l'amusent 
tout  autant  que  les  contemplations  de  Pantagruel, 
et  il  ne  croit  pas  plus  déroger  en  ramassant  les  me- 
nus détails  qu'entassent  Pline  ou  Aulu-Gelle  que  les 
grands  traits  historiques  de   Plutarque. 

Mais  les  hommes  chez  qui  ces  deux  facultés  sont 
réunies,  ceux  qui  se  passionnent  pour  les  grandes  et 
les  petites  choses,  sont  tout  à  fait  exceptionnels.  Les 
aptitudes  sont  généralement  partagées ,  il  y  a  des 
spécialités.  Aussi  parmi  les  ascendants  et  les  des- 
cendants littéraires  de  Rabelais  trouverons-nous  deux 
classes  d'esprits  tout  à  fait  différents:  les  penseurs 
et  les  viveurs,  les  philosophes  et  les  joyeux  conteurs, 
les  pantagruélistes  qui  se  maintiennent  à  une  cer- 
taine hauteur  morale  et  les  panurgistes,  qui  ont  une 
tendance  à  s'égarer  dans  les  bas  fonds  de  la  littéra- 
ture. 

IL 

Ce  qui  caractérise  Ptabelais  comme  penseur,  c'est 
sa  foi  au  progrès,  sa  confiance  en  l'avenir  de  l'huma- 
nité. Il  admire  beaucoup  la  science  et  la  sagesse  des 
anciens ,  il  aime  à  nous  montrer  l'esprit  de  Panta- 
gruel s'élançant  au  milieu  de  leurs  livres  avec  l'ar- 
deur du  feu  qui  s'élance  à  travers  les  broussailles. 
Mais  l'étude  de  l'antiquité  n'est  pour  lui  que  le 
moyen.  Sachons  d'abord  ce  que  l'antiquité  nous  a  en- 
seigné et  partons  de  là  pour  aller  plus  loin.  Les  dé- 
ceptions du  moment  ne  doivent  pas  nous  arrêter  ; 
méprisons  les  choses  fortuites,  en  avant  !  L'âge  d'or 
est  devant  nous  ! 

C'est  cette  foi,  cette  foi  profonde  qui  le  sépare  de 
Montaigne.  Montaigne  a  beaucoup  vu,  beaucoup  ap- 


ARISTOPHANE.  451 

pris,  beaucoup  comparé  ;  il  a  pesé  le  pour  et  le  con- 
tre des  choses,  mais  il  s'est  attardé  dans  cette  opéra- 
tion, et  quaud  il  a  fallu  choisir,  il  s'est  dit  :  Que  sais- 
je  ?  Que  le  si^^Ie  d'or  soit  derrière  lui  ou  devant  lui, 
il  ne  s'en  inquiète  guère.  Pourvu  qu'il  puisse  causer 
à  son  aise  au  coin  de  son  feu  en  hiver,  dans  son  jar- 
din en  été,  se  délecter  dans  ses  lectures  ,  les  digérer 
et  se  les  approprier,  pourvu  qu'il  puisse  avoir  un  in- 
terlocuteur ou  au  besoiD  un  lecteur  qui  donne  la  ré- 
plique à  sa  causerie  charmante,  pittoresque,  animée, 
nourrie  de  faits,  c'est  tout  ce  qu'il  demande.  Conver- 
tir le  monde,  c'est  une  lourde  tâche  ;  lancer  des  idées 
nouvelles  et  tâcher  de  les  faire  prévaloir,  à  quoi  bon  ? 
Est-on  bien  sûr  qu'elles  soient  meilleures  que  les  au- 
tres ?  On  se  bat  autour  de  nous,  catholiques  et  pro- 
testants s'égorgent ,  c'est  de  la  folie  ;  tout  ce  que 
nous  pouvons  faire,  c'est  de  leur  répéter  que  toute  doc- 
trine, toute  science  est  douteuse,  qu'on  peut  trouver 
des  raisons  plausibles  contre  celles  qui  semblent  les 
mieux  établies.  Montaigne  répéta  cela  sur  tant  de 
tons  ,  qu'on  finit  par  le  croire  ,  la  fatigue  aidant.  Il 
contribua  à  amener  une  transaction.  C'est  un  service 
rendu  par  lui  à  ses  contemporains.  Mais  sa  vue  est 
beaucoup  plus  restreinte  que  celle  de  Rabelais  ;  il 
parle  comme  lui  de  l'éducation  et  donne  à  ce  sujet 
d'excellents  conseils ,  mais  il  rapetisse  l'horizon,  il 
ne  voit  que  son  siècle-  Rabelais  voit  au  delà ,  bien 
au  delà  du  siècle  suivant,  au  delà  du  nôtre  peut-être. 

ni. 

Parmi  les  auteurs  de  l'antiquité,  Rabelais  a  lu  sur- 
tout les  collectionneurs  de  faits.   Mais  les  écrivains 
auxquels  sa  pensée  se  reporte  le  plus  souvent ,  nous 
ii  29* 


452  PRÉDÉCESSEURS  DE  RABELAIS. 

avons  déjà  eu  occasion  de  le  dire,  ceux  qui  ont  le  plus 
puissamment  agi  sur  lui,  sont  Platon,  Plutarque  et 
Lucien. 

Il  cite  moins  souvent  Aristophane,  il  ne  l'allègue 
même  que  trois  fois  dans  son  livre.  Mais  les  rapports 
entre  ses  conceptions  et  celles  de  l'auteur  des  Oi- 
seaux ont  frappé  tous  les  yeux.  Népomucène  Lemer- 
cier,  V.  Hugo,  Littré,  et  d'autres  les  ont  signalés 
avec  détails. 

Chez  l'un  et  chez  l'autre,  même  fantaisie  gigantes- 
que, mêmes  allégories,  même  genre  de  folies  et  d'al- 
lusions. Ils  imaginent  l'un  et  l'autre  quelque  cons- 
truction étrange,  et  de  là  ils  font  pleuvoir,  comme  de 
ces  machines  de  guerre  d'autrefois ,  un  feu  roulant 
d'épigrammes  et  de  malices  sur  tout  ce  qui  les  en- 
toure, sur  tout  ce  qui  leur  déplaît.  Aristophane  a  son 
chœur  de  Grenouilles  pour  railler  Euripide,  son  chœur 
de  Nuées  pour  bafouer  Socrate,  comme  Kabelais  ses 
oiseaux  chanteurs  pour  railler  l'église  romaine ,  son 
tribunal  de  Chats  fourrés  pour  bafouer  les  juges  pré- 
varicateurs. L'un  fait  bâtir  une  ville  en  l'air  par  des 
oiseaux,  l'autre  nous  présente  une  ville  dont  les  ha- 
bitants sont  des  lampes  ;  l'un  personnifie  le  peuple 
d'Athènes  sous  les  traits  de  l'imbécile  Démos,  l'autre 
le  pédantisme  routinier  sous  les  traits  de  Janotus  de 
Bragmardo  ;  les  Guêpes  de  l'un  font  pendant  aux  Chi- 
canous  de  l'autre  ;  Panurge  délibérant  sur  son  ma- 
riage rappelle  Lisistrata  délibérant  sur  le  veuvage 
forcé  imposé  aux  maris.  L'un  donne  un  corps  à  la 
Paix,  à  la  Richesse,  à  la  Pauvreté,  l'autre  nous  fait 
voir  Quintessence  la  précieuse,  Quaresme-prenant 
l'étique,  et  Ouy-Dire  tout  composé  de  langues  et  d'o- 
reilles. Même  genre  de  railleries ,    mêmes  scènes 


ARISTOPHANE.  453 

à  double  interprétation,  mêmes  mots  forgés  et  plai- 
sants ,  et  aussi ,  il  faut  le  dire ,  mêmes  obscénités, 
mêmes  ordures.  Aristophane  a  moins  de  mots  gros- 
siers peut-êtrt,  quoiqu'il  ne  se  les  refuse  pas,  mais  il 
a  plus  d'intentions  libertines.  Et  en  cela  il  est  moins 
excusable  que  Rabelais  :  Rabelais  écrit  un  livre, 
qu'on  'lit  des  yeux,  Aristophane  écrit  un  drame 
qui  se  débite  tout  haut  et  devant  la  foule  assem- 
blée. 

L'art  est  à  peu  près  le  même  de  part  et  d'au- 
tre. Les  vers  d'Aristophane  sont  admirables  ,  mais 
la  prose  de  Rabelais  ne  leur  est  pas  inférieure. 
Aristophane  cependant  déploie  dans  ses  chœurs  une 
poésie  qui  n'a  pas  d'équivalent  chez  Rabelais,  mais, 
sous  les  autres  rapports ,  Rabelais  n'est  pas  au- 
dessous  d'Aristophane  comme  artiste.  Les  épigram- 
mes  du  poète  athénien  ne  sont  pas  meilleures  que 
les  siennes,  ses  allusions  ne  sont  pas  plus  transpa- 
rentes ni  plus  fines,  ses  personnifications  plus  pi- 
quantes. Seulement  les  plans  d'Aristophane  sont  plus 
étudiés  et  ses  plaisanteries  plus  amères. 

Tous  deux  attaquent  des  institutions.  Aristo- 
phane s'en  prend.'  à  tous  les  détails  du  gouverne- 
ment athénien,  les  élections,  les  délibérations,  les 
jugements;  il  s'en  prend  aux  généraux,  aux  ora- 
teurs, aux  philosophes,  aux  écrivains,  aux  savants, 
et  souvent  il  désigne  les  individus  par  leur  nom. 
Il  bafoue  Cléon,  turlupine  Euripide  et  conseille  de 
mettre  le  feu  à 'la  maison  de  Socrate.  Il  est  in- 
placable  contre  ses  ennemis.  Après  les  avoir  cou- 
verts de  ridicule,  il  excite  les  passions  contre  leur 
personne   et   les  livre  à   l'animadversion   générale. 

Rabelais  n'a  pas  de  ces  colères.  Ses  attaques  sont 


454  PRÉDÉCESSEURS  DE  EAEELAIS . 

vives  et  spirituelles ,  piquantes ,  implacables  même 
quelquefois,  mais  il  ne  s'en  prend  jamais  aux  in- 
dividus. Ceux  qu'il  attaque  n'ont  pas  de  nom  et 
s'appellent  légion.  Il  déverse  sur  eux  le  ridicule  et 
le  mépris,  jamais  la  haine  —  à  une  seule  exception 
près,  lorsqu'il  s'agit  du  tribunal  des  chats  fourrés. 
Hors  de  là  il  est  plein  de  mansuétude.  Aristophane 
n'a  jamais  pour  personne  un  mot  de  sympathie.  Il 
n'y  a  pas  dans  ses  comédies  deux  individus  qui 
aient  de  l'amitié  l'un  pour  l'autre.  Tout  le  monde 
s'aime  chez  Rabelais. 

Il  y  a  une  différence  plus  grave  encore  entre  le 
grand  comique  athénien  et  le  grand  comique  fran- 
çais. Aristophane  met  toutes  les  ressources  de  son 
esprit  au  service  de  la  petite  faction  aristocrati- 
que qui  aspirait  à  gouverner  Athènes  et  qui  sym- 
pathisait avec  les  ennemis  du  dehors.  Il  attaque 
tout  ce  qui  tend  au  progrès,  il  s'en  prend  à  So- 
crate ,  à  Euripide  qui  poussent  leur  pays  dans  la 
voie  de  la  culture  intellectuelle  ;  il  exalte  tout  ce 
qui  peut  faire  reculer  la  civilisation.  Il  protège  de  sa 
verve  sarcastique  les  institutions  vieillies  et  l'igno- 
rance antique. 

Rabelais  au  contraire  s'en  prend  aux  institutions 
vieillies,  il  ridiculise  l'ignorance,  la  corruption,  les 
ennemis  de  la  science ,  de  la  justice  et  de  la  li- 
berté. Il  pousse  ses  contemporains  en  avant  ;  Aris- 
tophane pousse  les  siens  en  arrière.  L'influence  de 
Rabelais  a  été  bienfaisante-  Aristophane  a  fait  beau- 
coup de  mal  à  sa  patrie. 

IV. 

Dans  un  article  intitulé  Aristophane  d  Rabelais, 


TLUTARQUE.  455 

qui  fait  partie  de  son  recueil  Littérature  et  Histoire'. 
M.  Littré  nous  paraît  s'être  complètement  mépris 
sur  le  rôle  d'Aristophane.  Il  lui  attribue  l'honneur 
d'avoir  préparé  la  transformation  de  la  société  athé- 
nienne. Mais  est-ce  que  Socrate,  est-ce  qu'Euripide 
ne  préparaient  pas  aussi  cette  transformation?  Seule- 
ment, si  leur  parti  avait  triomphé,  cette  transfor- 
mation se  serait  accomplie  par  les  voies  pacifiques 
et  patriotiques ,  au  grand  profit  de  l'humanité  ,  de 
la  civilisation,  du  progrès  social.  Aristophane ,  en 
pactisant  avec  les  Spartiates  qui  faisaient  alors  la 
guerre  aux  Athéniens  et  qui  finirent  par  remporter 
la  victoire,  a  contribué  en  effet  à  cette  transforma- 
tion ,  mais  au  prix  d'humiliations  pour  son  pays, 
d'exécutions  sanglantes ,  de  proscriptions  et  d'un 
long  recul  de  la  civilisation.  La  différence  qu'il  y 
a  entre  Aristophane  et  Rabelais,  différence  dont  M. 
Littré  n'a  pas  l'air  de  s'apercevoir,  c'est  que  tout  ce 
qu'a  attaqué  Aristophane  a  survécu,  ou  survivra,  que 
tout  ce  qu'il  a  défendu  a  péri ,  —  tandis  que  tout 
ce  que  Rabelais  a  attaqué  a  disparu  ou  est  destiné 
à  disparaître  ,  et  que  ce  qu'il  a  loué  survit  ou  sur- 
vivra. Aristophane  était  un  grand  artiste  de  peu  de 
jugement.  Rabelais  était  un  moindre  artiste  peut- 
être,  mais  de  jugement  supérieur. 

V. 

Les  noms  de  Plutarque  et  de  Lucien  reviennent 
sans  cesse  sous  la  plume  de  Rabelais.  Pour  le  pre- 
mier pourtant,  c'est  moins  le  Plutarque,  des  Hom- 
mes illustres  que  celui  des  Œuvres  morales. 

Cette  prédilection  pour   ces  deux  écrivains  s'ex- 

1  Uu  volume  in  8°,  1876,  p.  150. 


456  PBÉDÉCESSEUKS  DE  RABELAIS. 

plique  aisément.  Tous  deux  vivaient  à  une  époque 
où  les  idées,  les  systèmes,  les  religions  étaient  en 
fermentation ,  comme  au  XVIe  siècle  ;  tous  deux 
sont  riches  en  renseignements  précieux,  non  pas  seu- 
lement sur  les  faits ,  mais  sur  les  idées  ;  les  faits 
qu'ils  rapportent  ne  sont  pas  des  simples  actes  de 
l'activité  humaine,  ce  sont  des  actes  de  la  pensée 
humaine,  des  anecdotes  qui  font  réfléchir.  Plutarque 
est  le  collectionneur  par  excellence  de  ce  genre  de 
renseignements.  Après  avoir  voyagé  en  Egypte,  en 
Grèce,  à  Rome,  il  était  revenu  s'établir  dans  sa 
petite  ville  de  Chéronée ,  où  il  était  prêtre  d'Apol- 
lon et  exerçait  des  fonctions  municipales.  C'était 
à  peu  près  la  position  que  Rabelais  eût  pu  occu- 
per à  Meudon  si  on  l'en  avait  laissé  jouir.  Là  Plu- 
tarque lisait,  extrayait,  compilait,  prêchant  la  mo- 
rale à  coups  d'exemples  et  sans  haute  prétention. 
C'est  avant  tout  un  causeur  dans  le  genre  de  Mon- 
taigne, avec  moins  d'élévation  dans  l'esprit,  il  est 
vrai,  mais  avec  une  érudition  plus  étendue.  C'est 
cette  science  variée ,  cette  connaissance  du  cœur 
humain,  cette  abondance  de  renseignements  intel- 
lectuels jointes  à  sa  bonhomie  conteuse,  qui  ont 
fait  de  Plutarque  l'auteur  le  plus  aimé,  et  le  mieux 
apprécié  peut-être  de  toute  l'antiquité.  Rabelais  se 
trouvait  en  famille  chez  cet  écrivain  qui  avait  tant 
de  choses  en  commun  avec  lui,  moins  la  gaîté 
pourtant. 

VI. 

Cette  gaîté,  il  la  trouvait,  et  la  trouvait  exubé- 
rante chez  Lucien.  Lucien  s'était  beaucoup  plus 
mêlé  au  monde  que  Plutarque.  Il  avait  voyagé  plus 


LUCIEN.  457 

longtemps  et  plus  loin,  et  lorsqu'il  se  mit  à  écrire, 
loin  de  s'enfermer  dans  une  solitude,  dans  une  pe- 
tite cité  peu  fréquentée,  il  s'établit  à  Athènes,  et,  au 
lieu  d'adresser  ses  compositions  à  un  lecteur  ab- 
sent; il  les  lisait,  il  en  faisait  ce  que  nous  appel- 
lerions aujourd'hui  des  conférences. 

A  ce  moment,  le  monde  était  en  proie  à  une  sin- 
gulière préoccupation,  à  un  besoin  maladif  de  foi 
religieuse,  à  une  soif  de  superstitions.  La  religion 
d'autrefois,  l'hellénisme,  n'avait  plus  de  croyants  : 
ceux  qui  la  respectaient,  ceux  qui  la  pratiquaient 
ne  le  faisaient  plus  que  par  tradition.  La  foule  re- 
cevait avidement  des  croyances  de  tou